CANADA
COMME PRÉFACE (1
A son Altesse Sérénissime la Critique ; à ses amis ; à ses ennemis.
Le livre que nous présentons aujourd'hui au public canadien n'est pas un chef-d'œuvre. Ohl pas le moins du monde !
Nous le savons aussi bien que vous, Madame. Et nous nous en fichons.
Nous nous en fichons souverainement. A peu près, du reste, comme de l'opinion que vous pourrez avoir de notre œuvre et de tout ce que vous pourrez dire de nous.
11 faut toujours tâcher de prendre les gens pour ce qu'ils sont plutôt que pour ce qu'ils se disent. Le masque ne fait rien au visage : le nom ne fait rien à la personne. Et c'est pour-
( 1 ) Paru dans la Revue Canadienne de juillet 1906, avec cette note :
Un jeune écrivain canadien, M. Jules Fournier, a publié récemment dans le Canada, de cette ville, un roman qui a eu un certain retentissement!,. Cet ouvrage, d'assez longue haleine, a été écrit en une semaine : c'est dire que, malgré les qualités qui s'y remarquent, l'auteur n'a pu donner là sa mesure. M. Fournier, lorsqu'il fit ce roman, le destinait à une maison d'éditions économiques, qui devait le publier dans une série de volumes à dix sous. Il avait en même temps préparé à cet ouvrage une préface, dans laquelle il se justifiait de faire ainsi de la littérature à la vapeur et où il exposait certaines considérations sur l'état actuel des lettres canadiennes. C'est cette préface que nous avons aujourd'hui l'avantage d'offrir au public.
quoi, ne nous en laissant imposer, Madame, ni par le masque audacieux que vous portez ni par le beau nom que vous avez volé, nous déclarons, sans plus de cérémonie, que vous êtes une drôlesse.
*** C'est odieux, ce langage, n'est-ce pas, Messieurs les pondérés, Messieurs les mesurés, Messieurs du juste milieu 7 Eh bien ! non.
Non : votre indignation n'a rien qui la justifie. On doit traiter avec infiniment d'égards les femmes qui se respectent, mais pour les autres, si nous voulons faire justice de leurs abominations, qui donc osera nous le reprocher ?
Sans doute vous nous déclarez violent, excessif, outré, — et nous ne doutons pas que vous demandiez ce qu'en vérité cette pauvre critique a fait de si mal. Eh bien ! voulez-vous le savoir ?
* *♦ Le crime irrémissible de cette usurpatrice qui se fait appeler notre critique, c'est, avant tout, de boucher le chemin par où la vraie critique pourrait passer.
Comment voulez-vous — pour l'amour du Ciel ! — comment voulez-vous qu'aujourd'hui un homme intelligent ose élever la voix dans le tumulte des louanges aussi banales qu'absurdes qui accueillent invariablement chaque production nouvelle ?
COMME PRÉFACE
Notre critique a des formules — assez courtes, d'ordinaire, heureusement, — dont, à chaque occasion qui s'offre, elle remplit les blancs du nom d'un auteur et du titre de son ouvrage. Quand ces belles choses ont été écrites, que voulez-vous qu'on ajoute ?
Et c'est pourquoi on doit reprocher moins à cette prétendue critique de parler stupidement que d'étouffer, par son chahut innommable, la voix de ceux qui pensent et qui savent ce qu'ils disent.
# ** On n'écrit pas pour soi-même seulement. On écrit pour les autres. Pour qu'il y ait des écrivains, il faut qu'il y ait des yeux qui s'aperçoivent de leur existence, des esprits qui s'intéressent à leurs œuvres. Et, parmi ces esprits-là, il doit y en avoir qui se fassent les interprètes de tous pour exprimer, sur l'écrivain et sur l'œuvre, le sentiment général des gens de goût. En d'autres termes, il doit y avoir des critiques.
La littérature dépend absolument de la critique. Là où il n'existe pas une véritable critique, vous chercherez en vain une littérature.
Cela explique qu'il n'y ait pas de littérature canadienne-française.
Il n'y a pas de littérature canadienne-française. La chose ne se discute pas. Il faut en effet se faire une rare conception des choses pour appeler littérature la collection lilliputienne des ouvra-
ges écrits en français par des Canadiens et qui comptent mille fois moins encore par la valeur que par le nombre.
Seulement, si nous n'avons pas de littérature aujourd'hui, ne pourrons-nous pas en avoir une demain ?
La chose, à notre sens, ne doit pas paraître impossible à quiconque a foi dans la conservation de notre race et de sa langue.
Il est incontestable que nous avons en notre province un nombre considérable de réels talents qui pourraient faire leur marque dans les lettres, s'ils ne mouraient pas dans le germe avant d'avoir pu seulement prendre conscience d'euxmêmes. Quelques-uns — en nombre extrêmement restreint, il faut le dire, — ont donné des œuvres relativement brillantes et ont révélé des qualités qui n'eussent pas manqué de les signaler à l'attention publique, s'ils étaient nés dans un pays comme la France, par exemple, où la rivalité de tant de puissants esprits eût été amplement compensée pour eux par l'influence féconde du milieu.
A l'heure qu'il est, nous connaissons nousmême, seulement à Montréal, une dizaine de jeunes gens des plus remarquablement doués. Avec l'indispensable encouragement qui ne leur viendra sans doute pas de sitôt, ils pourraient produire des choses évidemment pas comparables
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aux livres de nos cousins de France, mais qui, malgré leurs faiblesses, ne manqueraient ni d'originalité, ni de couleur, ni de charme. Ce serait déjà plus que tout ce que nous avons eu jusqu'ici, car on peut les compter, les productions de nos Canadiens qui ne sont pas que d'insignifiants pastiches, quand elles n'affichent pas la plus profonde absence de tout style et souvent une crasse ignorance de la grammaire.
Mais il faut arroser ce champ des intelligences où l'on entend sourdre et frémir de toute part comme l'effort d'une semence qui germe ; à tous ces talents qui pourraient nous fournir la base de notre littérature à venir, il faut donner quelque chose capable de féconder les grandes choses latentes au fond d'eux-mêmes.
*** Ce quelque chose, c'est une vraie critique.
*** Il faut quelque chose aussi pour les empêcher de crever de faim pendant qu'ils sueront sur leurs ouvrages.
*** Cet autre quelque chose, c'est l'encouragement du public sous forme de quelques prosaïques dollars qu'on échangera contre leurs poétiques élucubrations ou leurs beaux volumes dans la langue de M. Jourdain.
* ** Mais, à moins de parler au diable, il est difficile de prévoir la naissance de la critique véritable, qui, en donnant aux talents leur consécration, serait pour toutes les nullités une guillotine implacable.
Alors, en attendant cette aube de justice que nous ne verrons peut-être jamais se lever, à quoi sert — puisqu'il est admis que l'on n'écrit pas seulement pour soi — à quoi sert de vouloir produire des œuvres de mérite ? Ce n'est pas seulement inutile, c'est impossible. La critique est pour le champ de la littérature ce que le soleil est pour la terre où poussent les blés : c'est la lumière qui féconde. — Nous autres, les Canadiens, nous sommes dans les ténèbres, et c'est pourquoi nos semences ne lèvent jamais et ne peuvent pas lever.
*** Nous qui écrivons ces lignes, nous avons conscience de pouvoir faire mieux — ou moins mal, si l'on veut, — que le chef-d'œuvre qu'on va lire ou qu'on ne lira pas.
On ne se douterait pas de cela à parcourir ces lignes ou l'ouvrage dont elles veulent être la justification. On ne s'en douterait pas, — on se douterait plutôt du contraire, — mais enfin c'est comme ça, croyons-nous, et c'est en tout cas ce que plusieurs de nos amis, d'ordinaire des gens de goût, nous ont assuré en voulant nous dissuader de publier ce roman populaire canadien.
Ces amis croyaient que nous pourrions, avec du temps et du travail, faire quelque chose de bien supérieur à ce volume.
Nous le pensons également.
Seulement, voici . . .
COMME PRÉFACE
* *# En serions-nous plus estimé, en recevrionsnous plus de louanges de notre belle critique ? S'apercevrait-on que c'est mieux }
Et si nous voulions, mégalomane accompli, passer "sous la porte basse de la faim", ainsi qu'il est dit dans Ruy Blas, nous pourrions sans peine faire célébrer nos mérites per une critique enthousiaste, unanime à nous proclamer l'un des plus grands écrivains des temps modernes.
Pour cela, nous n'aurions qu'à sacrifier les profits que nous attendons d'une modeste édition à dix cents, en faisant donner à notre livre — pas mieux lavé ni brossé ni peigné, du reste, qu'il n'est ici dans ses modestes hardes, — une somptueuse toilette d'un dollar.
Combien de faiseurs de romans d'aventures, par ce procédé, n'ont-ils pas fait dire d'eux qu'ils enfonçaient Paul Bourget dans le roman psychologique ! combien d'indigents rimailleurs n'ontils pas fait proclamer qu'ils effaçaient Homère et Victor Hugo ! combien de Joseph Prud'hommes, ressasseurs d'antiques lieux communs, n'ont-ils pas été affichés par notre critique comme des penseurs plus profonds que Pascal !
Il nous serait facile de nous faire encenser pareillement, si nous étions moins insouciants de cette sorte de louanges.
*** Mais nous n'avons pas voulu.
D'abord, ça n'aurait pas été digne.
Et puis, il y a le deuxième quelque chose que nous avons indiqué...
Il y a la question pécuniaire.
Voyez tous nos braves Canadiens qui, après avoir songé à s'engager dans la carrière des lettres, se sont résolus à se faire journalistes, avocats ou médecins. Demandez-leur pourquoi, alors qu'ils pourraient produire de vraies œuvres d'art, ils laissent dormir ou mourir leurs talents, pourquoi ils ne font rien du tout de ce qu'ils pourraient le mieux faire...
Tous vous répondront : "Il y a le pain quotidien."
*** Ce fut notre réponse aussi aux amis qui nous demandèrent pourquoi nous avions écrit ce roman populaire.
Il faut avant tout gagner sa vie...
*** Ce livre n'est pas pire que les neuf-dixièmes de nos ouvrages canadiens les mieux cotés et dont les auteurs, pour que la justice se fît complète, devraient être condamnés à effacer leurs manuscrits avec leur langue, — tout comme ces détestables poètes de l'ancien temps dont on vous a conté l'histoire.
Cependant, nous ne le signerons pas.
