M. L.-J. TARTE ET LA PRISE DE SCUTARI
*** Voilà sans doute qui fera plaisir au roi Nicolas lorsqu'il lira cela dans la Patrie.
Pourtant, M. Louis- Joseph Tarte voudra-t-il bien nous permettre une observation : — Ne craint-il pas en vérité que son ressentiment contre les " grandes puissances " l'ait égaré sur le compte des Monténégrins ?
Oh ! loin de nous l'idée de défendre l'Europe. . .! Certes, les " clauses du traité de Berlin " ... !
Loin de nous encore plus l'intention de nier aux Monténégrins leur courage, leur bravoure de soldats, leur fierté de patriotes. Avec le directeur de la Patrie, nous ne demandons pas mieux que de leur reconnaître toutes ces qualités.
Mais, franchement. — et c'est ici que nous en voulions venir, — M. Louis- Joseph Tarte penset-il, en son âme et conscience, que ce sont là des qualités dont il faille faire si grand cas ?
Croit-il qu'il est bon, qu'il est salutaire pour le bien public, de les vanter dans les journaux?
N'estime-t-il pas au contraire qu'il conviendrait plutôt, sinon de les déprécier, au moins de les tenir dans l'ombre de plus possible ?
Pour nous, disons-le hardiment, ces Monténégrins ne nous inspirent qu'un profond mépris. Ce sont des sauvages.
Comment ! voilà des gens qui meurent pour leur patrie !
Voilà des gens qui se font tuer pour leur race !
Qui se font tuer pour tout de bon 1
Vous trouvez ça naturel, vous, mon vieux Joe ? Vous allez me dire que ce sont là des hommes pratiques ? Au vingtième siècle ! Tandis qu'ailleurs on " fait " de l'argent, qu'on s'enrichit à vendre des journaux ou des immeubles ! Allons donc !
Et puis, Joe, écoutez-mois encore un peu . . . Combien sont-ils, en tout, vos Monténégrins — femmes et enfants compris ? 300,000, peut-être, à tout le plus. Eh bien, vous avez vu ce qu'ils ont fait à Scutari ? Malgré l'Europe et malgré tout le monde, ils ont voulu prendre la ville et, qui pis est, ils l'ont prise. Avez-vous jamais rien vu de pareil ? Ils sont même trop bêtes pour comprendre qu'ils sont " la minorité "!
Non, mais quels sauvages ! Croyez m'en, mon vieux Joe, vous avez eu tort de tant les vanter. Vous vous en repentirez.
OUÉBECOUOIS(l)
Lorsqu'en 191 1 les Québecquois parlèrent pour la première fois de réunir dans leur ville un Congrès pour la défense du français, l'Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal applaudit des des deux mains et, sans perdre un instant, chargea quelques-uns de ses membres les plus actifs de se mettre à la disposition des organisateurs de l'entreprise. C'était tout naturel.
Aujourd'hui que de Montréal part le mouvement analogue de la Pensée Française — simple corollaire, pour le dire en passant, de l'œuvre du Congrès, — les Québecquois nous font savoir qu'ils n'en sont pas, qu'ils n'en veulent pas être, et que nous ayons dans cette affaire à nous arranger seuls. . . C'est non moins naturel.
Il faudrait pour s'en étonner ne pas connaître Québec. Il faudrait ignorer le trait de caractère qui, avec l'amour de l'encroûtement et la vanité bouffonne, fait le fond même de l'âme québecquoise : c'est à savoir une défiance irréductible de tout ce qui n'est pas de Québec, compliquée, à
(I) Paru dan3 l'Action du 17 mai 1913, puis publié de nouveau, en guise de préface, dans un album de caricatures intitulé Nos Amis les Québecquois.
l'égard de Montréal, d'une jalousie féroce et sournoise de parent pauvre.
" Tout ce qui vient de Nazareth est souillé." Pour le Québecquois.tout ce qui vient de Montréal est maudit. Le Québecquois en veut à Montréal, d'abord, de n'être pas Québec. 11 lui en veut ensuite d'être Montréal, c'est-à-dire une ville de six cent mille âmes, avec des industries, du commerce, de la richesse et de l'activité.
Avec son port, l'un des plus beaux du monde, avec ses immenses ressources naturelles, il n'en tenait qu'à Québec de grandir et de prospérer, de garder tout au moins un rang honorable parmi ses rivales d'hier. Elle a préféré croupir dans la paresse et le laisser-aller. Après trois cents ans d'existence elle est aujourd'hui, par la population, la septième ou huitième ville du pays, demain elle en sera la vingtième. Voyez les statistiques : tandis que pas une autre ville de la province ne prenait une augmentation de moins de 25 à 50 pour cent durant les dix dernières années, Québec, le grand Québec, marquait bravement neuf pour cent, — un record.
" Ville unique sur ce continent ", ils ont bien raison de le dire. Partout ailleurs, au Canada non moins qu'aux Etats-Unis, on voit chaque jour des entreprises nouvelles, des industries qui se fondent, des gens qui travaillent. N'allez pas parler de travail à un Québecquois, vous l'insulte-
QUEBECQUOIS 1 1 1
riez. N'a-t-il pas, du reste, son industrie bien à lui, et que vous ne trouverez nulle part ailleurs : l'exploitation méthodique du gouvernement et des étrangers ?
Tous ronds-de-cuir, aubergistes ou cochers, tous et toujours à l'affût d'une course à faire ou d'un pourboire à gagner, tous guettant le client comme un chasseur le gibier. Race particulièrement répugnante de parasites, de sangsues, partout ailleurs mourante, si ce n'est peut-être en quelques coins reculés de la Calabre ou de la Sicile. . .
Tel quel, croiriez-vous que le Québecquois s'admire et se complaît sincèrement en lui-même ?
Il a réponse d'avance à tous les reproches que vous lui pourriez adresser. Si son port est vide, c'est la faute aux compagnies de navigation qui le persécutent. S'il n'a pas d'industries, c'est que le temps n'est pas encore venu. . . " Mais vous verrez, dans dix ans." Si les affaires chez lui sont dans le marasme, c'est qu'il a reçu de la Providence " le dépôt sacré de l'idéal français sur cette terre d'Amérique ", et qu'il a bien plus important à faire que de gagner de l'argent.
Même dans le domaine économique, il n'est pas toujours bien sûr que son infériorité soit aussi indiscutable que le disent les voyageurs. Qu'il se bâtisse à un moment donné trois maisons en même temps dans la ville, et vous n'aurez qu'à
prêter l'oreille, en montant la rue Saint-Valier ou en descendant la côte Lamontagne, pour entendre chuchoter aux vieux rentiers exultants : Ça marche, Québec, hein ! Ça marche-t-il, un peu ! Trois maisons !
Le jour où il s'en bâtira cinq, Montréal n'aura plus qu'à se bien tenir !
En attendant, ils se consolent comme ils peuvent par les souvenirs de leur passé, qu'ils détaillent aux touristes, le plus cher possible. Montrant à leurs visiteurs, d'un geste fier, le champ immortalisé par Montcalm et ses soldats : — Voilà où combattirent nos pères ! disent-ils, sans se demander seulement si ce peuple de héros reconnaîtrait bien ses fils aujourd'hui dans ce peuple de carottiers. L'étranger les regarde, l'étranger s'exclame ; et ils ne s'aperçoivent même pas que c'est d'étonnement.
