ESSAYEZ DE LIRE CELUI-CI ; ET JE LUI DONNAI LE CENTURION
" Elle l'a lu EN TROIS JOURS et elle m'a dit : VOTRE LIVRE M'A FAIT DU BIEN. Il m'a fait verser DE DOUCES LARMES. Je veux lo relire et le méditer. .. " (P. 416 et 17.)
UN GRAND EXPLORATEUR
*** Quant à son Journal de Voyage, c'est une relation que nous voudrions voir entre les mains de tous les bons Canadiens. Espérons qu'elle paraîtra bientôt en volume, et qu'alors le gouvernement de sir Lomer Gouin, dans sa patriotique sollicitude, en achètera des ballots pour les enfants de nos écoles.
Tout comme les Souvenirs politiques de M. Charles Langelier, ce livre ne contribuerait pas peu, sans doute, à fortifier dans les jeunes poitrines, avec l'amour du beau style, le sentiment de la fierté nationale...
Paris, le samedi, 30 avril.
Voici l'une des existences à coup sûr les plus dramatiques de notre époque — et de toutes les époques. Depuis cinquante ans, M. Rochefort n'a pas cessé d'être, en France, à aucun moment, le journaliste en vedette. Il a démoli l'Empire, il a jeté bas on ne sait combien de ministères. Se battant en duel trois fois dans la même journée, exilé, condamné à mort, déporté aux bagnes de la Nouvelle-Calédonie, puis s'échappant à la nage, il est un mois plus tard porté en triomphe dans Paris. Il est l'idole de la foule. Il écrit : "Je n'ai qu'un mot à dire pour faire descendre des faubourgs deux cent mille hommes." Et c'est vrai : il le prouve. Malgré Napoléon III, il se fait élire député à une énorme majorité. A la Commune, il tient Paris et la France entière dans ses mains. — Enfin, voici le pays en république ; M. Rochefort s'arrêtera-t-il Non pas, il poursuit sa marche, plus âpre et plus acharnée que jamais ; autour de lui continuent de s'amonceler les
( 1 ) Publiée dans la Patrie du 24 mai 1910, au cours d'une série de lettres de France.
ruines et les cadavres... Et cependant cet homme, dans la vie privée, est doux, sensible, généreux à la folie. "C'est un cœur d'or", dirionsnous chez nous. Il aime la nature, les fleurs, les enfants. Il a lui -même des délicatesses et des naïvetés d'enfant. Troublante énigme, qu'en vain la critique s'est efforcée de résoudre.
Aujourd'hui, il n'a pas loin de quatre-vingts ans. Tous les jours, comme il le fait depuis près d'un demi-sièjcle, il écrit son article sur l'actualité. Pas un événement important dont il ne crée la véritable formule. Pas une situation dont il ne trouve le mot. Qu'il s'agisse du suicide politique de M. Clemenceau (lequel "se tire plusieurs phrases dans la tête") ou des votes donnés au nom des défunts le jour du scrutin ("la fête des morts"), c'est toujours Rochefort dont l'article s'impose...
En vain ses ennemis répètent-ils qu'il vieillit. Ce n'est pas vrai : Henri Rochefort ne vieillit pas, Henri Rochefort est toujours jeune. En doutez-vous ? Voici — au hasard — son article d'aujourd'hui. Après avoir répondu très vertement à certain socialiste qui lui rappelait, pour le railler, son origine noble, il ajoute :
"On me raconte aussi que le député de la circonscription voisine, une espèce de gnome nommé Rozier ou Rosier, se déchaîne contre moi en invectives réitérées dans les réunions
Ce Tortillard m'appelle volontiers l'homme de "toutes les réactions". Et, en effet, j'ai passé mon temps à réagir d'abord contre le despotisme impérial, puis contre les opportunistes, contre les panamistes et contre les radicaux de l'assiette au beurre. Il est impossible d'avoir réagi aussi obstinément que je l'ai fait. Cette manie de réaction m'a même valu seize ans de prison, de déportation et d'exil, tandis que les Brousse et les Rozier ont fait produire à leur socialisme plus ou moins unifié une bonne rente de quinze mille francs par an. Ces gens-là, je le reconnais, ne sont pas des réactionnaires. Ce sont des actionnaires."
Croiriez-vous. après cela, qu'il ait près de quatre-vingts ans ? Je l'aurais cru encore moins que vous, après l'avoir vu, la semaine dernière, s'il ne me l'avait lui-même assuré.
**# C'est un grand vieillard, très droit et très solide encore.
Il me reçut en veston d'intérieur, dans son cabinet de travail, avec la plus grande simplicité. Il pouvait être, quand j'entrai là, comme onze heures du matin ; j'en sortis à une heure et demie, après l'une des conversations les plus intéressantes dont je me souvienne.
Aux premières questions qu'il me posa, je vis tout de suite qu'il n'était guère renseigné sur notre pays. Tout ce qu'il connaît du Canada, de
source certaine, c'est qu'un jour on y a pendu un condamné politique : Riel. Après tant d'années, cette iniquité fait encore frémir l'ancien prisonnier de l'Empire.
— Moi, dit-il, on avait voulu me fusiller, tout simplement. Si Thiers n'était pas intervenu...
Arthur Buies, au temps où il publiait sa Lanterne canadienne, lui en avait adressé des numéros ; mais cela est très vague dans sa mémoire.
Je l'amène à parler de la situation politique en France.
— C'est tout ce qu'il y a de plus mêlé, dit-il, de plus obscur, de plus indéchiffrable. Il semble que nous vivions dans le délire. La France ne sait plus sur quel pied danser. Nous nous avançons chaque jour davantage dans l'incohérence.
— Et que pourra-t-il sortir de tout cela ?
— Ne me le demandez point. Je ne vois pas de solution. (Un silence.) Et personne n'en voit. On a beau interroger les gens, ceux qui ont du savoir, ceux qui ont de l'expérience ; tous paraissent perdus comme je le suis, tous avouent ne voir partout que des ténèbres.
— On parle, depuis quelque temps, d'une réaction monarchique. Que pensez-vous de ce mouvement ?