Nous ne croyons pas avoir là-dedans échappé la plus insignifiante parcelle de nous-même. avoir fait la moindre chose propre à indiquer que cela ne pouvait pas provenir du cerveau de n'importe qui.
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Nous avons écrit cette histoire comme nous aurions accompli toute autre besogne capable de produire quelques piastres.
Comme nous serons prêt à pelleter de la neige ou à faire du reportage à sensation quand nous ne verrons plus d'autre moyen de gagner notre vie.
* ** Nous avons été longtemps reporter et probablement nous le serons encore. La quantité de notre prose qui a servi à alimenter divers de nos journaux canadiens ne tiendrait pas dans quinze tomes massifs. Nous n'avons jamais rien signé de tout ça. Et ce fut toujours notre grande consolation que, si nous écrivions de tristes choses, du moins nous n'y souscrivions jamais notre nom. Le voile de l'anonymat nous protégeait, et notre journal, ce grand coupable, prenait encore en son nom tous nos péchés. Quant à notre responsabilité, nous ne croyions pas en avoir plus que le typographe qui assemblait les caractères nécessaires à l'impression de nos articles : nous faisions un ouvrage impersonnel, que n'importe qui aurait pu faire comme nous.
Pour qu'une œuvre doive être marquée d'un nom, elle doit auparavant avoir été signée, quand c'est un tableau, de chaque coup de pinceau, lorsque c'est une statue, de chaque coup de ciseau. Si c'est un livre, chaque phrase, chaque ligne, doit révéler une personnalité, doit porter
un cachet. Quand tout, dans une production littéraire, trahit une originalité, quand tout crie que cest Quelqu'un qui a fait ça et que ce n'est pas le cerveau du premier venu qui l'aurait pu fabriquer, alors l'auteur peut compléter de son nom cette signature-là, qui est la seule vraie. Car, en ce cas, il se rend le témoignage qu'un autre ne pourrait pas signer son œuvre. Phidias avait le droit de signer ses statues, parce que nul autre au monde que lui n'aurait pu le faire sans être démenti par cette signature première, essentielle et indélébile : l'exécution de l'œuvre.
Mais dans notre roman, il n'y a rien de propre à indiquer que ce soit nous plutôt qu'un autre qui sommes l'auteur. L'ouvrage est aussi impersonnel qu'un faits-divers de la Presse. N'importe qui pourrait l'écrire et tout le monde pourrait le signer. Nous n'avons donc pas le droit d'y ajouter notre nom.
*** D'aucuns nous prêcheraient le sacrifice, nous vanteraient sans rire la gloire de celui qui se condamne à la faim plutôt que de prêter sa plume à des tâches qui répugnent.
D'abord, s'il est vrai — ce dont nous ne sommes pas sûr du tout — que sous cette M porte basse de la faim", dont nous avons parlé,
Le plus grand est celui qui se courbe le plus, nous avouerons que voilà un genre de grandeur
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qui ne nous plairait guère. Que voulez-vous ? Bien que jeune et bien que Canadien français, nous ne sommes pas romantique, et nous avons si peu de respect pour les belles phrases que, tout en les admirant — pour le son — autant que de plus enthousiastes, nous tenons toujours à les déshabiller pour voir si elles ne recouvrent pas simplement le corps d'un mannequin. C'est ce qu'il nous a semblé de celle-là de Hugo.
Nous avons fort peu de sympathie et pas du tout d'admiration pour les poètes qui s'en vont mourir à l'hôpital. S'ils sont tout-à-fait fous, ils sont bien à plaindre. Mais s'ils ont conservé une lueur de raison, ce sont des paresseux qui se sont en général attiré ce qui leur arrive. Oh ! nous savons qu'il y a malgré tout des Gilberts... Devant ceux-là, nous nous agenouillons ; ce sont les martyrs du génie. Quand on a du génie, à la bonne heure ! on peut souffrir la faim, on peut même aller expirer sur un lit d'hôpital plutôt que de se plier à des besognes capables de faire pâlir, d'éteindre, peut-être, la lumière dont on sent la flamme sous son front. Hugo aurait pu refuser d'être reporter. Atlas aurait tort de s'engager comme journalier pour porter des sacs de sel. Ce serait plus pratique, nous en convenons, que la gymnastique à laquelle il se livre, mais il n'a pas été fait pour ça.
Quant aux autres, par exemple, quant à ces
rimailleurs efflanqués qui aiment d'amour platonique la Muse dont ils ne connaîtront jamais les caresses, la Muse qui se donne au génie seul, il n'y a pas pour eux d'excuse valable. Toutes leurs pâles ardeurs n'engendreront jamais d'oeuvre supérieure. Ils sont condamnés fatalement à être stériles et ne pourront jamais que fabriquer des bonshommes de cire comme ceux des vitrines de coiffeurs. Ils ignoreront toujours l'ivresse de créer de la vie. Vous ne les trouvez pas bien à plaindre, alors, les voyant si bêtes — si bêtes qu'ils se croient obligés de s'imposer la privation du pain de tous les jours pour noircir quand même du papier ?. . .
Nous ne prétendons pas nier qu'il se trouve parmi nous des gens de talent et même des esprits supérieurs. Nous avons au contraire précisément exprimé cette pensée quelques lignes plus haut. Ceux-là pourraient nous donner, disions-nous, des productions de valeur et même des œuvres brillantes. Seulement, les livres même les mieux écrits et les plus fortement pensés, même les plus originaux et les plus charmeurs, sont en tel nombre dans le monde qu'il nous paraît insensé pour un homme de consentir à souffrir beaucoup pour en écrire un nouveau. C'est bien beau, d'être martyr, mais encore faut-il que l'on se sacrifie pour une cause raisonnable, — non pas pour une manie ou une idée fixe.
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Z, nous le voulons bien, est capable de nous donner quelque chose de tout-à-fait gentil. Oui, mais il peut aussi être commis dans une épicerie. Alors, qu'il soit commis dans une épicerie ; ça lui donnera de quoi manger. Quant à son ouvrage, quelqu'un l'écrira à sa place ou en fera un autre aussi bon. Si Z avait du génie, ce serait différent. Mais il n'a que du talent, et l'article n'est pas si rare et ne vaut pas tant que, pour donner la preuve qu'il le possède, un homme souffre de la faim. Mieux vaut mesurer de la mélasse pour vivre que de faire une œuvre quelconque et aller finir à l'hôpital.
*** Il nous paraît du reste évident que le fait d'écrire un livre sans littérature, pour le brave peuple qui ne cherche dans une œuvre imprimée qu'un moyen de se récréer quelques heures, ne constitue pas un acte avilissant ou blâmable à aucun titre. Ce que le peuple demande, ce dont il veut bien se contenter, c'est une histoire où il arrive une suite d'aventures plus ou moins effroyables aux héros du récit. Quant au style, c'est tout-à-fait secondaire pour lui. Alors, si on lui donne ce qu'il veut, qui pourra s'en plaindre ?
*** Nous n'ignorons pas ëncore que cette sorte de productions, pour être un genre passablement délaissé de nos jours par les écrivains de mérite, ne laisse pas, quelquefois, d'offrir de l'intérêt.
Des noms illustres dans les lettres ont conquis la renommée par des chefs-d'œuvre qui étaient précisément des romans de ce genre.
*** Seulement, par ici, on n'exige pas de nous — je ne dirai pas un chef-d'œuvre, évidemment, mais on n'exige même pas — un ouvrage soigné au point de vue littéraire.
Nous donnons ce qu'on nous demande . Et franchement, pour le prix , on ne saurait réclamer bien davantage , dans un pays où un journal comme la Presse peut tirer à 100,000 exemplaires.
*** On nous laissera, en terminant, exprimer la confiance que ce roman, écrit en une semaine — exactement du Î9 au 26 décembre 1904, — saura malgré tout intéresser, plus que beaucoup d'ineptes productions très prônées par notre ctitique, une foule de ces braves gens qui cherchent simplement dans un récit une intrigue capable de les amuser quelques heures.
D'autres — et de nos amis peut-être — pourront s'en amuser pour des motifs différents. Ils sont absous d'avance.
P. S. — Quand, il y a plus d'un an, j'écrivis les lignes que l'on vient de lire, j'étais à cent lieues de me douter que je dusse jamais les signer. Elles devaient, dans mon esprit, et pour les raisons exposées plus haut, conserver tou-
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jouta, ainsi que l'ouvrage qu'elles tâchent de justifier, le voile pudique de l'anonymat.
Mais des faits que je n'avais pas prévus se sont produits. Au lieu de faire paraître mon roman en brochure, ainsi que je me le proposais d'abord, je le cédai à un quotidien, qui le servit en feuilleton à ses lecteurs. Bientôt, un autre journal s'en emparait, pour le reproduire chapitre par chapitre, sous un titre différent, à deux semaines à peine d'intervalle.
J'ai alors connu qu'un écrit anonyme, une fois publié, n'est pas plus à l'abri du pillage que toute autre marchandise laissée sans étiquette sur la place publique — jambon, farine ou cassonade. Et comme ces pages, dépourvues de toute valeur littéraire, ont tout de même une certaine valeur commerciale, je me crois en devoir de protéger ma propriété en y inscrivant mon nom, non pas comme signature, mais comme noli tangere, comme étiquette.
Car vous m'accorderez que ce que j'écris m'appartient tout autant qu'à l'épicier du coin l'huile à lampe qu'il vous vend.
À Monsieur Ch. ab der Halden,
Caluire (Rhône).
Monsieur,
J'écrivais ici même, au mois d'août passé, que la littérature canadienne-française n'existe pas et n'existera probablement pas de sitôt. Et j'en donnais pour raison que, chez nous, les esprits les mieux doués pour les lettres sont détournés de cette carrière par l'absence d'un public liseur et par les nécessités matérielles.
En une fort belle lettre — si belle que vous me voyez tout confus, Monsieur, d'avoir à vous répondre — vous me démontrez péremptoirement que je suis au plus profond de l'erreur. Je ne demande pas mieux que de vous croire : cependant, voyons un peu, si vous le voulez bien, en quoi je me suis trompé, et pour cela confrontons successivement avec les objections que vous leur opposez les très-simples faits dont je pensais avoir prouvé la réalité.
( I ) Lettre publiée dans la Revue Canadienne de février 1907 et faisant suite à l'article intitulé : Comme Préface.
Et d'abord, vous affirmez l'existence d'une littérature canadienne-française. Quelle preuve en donnez-vous ? Que Gaspé, Garneau, Crémazie et Buies ont laissé des pages de mérite, et que nous avons encore aujourd'hui des gens de talent.