Très sincèrement, ils croient que l'étranger crie d'admiration, et que c'est une raison bien suffisante, parce que Frontenac a défendu Québec en 1690 et que Montcalm en 1 759 est mort pour la patrie aux plaines d'Abraham, pour que le Français ou l'Américain, en l'an de grâce 1913, s'incline devant les concitoyens de Philéas Corriveau et d'Adélard Turgeon.
Donc, les gens de Québec (près Limoilou), aussi fiers de leur gloire dans le passé qu'envieux de notre activité dans le présent, refusent de se com-
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mettre avec nous, fût-ce pour une œuvre qu'ils approuvent en elle-même.
Nos compatriotes d'Ontario, heureusement, n'y perdront rien, l'Association Saint-Jean-Baptiste de Québec ayant promis en revanche de leur verser, à titre de contribution de guerre, 20 pour cent de ses cotisations de 1913.
Cela, tout calculé, fera bien pour le moins trente ou quarante piastres. En y joignant quelques pourboires arrachés aux touristes, Québec pourra cette fois encore, très certainement, rester digne d'elle-même — et de sa réputation.
Je croyais avoir, en de récents articles, marqué suffisamment jusques à quel point, malgré toute mon admiration pour le génie allemand, je lui préfère cependant, pour une foule de raisons, le génie français. Mais il paraît qu'il est des gens durs d'entendement. Puisqu'il faut y revenir une fois de plus, revenons-y donc : et n'en accusez, vous tous, que mes contradicteurs !
J'ai soutenu, il est vrai et je le confesse, que les Allemands, depuis cent ans et davantage, avaient fait infiniment pour le progrès du monde. Sans me dissimuler en rien leur défauts; lourdeur, obscurité, pédantisme, etc., j'ai cru voir en eux, selon l'expression de Renan, " les grands initiateurs de l'investigation scientifique", c'est-à-dire du principe qui est à la fois à la base, au centre et au sommet de toute l'activité moderne, tant intellectuelle que matérielle. J'ai cru que pour avoir trouvé ce principe, qui devait comme vous savez " renouveler la pensée de l'homme " (TAI- NE) et changer la face du monde, ils méritent véritablement d'être tenus pour les créateurs de
(1) Action, 19 décembre 1914.
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l'âge moderne, c'est-à-dire de la plus grande période historique qui se soit vue depuis la Renaissance. J'ai cru enfin que, l'Allemagne n'eût-elle fait autre chose que de trouver ce principe, — fûtelle même disparue entièrement du globe depuis 60 ans, — il n'en serait pas moins juste de prétendre que, sans elle, il n'y aurait pas aujourd'hui, en quelque pays que ce soit, " un savant qui travaillât comme il travaille, un écrivain qui écrivît comme il écrit, un artiste qui peignît ou qui sculptât comme il le fait". (I).
Oui, j'ai cru tout cela, et même, je l'ai écrit. Ne pensez pas pourtant que je sois sans excuse, si tant est que j'aie besoin d'excuse et que la bonne foi en soit une. — Pourquoi, me disais-je, puisqu'on n'a jamais refusé aux Italiens le mérite d'avoir fait la Renaissance (qui pourtant n'a pas produit que des génies italiens), pourquoi refuseraiton aux Allemands le mérite d'avoir fait l'époque moderne ? Il est bien vrai qu'on leur reproche
(1) ". . .Et ce penchant Cce penchant à tout traiter par la méthode rationaliste) s'est trouvé tellement souverain qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie elle-même. Les poètes se sont faits érudita, philosophes ; ils ont construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques ; ila n'ont point eu de naïveté ou ili ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à chaque instant hors du monde poétique où ils voulaient les enfermer ; ils ont été tous des critiques, occupés à construire ou à reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres vivants sinon par science et par artifice, véritables systématiques qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu de formules, les actions des personnages et la musique des vers."
— TAISE, " Histoire de la littérature anglaise," tome 5, p. 246-7.
d'avoir emprunté, pour bâtir, quelques matériaux aux autres peuples : mais quel grand constructeur n'en est là, et faudra-t-il donc enlever maintenant aux Français, sous prétexte que Molière et Corneille se sont inspirés des Espagnols, la gloire de leur XVI le siècle ? Les Allemands ont subi des " influences ", leur grand oeuvre scientifique n'a pas éclos par génération spontanée : et après ?
Voilà donc ce qu'à propos des Allemands, en ces derniers temps, j'ai dit ou pensé. Sans aller aussi loin que ces messieurs de l'Université de France, qui depuis vingt-cinq ans enseignaient officiellement, il y a six mois encore, que l'Allemagne— et non la France — est " la seconde patrie de tout homme qui pense", j'ai dit que l'Allemagne était, avec la France, la nation la plus cultivée de l'univers.
Et si je l'ai dit, ce n'est pas parce qu'à I'Action l'on n'admire pas la France, nos lecteurs habituels s'en douteront bien un peu. C'est au contraire parce que nous éprouvons pour elle l'admiration non-seulement la plus ardente, mais encore la plus réfléchie. C'est parce que nous avons une foi trop solide en son génie, c'est parce que nous la plaçons trop haut dans nos pensées, pour pouvoir jamais craindre qu'elle ait à soufrrir de la justice donnée à une autre nation.
Si nous la connaissions moins, nous pourrions.
peut-être, le craindre. Mais nous savons trop ce qu'elle est, et quel merveilleux degré de supériorité, même à l'égard de l'Allemagne, elle représente dans l'échelle de la civilisation. Nous l'avons dit ici il n'y a pas si longtemps: tout ce que l'Allemagne, au prix de patients labeurs, avait pu conquérir de richesses intellectuelles, la France se l'est approprié depuis longtemps et elle se l'est complètement assimilé. EJle le possède aujourd'hui, " repensé " par son clair cerveau, allégé de toutes les obscurités, de toutes les longueurs, de tout le pédantisme germaniques. Et elle a en plus — ce que l'Allemagne n'a pas, n'aura jam^ais, — elle a le trésor de ses qualités proprement françaises : la mesure et la clarté, la délicatesse et le savoir-vivre, l'espHt et la gaieté. Elle a la souplesse, elle a la grâce, elle a le charme. EJle a, enfin, de la culture, à la fois la fleur et le fruit. Cet héritage, qu'elle tient de ses ancêtres les Grecs, il faudra plus pour le lui ravir que tous les plus gros canons du Kaiser juchés sur tous les plus gros tomes de la science germanique.
11 faudra plus surtout que de reconnaître à l'Allemagne la place éminente qu'elle tient dans la pensée contemporaine.
Ceux qui en douteraient peuvent bien aimer la France d'instinct, ils ne la connaissent pas. Ils n'ont en elle qu'une foi vacillante et mal éclairée. Autrenoent ils comprendraient que la France n'a
pas besoin, pour être grande, de rapetisser ses concurrentes. Ils comprendraient qu'un peuple peut être très grand dans le monde, qu'il peut avoir été dans le monde l'initiateur d'une science nouvelle et d'un âge nouveau, sans cependant pour cela pouvoir porter le moindre ombrage à la France immortelle.