— Oh ! écoutez... J'estime infiniment Charles Maurras, qui est certainement l'un des plus
forts cerveaux que nous ayons. Il a autour de lui Jules Lemaître et quelques autres. Oui... Mais ils ne pourront jamais rien faire d'effectif. Je ne crois pas, pour ma part, à une restauration monarchique.
— Et les Camelots du Roy ?
— Ce sont des jeunes gens que j'aime beaucoup. Ils sont jeunes, généreux, enthousiastes. Je les rencontre quelquefois. Un jour, ils m'ont amené, par ruse, à présider une réunion publique qu'ils avaient convoquée. C'est un tour qu'ils m'ont joué. Je ne leur en veux pas. Mais, pas plus que leurs chefs, ils ne seront jamais des hommes d'action.
— Et pourquoi donc ?
* — Ils ne sont pas de la trempe de ceux qui font les révolutions. Ils parlent beaucoup du "coup de force", mais ils ne pourraient jamais le réaliser. Ils sont trop bien élevés.
Et, comme je le regardais d'un air interrogateur, il ajoute :
— Ceux qui font les révolutions, ceux qui dressent les barricades, ce sont les ouvriers aux mains noires, ce sont les hommes des faubourgs qui se ruent dans les mêlées en montrant leurs bras nus. Mais les Camelots du Roy 7 (Secouant la tête d'un air d'incrédulité) Ah non ! par exemple ... je vous le répète : ils sont trop bien élevés.
— Je crois, reprit M. Rochefort, poursuivant sa pensée, que la République aurait à craindre beaucoup plus une restauration bonapartiste, encore que ce dénouement soit bien improbable.
— Vous croyez vraiment que le prince Victor. . . ?
— Je crois qu'à un moment donné il aurait des chances . . . En tout cas, il en aurait certainement plus que le duc d'Orléans.
— Et comment expliqueriez-vous cela ?
— La Légende, monsieur, mais la Légende !.. Vous savez bien qu'elle n'est pas morte !... qu'au contraire, elle est chaque jour plus vivante !... Napoléon est de plus en plus, en France, un demidieu. Il suffit de prononcer son nom pour rendre les gens à moitié fous. Pourquoi ? oh ! c'est une autre question.
Ici, notre interlocuteur fit une pause. Puis, appuyant ses deux mains sur la table, il ajouta :
— Toute l'histoire de Napoléon est un tissu de mensonges. Je ne comprends pas la vénération que l'on peut avoir pour cet homme-là, qui fut certainement le plus grand menteur de tous les temps — et un monstre par-dessus le marché... On dit qu'il a gagné des batailles. C'est vrai, mais d'abord il en a perdu autant qu'il en a gagné. Il eut certes des qualités militaires ; mais où il brilra principalement, ce fut dans l'art de s'attribuer les mérites des autres. Quand il était vaincu, il mettait naturellement la faute
sur ses généraux ; au contraire y avait-il un coup d'éclat de signalé quelque part, vite Napoléon en prenait toute la gloire."
M. Rochefort s'arrêta de nouveau un instant, puis il reprit :
— Ainsi, à Toulon, il aurait pris le fort de l'Aiguillette. Il passe pour avoir indiqué la manœuvre qui livra la ville aux Français. Eh bien, c'est faux, c'est tout ce qu'il peut y avoir de plus faux ! C'est le général... eh ! comment s'appelait-il donc son nom m'échappe... enfin, le prédécesseur de Dugommier — qui avait trouvé cette idée. La vérité, au contraire, donne à Napoléon, dans cette circonstance, le plus triste rôle."
M. Rochefort se leva, alla chercher dans sa bibliothèque de vastes paperasses et les étendit sur la table.
— Voici, dit-il, un document que je garde comme mes yeux. C'est une pièce extrêmement rare. C'est le Bulletin de la Convention Nationale, séances de l'an II. Or, à cet endroit que je vous désigne, se trouve le procès-verbal de la séance du 4 nivôse, au cours de laquelle fut produit le compte-rendu officiel de la prise de Toulon. Si vous voulez, nous allons lire ensemble
(Nous parcourons alors une longue liste de soldats et d'officiers cités pour leurs actions d'é-
clat au cours du siège et de la bataille qui le termina. )
"Cela est signé "Dugommier, général".
"Eh bien, vous le voyez, le nom de Napoléon n'est seulement pas mentionné. Et cependant, aujourd'hui et depuis un siècle, c'est Napoléon qui passe pour avoir pris Toulon ! C'est stupéfiant !
"Cet homme-là nous a tué on ne sait combien de millions d'hommes, pendant vingt ans il n'a cessé de saigner à blanc la nation. Et que nous a-t-il donné en retour ? Il avait pris la France avec la frontière du Rhin, la Belgique et la Hollande : il nous l'a remise ayant perdu la frontière du Rhin, la Belgique et la Hollande. Je ne puis le comparer qu'à un joueur, qui, ayant gagné beaucoup au début, se retrouve encore perdant le matin, après avoir tout recraché (sic).
"Et pourtant, on en fait un héros, plus que cela : un bienfaiteur national. C'est incroyable !...
"Mais le peuple est si bizarre. On est si bête, en France ! (Tout ceci est textuel.) On peut leur faire croire ce qu'on veut. Tenez, j'ai vécu en 71, quand je n'avais qu'un mot à dire pour faire fiche mes collègues par la fenêtre... J'aurais pu dire au peuple ce que j'aurais voulu ; je lui aurais dit : "Il y a une mine d'or
dans mon jardin." Il l'aurait cru et il aurait pris des actions. C'est comme je vous dis. Ah ! si j'avais voulu en abuser, comme tant d'autres. . . Mais je n'ai pas voulu. Je n'ai jamais pu être ambitieux, moi.
"Alors le peuple rêve encore de Napoléon, et de plus en plus. C'est pourquoi je vous dis que c'est le prince Victor qui, de tous les prétendants, aurait encore le plus de chances de réussir.
— Mais enfin, dis-je, c'est là une hypothèse infiniment improbable. Pour le moment...