Je n'ai jamais prétendu autre chose de ma vie, Monsieur. J'ai seulement dit qu'une douzaine de bons ouvrages de troisième ordre ne font pas plus une littérature qu'une hirondelle ne fait le printemps. Et si cela ne vous paraît pas évident, si vous persistez à croire que cela peut se discuter, je suis bien forcé de conclure que vous voulez à toutes forces vous moquer de nous.
J'ai encore écrit que rien, présentement, ne saurait faire présager la naissance prochaine d'une littérature à nous. Me suis-je trompé davantage sur ce point ? Cela supposerait la disparition au moins partielle des deux causes qui nous ont paralysés jusqu'ici et qui sont malheureusement aujourd'hui ce qu'elles étaient hier. Vous me répondez que ni l'une ni l'autre de ces causes n'a l'importance que je lui attribue ; la situation matérielle des littérateurs ne vous semble guère plus défavorable au Canada qu'en France, et vous jugez peu fondées mes plaintes au sujet de la critique, dont vous contestez l'influence heureuse sur le progrès des lettres.
"Les écrivains français ne sont pas tous des nababs," Sans doute, Monsieur, mais vous
m'accorderez que les petites fortunes sont, proportions gardées, beaucoup plus communes chez vous ; qu'une bonne partie de vos auteurs haut cotés en librairie, aujourd'hui, appartiennent à des familles à l'aise, qui leur ont facilité leurs débuts, et qu'enfin il existe en France, pour gagner sa vie dans les lettres, cent et mille moyens inconnus au Canada. Au moins, chez vous, un jeune homme peut toujours, en dernier recours, se faire bohème. Nous autres, nous n'avons même pas cette ressource. New- York est trop près de nous, Monsieur ; la mentalité américaine nous pénètre et nous déborde à notre insu, et la bohème, cette fleur de France, ne saurait s'acclimater sur nos rives. Joignez qu'il est bien plus facile de gagner de l'argent à Montréal qu'à Paris. Un jeune Français pauvre pourra bien se consacrer exclusivement à la littérature, estimant que, quant à jeûner, mieux vaut encore que ce soit dans cette carrière. Le jeune Canadien pauvre, au contraire, malgré son enthousiasme premier, n'attendra pas la trentaine pour briser sa plume ; tandis qu'il jeûne en mâchouillant des vers ou de la prose, il voit s'offrir à lui chaque jour une occasion nouvelle de sortir de la gêne pourvu qu'il veuille bien sacrifier ses rêves de gloire. Doit-on s'étonner s'il cède à la tentation ? Vos Français de France feraient comme lui, Monsieur.
RÉPLIQUE A M.CHARLES ABDER H ALDEN 23
Chez vous, un jeune homme a toujours l'espérance, même s'il est pauvre, d'atteindre au succès après plusieurs années d'un travail persévérant : chez nous, le succès dans les lettres est une loterie pour laquelle il ne se vend que de faux billets et à laquelle on perd toujours à coup sûr. Chez vous, il y a, pour faire prendre patience aux travailleurs consciencieux qui tardent à voir venir les gros tirages, des fonctions diverses, des chaires d'université petites ou grosses : chez nous, un homme remplissant les mêmes conditions se décourage après quelques années d'épreuves et de sacrifices, et il devient avocat, médecin... ou épicier ; très-fréquemment il se fera journaliste, et je vous assure, Monsieur, que l'épicerie, en notre pays, est une profession bien plus intellectuelle et, surtout, bien plus propre que le journalisme.
J'ai regretté que la critique n'existât pas au Canada, et selon vous nous sommes, au contraire, bien heureux de n'avoir "ni Sarceys, ni Faguets, ni Doumics". Et, ayant rappelé le Commentaire de Voltaire sur Corneille, les attaques des classiques de 1830 contre Victor Hugo, vous pensez porter le dernier coup à la critique par cette assertion peu banale, que le meilleur des critiques n'est, après tout, qu'un assassin. — C'est bien ce que vous voulez dire, n'est-ce pas, lorsque vous écrivez : "Le bon
Sarcey... a tué Henri Becque. Et c'était un brave homme. Jugez s'il eût été méchant." — Mais dites donc, Monsieur ; est-ce moi ou vous qui nous livrons sur la critique "à tous les sévices auxquels les Iroquois de jadis se livraient sur leurs prisonniers" ? Et est-ce bien à vous de me reprocher ma cruauté ? Et savez-vous que je vous soupçonne fort d'être au fond, sous votre maquillage moins violent et sous vos attitudes de civilisé, tout aussi peau-rouge que je le suis ? J'ai dénoncé, il est vrai, les comptes-rendus bibliographiques de nos journaux nègres, en lesquels s'incorpore toute notre soi-disant critique. Mais jamais je n'aurais voulu, comme vous, m'attaquer à la critique française. Vous, cependant, Monsieur, vous qui pouvez tout dire "en restant de bonne humeur" ; vous qui excellez à toujours bien observer le "diapason" et qui n'oubliez jamais de mettre une sourdine à vos colères ; vous qui savez également bien habiller de dentelle vos emportements les plus fougueux et ganter de blanc vos railleries les plus noires; vous, toujours soucieux de voiler, d'envelopper et de capitonner vos pensées trop sévères, trop dures ou trop blessantes, — faut-il que vous lui ayez voué une animosité féroce, un peu, à cette pauvre critique de chez vous, pour l'accabler comme vous faites 7 Je ne cherche pas à m'expliquer cette haine, d'autant plus effroyable chez un homme qui sait tout dire "sans se fâ-
cher", ni si vous n'auriez pas quelque grief pei sonnel contre cette horde d'assassins dont, suivant vous, se compose la critique française. J'aime mieux supposer que vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites à ce sujet. Mettons, si vous n'y voyez pas d'objection, que vous avez voulu seulement vérifier votre virtuosité et éprouver votre diapason. Je ne veux rien dire à cela, mais vous n'attendez pas, j'espère bien, que je m'arrête à discuter votre thèse.
Aussi bien, si vous voulez parler sérieusement, conviendrons-nous tout de suite que la critique est, pour une littérature, un élément indispensable de progrès. Il est certaines choses, Monsieur, dont on ne sent parfaitement la valeur que lorsqu'on en est privé, — qui ont leur revers, comme toutes les médailles, — qui peuvent, suivant l'usage qu'on en fait, être très bonnes ou très mauvaises, comme les langues du vieil Esope, — et dont on ne pourra jamais se passer. Elles paraissent parfois banales, ennuyeuses et choquantes, et il semblerait qu'on pût tout aussi bien les mettre de côté. Essayez. Oubliez votre parapluie en partant pour votre cours, recevez un orage sur le dos, et vous connaîtrez que votre parapluie est encore plus utile quand il pleut qu'il n'est encombrant quand il fait beau. Eh bien ! nous autres, Monsieur, au Canada, nous sommes continuellement à la pluie, — sous une averse de toute sorte de produc-
tions étranges et monstrueuses, monuments de platitude, d'ignorance et d'enflure, ouvrages piquants à force de fadeur, où le cocasse atteint au sublime, chefs-d'œuvre d'humour inconscient et de sereine absurdité, — livres à faire pleurer, journaux à donner le délire. Je voudrais vous voir, sous ce déluge, pour vous demander votre avis sur l'utilité des parapluies et sur la valeur de la critique. Si vous n'attachez pas plus de prix à ces deux institutions, c'est qu'en France vous n'en avez jamais manqué ; aux maux que vous imposerait leur privation vous pourriez mesurer leur mérite. C'est ce que nous faisons, nous, Monsieur ; "croyez ce que vous ne pouvez voir du point où vous êtes, et ce que nous voyons, nous autres, du point de vue où nous sommes placés".
Au reste, ce que je regrette surtout chez nous, ce n'est pas tant — et il s'en faut de beaucoup — l'absence d'une critique véritable, que la présence de ce simulacre de critique dénoncé par moi avec une virulence que vous vous déclarez inhabile à comprendre. Et j'ajoute que, cette sorte de critique, je ne la déplore pas autant pour elle-même que pour le triste état d'esprit qu'elle indique chez notre population. Je me suis probablement mal exprimé, mais tout ce que j'ai voulu dire, c'est qu'il n'y aura rien à espérer pour l'avenir de nos lettres tant que des gazettes comme celles dont nous sommes affligés
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— avec leurs comptes-rendus bibliographiques qu'on dirait fabriqués par des aliénés — vous savez trop bien que je n'exagère pas — pourront trouver des lecteurs jusque parmi nos classes soi-disant instruites. Si je me mets en colère — ce qui est bien inutile, je vous l'accorde, — contre cette prétendue critique, c'est qu'elle me montre, tel un baromètre, le degré d'indifférence de nos gens pour les choses de l'esprit ; c'est qu'elle me fournit une autre preuve — et combien frappante ! — de la stagnation intellectuelle de mes compatriotes.
Voilà le grand mal, Monsieur, et d'où découlent tous les autres. Voilà le grand obstacle à la création d'une littérature canadienne-française. Savez-vous dans quel milieu nous vivons, dans quelle atmosphère 7 Je me suis permis déjà de vous dire que vous ne me paraissez pas vous en douter. Nos gens — et je parle des plus passables, de ceux qui ont fait des études secondaires— ne savent pas lire. Ils ignorent tout des auteurs français contemporains. Les septhuitièmes d'entre eux n'ont jamais lu deux pages de Victor Hugo et ignorent jusqu'au nom de Taine. Ils pourront, à l'occasion, acheter des ouvrages canadiens, mais qu'ils se garderont bien d'ouvrir, non parce qu'ils les jugeront inférieurs mais simplement parce qu'ils n'aiment pas à lire. Ils sont fort occupés par leurs affaires professionnelles ; mais je vous demande
si cette excuse, en votre pays, justifierait un homme de leur état de ne pas lire, durant toute une année, une seule page de littérature. Ils n'ont pas de goût. Le sens des choses de l'esprit leur manque. Cela, tous les enfants de France le sucent avec le lait maternel, le respirent avec l'air : or, ce que vous acquérez à votre insu, nous ne pouvons le gagner que par des efforts réfléchis et acharnés. Non-seulement l'expression anglaise nous envahit, mais aussi l'esprit anglais. Nos Canadiens français parlent encore en français, ils pensent déjà en anglais. Ou, du moins, ils ne pensent plus en français. Nous n'avons plus la mentalité française. Nous tenons encore à la France — et beaucoup — par le cfceur, mais presque plus par l'intelligence. Nous ne sommes pas encore des Anglais, nous ne sommes plus des Français.