Surtout ils seraient assez fiers et assez sûrs d'elle pour ne lui vouloir, à ce moment solennel de son existence, qu'une ennemie digne d'elle. Ils ne voudraient pas qu'un jour, au lieu d'avoir à célébrer son triomphe sur l'un des plus grands peuples que le monde ait connus, on n'eût en somme à la féliciter que d'avoir mis à la raison un certain nombre de " hordes barbares".
Pour nous, s'il nous est permis de le dire, pour nous qui avons appris des Français mêmes à admirer l'Allemagne intellectuelle, rien ne nous empêchera, chaque fois que nous en aurons l'occasion, de reconnaître la valeur éminente de la culture allemande, non plus que l'étendue des services qu'elle a rendus à l'humanité. Cette culture, nous le savons bien, n'est pas la culture française ! Mais depuis quand n'est-il plus place sous le soleil pour plus d'une esthétique, pour plus d'une littérature — et pour plus d'une culture ? Depuis quand n'est-il plus permis, parce qu'on admire le Parthénon, d'admirer aussi les cathédrales gothiques ?
Oserons-nous bien en terminant formuler ici, à l'adresse de ceux qui à cet égard pensent au contraire de nous, y compris M. Trefîlé Berthiaume et M. Charles Robillard, le vœu que formulait jadis, à l'égard de la déesse, l'auteur de la Prière sur l'Acropole, quand il souhaitait que Minerve toujours calme pût s'élargir le front pour " concevoir divers genres de beauté"?
Elargissez-vous le front, mes bons messieurs, élargissez-vous le front !
Vous le savez, mon cher X. . . , mieux que personne : s'il est un journal au Canada, en ces dernières années, qui ait en toute circonstance témoigné de son admiration et de son amour passionné pour la France, c'est bien celui-ci. Moimême qui vous parle (et tout en reconnaissant à son ennemie d'aujourd'hui les mérites que je crois qui lui reviennent), combien de fois, ces mois passés, n'ai-je pas pris plaisir à saluer en la France le premier pays du monde, en la civilisation française la plus haute civilisation que le monde ait encore connue ?
Il semblerait, de prime abord, que voilà qui dût vous suffire. . . Mais non : pour prouver par le temps qui court ses sentiments français ce n'est rien, selon vous, que de proclamer la grandeur unique de la France et son immense supériorité sur toutes ses rivales y compris l'Allemagne : ce qui s'impose avant tout, c'est de rabaisser celleci, intellectuellement, au niveau d'un pays, disons, comme l'Angleterre. Ce n'est rien que de croire à l'héroïsme de ses soldats et à la justice de
(1 ) Paru dans l'Action, le 20 février 1915 et faisant suite à l'article intitulé : Elargissez-Vous le front !
leur cause : ce qui surtout importe, c'est de croire sans examen à l'innommable, à la diabolique sauvagerie des troupes allemandes.
A dire vrai, mon cher ami, vous n'êtes pas le seul aujourd'hui de cette idée. Sans parler des preuves que vous en avez pu trouver, plus d'une fois, dans ces colonnes, combien de bons Français comme vous ne rencontré-je pas chaque jour, qui ne raisonnent guère d'aucune sorte !
Cela me peine, mais que voulez- vous que j'y fasse, si je me fais du devoir patriotique une tout autre conception que la vôtre et la leur ?
Vous connaissez cette parole de Léon XIII :
L'Eglise du Christ n'a pas besoin de mensonges." Volontiers je dirai de même : " La France n'a pas besoin de mensonges." Elle n'a pas besoin non plus de notre crédulité sans limite à l'égard de tous les racontars, de notre aveuglement volontaire en face de l'évidence. Pas plus en temps de guerre qu'en temps de paix, elle ne nous interdit d'examiner avec quelque sang-froid et quelque lucidité les faits qui nous sont soumis. Pas plus en temps de guerre qu'en temps de paix, et fût-ce pour noircir l'ennemi, elle ne nous demande de nous boucher les yeux, de nous boucher le cerveau, d'immoler, enfin, sur l'autel de la Patrie, tout esprit critique et toute faculté de raisonnement. C'est un sacrifice qu'elle n'a jamais exigé de ses enfants.
C'est un sacrifice qu'elle n'a jamais exigé, au moins sans nécessité : et quelle nécessité, je vous prie, quelle utilité seulement y aurait-il, pour la France, à ce que nous allions aujourd'hui contester à l'Allemagne les qualités que la France fut la première à glorifier, et que nous aurions probablement toujours ignorées si la France ellemême ne s'était chargée de nous les faire connaître ?
Surtout, quelle utilité pour elle y aurait-il à ce que, nous ici, nous acceptions de toutes mains et sans contrôle les mille histoires plus ou moins vraisemblables qui nous parviennent chaque jour sur le compte de l'Allemagne ? En quoi cela pourrait-il bien l'avancer ? Demandez plutôt à M. Ferdinand Paradis, ainsi qu'aux légions de braves gens qui pendant des mois ne cessèrent de verser avec lui des larmes d'indignation aux récits d'enfants aux mains coupées. . ., demandez-leur à tous, aujourd'hui que ces récits sont universellement reconnus faux, en quoi leur crédulité, dans le temps, a bien pu servir la cause de la Belgique, et ce que la Belgique a bien pu y gagner.
Ce n'est pas, mon cher ami, vous l'entendez assez, que je veuille rejeter en bloc toutes les accusations portées contre les Allemands. Tout ce que je demande, c'est la permission de les examiner loyalement et sans parti pris, afin de les
pouvoir ensuite classer avec quelque chance de ne pas trop me tromper. J'admettrai celle-ci comme certainement ou probablement fondée ; je repousserai celle-là qui me paraît manifestement absurde ; je tiendrai cette troisième pour douteuse jusqu'à plus ample informé.
Ce faisant, je défendrai non pas, comme vous dites, l'intérêt allemand, mais quelque chose qui me tient bien plus à cœur, et c'est à savoir, avec la réputation de bon sens de ceux de mes compatriotes qu'il me sera possible d'éclairer, ma propre dignité d'écrivain.
Quant à ceux, les plus nombreux sans doute qui, s'imaginant servir par là la gloire de la France, se sont juré dès le commencement de tout gober du moment que ce sera contre l'Allemagne, libre à eux ! Ce ne seront pas ceux-là, quoi qu'ils fassent, qui m'empêcheront jamais de pratiquer pour mon compte cette indépendance et cette loyauté d'esprit que j'ai apprises à l'école de la France.
Les Canadiens français, la chose est notoire, sont gens à s'entendre sur bien peu de sujets (ce n'est d'ailleurs pas un reproche que je leur fais). Qu'il s'agisse d'instruction publique ou de colonisation, de défense nationale ou de tarifs douaniers, les débats entre eux ne sont jamais finis. Que n'ont-ils discuté, que ne discutent-ils encore, depuis la bravoure du docteur Mignault jusqu'à la question de savoir si 2 et 2 font 4 ? Il n'est qu'un point, à ma connaissance, sur lequel ils aient, depuis quelque temps déjà, fait l'unanimité,— c'est la corruption presque universelle de leurs gouvernants et l'effroyable abaissement de leur vie publique.