— Pour le moment, interrompit M. Rochefort, il n'y a rien de certain, si ce n'est que nous assistons au règne de l'ouvrier. Vous voyez en ce moment ce Jullian, qui avait été condamné à l'interdiction de séjour et qui cependant reste dans Paris malgré la loi, malgré le gouvernement, malgré tout. Les ouvriers ont dit : "On ne le chassera pas !" et on ne l'a pas chassé. On ne le chassera pas non plus. Des situations comme celle-là se présentent, vous le savez, pour ainsi dire à tout moment. Les ouvriers font ce qu'ils veulent. Le gouvernement peut bien, à une certaine heure, réprimer plus ou moins leurs entreprises, mais deux jours plus tard ils ont repris le terrain perdu.
— Y a-t-il longtemps qu'ils ont cette influence ?
— Oh ! depuis quelques années... Une profonde transformation s'est opérée dans les syndicats. Autrefois, les ouvriers protestaient contre les injustices, ils réclamaient de plus hauts salaires, des conditions de travail plus favorables. Mais aujourd'hui ce n'est plus la même chose : ce qu'ils exigent, c'est l'abolition même du salariat, c'est la révolution sociale la plus radicale, et par tous les moyens.
"En même temps que leurs revendications, en effet, leur caractère a tout-à-fait changé. A un moment donné, ils seraient capables de se livrer aux pires violences, de brûler les maisons, de tout mettre à feu et à sang... Pour moi, c'est là le grand problème de demain.
— Est-ce que le gouvernement, jusqu'ici, n'a pas réussi à réprimer, ou du moins à contenir, les tentatives d'émeute ou de troubles graves 7
— Cela ne prouve rien. Une révolution se réprime toujours jusqu'au moment où elle ne se réprime plus.
— En d'autres termes, on ne meurt qu'une fois ?
— Oui. Maintenant, quant à vous dire avec certitude ce qui arrivera, c'est une autre affaire. Pour le savoir, il faudrait d'abord connaître exactement les forces qui sont au fond du peuple,— forces formidables, mais dont la nature, jusqu'ici, nous échappe plus ou moins."
M. Rochefort nous parle ensuite de ses contemporains : Drumont, Cassagnac, Henry Maret, dans le journalisme ; Edmond Rostand, Jules Lemaître, Maurice Barrés, dans les lettres ; Clemenceau, Briand, dans la politique.
De ces deux derniers, il préfère M. Briand. "Clemenceau, dit-il, est un de ces ambitieux comme je ne les aime pas. Moi, il trouve que je suis un imbécile, parce que je ne me suis jamais enrichi... Je lui préfère de beaucoup M. Briand : il est très "orateur", et je le crois aussi plus honnête."
Il se souvient très bien de Louis Veuillot, qui voulait à toute force le faire fusiller, mais en qui il se plaît à reconnaître un journaliste que nul encore n'a remplacé.
Sur Victor Hugo, dont il fut 1' "enfant gâté", et qui l'hébergea pendant quinze mois dans son exil, M. Rochefort est intarissable. Il s'indigne à la pensée qu'on ait pu accuser d'avarice le grand poète. "Tout le temps que je l'ai connu, dit-il, il n'a jamais diné sans qu'il n'eût vingt ou trente convives à sa table."
C'est avec des éclairs dans les yeux qu'il raconte ses luttes contre l'Empire aux côtés du "père" Raspail :
— Alors, je leur dis : " Il se peut que le " spectacle que j'offre soit bien comique. Mais, '* quoi que je fasse, je ne pourrai jamais
" être aussi ridicule que le monsieur qui s'est " promené, l'autre jour, dans les Tuileries (Na- " poléon III, alors empereur), avec un aigle " sur son épaule et un morceau de lard dans son " chapeau."
A l'entendre répéter, en serrant les dents et en plissant les sourcils, ces paroles qu'il prononçait cependant il y a plus de quarante ans à la Chambre des députés, il vous faut absolument oublier que c'est un vieillard qui vous parle, devant l'énergie et le feu de votre interlocuteur.
Il m'explique longuement ce qu'est devenu à cette heure le journalisme en France... me raconte ses procédés de travail, etc., etc.
Mais je n'en finirais plus si je devais tout vous rapporter de cette conversation. Je crois bien, du reste, que je dois être rendu, depuis longtemps, au bout de mes deux colonnes ; et si vous le voulez bien nous reprendrons un autre jour cet entretien.
UNE VISITE A MISTRAL(l)
Maillanne, le 18 mai 1910.
Vous en étiez averti, mon cher lecteur, depuis le début : nous ne devions pas suivre dans notre voyage d'itinéraire précis. Vous ne m'en voudrez donc pas si, de la Normandie, et avant même de vous avoir parlé de Honfleur, je vous transporte, sans plus de transition, dans lie Midi.
Car c'est dans le Midi que nous voilà rendus. Et c'est du Café du Soleil, à Maillanne (Café doù Souleu), que je vous écris. Et je sors à l'instant de chez Mistral.
*** J'entends M. le Député s'écrier :
— C'est-il un ministre, cela, Mistral ?
— Non, mon cher ami... Mistral n'est pas ministre ; il n'est même pas député. C'est tout simplement un poète. Que voulez-vous, on est ce qu'on peut.
— Un poète !... Comme Chapman, alors ?
— Parfaitement : comme M. Chapman. Ni l'un ni l'autre, en effet, ne sont des poètes français. Seulement, tandis que l'auteur des Aspirations se sert d'un dialecte dont on n'a pas
(I) Publié dans la Patrie du 7 juin 1910, au cours d'une série de lettres de France.
UNE VISITE A MISTRAL
encore, je crois, fixé complètement la nature, Mistral, lui, n'écrit qu'en provençal.
— Le provençal ?.. .Connais pas !
— Le provençal, autrement dit la fameuse langue d'Oc, est encore aujourd'hui d'usage très répandu, dans un territoire peuplé par plus de douze millions de Français.
— Mais c'est tout de même un patois ?