Cela explique que nous ayons pour journaux des feuilles qui ne vivraient pas deux jours en France, et une critique à l'avenant. Et c'est pourquoi nos jeunes gens un peu doués ne se sentent guère tentés, les premières illusions passées, de persévérer dans une carrière où ils sont sûrs de ne rencontrer que les pire déboires et d'où ils n'ont qu'à s'évader pour échapper à la gêne et même arriver à l'aisance.
Malgré tout, vous voulez nous trouver des raisons d'espérer. Vous nous en donnez d'ex-
quises. "Vous ne souffrez pas, dites-vous, de cette surproduction qui nous accable." C'est vrai, Monsieur ; et vous auriez pu ajouter que ce rare avantage, il n'y a, pour le partager avec nous dans les mêmes proportions, que le Groenland, la Terre de Feu, la Côte d'Ivoire, et quelques autres contrées également très connues par leur littérature.
Vous voyez que je vous accorde beaucoup. Puis-je, en retour, vous demander une concession ? Franchement, tenez-vous beaucoup au titre de votre ouvrage "sur la littérature canadienne-française" ? Voulez- vous que je vous dise ? à votre place j'y renoncerais. Voyez-vous, la qualité première de votre langue est la clarté, par conséquent la précision, et ce serait vraiment dommage qu'un aussi beau livre commençât par une faute de français. Or, vous savez très bien que nous n'avons pas de littérature, et vous n'aviez pas besoin de moi pour vous l'apprendre. Ne craignez pas de nous blesser en énonçant une vérité que nul esprit sérieux, même chez nous, ne songerait à nier, et soyez sûr que votre franchise nous plaira plus que vos compliments, évidemment excessifs. Parce qu'un Moscovite aurait fait un livre français qui ne serait pas trop mal, vous croiriez-vous en droit, même si pareil accident se répétait à sept ou huit reprises, de parler de la littérature
russo-française ? Quand le viconte Joseph de Maistre fit les Soirées de Saint-Pétersbourg, pensez-vous qu'il posât les bases d'une nouvelle littérature 7
Vous parlez d'une littérature canadienne ; mais pouvez-vous prétendre que Nelligan et Lozeau — nos deux seuls poètes un peu remarquables— soient des écrivains canadiens ? Qu'y a-til de canadien dans leurs œuvres ? Nelligan et Lozeau sont de notre pays, mais je vous défie bien de me montrer chez eux plus de préoccupation des choses de chez nous que vous n'en trouverez chez Verlaine, chez M. Henri de Régnier ou chez M. de Montesquiou-Fezensac. Vos compatriotes ne reconnaîtront chez eux rien d'exotique, et rien, sauf certaines faiblesses explicables seulement par l'influence d'un autre milieu, ne saurait trahir leur origine. Ils sont, comme la plupart de vos jeunes d'aujourd'hui, les bâtards de tous les poètes morbides et laborieux de ces vingt dernières années. Ils sont inspirés par la même muse neurasthénique et savante, parlent la même langue, usent des mêmes rythmes. Toutes leurs qualités, et presque tous leurs défauts, sont les mêmes. Enfin, ils tratent les mêmes sujets. Je vous demande un peu sur quoi vous pouvez bien vous fonder, après cela, pour classer Nelligan et Lozeau parmi les auteurs canadiens et non point parmi
les auteurs français. Et, même si j'omets cette objection, il me reste toujours que vous ne pouvez trouver parmi toutes nos productions, prose comme vers, plus de douze ouvrages de troisième ordre, — et encore suis-je bien généreux.
Si j'avais un conseil à vous donner, je vou« dirais : — "Cessez, Monsieur, de parler de notre littérature. Cela pourrait venir à vous faire tort auprès de nos rares Canadiens qui se donnent la peine de couper les feuillets des livres qu'ils achètent. On finirait — encore que vous déclariez très-expressément ne rien attendre de mes compatriotes — par prendre pour de la flatterie ce qui n'est que de la bienveillance très grande et très sincère."
Et j'ajouterais :
"Continuez quand même, Monsieur, de parler de nous. Procurez quand même à nos rares écrivains la satisfaction douce et précieuse, et que rien ne remplace, de constater que quelqu'un d'intelligent s'occupe d'eux. Soyez-leur indulgent, et épargnez-leur non-seulement la raillerie mais aussi les jugements sévères. Ne perdez pas de vue le côté difficile et pénible de leur situation. N'oubliez pas que seulement pour apprendre à écrire le français avec correction ils sont tenus à des efforts énormes. Songez que l'anglicisme est répandu partout comme un brouillard devant nos idées. Pensez que nous
avons pour voisin un peuple de quatre-vingts millions d'hommes dont la civilisation ardemment positive, les conceptions toutes prosaïques et les préoccupations exclusivement matérielles sont la négation de l'idéal français, — un peuple d'une vie et d'une activité effrayantes, à cause de cela attirant comme un gouffre, et qui projette sur nous, jour et nuit, la monstrueuse fumée de ses usines ou l'ombre colossale de ses sky-scrapers. Rappelez-vous que même au Canada les deux-tiers des gens parlent l'anglais : que, un peu par notre faute, beaucoup à cause de circonstances contre lesquelles nous ne pouvons rien, nous sommes inférieurs à nos concitoyens d'autre origine sous le rapport de la richesse et sous le rapport de l'influence, — et que, malgré tout, nous subissons l'ambiance, nettement et fortement américaine. L'état d'écrivain chez nous n'a donc rien de très enviable. Le Canada est le paradis de l'homme d'affaires, c'est l'enfer de l'homme de lettres.
"Pour toutes ces raisons, vous devez une large bienveillance à ceux de nos gens qui ont du talent et le courage de l'exercer. Mais suivant moi vous leur avez jusqu'ici prodigué beaucoup trop de fleurs. Surtout, vous ne me paraissez point avoir fait la différence assez grande entre les meilleurs et les pires. Il faut bien croire que "tout est affaire de diapason", puis-
que vous le dites, mais ayez garde, Monsieur, que tout le monde, ici, ne comprendra pas cela. Il y a même grand danger que notre public prenne vos écrits tout à fait au pied de la lettre ; il ne saisit que très-difficilement les sous-entendus et il ne sait pas du tout lire entre les lignes. Donc, n'essayez point de vous faire entendre à demi-mot, et, si vous voulez sourire là où nous ririons, du moins que votre sourire soit pleinement ébauché."
C'est à cette condition que vous nous serez vraiment utile. Ainsi vous pourrez encourager nos travailleurs de mérite, à qui vous renverrez un écho de leurs œuvres. Ainsi vous pourrez les protéger, en élevant au-dessus de leurs têtes — et des nôtres — ce parapluie dont je vous parlais tout à l'heure et dont ils ont si grand besoin.
Quant à votre littérature canadienne-française, c'est un beau rêve, Monsieur, dont on pourra, peut-être, entrevoir la réalisation dans une cinquantaine d'années, — une magnifique découverte dans l'avenir. Et, à moins que notre race ne soit destinée à disparaître de ce continent, vous aurez plus tard l'honneur d'être connu comme le précurseur de la critique canadienne. Vous l'aurez d'autant mieux mérité que votre foi robuste n'aura pas peu contribué, sans doute, à faire naître cette littérature dont
vous affirmez dès aujourd'hui l'existence, en dépit de la réalité contraire.
En croyant à des fleurs, souvent on les fait naître.
Il faudra, pour cette frêle tige que vous voulez transplanter aux bords du Saint-Laurent, quelques rayons du soleil des Gaules : vous nous les enverrez, Monsieur, par-delà les mers, et quand vous aurez fait ce miracle, peut-être verrons-nous la fleur pousser.
En attendant, croyez bien, Monsieur, à l'assurance de mes sentiments très sympathiques.
PAR M. L'ABBÊ CAMILE ROY
Le volume que M. l'abbé Camille Roy consacrait récemment à "nos origines littéraires'' mérite doublement de fixer l'attention. D'abord il révèle un domaine à peu près entièrement inexploré de notre histoire intellectuelle, celui qui s'étend de la Conquête jusque vers 1 840, — et en second lieu il essaie de déterminer les causes qui de tout temps, mais plus particulièrement au cours de cette période, entravèrent chez nous toute manifestation littéraire sérieuse.
L'auteur a placé cette dernière partie en tête de son livre, où elle prend bien une centaine de pages. Il a cru évidemment qu'il ne lui en fallait pas moins pour préparer le lecteur à l'analyse de nos premiers écrivains.
Il faut dire aussi que les productions dont M. l'abbé Roy nous entretient cette fois n'offrent guère d'intérêt en elles-mêmes. Au point de vue proprement littéraire, c'est en vain qu'on leur chercherait la plus infime valeur. Ces œuvres, prose ou vers, sont, dix-neuf fois
(î) Nationaliste, 18 juillet 1909.
sur vingt, je ne dirai pas médiocres, mais audessous de tout. Les vers en particulier sont, par la pensée, d'une platitude inexprimable, et, quand à la facture, je n'en parle pas. Notre collaborateur Malo (I ), qui n'a pourtant pas l'habitude de reculer devant les chevilles, aurait certainement rougi de signer les vers de Joseph Quesnel, de Joseph Mermet ou de Michel Bibaud.
Ce que j'en dis, ce n'est point du tout pour déprécier ces ancêtres des barbouilleurs de papier que nous sommes. Il est certain qu'ils ont eu, malgré tout, infiniment de mérite à tenter le moindre effort intellectuel, et que, si leurs œuvres n'ont pas été à la hauteur de leurs intentions, ce fut un peu leur faute sans doute, mais ce fut surtout celle du pays, des circonstances, et du goût de l'époque... Je veux seulement dire mon étonnement de la façon dont M. Roy a cru devoir les aborder, et de la méthode qu'il a suivie dans l'appréciation de leurs travaux.