Là-dessus par exemple, on peut le dire, l'accord est complet. Petit épicier du Faubourg Québec ou gros avocat de la Rue Saint-Jacques, mem. bre de la Chambre de Commerce ou pied-noir du Nord, n'ont là-dessus qu'une voix. Tous, au moins dans l'intimité, sont unanimes à reconnaître, voire à proclamer, que le bon peuple se fait tous les jours voler par tous ses mandataires à peu d'exceptions près ; que le péculat, le boodlage, le grqft, sont de pratique courante non- Ci ) Adion, 27 février 1915.
seulement dans nos parlements et nos conseils municipaux, mais encore jusque dans nos commissions scolaires et nos conseils de fabriques ; bref, que la morale publique chez nous n'est plus qu'un cadavre.
Sans compter les rédacteurs de I'Action, il s'est trouvé plus d'un publiciste pour mettre à jour cette plaie. Le directeur du Devoir notamment, en je ne sais plus combien d'articles, et avec un luxe de preuves dont on ne saurait exagérer la force, se chargeait l'an dernier de nous la faire voir dans ce qu'elle a de hideux et d'alarmant à la fois. Seulement, et c'est ici que nous nous séparerons de lui . . . seulement, nous l'ayant fait voir, M. Bourassa nous posait gravement cette question selon moi un peu naïve : Comment se peut-il que des hommes aussi honnêtes dans la vie privée, que le sont les Canadiens français, soient aussi corrompus dans la vie publique ?
Point en effet n'est besoin, pour expliquer la malhonnêteté de nos députés ou échevins, commissaires d'école* ou syndics de paroisses, de leur supposer la conception d'une " double morale". Nos gens ne sont pas si compliqués, et c'est chercher midi à quatorze heures que de leur prêter de ces subtiles distinctions. S'ils se conduisent comme des fripons dans la vie publique, c'est tout simplement qu'ils se conduisent comme des fripons dans la vie privée, et voilà tout.
Que M. Bourassa, un seul instant, ait pu s'y tromper, c'est ce qui dépasse l'imagination. N'a-t-il point assez vécu pour connaître ses compatriotes ? Ne les a-t-il jamais observés ? Ignore-t-il ce que sont et ce que font journellement la grande majorité des nôtres, dans le commerce, dans la finance, voire dans les professions libérales— surtout dans les professions libérales ? Ne sait-il pas enfin qu'aux yeux de quiconque a pu les voir à l'œuvre dans leurs affaires privées leur conduite publique, loin d'étonner, paraît tout ce qu'il y a de plus naturel au monde ?
Il n'est pourtant que d'ouvrir les yeux pour s'en rendre compte. Depuis l'honnête habitant qui vous vend le gros prix un sac de pommes de terre additionnées de cailloux jusqu'au notaire de confiance qui se fait avec votre argent, prêté à 5 p.c, une commission de 3, — depuis le respectable épicier qui vous triche sur la pesée jusqu'au consciencieux architecte qui s'est entendu avec votre entrepreneur en bâtiments pour vous faire accepter des matériaux bons à rien, — depuis le courtier considéré qui vous vend à 500 piastres, sur de fausses représentations, des lots qui en valent bien 25, jusqu'à l'honorable avocat qui s'enrichit sur le dos de son client à coups de procédures inutiles, dans quel état, dans quel métier, dans quelle profession, je vous prie, ne trouvez-vous pas le Vol florissant et prospère, à tous les degrés de l'échelle ?
— Chez les médecins, direz-vous ? Puisque leur carrière est un véritable " sacerdoce ", comme ils disent, sans doute auront-ils gardé plus que les autres, avec le sentiment de leur dignité, quelque conscience professionnelle et quelque honneur.
C'est ce que vous croyez, et sans doute n'avezvous pas tort de le croire. Malgré tant d'autres désillusions sur tant d'autres hommes, je le croyais moi-même il n'y a pas longtemps encore. Si je ne crois plus, ce n'est en aucune sorte pour m'être fié aux racontars de la rue, c'est pour avoir eu du contraire les preuves dix fois, vingt fois répétées.
Est-ce à dire qu'il n'y a plus à Montréal, par exemple, de médecins consciencieux ? Non certes, il en est encore, et j'en connais. La vérité est pourtant qu'une très forte proportion d'entre eux (probablement plus du tiers) ne sont aujourd'hui que de vulgaires commerçants, et, qui pis est, des commerçants malhonnêtes, uniquement appliqués à voler leurs clients.
Ce commerce qu'ils font, vous l'avez peutêtre entendu dire déjà, c'est proprement celui des " contre-spécialités ". On appelle entre autres choses " contre-spécialités ", en langage d'apothicaire, tous ces médicaments de qualité plus ou moins inférieure, que fabriquent à pleins barils, en notre ville même, certaines personnes
avisées, pour les revendre ensuite comme produits français, à des prix exorbitants. Voici, par exemple, le Récalcificateur Lumina, C'est un quelconque mélange qui doit bien coûter au fabricant 15 sous la bouteille, et qui pourrait, comme produit canadien, se détailler raisonnablement à 50 ou 60 sous. Comme produit français il se vendra $1.75. Une simple étiquette, imitant plus ou moins bien la typographie française, aura suffi à lui donner ce supplément de valeur.
A supposer que, donné pour ce qu'il est, le médicament en question (soyons généreux !) pût se vendre 75 cents, c'est donc une piastre tout juste que l'acheteur paiera, non pas pas pour le médicament, non pas même pour le flacon, mais seulement pour l'étiquette. Que pensez-vous maintenant du médecin qui, luimême intéressé dans la vente d'un pareil produit, n'hésite pas à le prescrire à ses clients ?
Or, les produits du genre de ce Récalcificateur, ce n'est plus par douzaines, à Montréal, qu'on les compte, ce n'est même plus par vingtaines. . . Il y en a bien à tout le moins cent cinquante à deux cents, chacun portant son étiquette faussement française, chacun patronné, favorisé, prescrit à tout propos par nombre de médecins. Cent cinquante à deux cents : peutêtre pourrez-vous, par ce chiffre, vous faire quel-
que idée de la colossale exploitation pratiquée à coeur d'année, par nos bons docteurs, sur leurs trop naïfs clients.
— Et qui sont-ils, demanderez-vous, ces abominables morticoles ? Tous des hommes de second ordre, au moins, j'espère. . .
C'est ce qui vous trompe, mon cher lecteur. S'il en est parmi eux de relativement obscurs, il en est par contre de très connus, et des plus huppés. Oui, monsieur, des plus huppés. Jusques et y compris, s'il vous plaît, des professeurs de Laval. C'est comme je vous le dis.
**#Que conclure de tout cela, si ce n'est pour en revenir à ce que je disais en commençant, que l'immoralité du Canadien français dans la vie publique s'explique beaucoup plus simplement qu'il n'apparaît à M. Bourassa, puisqu'elle n'est en somme que le prolongement de son immoralité dans la vie privée ?