— D'abord, vous saurez, mon cher député, que ce mot de " patois " ne comporte, pour les gens qui " savent ", aucune signification méprisante, au contraire. Mais le provençal n'est pas un " patois ", c'est une langue, et l'une des plus belles qui soient. Langue chantante, et poétique, et savoureuse : de la pure musique... Parlez, car votre voix est la musique même,
dit Joffroy Rudel à la Princesse lointaine ; et c'est ce qu'à tout instant répète à Mireille le lecteur de Mistral... Je vous accorde que pour traiter des opérations de banque et de bourse, des bills " privés " ou des pots-de-vin, on pourrait sans peine trouver mieux, comme aussi bien pour discuter la télégraphie avec ou sans fil, les chemins de fer, les automobiles, les tramways et les mille détails de notre civilisation toute matérielle. Mais pour parler des champs, des coteaux, de l'azur, pour célébrer l'or des moissons, le bruit du vent dans les arbres, les fleurs,
la femme et Dieu ; pour exalter la gloire des vendanges sous le soleil et chanter
La couleur délicate et changeante des mois,
il n'y a pas de langue au monde : ni l'espagnol, ni l'italien, ni le français, qui soit seulement comparable à ce " patois Non, mon cher député, il n'y en a pas ; et quand vous aurez appris le provençal, comme je ne doute pas que vous le fassiez quelque jour, vous saurez me le dire.
Mistral, donc, n'a jamais écrit qu'yen provenr çal. Cela n'empêche pas qu'il soit le poète de France dont la gloire soit la plus incontestée. Dès 1859, à l'apparition de Mireille, Lamartine écrivait de Mistral, alors âgé de vingt-sept ans, que l'humanité n'avait pas produit pareil génie depuis Homère. Tous les critiques ont par la suite ratifié ce jugement, qui semble de plus en plus devoir être celui de la postérité, et Mistral aujourd'hui est unanimement reconnu comme le plus grand poète que la France ait encore eu.
Cette gloire est tellement admise, elle plane tellement au-dessus des rivalités et même des discussions, que Mistral (fait unique dans l'histoire des lettres) a été statufié de son vivant. Depuis l'an dernier, son monument se dresse en effet sur une place publique, dans la ville d'Arles.
UNE VISITE A MISTRAL
Ce fut Tan dernier également que l'Académie française lui offrit, d'elle-même, un siège sous la Coupole. Désireuse de s'honorer en accueillant le chantre de Mireille, l'Illustre Compagnie avait décidé de rompre, en faveur de Mistral, avec des usages séculaires. Pour la première fois depuis trois cents ans, elle aurait dispensé un candidat de la corvée traditionnelle des visites, et d'avance elle lui garantissait l'élection à l'unanimité. Mistral refusa, craignant que ce nouvel honneur ne le contraignît à s'éloigner trop souvent de sa chère Provence, qu'il aime plus que tout au monde.
Il habite, depuis son enfance, le petit village de Maillanne, à trois heures environ de Marseille. C'est ici même que s'éteignit le père de Mistral, à quelques arpents à peine de la ferme où naquit le poète et où s'écoulèrent ses premiers ans : car Mistral est fils de paysan.
Maillanne est un petit village de deux cents âmes tout au plus, qui forme le centre à peu près de la Commune (nous dirions chez nous : de la paroisse). Villageois ou paysans, Mistral connaît tout le monde dans sa petite patrie. Ayant toujours vécu parmi ces braves gens, il les tutoie presque tous ; et il n'a pas de plus grande joie que de s'entretenir familièrement avec eux — en provençal, cela va sans dire . . .
Pour aller à Maillanne, de la plus proche station de chemin de fer, il n'y a pas moins de
six kilomètres. On s'y rend en diligence, par de grandes routes bordées de platanes, à travers les blés verts et les vignes. Le trajet, sous la pluie qui tombe par torrents (chose presque inouïe en Provence), prend bien près d'une heure.
Enfin, nous entrons dans le village... Nous passons le bureau de poste, deux ou trois cafés, puis la voiture oblique à gauche et s'arrête ; j'entends le conducteur me crier :
—C'est là chez M. Mistral.
Je saute dans la rue, et me voici devant une humble maison blanche, en tout pareille à celles des voisins, et dont se contenterait à peine le moindre notaire de campagne de mon pays. C'est là qu'habite le grand homme de la Provence, le chantre inspiré de l'âme latine, l'illustre poète devenu, de son vivant même, légendaire...
Je frappe à la porte, et, l'instant d'après, me voici en présence du Maître.
C'est dans sa bibliothèque qu'il me reçoit, pièce de moyenne grandeur, dont les fenêtres donnent sur le jardin, du côté du soleil levant. Je le trouvai debout à la cheminée, qui se chauffait à un grand feu pour se consoler du mauvais temps.
En me voyant entrer, il s'avança, la main largement tendue :
UNE VISITE A MISTRAL
— Ah ! vous êtes du Canada... me dit-il. Et vous êtes venu voir notre Provence. Vraiment, vous ne tombez pas bien. La Provence sous la pluie, la Provence sans le soleil, ce n'est plus la Provence... Mais asseyez-vous, et causons un peu de votre pays.
Il me parla alors longuement du Canada et des Canadiens. Je vis qu'il était fort bien au courant de notre situation, du moins dans l'ensemble.
— Votre histoire, dit-il, m'a toujours passionné, et, si je n'étais pas si casanier, votre pays est un de ceux que j'aurais voulu visiter des premiers.
Il me questionne avec intérêt sur la littérature canadienne. Il connaît, au moins de nom, quelques-uns de nos auteurs. Il s'émerveille à l'idée des sources d'inspiration qu'offrent à nos poètes l'histoire et la nature canadiennes. Pour lui, s'il n'avait pas chanté la Provence, il aurait voulu pouvoir chanter un pays comme le Canada français.
C'est d'une voix chantante, nuancée d'un sensible accent provençal, qu'il me dit ces choses. Tout en l'écoutant, je l'observe ; et je ne puis en croire mes yeux : mon interlocuteur a soixante-dix-huit ans bien comptés, il vient de me le dire, et cependant, ma parole d'honneur, c'est à peine si on lui en donnerait soixante.