Il applique aux poésies de Joseph Mermet, par exemple, les procédés d'analyse que d'autres ont essayés sur Voltaire ou sur Joseph de Maistre. Il distingue tour à tour en cet écrivain le
(1 ) Rue Saint-Jacques, qui ne se souviendra de ce Tyrtée qui vendait lui-même ses vers, pas plus mauvais que d'autres, et pour un rien les chantait ? Il portait à l'occasion au Nationaliste des vers d'actualité.
barde patriotique et guerrier, le poète descriptif, le faiseur de madrigaux et d'impromptus, le satirique, et que sais-je encore ? De même, il passe successivement en revue, sous couleur de nous faire connaître Joseph Quesnel, cinq ou six "genres" : l'épître, l'idylle, la poésie didactique, la comédie... Tout cela à propos de pièces uniformément insensées, tout cela à propos de nullités complètes et absolues ; tout cela, je ne dirai pas sans une plaisanterie, mais même sans un sourire. Il commente et dissèque ces pauvretés avec le plus grand sérieux, du même ton, et dans le même style, qu'il étudierait la Phèdre de Racine ou les Oraisons funèbres de Bossuet.
Ecoutez-le par exemple définir le genre de talent de Joseph Quesnel :
Joseph Quesnel fait surtout de la poésie légère et badine. Sa muse ne se lasse pas de plaisanter, et surtout il lui arrive de s'y prendre de façon si spirituelle et si délicate que les vers du poète sont alors tout pénétrés de grâce aisée et souriante. A cet élégant badinage, il joint volontiers une ironie piquante qui, sans paraître y toucher, enfonce ses fines pointes dans la chair d'autrui.
Il ajoute (p. 129) :
JJEpitre à W. Généreux Labadie est l'une des œuvres qui caractérisent le mieux la facilité abondante et la malice courtoise de l'auteur.
Puis il reproduit les meilleurs vers de cette "épître" afin que nous puissions vérifier nousmêmes l'exactitude de son assertion. En voici quelques-uns :
Et ces gens qui sont-ils ? Les uns sont militaires, En tout point dépourvus de talents littéraires, Qui parce qu'un boulet leur a cassé le bras S'imaginent que d'eux l'on doit faire grand cas ; Les autres, magistrats, juges, greffiers, notaires, Conseillers, médecins. . .ou même apothicaires. . . Car sur la liste enfin des gens à pension, L'on trouve tout état, toute profession, Le rimeur excepté. Quel injuste manie ! Faut-il que sans pitié la fortune ennemie Nous ait, pour nos péchés, cloués dans un climat Où les gens sont sans goût. . .ou l'ont trop délicat.
Prédire l'avenir est ce dont je me pique.
Tu peux en croire enfin mon esprit prophétique :
Nos noms seront connus un jour au Canada
Et chantés de Vaudreuil jusqu'à Kamourasl^a.
Voilà donc l'un des forts écrivains de cette époque. M. Roy choisit d'abord dans son œuvre la pièce qui vaut le mieux ; puis, dans cette pièce, les vers qui valent le mieux. Vous voyez le résultat.
De même, il écrit quelques lignes plus loin :
Mais l'âme de Quesnel ne savait pas seulement sourire, ou se répandre en des sujets où apparaissait une satire aimable et légère ; elle se faisait parfois rêveuse, elle se teintait de mélancolie, et elle laissait alors très volontiers errer son regard et sa pensée sur tous ces spectacles de la nature qui soutiennent si merveilleusement les méditations solitaires. Il y avait en Joseph Quesnel un romantique, ou, plus précisément, un poète de la nature; et c'est lui, peut-être, qui le premier parmi nous essaya de chanter les ruisseaux et les jardins.
Cela, c'est à propos des Stances sur un ruisseau, dont M. Roy nous cite encore les meilleurs vers, et qui se terminent ainsi :
Et si jamais, traversant ma patrie,
Tu viens baigner, après quelques détours,
Cette terre hélas ! si chérie, Où j'ai vu naître, avec mes premiers jours,
Mes sentiments pour Marie, O ruisseau fortuné ! ralentis un moment Le cours impatient de ton onde incertaine ; Va soupirer aux pieds de celle qui m'enchaîne, Et porte-lui les vœux du plus fidèle amant.
Voilà un échantillon du "romantisme" de Joseph Quesnel ! Nous lisons à la page suivante que
Joseph Quesnel s'est aussi essayé dans la poésie didactique. Non pas qu'il ait entrepris, en ce genre, un long poème ; il a voulu tout simplement donner " aux jeunes acteurs " qui en notre pays se mêlaient de jouer la comédie, quelques conseils pratiques. Or l'on sait que la poésie didactique est peut-être de toutes les sortes de poésies que l'on peut faire, celle qui fatalement et par la nature même des choses se rapproche le plus de la prose. Les cours et conférences en vers sont rarement pénétrés d'une flamme vive d'imagination et d'enthousiasme. Tous les professeurs ne sont pas des Lucrèces. Ce que l'on doit donc exiger de ce genre de poésie, ou du moins ce que l'on y rencontre d'ordinaire, c'est une versification aisée, une élégance harmonieuse, une pensée claire et limpide ; et ce soni les qualités que Joseph Quesnel réussit à faire passer dans ses vers.
A preuve :
Acteurs, pour réussir voici la règle sûre : Observez, imitez, copiez la nature ; Examinez surtout quelles impressions Produisent sur les traits toutes les passions ; Afin, selon le cas, qu'en votre personnage Vous puissiez sur cela mouler votre visage.
Je sais que plus touchant le ton de Meîpomène Veut qu'avec dignité l'on parle sur la scène ; Toujours triste, éperdue, la tragédie en pleurs 3e plaît dans les alarmes et vit de ses douleurs ; Mais sa joyeuse sœur, de sarcasmes nourrie,
Veut que tout simplement on converse et l'on rie. Et ainsi de suite.
A propos d'une comédie du même auteur, de la même force et dans le même goût, M. Roy veut bien reconnaître " que ce n'est pas une œuvre puissante", mais, ajoute-t-il:
Elle est d'une lecture agréable, et si l'action était plus animée et plus vivante, si d'autre part le goût du public n'était pas gâté par toutes les extravagances de la comédie contemporaine, et tout le bric-à-brac du drame américain, si le théâtre qui tire l'oeil et flatte les sens n'avait pas rendu fastidieux celui qui ne s'adresse qu'à l'esprit, 1' Anglomanie pourrait donner aux spectateurs de notre Auditorium plus d'une excellente leçon.
Enfin ne va-t-il pas dire à propos de Mermet et de Quesnel (oui.de Quesnel !) qu'à eux deux "ils ont enrichi et fait briller nos lettres canadiennes d'une œuvre rare et précieuse" !
Vous avez maintenant une idée de la critique de M. Roy. En vérité, il ne doit pas être possible de gaspiller plus de talent pour des œuvres plus insignifiantes, et nous nous demandons sincèrement si M. Roy, ayant à juger, demain, Victor Hugo au lieu de Mermet, Lamartine au lieu de Quesnel et Taine au lieu de Bibaud, pourrait trouver d'autres expressions, un autre style ou une méthode différente.
Ce qui éclate en effet à première vue, dans Nos origines littéraires, c'est la disproportion énorme, inconcevable, entre le ton du critique et l'importance des œuvres qu'il apprécie. Cela
rappelle tout naturellement l'histoire de ce chasseur :
— Et après l'avoir percée de balles, s'écriait-il, j'étais en train de l'assommer à coups de crosse !
— C'était un lion ou une panthère 7 interrogea l'un des assistants.
— C'était une alouette.
De même on dirait, en lisant le dernier ouvrage de M. l'abbé Roy, que celui-ci, à tout instant, va faire surgir des fourrés profonds qu'il explore quelque fauve colossal ; et à tout instant l'on retombe sur une alouette... je veux dire sur un Quesnel ou un Mermet.
Il y a dans la province de Québec des gens trop légers, et nous sommes peut-être de ceux-là ; il y en a aussi de trop graves, et nous craignons fort pour M. l'abbé Roy que ce ne soit son cas. Nous aurions alors, dans la pente naturelle de son esprit, l'explication de son dernier livre.
Mais vous savez que bien avant cet ouvrage il avait fait plusieurs portraits d'écrivains, et il se peut aussi bien qu'il ait simplement obéi, cette fois-ci, à l'innocente manie du botaniste ou du numismate, toujours impatient d'accroître sa collection, même au risque de la déparer. M. Roy aura voulu augmenter la sienne trop vite et il n'aura pas pris garde qu'au lieu de l'enrichir il la gâtait ; tel un amateur qui, entre de vraies fleurs et de vraies médailles, placerait des ob-
jets sans autre ressemblance avec ceux-ci qu'une classification analogue et de communes étiquettes. En d'autres termes, M. Roy, qui nous avait parlé déjà de Fréchette, d'Arthur Buies et de quelques autres écrivains de cette valeur, s'est cru obligé de conserver la même méthode et le même ton à propos des chansons de Joseph Quesnel ou des poésies (!) de Michel Bibaud. Ayant une fois fait "de la critique littéraire", il se croit maintenat tenu, dirait-on, d'en faire toute sa vie, même sur des sujets qui sont en dehors de la "littérature" ; et c'est ainsi qu'il est arrivé à publier une série d'études "littéraires" sur une époque où la "littérature", de son propre aveu, n'existait pas encore au Canada.
Qu'on n'entende point par là que nous blâmons M. Roy d'avoir attaché de l'importance à son sujet : nous pensons tout le contraire ; ce que nous lui reprochons, c'est de l'avoir traité, suivant nous, de la mauvaise façon, et d'avoir voulu à toute force en faire une "critique littéraire" lorsque c'est uniquement au point de vue historique qu'il pouvait comporter quelque intérêt.
Les productions dont M. Roy nous entretient, en effet, ne valent que par ce côté-là, mais par là elles valent beaucoup. Elles nous font voir à quoi s'intéressaient nos pères, et ce qui pouvait, il y a cent cinquante ans, émouvoir
leurs cœurs ou frapper leurs esprits. Elles évoquent pour nous des qualités qui ont disparu, une mentalité qui nous paraît infiniment lointaine et singulière. Nous refaisons, grâce à elles, à un siècle ou un siècle et demi de distance, la psychologie de nos devanciers. Ces œuvres, enfin, si infimes et même, hélas ! si grotesques parfois, sont des documents qui éclairent d'un jour saisissant toute une époque de notre existence nationale et qui aident singulièrement à en reconstituer la physionomie. A ce titre, elles constituent une contribution précieuse à l'histoire du Bas-Canada, et c'est à ce titre aussi que nous aurons peut-être l'occasion prochaine de les passer brièvement en revue, d'après l'étude — du reste intéressante et féconde en aperçus indépendants et originaux — de M. l'abbé Roy.
Le nouveau professeur de littérature à Laval vient d'inaugurer ses cours.