En d'autres termes, pourquoi voudrait-on que cet habitant de Laval ou de Jacques-Cartier de qui vous ne pouvez rien acheter sans vous faire voler fût, disons, plus scrupuleux au conseil municipal que dans son commerce î>
Pourquoi voudrait-on que cet avocat, ce notaire, cet architecte, notoirement voleurs dans leurs professions, se refissent subitement une probité en pénétrant à l'hôtel de ville ou dans les parlements ?
Pourquoi enfin voudrait-on que ce médecinescroc, qui ne rougit pas de spéculer sur la confiance de ses clients pour leur coller sous des noms français, à des prix de fantaisie, des remèdes fabriqués rue Wolfe. . . pourquoi voudraiton que ce médecin montrât dans les fonctions publiques plus de conscience et d'honneur que dans l'exercice de sa profession 7
Mandataires du peuple, les uns et les autres continueront tout simplement de suivre, sur un autre terrain, leur pente naturelle. Aussi est-ce bien à tort, selon moi, que le directeur du Devoir s'est jamais avisé de relever chez eux de prétendues contradictions. Un honnête homme, souvent, peut montrer dans son caractère des contradictions. Au contraire, rien de plus logique, de plus cohérent, rien de plus harmonieux que le caractère d'un coquin.
Voleurs dans les affaires privées, la plupart de nos hommes publics, jusqu'ici, ont simplement continué de l'être dans les affaires publiques, sans le moindre effort et comme d'instinct. C'est ce qui nous rend leurs vies si aisément intelligibles, et qui en fait la profonde unité.
C'est une question de savoir si notre pays a connu, en ce dernier demi-siècle, plus de deux ou trois hommes qui aient eu en politique des vues en général aussi justes, une aussi claire intelligence des problèmes essentiels de leur temps. Depuis vingt ans bientôt, avec un bonheur presque toujours égal, sa pensée s'attaque tour à tour aux sujets les plus divers. De tous : impérialisme ou immigration, conflits scolaires ou administration du domaine public, bien peu qui aient échappé à la rigueur de son analyse. Bien peu dont il n'ait aperçu clairement tout le fond, sur lesquels il n'ait porté le jugement même du bon sens et de la raison. Des centaines de pages du Hansard, des centaines de colonnes du Devoir, une vingtaine de livres ou brochures, en portent le témoignage : nul dans notre vie publique, en un espace de temps relativement aussi court, n'avait encore fourni plus forte somme d'idées.
D'autre part, on fouillerait, je crois, en vain toute notre histoire politique avant d'y trouver
(I) Nous avons conservé à cet article inachevé, écrit à Rawdon jjendant l'été de 1916, le titre qu'il portait dans le manuscrit de l'auteur. Lui-même le jugeait un peu dur, mais il n'en indiqua jamais d'autre. Dactylographiée par s«8 soins, la copie que nous employons n'«n porte aucun.
exemple, à aucune époque, d'une telle intelligence servie par de tels moyens, — je veux dire un savoir aussi riche et une parole aussi éloquente. On y chercherait de même en vain le nom d'un apôtre, laïque ou religieux, qui se soit jamais dépensé avec plus de prodigalité pour la diffusion de son évangile, ni qui ait jamais gardé avec les foules un contact plus étroit et plus constant. L'évangélisation des foules ! Voilà quinze ans et plus, en effet, que M. Bourassa n'a pas d'autre objet, d'autre pensée, d'autre souci. Voilà quinze ans et plus que par le discours, la conférence, l'article de journal, la brochure et le livre, il travaille à faire descendre ses idées dans le peuple. — Combien d'autres, qui ne le valent pas, qui sont à cent lieues de le valoir, ont réussi à moins de frais semblable entreprise !
Et cependant, M. Bourassa, lui, ne voit guère dans l'ensemble avancer la sienne. — 11 aura eu jusqu'ici cet honneur, il est vrai, et qui n'est pas médiocre, d'attirer à lui toute une élite, de susciter autour de son nom, dans la partie pensante du public, de nombreuses et ferventes admirations. Je ne parle point de ces bons jeunes gens, encore tout frais sortis de l'école, qui forment, je crois bien, le gros de ses fidèles et auprès de qui il commande aujourd'hui plus que l'ordinaire autorité d'un journaliste ou d'un chef politique, — celle vraiment plutôt d'un prophète ou d'un fon-
dateur de secte. Nous savons trop, par l'exemple de leurs aînés, ce qu'il faut penser de tels enthousiasmes, et le peu qu'il en reste chez la plupart la trentaine venue, souvent même bien avant. Je ne parle pas davantage des mécontents de l'un ou l'autre parti politique, plus communs qu'on ne pense parmi les suivants de M. Bourassa, qui voient surtout, dans le culte qu'ils affichent pour le maître, un commode moyen de masquer leurs griefs et de colorer leurs rancunes. En dehors et au-dessus de ces deux catégories de disciples, corrm.e au-dessus d'une foule, encore assez considérable, d'ignorants qui l'approuvent comme d'autres ignorants le condamnent, c'està-dire sans savoir pourquoi, il n'en existe pas moins chez nous, à l'heure qu'il est, tout un groupe d'esprits sérieux que préoccupe sa pensée et dont il a su dès longtemps gagner l'audience. Avocats ou médecins soucieux de s'instruire parfois en d'autres écrits que le code ou le formulaire, hommes d'affaires capables de se passionner pour d'autres calculs que celui du tant pour cent, ecclésiastiques surtout et hommes d'étude, tous également attentifs à son enseignement, tous d'accord à louer son talent lors même que ses vues leur paraissent appeler le plus de réserves, nul publiciste, à coup sûr, nul prédicant d'idées en ce pays ne pourrait réunir et garder autour de sa chaire public plus intelligent, mieux éclairé et,
en même temps, plus sympathique. Seul parmi nous, je crois, Jules-Paul Tardivel avait, de nos jours, exercé une action de cette nature. Encore y a-t-il que cette action, si elle ne fut pas moins profonde, fut beaucoup moins étendue que celle M. Bourassa. . . — Que le chef nationaliste ait pu ainsi conquérir, à défaut de la foule, un fort élément de la classe instruite ; qu'il ait fini par s'imposer à quelques milliers d'estimables esprits et se les attacher solidement, c'est là, certes, un résultat qui n'est pas à dédaigner et dont bien peu d'hommes, je dis parmi les plus distingués, auraient lieu de n'être point satisfaits. Je le demande cependant, est-ce bien là un résultat dont M. Bourassa, lui, se puisse contenter ? Entre ce résultat et, d'autre part, son nom, sa personnalité, les dons puissants et presque uniques qui sont les siens, n'aperçoit-il pas clairement toute la disproportion ? Et nous enfin, nous tous qui avions compté sur M. Bourassa comme sur le chef et le sauveur prochain de la race, n'étions-nous pas en droit, vraiment, d'attendre de lui autre chose, et plus, que le rôle restreint où il semble définitivement emprisonné ?