Non-seulement, comme Rochefort, dont je vous parlais l'autre semaine, Mistral est toujours droit et ferme, mais encore il a toute la souplesse d'un homme de vingt-cinq ans. Réellement, c'est du miracle, et cela ne s'explique pas. Sa démarche et ses gestes sont d'un jeune homme. Il étend les deux bras, il se renverse le buste en arrière, il se jette négligemment sur un fauteuil, avec absolument l'aisance qu'il pouvait avoir il y a cinquante ans.
Je lui demande comment il a pu se conserver de la sorte.
— Mon Dieu, me dit-il, que voulez-vous ? J'ai toujours vécu à la campagne, ici même, à Maillanne, bien tranquille et bien calme.
— Mais vous allez quelquefois à Paris ?
— Oh ! encore trop souvent... Tous les huit ou dix ans, depuis l'apparition de Mireille. j'y ai fait un séjour d'une semaine ou deux. Chaque fois, j'en suis revenu harassé. Il me fallait répondre à je ne sais combien d'invitations, aller déjeuner ici, aller dîner là, et ça n'en finissait plus.
— Et c'est une des raisons qui vous ont fait refuser d'entrer à l'Académie ?
— Voici. On m'avait fait l'honneur de m'offrir un siège sous la Coupole. Mais je ne pouvais accepter. On me disait, il est vrai : " Restez à Maillanne, nous vous élirons sans que vous
UNE VISITE A MISTRAL
ayez à faire un pas..." Seulement, une fois nommé, j'aurais dû, naturellement, me rendre à Paris pour ma réception, et plus tard aussi, par politesse au moins, pour quelques circonstances. Or, cela eût entièrement gâté ma vie. Que voulez-vous, je suis un paysan et je ne puis respirer dans les villes.
Mistral a connu la plupart des grands écrivains du siècle. Tout jeune, il fut en relations avec Lamartine, qui se fit, à l'apparition de Mireille, le garant de cette œuvre auprès du public. Aux murs, j'aperçois toute une collection de photographies et d'autographes, envoyés par les admirateurs du poète. Il y a là le portrait de Lamartine, celui de Leconte de Lisle, celui de Sully-Prudhomme. La comtesse de Noailles écrit au bas du sien :
" Au grand Mistral, au frère d'Homère, hommage d'une admiration éperdue... " Et combien d'autres !
Plus loin, une grande photographie représente deux hommes, beaux comme des dieux, assis en face l'un de l'autre dans une prairie. Ce sont Mistral et Daudet.
Mistral et Daudet, vous le savez, furent de grands amis. Tous deux enfants du Midi, aimant d'un amour passionné leur Provence et sa langue, ils donnèrent le spectacle d'une des plus illustres amitiés littéraires du siècle
dernier. Après tant d'années, Mistral ne peut parler de Daudet qu'avec une profonde émotion.
11 me raconte cependant, à son sujet, une anecdote assez plaisante.
Un jour, il revenait, avec l'auteur des Lettres de mon moulin, d'une promenade aux alentours d'Arles, lorsque chemin faisant les deux amis rencontrèrent une noce. Daudet, qui au déjeuner avait pris un peu plus de vin qu'à l'ordinaire, trouva la mariée de son goût, et le déclara hautement. Même, il voulut à toute force l'embrasser. " Nous faillîmes nous faire écharper...
Saviez-vous qu*e Tartarin a véritablement existé ? Il vivait encore voilà seulement quelques années ; Mistral l'a connu. Seulement, dans la réalité il s'appelait Reynaud ; et il n'était pas de Tarascon mais de Nîmes. C'était un cousin-germain de Daudet. Il possédait parfaitement l'arsenal décrit dans Tartarin, et, comme Tartarin, il était allé en Afrique chasser les fauves. Après la publication du chef-d'œuvre de Daudet, il se brouilla avec ce dernier. Il ne devait pardonner que plusieurs années plus tard.
*** Enfin, après une longue heure de conversation, je prends congé de l'illustre poète.
— Vous reviendrez en France l'an prochain, peut-être ? me dit-il en me reconduisant. Eh
UNE VISITE A MISTRAL
bien ! si vous vous rendez alors en Provence, comme cette année, il ne faudra pas oublier vos amis de Maillanne.
*** Je suis ensuite allé au cimetière voir le tombeau que Mistral s'y est fait préparer, et dans lequel il reposera plus tard, parmi les siens.
Puis je suis revenu au Café du Soleil, pour vous écrire ces lignes. C'est ici que Mistral, tout dernièrement encore, avait l'habitude de se rendre presque chaque soir, pour y converser avec villageois et paysans. Comme il n'est pas seulement un grand poète mais encore un conteur incomparable, il y contait souvent, jusqu'à une heure avancée de la nuit, toute sorte d'histoires merveilleuses. Non pas en français, mais en provençal ; et qui toutes tendaient à prouver V qu'un bon Provençal doit toujours parler sa langue ".
Enfin, avant de repartir, j'ai voulu profiter de l'occasion pour voir un tambourinaire — un vrai. J'en suis donc allé trouver un, que Mistral lui-même m'avait indiqué et que le poète compte parmi ses meilleurs amis. C'est un nommé Laville (en provençal Lavillo), qui, avec la meilleure grâce du monde, consentit à me donner un échantillon de la double harmonie du galoubet et du tambourin. Ensuite, sa fillette (Mireille à quinze ans) nous chanta,
en provençal, la chanson de Magali. Je leur dis à tous deux que je ne regrettais pas d'être venu de Montréal pour les entendre.
Avignon, la ville de beauté
J'ai vu Avignon par un clair soleil, vers les onze heures du matin, de la tour la plus élevée du château des papes. L'impression que j'en eus dépasse tout ce que j'éprouvai jamais.
Ni à Paris ni à Rouen, devant les chefs-d'œuvre gothiques, ni à Versailles même, devant les merveilles des fontaines et des châteaux, je n'avais ressenti rien de comparable.