Nous ne voulons pas le juger ici. Quelle que soit l'impression qu'il ait produite lundi dernier, on n'en saurait évidemment tirer de conclusion rigoureuse.
Disons pourtant que nous n'avons rien observé, dans sa première leçon, qui fût de nature à nous faire douter de sa compétence. La chaire de littérature de Laval — ainsi que la chose, du reste, est naturelle — n'a pas encore connu un seul professeur de premier ordre ; mais elle n'a jamais, par contre, été le refuge de sujets entièrement médiocres ou inférieurs. Elle a toujours eu pour titulaires des hommes instruits, d'un esprit méthodique et largement compréhensif ; quelques-uns d'entre eux avaient l'avantage d'un style brillant, tous s'exprimaient avec élégance et clarté. Nous n'avons nulle raison de croire que M. du Roure viendra interrompre une aussi remarquable série.
(1) Nationaliste, 21 novembre 1909.
Cette déclaration nous met singulièrement à Taise pour transcrire ici une réflexion que nous nous faisions l'autre soir tout en écoutant disserter le nouveau professeur. C'est à savoir que l'on ne dira jamais assez jusqu'à quel point il est regrettable que cette chaire, à Laval, ne soit pas occupée par un Canadien au lieu de l'être par un Français.
Vous connaissez trop les sympathies du Nationaliste à l'endroit de la France et des Français pour pouvoir penser que cette idée, chez nous, provienne du moindre sentiment gaîlophobe. Encore moins supposerez-vous qu'elle s'inspire d'une confiance exagérée dans la valeur de nos compatriotes.
Nous demandons seulement — laissant de côté toute préoccupation chauvine et tout préjugé — s'il ne serait pas préférable que notre unique chaire de littérature eût pour titulaire un homme de notre pays.
Pour nous, au seul point de vue, encore une fois, de la qualité de l'enseignement, nous croyons qu'homme pour homme, science pour science et talent pour talent, c'est le Canadien qui vaudrait le mieux.
S'il s'agissait de mathématiques, sans doute le professeur étranger, toutes choses étant égales d'ailleurs, serait-il aussi utile que le professeur de chez nous.
Mais il en va autrement pour la littérature, qui est un art bien plus qu'une science, et dont l'enseignement ne saurait ignorer, sans d'énormes inconvénients, le pays où il se pratique.
On peut fort bien enseigner l'algèbre ou la trigonométrie sans autre appoint que des notions de science pure ; on ne saurait professer convenablement la littérature à moins de connaître — outre les conditions générales du pays — le développement intellectuel et, surtout, le tempérament, la mentalité et ce que nous oserions appeler la "psychologie" du public auquel on s'adresse.
Il y a là, dans ce dernier point seulement, pour le Français qui pour la première fois met les pieds sur nos rives, un problème effroyablement complexe, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne pourra peut-être jamais débrouiller toutà-fait.
Ayant vécu jusque-là dans une société différente, fait à des manières différentes de voir et de sentir, il est, par certains côtés de son organisation cérébrale et nerveuse, infiniment éloigné de nous. Il l'est tellement que, malgré toute son intelligence et toute sa pénétration psychologique, il ne parviendra jamais à nous comprendre. Jamais un homme, quoi qu'il fasse, ne pourra "s'extérioriser" au point d'imaginer avec exactitude des sentiments ou
des états d'âme qu'il n'a pas ressentis lui-même, au moins à un certain degré.
Il y a un siècle et demi que nous sommes séparés de la France. Au cours de cette période, combien d'événements n'avons-nous pas traversés auxquels les Français de France sont forcément restés étrangers ! Combien de choses nous ont passionnés dont ils ne pouvaient même pas soupçonner l'existence ! L'histoire, un climat différent, un autre gouvernement, une autre civilisation, les mille causes diverses, les milles influences mystérieuses qui pendant ces cent cinquante ans ont pesé sur la race, tout cela nous a façonné une mentalité spéciale, qui peut être bonne ou mauvaise, mais qui n'est plus, dans tous les cas, la mentalité des Français de France.
Le même enseignement ne saurait donc s'appliquer exactement, et avec les mêmes fruits, en France et au Canada, et c'est là, pour le professeur étranger, un premier obstacle.
Ce n'est pas le seul.
*** Même plusieurs mois après son arrivée, il n'a encore qu'une idée infiniment vague des connaissances et de la culture générale de son public, et c'est pourquoi il est si souvent obligé, dans ses dissertations, d'avancer pour ainsi dire à tâtons, partagé entre la crainte de n'être pas compris et celle d'insister ridiculement sur des détails connus.
*% Et — troisièmement et enfin — c'est surtout dans les cours que cette faiblesse s'accusera.
M. du Roure donnait l'autre jour à ses élèves le sujet de devoir que voici : — Un correspondant vous écrit que d'après lui la langue française perd du terrain tous les jours et qu'elle est sûrement à la veille de disparaître tout à fait dans le monde. Réfuter cette opinion.
Vous imaginez d'avance les travaux que les élèves pourront bien remettre là-dessus. Généralités, lieux communs archifanés, développements pompeux, voilà tout ce qu'ils vont accumuler dans leur devoir de la semaine prochaine. On aurait mauvaise grâce à le leur reprocher. Les sujets comme ceux-là sont un encouragement à l'écriture banale et prud'hommesque, une prime à la nullité solennelle et redondante. Il n'y a pas de plus sûrs poisons pour tuer dans un esprit toute idée personelle et toute originalité.
Supposez au contraire un professeur au fait des choses du pays et qui aurait dicté le canevas suivant ;
Un Français de France, après avoir séjourné quelques semaines à Montréal, vous écrit que d'après lui la langue française au Canada est complètement corrompue, et qu'elle est même à la veille de disparaître tout à fait. Réfuter cette opinion.
On admettra qu'un canevas comme celui-ci serait bien plus que le premier de nature à pro-
voquer chez l'élève un effort fructueux. Avec un sujet aussi circonscrit, portant sur des faits qui sont pour lui d'étude facile, celui-ci courrait beaucoup moins de risques de se perdre dans les déclamations nuageuses.
Il pourrait par exemple, dans son plaidoyer en faveur du parler canadien-français, d'abord concéder les fautes réelles ; puis justifier certaines expressions créées ou adoptées pour exprimer des choses qui n'existent pas en France ; enfin rappeler les circonstances difficiles malgré lesquelles le français a pu se maintenir ici et la situation relativement florissante qu'il occupe aujourd'hui dans le pays. Ce sont là toutes choses qu'il connaît, auxquelles il est capable de s'intéresser, et qui, loin d'être à ses yeux de vagues abstractions, lui représentent au contraire des réalités concrètes, et pour ainsi dire tangibles.
Voilà^deux sujets de composition. Dites maintenant lequel vous paraîtrait le plus propre à développer chez l'élève la réflexion personnelle, c'est-à-dire le travail qui est en même temps à la^base^au centre et au sommet de toute formation littéraire sérieuse.
*** L'Université Laval compléterait utilement son'œuvre le jour où elle pourrait enfin installer dans cette chaire un titulaire canadien. Les professeurs qu'elle y a appelés depuis dix ans
ont sans doute fait un grand bien, et nous ne saurions trop rendre hommage à leur mérite. Nous croyons cependant qu'il n'y aura jamais qu'un homme de chez nous pour nous donner, à Montréal, non pas un cours ou une conférence qui conviendrait à un auditoire de Paris ou de Lyon, mais un travail parfaitement adapté aux exigences particulières de notre esprit.
On ne connaît personne parmi les nôtres qui pourrait entreprendre aujourd'hui cet enseignement difficile. Il ne tient qu'à nous, cependant, de modifier à notre avantage cette situation.
Il est tels de nos publicistes qui auraient pu faire des professeurs distingués. Il ne leur a manqué pout cela que la formation des grandes universités. La plupart, sinon tous, sont engagés aujourd'hui trop profondément dans d'autres voies pour songer à s'orienter vers la carrière des lettres.
Par contre, on n'aurait pas à chercher bien longtemps parmi les jeunes hommes d'aujourd'hui pour en trouver quelques-uns qui soient à la hauteur de cette ambition, et, de plus, disposés à y consacrer leur vie.
Qu'on les envoie aux sources de l'enseignement, et nous aurons en eux, quand ils nous reviendront, des professeurs dont nous aurons lieu d'être fiers. Ils nous donneront alors ce que nous n'avons pas encore connu, c'est-à-dire
un enseignement littéraire parfaitement conforme à nos besoins.
Ce seul espoir vaudrait que nous tentions l'entreprise.
*** Mais il y a plus.
Quoi qu'il arrive, nous savons d'avance que nos cousins d'outre-mer ne feront jamais à l'Université Laval de Montréal le cadeau d'un homme de très haute valeur. Or, cet homme, ne pourrions-nous pas le trouver peut-être un jour parmi ceux des nôtres que nous aurions envoyés étudier là-bas ?
Aussi bien doués, par ailleurs, que les Européens, nos compatriotes se seraient fait, selon toute vraisemblance, par leur contact avec deux civilisations, par leur plus vaste expérience des hommes et des choses, un esprit à la fois plus ouvert et plus positif. Rien n'empêcherait donc que ne se révélât un jour parmi eux un esprit réellement supérieur, qui illustrerait non-seulement la modeste chaire de Laval, mais toute la race canadienne-française.
Et du reste, quand nous n'aurions réussi qu'à former un certain nombre d'hommes instruits et cultivés, nous n'aurions perdu ni notre temps ni nos peines. Car ces hommes, au contraire des professeurs actuels, ne nous quitteraient pas au bout de deux ou trois ans pour retourner en Europe. Ils resteraient chez nous. Ils con-
tinueraient de nous faire profiter de leur science et de leurs talents. Ils répandraient de plus en plus dans notre population le goût des choses de l'esprit, les préoccupations intellectuelles. Ils créeraient ici, enfin, le foyer de culture qui nous manque, et dont tous les bons patriotes rêvent depuis si longtemps la naissance...
MÊME SUJET (1
Quelques Français m'ont fait savoir leur sentiment sur mon dernier article.
Tous s'accordent à voir dans cet écrit une malveillance profonde à l'endroit de leur race-— et de la mienne.
Ils assurent que j'ai voué dans mon cœur une haine farouche à tout ce qui vient du doux pays de mes ancêtres, et que je forme secrètement des vœux pour une Saint-Barthélémy des Français.
La preuve, disent-ils, c'est que vous demandez le bannissement de tous ceux de nos compatriotes qui occupent des chaires dans votre université, et leur remplacement immédiat par des Canadiens. De plus, vous accablez M. du Roure de critiques imméritées.