Il faut bien en effet le constater : si M. Bourassa aujourd'hui peut en toute confiance revendiquer le suffrage d'une honorable élite, ses idées en revanche ne sont pas plus en faveur, auprès de l'immense majorité du peuple, qu'elles ne 1 é-
taient il y a des années ; elles le sont même un peu moins s'il se peut, on en verra les raisons tout à l'heure. — En douterait-on ? Qu'on nous montre seulement, hors du cercle étroit que je viens d'indiquer, la trace chez nous de son influence ; malgré tant d'efforts et de talent prodigués, il continue de se heurter toujours à la même hostilité de la part des uns, à la même indifférence de la part des autres, de la part de tous à la même incompréhension désespérante. Rien, rien n'aura pu désarmer cette hostilité, fouetter cette indifférence, dissiper cette incompréhension. La guerre elle-même n'y aura point suffi, cette guerre qui soulève aujourd'hui, d'un bout à l'autre du Canada français, un si violent courant d'indignation contre l'impérialisme britannique. Henri Bourassa a beau avoir été depuis 1899 le champion par excellence du nationalisme canadien, il a beau avoir dénoncé, dès la guerre africaine, la future conquête impérialiste, et décrit presque point par point, quinze ans à l'avance, les phases et l'issue de cette sinistre entreprise ; le Canadien français veut bien maudire l'impérialisme, mais pour rien au monde il ne voudrait reconnaître à Henri Bourassa le mérite de l'avoir combattu.
Vous auriez tort d'objecter que bien avant aujourd'hui et même bien avant la guerre, c'est à savoir aux élections de 1911, le peuple de cette
province, en forte partie, s'était rallié à ses idées. Ce qui surtout a triomphé dans le Québec, aux élections de 1 9 1 1 , si triste que la chose soit à dire, ce ne sont point les idées nationalistes : ce sont tout bonnement les deux forces coalisées de l'argent tory et du whisky canadien. (1 )
Vous seriez encore moins fondé, s'il se peut, à vouloir juger de l'influence présente de M. Bourassa par la quantité d'auditeurs qui se pressent à la moindre de ses réunions et les applaudissements qu'il y recueille. Hélas ! on sait ce qu'il en faut penser, de ces applaudissements. " Ils parlent en allemand, disait Napoléon des Alsaciens de son temps, mais il se battent en français." De même pourrait-on dire, de tant de braves gens qui au cours d'une soirée enfiévrée se seront donnés pour une heure au grand tribun, séduits par sa parole magique : Ils applaudissent en nationalistes, mais ils votent en rouges — ou en bleus.
Non vraiment, M. Bourassa, tout compte fait, n'aura pas eu de chance dans son apostolat. Malgré tout son zèle et toute son éloquence resté jusqu'ici incompris de la foule, profondément
(1 ) Ce furent bien, en effet, les tories qui subventionnèrent la campagne nationaliste de 1911 (nous en avons, notamment, l'aveu public de M. Armand Lavergne; cf. le Devoir do 1916), et il parait bien qu'ils n'y allèrent pas à petits frais. — Quant à l'alcool, on se fera, de son rôle dans la même lutte, quelque idée peut-être par le fait qu'il coula littéralement à flots jusque dans des circonscriptions aussi peu douteuses que Jacques-Cartier. Veut-on des pri'cisions ? Durant les deux jours qui précédèrent la votation, à Saint- Laurent, la paroisse ne dessaoula pa», ailleurs encore. O " triomphe des principes "!
incompris et méconnu, il en est encore à attendre, après vingt années de la vie publique la plus laborieuse, la plus fertile en efforts, la plus riche ^ d'idées, la réalisation d'une seule de ses conceptions essentielles, soit dans la sphère provinciale, soit dans la fédérale.
D'où vient cela ? Comment tant d'intelligence de savoir, de travail ardu, sont-ils venus aboutir à pareille succession d'échecs ? Et comment expliquer, enfin, le contraste d'un tel talent et d'une telle destinée ?
On en pourrait, je crois, donner au moins trois raisons.
D'abord, cet impérieux besoin d'étaler son érudition, qui l'a conduit dès longtemps à sacrifier, au profit d'arguments savants sans doute, mais bien plus encore fantaisistes, les raisons toutes simples, les solides et admirables raisons sur lesquelles il avait d'abord fondé sa doctrine. Pour obéir à ce besoin, pour pouvoir se donner la vaine satisfaction d'éblouir son public, il a fait plus en effet que de compliquer comme à plaisir les questions les plus simples de considérations, d'ailleurs généralement fausses, sur la politique européenne et sur l'histoire, sur le droit constitutionnel et sur la diplomatie, il a encore voulu faire dépendre de ces considérations tout l'intérêt et toute la vérité de l'idée nationaliste. D'un monument, en d'autres termes, bâti sur le roc même du bon sens et de la raison, il a voulu faire
un édifice qui ne reposât désormais que sur les pointes d'aiguilles de sa nouvelle dialectique, aussi mauvaise que prétentieuse. Serai-je taxé d'exagération si je dis que par là M. Bourassa, à lui seul, a fait plus de tort à sa cause que tous les adversaires du nationalisme ensemble ? / Ensuite, frappante contre-partie de son assurance sur le terrain des idées, son embarras constant sur le terrain des faits, son inaptitude foncière à l'action. Rien de plus significatif peutêtre, à cet égard, que sa tentative de réforme dans le domaine provincial. On se rappelle cet épisode de sa carrière et comment, entré au parlement de Québec, en 1908, pour y faire " l'œuvre de sa vie ", il devait en sortir, quelques années plus tard, sans avoir vu se réaliser un seul article de son programme, las, découragé, jetant le manche après la cognée... — Aura-t-ii au moins été plus heureux dans la lutte acharnée et de tous les instants que, depuis son retour à la politique fédérale, il n'a cessé de livrer à son vieil adversaire, l'impérialisme ? Hélas ! non-seulement l'impérialisme a triomphé, mais encore il a eu, dans le triomphe, cette satisfaction, à coup sûr inespérée, de voir pencher de son côté, sur un point au moins et non des moindres, jusqu'à l'inflexible M. Bourassa lui-même. Ce fut lorsque le chef nationaliste, cédant, dès les premières semaines de la guerre, à l'affolement général, se crut tenu d'approuver, lui aussi, l'envoi de trou-
pes canadiennes en Europe. N'était-ce donc qu'à cela — pour nous en tenir à ces deux cas — que devaient aboutir tant de beaux discours et d'éloquentes professions de foi ? Aucun homme public, il est certain, après avoir tant parlé, n'avait encore montré moins de décision l'heure venue d'agir, ni pareillement reculé, comme pris de panique, devant les conséquences de ses principes. Aucun, avec plus de logique dans la pensée, n'avait eu moins de constance dans la conduite ; aucun n'avait encore à ce degré donné l'impression "de ne point savoir ce qu'il voulait". Enfin, son inexpérience et son dédain des hommes, lesquels ont fini par faire de lui, dans notre vie publique, une manière de stylite, abritant à l'ombre de sa colonne un, deux. . . peut-être trois disciples dignes d'être comptés, c'est-à-dire aptes à répandre dans la foule son enseignement. Exemple unique, je crois bien, d'un maître d'idées réduit à pareil isolement. Et qu'on ne vienne pas, avec le Devoir, tenter de nous expliquer cette anomalie par la prétendue raison que M. Bourassa, ne disposant " ni de places, ni de faveurs ", ne saurait inspirer le même dévouement qu'un chef politique ordinaire. Notre race, quelque place qu'y tiennent les âmes cupides ou bassement ambitieuses, n'est pas encore tellement appauvrie de natures généreuses qu'elle ne soit prête à fournir en tout temps, au juste chef d'une juste cause, un état-major digne de lui. —