C'est qu'Avignon possède plus que ses monuments et ses souvenirs historiques — son atmosphère.
#** Comment donnerai-je une idée de cela J'arrivais de Lyon, où, quelques heures plus tôt, j'avais laissé les brouillards, la pulie, l'humidité pénétrante des climats du Nord... Je descends à Avignon, et me voici dans le printemps ; non pas le triste printemps de la réalité— tel qu'on l'a vu à Montréal depuis deux mois, — mais le printemps des peintres, des poètes et des amoureux, le printemps idéal.
Du haut du château des papes, je contemple, autour de la ville, la campagne verte, que bor-
(1) Publié dans la Patrie du 10 juin 1910, et écrit pendant un voyage en France, au printemps de la même année.
rient au loin les Cévennes et les Alpes. C'est à ces montagnes que sans doute Avignon doit son climat privilégié. A quelques arpents, cette large rivière qui s'enfuit, c'est le Rhône, le plus beau des fleuves de France . . . De partout s'élèvent des chants d'oiseaux dans le soleil. Et une brise tiède qui souffle nous apporte, des champs et des bois voisins, du fleuve et des collines, comme une immense odeur, faite du parfum mêlé de la verveine, du romarin, de la violette, du thym, des jacinthes... une odeur capiteuse et enivrante, comme la musique et comme l'amour.
A nos pieds s'étend la ville, toute de la même couleur imprécise et vague, et dont on ne saurait dire au juste si elle est grise ou blanche ou rose... avec seulement quelques toits rouges par-ci par-là.
Et sur tout cela, une nappe immense, un océan de lumière, de lumière blanche, tellemefnt diffuse, tellement abondante, qu'elle semble émaner des objets plutôt qu'elle ne paraît les éclairer. Et tout ceci n'est pas très facile à expliquer : dans nos climats du Nord, c'est le sol, ce sont les maisons, qui tout d'abord attirent l'attention ; et la lumière ne vient là que pour les éclairer ; dans le Midi, au contraire, la lumière, au lieu d'être l'accessoire, semble être le principal, — semble être tout. En vérité,
on ne voit qu'elle, et c'est elle qui semble créer les objets. Véritable monde de fantasmagorie...
*** Ajoutez tous les souvenis historiques ou légendaires dont cette terre est chargée.
Avignon, pendant un siècle, fut le centre de la chrétienté. De 1307 à 1409, les papes y résidèrent.
Leur château (commencé par Jean XXII en 1316, terminé par Urbain V en 1 364 ) y existe encore. En réalité, ce n'est pas un château, mais bien sept châteaux, réunis les uns aux autres par des tours massives. Il n'y a pas dans toute la France de plus imposante construction.
Le château des papes, dont la tour principale, bien que découronnée, n'a pas moins encore de trois cents pieds, domine toute la ville. Il couvre une superficie de plus de quinze mille mètres carrés.
Il est parfaitement conservé. Certaines salles, entre autres la salle d'audience pontificale, sont d'un art parfait. On est en train d'y retracer patiemment, sous le badigeon dont la Révolution avait enduit les murs, des fresques qui font l'admiration des connaisseurs.
Pour vous donner une idée de l'impression que produit cette masse énorme de bâtisses, je ne veux vous citer que le trait suivant. — Un Américain, qui m'accompagnait par hasard dans ma visite, trouva cela encore plus prestigieux que les skyscrapers.
Mettons que ce soient des skyscrapers où il y aurait de l'architecture.
*** Enfin, je l'ai vu, le pont, le fameux pont d'Avignon...
...Tout le monde y passe.
dit la chanson. Hélas ! personne n'y passe plus, puisque, de cette ancienne construction, qui fut une des merveilles du Moyen-Age, il ne reste aujourd'hui que quatre arches, minées chaque jour davantage par le Rhône... N'importe, j'ai voulu quand même y passer, — autant qu'on y peut passer. C'est-à-dire que je me suis rendu jusqu'à la dernière arche encore debout, laquelle marque à peu près le milieu du fleuve.
De là, je suis retourné au château des papes, voulant, une fois de plus, m'emplir les yeux d'une vision unique.
Quelle vision !
Les Ecritures nous content qu'il exista, il y a des millénaires, un paradis sur terre. Si quelque chose, me disais-je en contemplant Avignon, peut encore donner une idée de cet Eden disparu, c'est bien ce merveilleux pays.
*** Je me rappellerai toujours, je crois, mon premier voyage à Québec. — Il y a de cela plusieurs années. Je ne connaissais encore, à cette époque, que la banalité de notre pauvre ville ; parti de Montréal le soir, je descendais
le lendemain matin à Québec. Vous dire l'impression que j'eus alors, cela ne serait pas possible. Je m'imaginais — très fortement — avoir voyagé, comme ce personnage du fantaisiste anglais H. -G. Wells, non pas dans l'Espace, mais bien dans le Temps. Devant la physinomie archaïque de cette ville, il me semblait être transporté de deux cents ans en arrière.
Ce fut une impression analogue, mais combien plus intense ! que j'éprouvai en Avignon. Et cette impression, je pense, correspondait à une profonde réalité. Avignon, de même que le pays voisin, n'est pas de notre époque ; c'est une contrée du quinzième siècle égarée dans nos temps modernes. Et c'est peut-être aussi bien ce qui fait son charme pénétrant...
Ce fut non loin d'ici que le délicieux Daudet écrivit ses Lettres de mon Moulin. Vous vous en rappelez peut-être quelques-unes : Le curé de Cucugnan... La chèvre de M. Séguin... UElixir du Père Gaucher... La mule du Pape — cette fameuse mule qui donna un coup de pied si véhément, si prodigieux, " que de Pampelune on en vit la fumée"... — et les histoires d'Arles, et de Pampérigouste, et d'ailleurs...
Baudelaire a écrit une pièce intitulée Correspondances, où se trouve ce vers :
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
S'il y a quelque chose, dans la littérature française, qui " réponde " aux parfums et aux couleurs du Midi, c'est bien la prose ensoleillée de Daudet. — Et si vous voulez, sans visiter la Provence, voir tout de même Avignon, relisez, mon cher lecteur, relisez au plus vite Alphonse Daudet.