Toutes ces méprises me désolent. Franchement, je n'aurais pas imaginé qu'on pût à ce point défigurer mon pauvre article.
Voyons, n'ai-je pas, tout d'abord, restreint mes remarques à la seule chaire de littérature ? n'ai-je même pas écrit que pour les sciences, et
(1) Paru dans le Nationaliste du 28 novembre 1909 et faisant suite à l'article intitulé : Pourquoi pas un Canadien ?
spécialement pour les mathématiques, " le professeur étranger serait tout aussi utile que le professeur de chez nous" ?
Ensuite, même pour la littérature, n'ai-je pas admis, en toutes lettres, "qu'il n'y a personne parmi les nôtres qui pourrait entreprendre aujourd'hui cet enseignement difficile" ?
Enfin, et pour tout dire, suis-je allé jamais plus loin que d'exprimer le désir d'entendre un jour, dans cette chaire de Laval, des Canadiens revenus d'un long séjour "aux sources de l'enseignement"
C'est à quoi se réduit, je crois, toute ma "francophobie", et je n'ai pas conscience d'avoir autrement "mangé du Français".
*** Pas même en critiquant injustement M. du Roure.
Il y à cela plusieurs bonnes raisons, dont une suffira seule : c'est que je n'ai pas critiqué du tout M. du Roure.
Car enfin, qu'ai-je écrit vraiment ?
J'ai dit, ou j'ai laissé entendre, que nous ne pouvions jamais nous attendre à recevoir de France, pour cette pauvre petite Université Laval, un seul professeur "de premier ordre", un seul homme "de très haute valeur".
De plus je n'ai même pas pris soin d'ajouter que cette remarque ne s'appliquait pas à M. du Roure.
MÊME SUJET
C'est là, paraît-il, ce que Ton me reproche.
La belle affaire ! Mais aurait-il donc fallu que je lui découvrisse du génie, à M. du Roure ? Ou tout au moins, devrais-je aujourd'hui, pour me racheter, l'égaler du coup à Brunetière, à M. Jules Lemaître ou à M. Faguet ?
Eh bien non, c'est un ridicule que le Nationaliste n'est pas encore prêt à se donner.
Il y a assez longtemps que les journaux canadiens accablent de tels pavés les intellectuels français. Il y a assez longtemps qu'à cause de ces éloges démesurés et grotesques nous passons, auprès de tous les étrangers de quelque culture, pour un peuple de primaires ou de sauvages.
Depuis dix ans nous avons reçu au Canada, outre les professeurs attitrés de Laval, plusieurs visiteurs de distinction, entre autres M. Brunetière, M. Paul Bourget, M. René Doumic, M. Hughes LeRoux, M. Théodore Botrel.
C'est purement au hasard que je dis ces noms : qui ne sent toutefois, devant cette simple énumération, l'énorme distance qui les sépare les uns et les autres dans la hiérarchie littéraire }
Or, — depuis dix ans, — je vous défie bien de me nommer, dans toute la presse canadienne, un seul grand journal qui ne leur ait point consacré à tous, et dans toutes les circonstances, exactement le même article. C'est ainsi que M. Hughes LeRoux reçut la même sérénade que
M. Paul Bourget, sans plus ni moins ; c'est ainsi que l'on accueillit avec une admiration de tous points égale un penseur comme Brunetière... et un chansonnier comme Botrel, ou même comme Numa Blés.
Que demain tel vague romancier, tel publiciste de septième ordre ou telle étoile de café-chantant débarque à Montréal, et la Presse aura, dès mardi, tellement épuisé sur le nouvel arrivant le stock des épithètes louangeuses, que Victor Hugo lui-même, Homère, Shakespeare et Virgile, ressuscitant tous quatre ensemble pour visiter le Canada, ne pourraient arracher au confrère de comparaisons plus pompeuses ni d'éloges plus hyberboliques.
Le Nationaliste n'a pas voulu tomber dans ce travers à propos de M. du Roure. Nous n'avons pour ce dernier que de la sympathie. Nous espérons qu'il fera, comme ses prédécesseurs, un professeur des plus acceptable.
C'est ce que nous indiquions du reste avec assez de précision dès dimanche dernier, et le fait que cette appréciation a pu sembler, par comparaison, insuffisante et même "injuste", montre mieux que tout au monde à quelles exagérations dans la louange nos journux ont accoutumé leur public.
Nous aurions pu, pour nous mettre au diapason ordinaire de la grande presse, comparer
MÊME SUJET
tout de suite le nouveau professeur à Sainte- Beuve ou à Taine. Mais qu'aurait-il pensé lui-même d'un tel coup d'encensoir 11 en eût souri, ou il s'en fût fâché, et dans les deux cas il aurait eu raison.
Le temps est venu de montrer à nos amis de France que la sympathie ou l'admiration que nous leur portons ne nous rend pas complètement aveugles ou imbéciles ; que par exemple, malgré toute notre estime et toute notre affection pour nos anciens professeurs de littérature, nous savons faire la distinction entre M. Brunetière et M. de Labriolle, entre M. Lemaître et M. Arnould; et qu'enfin, avec tous nos défauts, il nous reste encore quelque sens des proportions. . .
C'est encore le meilleur moyen de les convaincre que nous avons su garder, en Amérique, ce bon sens et cette mesure qui sont les qualités traditionnelles de l'esprit français.
UN GRAND EXPLORATEUR (1
On savait depuis longtemps que M. Adolphe-Basile Routhier était un juge savant, un penseur profond, un écrivain original et substantiel. Tour à tour légiste, orateur, conférencier, critique d'art, romancier, chroniqueur, polémiste, historien, philosophe et même philologue à l'occasion, il brillait également dans tous les genres, il n'était pas de domaine où ne s'illustrât son talent.
Ce que l'on ignorait encore, c'est qu'il fût, en même temps qu'un intellectuel hors de pair, l'un des plus hardis explorateurs de notre époque. Le fait est pourtant bien réel.
En vain objecterait-on qu'une telle universalité de moyens, depuis César, ne se rencontra jamais dans le même homme; en vain invoquerait-on l'apparente impossibilité de tant d'exploits : le Journal de Voyage que vient de publier notre éminent concitoyen ne saurait laisser le moindre doute à cet égard, et les
(1 ) Paru dans le Nationaliste du 28 novembre 1909, avec une référence à la Revue Canadienne du même mois.
UN GRAND EXPLORATEUR
plus sceptiques devront s'incliner avec nous devant les observations consignées dans ce document.
Je suis assuré de ne point déplaire à mes lecteurs, non plus qu'à M. Routhier, en résumant ici les premières pages de ce beau travail.
*** Au cours de ses explorations, M. Routhier a découvert une mer importante : l'Adriatique ; des îles qui paraissent assez considérables, entre autres Madère et les Açores ; deux villes qui ont noms respectivement Gênes et Naples ; un pays qui s'appelle l'Italie, et une ville qui s'appelle Rome.
Le savant voyageur donne peu de détails sur les Açores, ces îles "l'ayant peu intéressé" ; mais il nous parle longuement de Madère. Il ne nous dit pas si c'est d'après le vin du même nom que les indigènes qui l'habitent ont baptisé ce pays, et c'est sans doute pure distraction. En revanche, il nous apprend, à notre grand émerveillement, que cette île, qui touche presque au nord de l'Afrique, n'est pas aussi froide qu'Antiscosti. " Les rayons du soleil, dit-il, y sont très chauds." De plus, les végétaux des tropiques y croissent en plus grande abondance qu'au Lac -Saint-Jean. " Tous les produits de la flore la plus luxuriante et la plus riche ", ajoute en effet M. Routhier, y " germent " et y "fleurissent ".
*** M. Routhier n'est pas très complet sui l'Adriatique. Le peu qu'il nous en dit nous porterait toutefois à penser que ce doit être une mer terrible à affronter, et que l'intrépide voyageur y courut plus d'un danger. C'est du moins ce qui paraît ressortir de cette réflexion datée de Madère :
Ah ! quel paradis terrestre que cette î!e enchantée, et qu'il est triste de reprendre !a mer SI FÉCONDE EN TEMPÊTES. (1)
Evidemment, il ne saurait s'agir ici d'une mauvaise figure de style, du reste indigne d'un lettré comme M. Routhier, et il nous faut conclure que cette mer perfide et inconnue a réellement failli dérober à notre belle province de Québec l'une de ses gloires les plus pures.
Remercions le Ciel de nous avoir épargné cette calamité nationale, et poursuivons, avec notre explorateur, le cours de ses étonnantes découvertes.
*** Naples, s'il en faut croire M. Routhier, n'a rien qui ressemble à New- York ou à Boston. C'est une ville "d'une incomparable beauté ". M. Routhier affirme qu'on peut facilement "s'y abandonner aux délices du far niente". Elle "est bâtie en amphithéâtre", et "toute (sic) inondée de soleil". Détail caractéristique : la baie de Naples est "enchanteresse".
(1) Les majuscules, dans cette citation et celles qui suivent, sont de Jule* Fournier.
UN GRAND EXPLORATEUR
*** Rome paraît être une ville d'une certaine civilisation. Elle contient plusieurs églises. Deux monuments y ont particulièrement frappé le grand découvreur ; l'un s'appelle " le Château Saint-Ange" et l'autre "Saint-Pierre". M. Routhier en rapporte des photographies qui ne manqueront pas d'intéresser les architectes des deux mondes.
Les naturels de ce pays ont aussi, sembie-t-il, certaines notions de peinture et de statuaire. Ils parlent une langue "harmonieuse et pittoresque", et même ils n'ignorent pas le français. La religion qu'ils pratiquent est solennelle et "impressionnante". Leur chef spirituel s'appelle indifféremment "le Souverain-Pontife" ou "le Papa". M. Routhier a pu suivre de près, dans leur temple principal, quelques-unes de leurs cérémonies. Il les a trouvées "imposantes", *** Toutefois, comme dans cette nature exceptionnelle le lettré ne se sépare jamais complètement du savant, M. Routhier n'a pu s'empêcher de juger à leur strict mérite les sermons prononcés en sa présence.
C'est ainsi qu'il dit d'une "adresse au Souverain-Pontife", lue par un évêque du nom de "Monseigneur Touchet" :
C'était un beau discours, MAIS IL ÉTAIT TROP LONG.
Critique sans nul doute fondée.