Cet état-major, il n'en eût tenu qu'à M. Bourassa de se le donner. Déjà, dès la campagne nationaliste de 1907, il en avait sous la main le noyau parfaitement formé. A ces soldats de la première heure vinrent s'adjoindre, pour la lutte de 1911, toute une pléiade de batailleurs enthousiastes. De tous, combien en rencontre-ton aujourd'hui dans les conseils de guerre de la rue Saint-Vincent ? — Les uns, sans rien renier de leur foi dans les idées du maître ni de leur admiration pour son talent, se sont tout doucement éloignés de lui ; et qui doit porter la responsabilité de leur défection, si ce n'est le chef qui n'a pas su les garder ? Les autres, l'heure venue de lui témoigner leur fidélité par des actes, l'ont nettement répudié. Les autres, je veux dire la grosse majorité de ces fameux " vingt-huit " élus à la députation, en 1911, avec sjdn concours et sous son patronage. — Pourquoi ceux-ci l'ont-ils répudié, et reprocherons-nous aussi à M. Bourassa de n'avoir su les en empêcher ") Une distinction s'impose ici. Il n'est pas douteux, en effet, que sur un certain nombre d'entre eux tous ses moyens de persuasion se fussent exercés en pure perte ; sycophantes sans pudeur, forcenés arrivistes déterminés d'avance à toutes les apostasies, c'est bien en vain qu'il les eût suppliés de tenir leur promesses, de respecter leurs serments. . . Mais les autres ? Tous ces pauvres diables, la plupart de peu de savoir, de peu de clai voyance,
surtout de peu de volonté, qui cédèrent, non point par vilenie, mais par faiblesse surtout et, faute d'encadrement, à la pression du milieu plus encore qu'à leur intérêt propre ^ Peut-on dire qu'envers ceux-là M. Bourassa a fait tout son devoir — son devoir de chef, — et qu'en descendant de sa colonne pour les aller soutenir et réconforter aux moments décisifs, aux moments difficiles, il n'eût point pu garder aux idées nationalistes quelques bons serviteurs de plus ? Mais probablement jugea-t-il qu'ils ne valaient point la peine d'un tel effort. Deux choses, en effet, par-dessus tout, auront toujours manqué au chef nationaliste dans son action politique : un peu d'indulgence humaine et d'humaine sympathie. Il lui aura manqué de connaître les hommes, et de les aimer. C'est une troisième cause de ses échecs répétés, et qui n'est pas, je crois, la moindre.
Quand celui à qui l'on parle ne comprend plus et que celui qui parle ne se comprend plus. . .
De toute la carrière publique de M. Bourassa jusqu'à date, de toute son oeuvre, écrite ou parlée, depuis dix-sept ans, une idée, entre toutes, se dégage avec particulièrement de suite et de relief. C'est celle que, dès 1899, il affirmait de toute son énergie lorsque, de son siège de député, il dénonçait si courageusement l'envoi de troupes
canadiennes au Transvaal. C'est celle qui aux élections de 1 91 1 devait le jeter corps et âme dans la mêlée pour y combattre la politique navale de M. Laurier. C'est celle, enfin, qui depuis deux ans lui a dicté tant et tant de pages indignées sur notre intervention dans la guerre européenne. Pour tout dire d'un mot, l'idée nationaliste en matière militaire, l'affirmation que le Canada, n'ayant d'autre obligation légale ou morale que sa défense propre, se doit rigoureusement tenir à l'écart des guerres extérieures de la métropole. Au soutien de cette idée, si juste et si simple à la fois, dix bons arguments se pouvaient sans peine invoquer, — dix bons arguments de sens commun accessibles à tous les esprits et défiant toute contradiction. Ce sera l'honneur de M. Bourassa d'avoir été, de tous nos hommes publics, le premier à les formuler et à les faire valoir. Avec quelle force de logique et quel talent il sut les formuler, avec quel zèle et quelle persévérance il s'appliqua à les faire valoir, il est à peine besoin de le rappeler. Quels étaient ces arguments eux-mêmes, on ne l'ignore pas davantage : nul doute, jamais avocat n'avait encore appuyé sa cause de preuves plus sûres, plus claires, plus convaincantes.
Jamais avocat non plus, il faut bien d'autre part le reconnaître, n'en avait encore présenté, parallèlement, de plus douteuses, de plus em-
brouillées, de plus suspectes. Aucun ne s'était encore montré, dans un même débat, à la fois si fort et si faible, d'une raison si rigoureuse et d'une inconséquence si désordonnée. Aucun n'avait apporté pareille constance à défaire au fur et à mesure son propre ouvrage, à détruire les uns par les autres ses raisonnements, à ruiner, en les voulant fortifier ou simplement embellir, ses plus solides constructions, ses démonstrations les mieux assises.
Nous nous trouvons ici en présence d'un de ces contrastes comme il y en a tant dans l'œuvre et dans la personnalité de M. Bourassa, et qui rendent si difficile, de prime abord, l'intelligence de l'une et de l'autre : cet homme qui s'est tant dépensé pour l'idée nationaliste, qui en a été à la fois le père, l'apôtre et quasi le martyr, qui lui a donné sans compter le meilleur de sa vie et le plus précieux de son effort, cet homme se trouve être celui de tous, en définitive, qui lui aura porté les coups les plus sensibles.
Le plus dangereux adversaire, en effet, qu'ait encore trouvé cette idée, celui qui a fait plus que tout autre contre les principes chers à M. Bou" rassa, ce n'est ni le Canada ni la Presse, — ni M. Lafortune, député de Montcalm, ni M. Gauthier, député de Saint-Hyacinthe. Ce n'est pas davantage M. Rainville, — M. Sévigny, — M.
Blondin. Ce n'est pas M. Rodolphe Lemieux,
ce n'est pas même M. Laurier. C'est M. Bourassa lui-même. — Que l'on veuille bien plutôt nous citer, de M. Laurier, de M. Lemieux ou des autres, un seul discours, un seul argument qui ait jamais pu entamer, fût-ce d'un cheveu, la thèse du nationalisme telle qu'il l'avait d'abord posée. Contre cette thèse, véritable forteresse de logique et de bon sens, c'est en vain qu'eût porté leur effort, c'est en vain qu'ils se fussent acharnés, si le chef de la place, tout le premier, n'eût pris soin d'en affaiblir les défenses et d'en ébranler les murs. Ce que n'avaient pu ces hommes tous ensemble, M. Bourassa, pour peu qu'il continue, l'aura à lui seul complètement réalisé : à force de fantaisie, d'inconsistance et de contradiction, il aura complètement démoli sa doctrine, il l'aura complètement jetée bas, au plus vif gaudissement des politiciens de toute couleur. — Laissez Bourassa défaire son œuvre !