Le Midi — Arles, Nîmes, Orange . . .
Continuant ma route vers la Méditerranée, je ne tardai pas à découvrir une autre ville d'une certaine importance... C'était Arles, sur le Rhône, à quelque deux cents kilomètres de Marseille.
Arles est célèbre d'abord par ses femmes ; ensuite par ses monuments.
Tous les écrivains de France qui ont traité du Midi s'accordent à proclamer que les Arlésiennes sont les plus belles femmes du monde ; et il semble bien que cette opinion restera admise, aussi longtemps du moins que le Canada ne sera pas mieux connu à l'étranger...
La beauté de l'Arlésienne lui vient, dit-on, de son origine hellène. Ce fut en effet par les Grecs que la civilisation pénétra tout d'abord dans cette contrée. Plus tard, les Romains l'occupèrent, puis les Sarrasins.
Ces trois types de races se retrouvent aujourd'hui, plus ou moins, chez les femmes d'Arles, — mais surtout le type grec, le type classique de beauté.
(I) Publié dans la Patrie du 16 juin 1910, et écrit pendant un voyage en France, au printemps de la même année.
En revanche, les Romains semblent avoir marqué pour toujours de leur empreinte la physionomie du pays. Après vingt siècles, leurs monuments contribuent, plus que tout le reste, à lui donner son caractère.
L'histoire d'Arles, à ce point de vue, est du reste celle de toute la vallée du Rhône. A Orange, à Nîmes, à Fréjus, à Vienne (Isère), à Saint- Remy, à dix autres endroits, vous ne pouvez faire deux pas sans vous heurter aux ruines magnifiques de l'occuption romaine. Théâtres ou arènes, temples ou châteaux, aqueducs ou arcs de triomphe, ces monuments, partout où ils s'élèvent, semblent effacer tous les autres objets, tant ils s'imposent à l'oeil et à l'imagination.
Aussi bien l'antiquité ne nous a-t-elle rien laissé de plus prestigieux, sauf peut-être à Rome. L'arc de triomphe d'Orange, le troisième en importance dans le monde, est le mieux conservé qui existe. Les arènes de Nîmes, qui furent, au deuxième siècle de notre ère, l'un des plus vastes amphithéâtres de l'empire romain, ont moins souffert du temps que le Colisée. Le Pont du Gard, qui compte vingt siècles de durée, est solide comme au premier jour.
Mieux que tous les livres, la vue de ces monuments nous permet d'imaginer ce que furent les Gaules sous la domination romaine. Grâce à eux, nous entrevoyons clairement ce que le
grand peuple civilisateur avait su faire, après la conquête, de ce pays que peuplaient nos sauvages aïeux. — Déjà, quelques siècles auparavant, certaines villes des Gaules s'étaient ressenties de l'influence des immigrants hellènes. Mais c'est surtout, on le sait, de l'établissement romain que date la civilisation de ce pays.
Quelle civilisation !... Il y a deux mille ans, je l'ai dit, qu'ont été construits la plupart de ces amphithéâtres, de ces temples, de ces aqueducs, et le monde, depuis, n'a rien produit, je ne dirai pas de supérieur, mais seulement de comparable. Quiconque aura vu, par un clair après-midi, les arènes d'Arles ou la Maison Carrée de Nîmes, le théâtre d'Orange ou l'aqueduc du Gard, ne saurait en douter.
On ne vantera jamais trop les proportions, la pureté de lignes, l'élégance dans la force, la noblesse de ces monuments. A côté de ces chefsd'œuvre, tout ce qu'on a fait depuis, sauf d'infiniment rares exceptions, paraît un peu ridicule ; et l'on est tenté de ne voir, presque partout ailleurs, que mesquinerie ou enflure.
Je ne parle pas de ce que l'on peut voir en Amérique, l'architecture, sur ce continent, étant encore chose inconnue. Mais, même en Europe, que trouvera-t-on qui approche de cet art, à la fois si sobre et si imposant, où tout vaut uniquement par les proportions, et qui atteint
cependant au plus haut effet de grandeur ? — Songez que le Pont du Gard, haut de plus de cent cinquante pieds et long de plus de neuf cents, se compose en son entier de pierres simplement juxtaposées. — Où surtout nous montrera-t-on, comme ici, des monuments, non-seulement qui soient parfaits en eux-mêmes, mais qui encore s'adaptent si bien à leur cadre naturel, qu'ils semblent avoir été coulés d'un seul jet avec le paysage
*% Voilà, cependant, la qualité d'art, et par conséquent de civilisation, que les Gaulois tenaient des Romains il y a deux mille ans.
Sous le règne d'Auguste, quelques Provençaux brillaient déjà dans les lettres latines, et l'on rappelle à ce sujet que le précepteur de Quintilien, Domitius Afer, était un Gaulois d'origine ; il était, en effet, né à Nîmes, l'an 16 avant J.-C. Cent ans plus tard, la civilisation s'était répandue, avec une extraordinaire puissance, dans toute la région du Rhône.
Les monuments encore debout témoignent magnifiquement à cet égard. Ce n'est pas Rome, en effet, comme on pourrait le penser, qui les élevait, mais bien les Gaulois eux-mêmes. " N'oublions pas, dit M. Gaston Boissier (cité par M. Roger Peyre), qu'en général ils ont été construits aux frais des villes qui les possèdent, sans que l'Etat ait participé à la dé-
pense ; ce qui prouve combien la fortune des municipes était alors considérable. Jamais, je crois, ce pays-ci n'a été plus riche, ni mieux administré. "
Bientôt devaient venir les invasions, puis la longue éclipse du Moyen- Age... Mais on voit quand même assez que les Méridionaux ont bien quelque raison de vanter leurs origines latines. Ils ont été les premiers d'entre les barbares à sucer le lait de la majestueuse louve romaine. Ils ont connu, il y a deux mille ans, une civilisation telle que le monde n'en a pas depuis vu de pareille. Ils sont en France les fils aînés de l'Esprit.