Mais comme d'autre part M. Routhier est
un homme plein d'équité, il veut bien donner à
chacun son dû :
La réponse du Pape, déciare-t-il, était en français ; j'étais assez près pour l'entendre bien, ET J'AI TROUVE QU'IL L'AVAIT TRÈS BIEN LUE.
Voilà au moins qui va faire plaisir au Pape,
quand il lira cela dans la Revue canadienne, et si
pour cette flatteuse appréciation M. Routhier
n'est pas fait comte romain d'ici trois mois, ce
ne sera vraiment pas faute de l'avoir mérité.
#** Il n'y a pas que dans ce trait que s'accuse
la haute intellectualité de M. Routhier. Son
Journal de voyage ne contient pour ainsi dire
pas une ligne où n'abondent les vues neuves, les
expressions originales et piquantes.
Le temps est beau, ET LA MER EST A PEINE RI- DÉE PAR UNE JOLIE BRISE...
Ils viennent la voir élevée (Jeanne d'Arc) dans les hauteurs du plus beau temple de l'Univers, AU MILIEU D'ENCENS ET D'HARMONIE, COURONNÉE DE GLOIRE ET D'IMMORTALITÉ, COMME UNE MAR- TYRE DE SON PATRIOTISME ET DE SA RELI- GION.
COMMENT DÉCRIRE LES INOUBLIABLES SPEC- TACLES auxquels je viens d'assiter ? . . .
Un profond silence s'est fait . . . Chacun retient son souffle.
Pour M. Routhierr les hommes ne sont plus seulement "les hommes", ni même "les mortels": ce sont "les exilés de la terre".
Jeanne d'Arc n'est plus seulement "Jeanne d'Arc", ni même "la Pucelle d'Orléans" : c'est
UN GRAND EXPLORATEUR
"l'humble bergère de Domrémy, debout sur le gazon d'un pré fleuri..."
Et ainsi de suite, tout le long du récit.
Veut-il dépeindre l'émotion qui s'empare du
peuple en prières ?
Les cœurs sont émus, dit-il, îes yeux sè mouillent de pleurs et les âmes s'envolent sur les ailes de la prière et de l'amour.
Et immédiatement il ajoute:
AH ! QUE SONT LES MERVEILLES DE L'AVIA- TION, COMPARÉES A CE VOL DES ÂMES QU'UN ESPRIT PLUS PUISSANT QUE TOUS LES MOTEURS SOULÈVE DE TERRE ET EMPORTE VERS LES RÉGIONS SEREINES, OU VIVENT TOUJOURS CEUX QUE L'ONT CROIT MORTS ?
En voilà assez, je pense, pour montrer que pas un instant au cours de ce long voyage le souci de la forme pure, non plus que le sens de l'observation précise, n'abandonna ce géographe doublé d'un homme de lettres.
*** Comment aurait-il pu, du reste, échapper à cette préoccupation, avec le talisman qui l'accompagnait ? Car M. Routhier avait apporté un talisman. C'était le Centurion.
Homère a fait l'Iliade et Dante la Divine Comédie, Shakespeare a créé Hamlet et Molière Tartuffe ; Rabelais a écrit Pantagruel et César a dicté les Commentaires. Mais le juge Routhier est l'auteur du Centurion.
Rien ne dira jamais assez la supériorité de ce livre. Autant M. Gouin dépasse Donat Caron,
autant le Centurion efface Marie Calumet. Autant Joe Tarte est au-dessus d'Eugène, autant le roman de M. Routhier est au-dessus des vers de l'abbé Burke. Dans deux ou trois cents ans, quand depuis longtemps on aura perdu le souvenir de Jules Allard et de Jérémie Décarie ; quand la mémoire même du juge Cimon ne sera plus qu'une ombre ; quand au fond de quelque musée le squelette athlétique de M. Jetté achèvera de tomber en poussière ; quand dans les bureaux de la Presse, hantés par le spectre de Dansereau, on n'entendra plus à minuit que le heurt des assiettes contre les bouteilles et le roulement sourd des tonneaux de scotch sur les planchers ébranlés, on n'aura pas encore cessé de lire le Centurion.
M. Routhier sait cela. Il sait que, depuis les plages de Gaspé jusqu'aux rives du Pacifique, il n'y a d'égale à la pureté de son style que la pureté de son âme.
Il sait qu'il a du génie, et que le Centurion est un chef-d'œuvre.
*** Et ce chef-d'œuvre est un talisman, et ce talisman l'a suivi dans ses explorations.
Or, notre auteur a le cœur large ; il n'a pas voulu garder pour lui seul ce trésor unique.
Bien au contraire, il paraît en avoir fait profiter tous ses compagnons de voyage, depuis l'aristo de la première jusqu'au prolétaire de
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l'entrepont, et depuis le capitaine jusqu'au dernier des moussaillons.
Dès le 26 février, il nous confie qu'il a réussi à faire lire son livre, du commencement à la fin, par quatre passagers.
Un jour {voir page 413) c'est à un religieux qu'il impose cette douce obligation ; et l'instant d'après (p. 413 encore), c'est à un "politicien" retiré des affaires.
Tantôt il rencontre une veuve inconsolable (p. 416), qui vient de lire un roman de Pierre de Coulevain dont elle est fort dégoûtée :
Essayez de lire celui-ci, lui dis-je, ET JE LUI DONNAI LE CENTURION
Et tantôt (p. 414), il s'attaque à une Juive
libre-penseuse :
La controverse, dit-il, s'engagea entre nous, ET JE LUI PARLAI DE MON CENTURION. Elle exprima le désir de le lire, et je le lui mis en mains.
''Mon Centurion" : c'est ainsi qu'il désigne son livre, tout uniment, et jamais certes l'illustre Tartarin, parlant de ses lions, ne fut à la fois plus simple et plus grand.
Ah ! où est-il, le peintre inspiré qui fixera ce poème sur la toile ? Où est-il, le sculpteur de génie qui immortalisera dans le marbre le geste de cet apôtre ? Quel artiste refera pour nous la Coronia, cette nef qui porta, non pas César et sa fortune, mais le juge Routhier et son roman ? Qui nous le montrera lui-même, cet nom-
me admirable, se prodiguant sans repos à ses nombreux compagnons de voyage, et, Dieu sait au prix souvent de quels efforts ! leur distribuant à tous le pain de l'esprit, sous les espèces du Centurion
*** Il était écrit que les Kelley feraient parler d'eux en l'an de grâce 1909. (1)
C'est en effet à un religieux de ce nom que M. Routhier passe tout d'abord son livre.
LE R. P. Kelley, écrit-il, l'a lu le premier, EN DEUX JOURS ! et il a résumé son opinion en me disant : "Il is a capital booJi. Je voudrais le voir traduit en anglais et répandu aux Etats-Unis."
Pour un coup d'essai, l'éminent écrivain n'était pas mal tombé. Il paraît avoir été moins heureux avec quelques autres voyageurs, par exemple avec cet "ancien politicien américain", probablement un boodler fuyant la justice de son pays, qui se contenta de lui déclarer:
Votre livre est très intéressant et édifiant. Peut-être intéressera-t-il plus les protestants que les catholiques.
De même, on ne saurait tirer de conclusion bien définie de l'expérience qu'il tenta sur "un couple juif ". M. Routhier nous donne, pourtant, sur ce " couple juif ", des détails d'une scrupuleuse précision.
D'abord, ces Juifs ne sont pas de n'importe où, mais de New-York. Ensuite, "le mari est avocat".
(1 ) Allusion évidente à l'enquête Prévost-Kelley, qui, à l'époque, eut quelque retentissement dans !• r^onde politique.
UN GRAND EXPLORATEUR
Oui, il est avocat, le mari.
Seulement, il ne pratique plus sa profession. " Depuis plusieurs années il s'est fait courtier".
Enfin, "il a une grande fortune".
Mais avec tout cela, hélas ! il ne parcourt même pas le Centurion.
Sa femme, par contre, le lit, car "elle est intelligente et distinguée". Même, le grave magistrat ne va-t-il pas jusqu'à remarquer qu'elle est "jeune et jolie"?
Est-ce pour cela que M. Routhier entreprend de la convertir ? Nous l'ignorerons peut-être toujours. Mais ce que nous savons dès maintenant, c'est que, les présentations à peine faites, M. Routhier lui commençait un cours d'apologétique.
La controverse s'engagea entre nous, dit-il, et je lui parlai de mon Centurion. Elle exprima le désir de le lire, etc. (Voir plus haut.)
Le 1er mars, M. Routhier a revu la belle inconnue.
ELLE A LU LE CENTURION, écrit-il en effet ce jourlà, et elle m'assure qu'elle en est profondément imoressionée, et que je lui ai appris à mieux connaître Jésus- Christ.
Toutefois, elle persévère autant que jamais dans les voies de l'erreur. Le Centurion n'a pas su toucher cette âme.
Notre distingué compatriote ne se décourage pas encore. Il entasse arguments sur argu-
ments. Mais à la fin il doit confesser sa défaite :
La controverse a duré longtemps, dit-il, et je ne saurai PROBABLEMENT jamais si elle a produit quelque fruit.
Est-ce illusion de notre part, mais il semble que cet échec ait affecté M. Routhier au point de lui faire douter de lui-même, et de son livre.
Une autre femme, dit-il en effet quelques lignes plus bas, une autre femme A VOULU lire AUSSI mon CENTU- RION et me dire son impression.
C'est une veuve qui paraît avoir 50 ans, et dont le sort est bien triste (2).
Le vrai mérite est toujours modeste, et l'éminent auteur, ici, exagère évidemment ; nous connaissons plusieurs personnes qui ont lu son livre et qui ne s'en portent pas plus mal ; le tout est de savoir par où le commencer.
(2) " C'est une veuve qui paraît avoir 50 ans, ET DONT LE SORT EST BIEN TRISTE. Son mari, son enfant, ses autres parents les plus proches sont morts. Elle est seule au monde et sans fortune. Elle est anglaise, protestante, et elle voyage pour changer d'horizon, et pour oublier ses chagrins dans l'étude de l'histoire et des arts.
" Elle parle très peu le français, mais elle le lit facilement. Quand nous avons fait connaissance, elle achevait de lire Eve victorieuse, de Pierre de Coulevain.
" — Comment trouvez-vous ce livre ? lui ai-je demandé.
" — Il m'a plu tout d'abord, m'a-t-elle répondu ; mais la fin m'a dégoûtée. Car, si je devais en croire l'auteur, c'est dans le Boudhisme (sic) qu'il me faudrait chercher des consolations.