Et c'est au Midi que la France doit l'essentiel de ses qualités : l'amour de l'art, le goût — et la gaieté, " cette divine enfance du cœur ". Elle lui doit aussi, je crois, dans le dernier siècle, au moins les trois quarts de ses grands poètes, pour ne rien dire de ses orateurs, depuis Gambetta jusqu'à M. Jaurès.
Malgré ces noms illustres, il y a des jours où la Provence, devant la montée d'une autre " civilisation ", se croit revenue à quinze siècles en arrière, — aux jours proches de l'invasion wisigothe. Elle se demande avec inquiétude quels sont les bruits sourds qui lui arrivent du lointain et elle pense aux chevaux des barbares...
Alors, se serrant plus étroitement à ses monuments et à ses ruines, elle se tourne vers son auguste aïeule. Elle évoque " les jours altiers de la force romaine ", et elle croit trouver, dans ces souvenirs, comme un dernier réconfort et un espoir suprême :
Par la grandeur des souvenirs,
Toi qui nous sauves l'espérance...
C'est l'invocation de Mistral au début de Calendal.
Pèr la grandour di remembranço, Tu que nous sauvés l'esperanço !..
CHANTECLER A LA SCÈNE (1)
Comme tout provincial qui se respecte, j'ai voulu, en arrivant à Paris, m'offrir un fauteuil à Chantecler. Il convient que je vous en dise au moins deux mots, encore que la Porte-Saint- Martin puisse à la rigueur se passer de la réclame de la Revue Canadienne, et M. Rostand de l'appréciation, quelle qu'elle soit, que je pourrai faire de son œuvre.
Je ne vais pas y aller par trente-six chemins : comme pièce de théâtre, Chantecler est, à proprement parler, au-dessous de tout.
Vous entendez assez que je ne songe pas à appuyer cette opinion sur une particulière compétence en ces matières. Je ne suis pas un écrivain et je n'ai aucune prétention à la littérature, encore moins au théâtre. Si cela peut vous intéresser, je vous dirai même que je n'ai seulement jamais joué sur une scène d'amateurs, ce qui chez nous, vous le savez, n'est pas une petite originalité...
Mas il ne faut pas toujours être cuisinier pour juger d'un plat... ni même gastronome. Cette comparaison vénérable s'applique parfaitement
(1) Revue Canadienne, juillet 1910.
ici. Malgré les éloges de certains critiques distingués de qui M. Rostand est l'ami personnel, comme aussi bien malgré la réclame insensée faite autour de cette pièce depuis cinq ans, il me semble qu'il ne peut y avoir de discussion sérieuse entre ceux qui ont entendu Chantecler au théâtre : jamais on na plus complètement *' raté " une œuvre. Et ce n'est pas peu dire...
*% N'allez pas croire au moins que, si je parle de la sorte, j'y éprouve bien du plaisir. Rostand fut la plus chère idole peut-être de ma jeunesse. Il fut un temps où je ne jurais que par la Princesse lointaine, et aujourd'hui encore Cyrano m'apparaît comme un grand chef-d'œuvre.
Mais enfin, puisque c'est de Chantecler qu'il s'agit, il faut bien avouer la vérité sur Chantecler .
Je dis : " raté ". Il n'y a pas d'autre mot. On ne peut pas dire que ce soit une œuvre médiocre. C'est une œuvre manquée. On ne peut pas dire que ce soit un enfant faible ou non-viable. Ce n'est pas un enfant, c'est un monstre.
La pièce ne donne pas d'autre impression. Ce n'est pas plat, et je ne sais même pas si j'oserais dire que c'est ridicule. C'est plutôt ahurissant.
Pourquoi ? Parce que, de voir à la scène, pendant quatre actes, tous ces oiseaux portant
CHANTECLER A LA SCÈNE
sous le bec une tête d'homme ou de femme, cela déconcerte violemment le monsieur habitué aux spectacles ordinaires.
Un peu à cause de cela, oui, je le crois... mais bien davantage assurément — mais cent fois plus encore, à cause de la pièce elle-même.
Vous regardez cela, vous entendez cette imterminable série de calembredaines et de calembours, et vous croyez rêver. C'est de la pure démence. Vient un moment où vous vous demandez sérieusement si vous devenez fou... ou si c'est l'auteur qui le devient.
*** Voici tout d'abord, par exemple, le chien Patou, le personnage après tout le plus supportable. Vous tous qui connaissez le chien, le bon chien de La Fontaine, la bête par excellence simple et, si j'ose dire, tout d'une pièce, Lessayez d'imaginer un peu ce que M. Rostand est venu à bout de faire du vieux chien Patou... Non, c'est inutile ; à moins que vous n'ayez lu la pièce, vous n'y arriverez jamais. M. Rostand fait de Patou, tour à tour, un moraliste, un pédagogue, un philosophe nietschéen et, enfin et pour tout dire, un neurasthénique. Il donne à ce vieux chien rhumatisant et goutteux une âme je ne dis pas sensible, non ! mais une âme sentimentale et romanesque. Patou jouit d'une niche confortable, on lui apporte ses repas régulièrement, mais il s'ennuie... Il trouve
l'existence plate et prosaïque, et le voici pris soudain, sur ses vieux jours, par la nostalgie avec les risques et les dangers qu'elle comporte :
Oh ! fuir ! suivre un berger qui n'a rien dans son sac ! Mais, du moins, quand la nuit on lape l'eau du lac, Avoir — ce qui vaut mieux que tous les os à moelles — La fraîche illusion de boire les étoiles !
Détaché de l'ensemble, ce passage vous paraît encore une mince affaire, et vous avez raison... Mais songez que c'est comme cela d'un bout à l'autre, et que, de Patou seulement, on pourrait vous offrir peut-être quinze citations de cette force.
*** Et encore, Patou, n'est-ce rien à côté du Merle, de la Faisane et de Chantecler lui-même.
Exemples :
LA POULE GRISE avec enthousiasme.
Il sort toujours à la même heure, comme Kant !
CHANTECLER.
Comme quoi ?