On sait combien solide elle était, cette œuvre, au sortir des mains de l'ouvrier. Dès lors achevée dans toutes ses parties et complète par ellemême, nul besoin n'était, pour la garder debout, de la reprendre ni d'y ajouter. 11 n'y avait à faire que de la laisser telle quelle et de n'y plus toucher. Hélas ! M. Bourassa n'aura su résister à la tentation d'y toucher quand même.
Ayant déjà, en d'autres termes, prouvé son point de la façon la plus forte, la plus péremtoi-
re, — l'ayant prouvé à l'évidence même, — il ne s'est pas tenu pour content, il a voulu le prouver davantage encore. Ayant déjà invoqué à l'appui de sa cause toutes les raisons sérieuses, probantes et claires qui se pouvaient trouver, il a voulu, à toute force, trouver d'autres raisons encore.
Il en a trouvé, effectivement, — mais qui n'étaient ni probantes, ni claires, ni même sérieuses. De là tous ces arguments nouveaux, chaque jour plus futiles et plus instables, par lesquels il s'obstine depuis si longtemps à vouloir remplacer, comme par autant d'appuis branlants et caducs, les soutiens solides de sa doctrine.
Arguments étranges, en vérité, s'il en fut jamais, et dont vainement on se demande ce qu'en peut bien espérer M. Bourassa.
Egalement savants et embrouillés, pour la plupart,— à ce point qu'on ne saurait dire s'ils sont plus embrouillés que savants ou plus savants qu'embrouillés, — ils ont d'abord ceci contre eux de décourager, la moitié du temps, l'entendement même le mieux disposé. Chose merveilleuse, cet homme à l'esprit souvent si clair, au raisonnement si direct et si alerte, il y a des jours, tant il abonde en considérations quintessenciées et fumeuses, où l'on croirait presque voir en lui, bien plutôt qu'un publiciste de notre époque et de notre pays, un casuiste espagnol du XVI le siècle
ou un philosophe allemand du XVI Ile ! Rappelez-vous plutôt, par exemple, tant de fameux commentaires sur l'histoire du droit constitutionnel, si pénibles, si entortillés, et dites-moi franchement, là, entre nous, ce que vous-même, mon cher lecteur, y avez bien pu démêler, ce qu'à plus forte raison le gros du public en aura pu saisir.— Premier défaut de cette détestable dialectique : par son étalage confus d'érudition, son abus des subtilités, son penchant enfin à vouloir démontrer généralement les vérités les plus simples par les preuves les plus compliquées, elle n'est que trop souvent inintelligible.
Un deuxième, et qu'on peut dire qui en est à peu près inséparable, c'est son penchant, encore plus marqué s'il se peut, au sophisme, à tous les genres de sophisme. J'ai beau chercher, en effet, parmi les raisonnements qu'il nous propose, je n'en trouve pas un qui ne tombe à faux et j'en trouve à peine qui ne tombent dans l'absurde. Un trait avant tout leur est commun à la plupart. C'est d'être contradictoires, et de toutes les façons : tantôt aux principes essentiels de la doctrine qu'ils sont censés soutenir, tantôt les uns aux autres, tantôt en eux-mêmes, — et bien souvent des trois façons en même temps.
De ce double défaut, les écrits de M. Bourassa, au cours des six années qui se sont écoulées depuis son entrée dans le journalisme actif, n'of-
frent pas moins de cent exemples divers. Essayons, pour voir, d'en repasser ensemble une demidouzaine pris au hassard. Nous commencerons, si vous voulez bien, par le premier en date — premier mois, première année de l'hégire du Devoir.
Ce fut le 10 janvier 1910 que M. Bourassa, dans les circonstances que l'on se rappelle, lança le Devoir. Deux jours après, soit le 12 janvier, M. Laurier déposait devant les Chambres son malheureux projet de loi sur la défense navale, véritable défi aux principes nationalistes. La réponse de M. Bourassa ne devait point se faire attendre. Dès le 13, dans son journal, il déclare nettement la guerre au premier-ministre ; le 17, il commence de la lui faire et lui reproche avec énergie ce qu'il appelle " la plus complète reculade que le Canada ait faite depuis un demi-siècle "; le 20, il prononce au Monument-National de Montréal, contre le projet ministériel, un écrasant réquisitoire dont le texte, — publié du 22 au 27, — ne couvrira pas m^oins de vingt colonnes du Devoir.
Arrêtons-nous ici un instant. J'ai dit que ce n'est point faute d'apercevoir les raisons solides de sa doctrine que M. Bourassa, trop souvent, en avance de hasardeuses ; nulle part, je crois, cela n'apparaît plus manifestement que dans ce discours à juste titre fameux, où rien ne se trouve qui ne soit intelligible à tous et proprement inat-
taquable, modèle même de logique ferme, rigoureuse et claire. Arrêtons-nous un instant ici, et, avant d'avoir à considérer M. Bourassa dans son autre manière, tâchons de le voir tout d'abord dans sa meilleure. Nous n'en mesurerons ensuite que mieux la différence de l'une à l'autre, et le tort qu'il se fait chaque fois qu'il lui arrive d'abandonner celle-ci pour celle-là.
Sur quels arguments donc, le 20 janvier 1910 (je précise la date parce que, moins d'un mois plus tard, il devait en présenter, malheureusement, d'une bien moindre qualité), sur quels arguments (de quelle force ? de quelle plausibilité ?) le chef nationaliste fondait-il, à ce momentlà, son opposition à l'entreprise prônée par M. Laurier ? Il suffira pour le montrer d'en rappeler brièvement quelques-uns, — les principaux.
Premier point, ce projet d'une marine de guerre, s'il se réalise, nous chargera, au point de vue financier, d'un fardeau écrasant. — Il est bien vrai que le premier-ministre ne prévoit encore, pour les premiers vaisseaux, qu'une dépense de 11 ou 15 millions (selon qu'ils seront construits en Angleterre ou au Canada); mais il ne faut point perdre de vue que ce n'est là qu'un commencement. . .
Et rappelez-vous que sir Wilfrid Laurier, grand homme d'Etat, en prend volontiers à son aise avec les chiffres. En 1903, je l'ai entendu de mes oreilles — et je l'ai cru — dire que le chemin de fer transcontinental ne coûterait au pays
que 43 millions; et on avoue déjà qu'il va coûter 160 millions, et tout le monde admet qu'il coûtera plus de 200 millions.
En deuxième lieu, si l'on souhaite si vivement cette marine, ce n'est point du tout en vue de la défense du Canada, mais bien seulement pour en faire cadeau à l'Angleterre.- — Que la loi réclamée par M. Laurier autoriserait le gouvernement canadien, en cas de guerre dans n'importe quelle partie du monde, à mettre la flotte canadienne au service de l'Angleterre, nous en avons l'aveu même du premier-ministre ("Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre. . ."). Mais il y a plus. 11 y a que cette flotte, conçue d'après les données de l'Amirauté britannique, serait, non pas une flotte de défense locale, comme on nous l'affirme, mais bien une flotte d'attaque, essentiellement propre aux opérations lointaines. En voulez-vous la preuve ? Vous la trouverez dans le double témoignage du ministre anglais de la marine, M. McKenna (voir le Rapport de la conférence coloniale tenue à Londres en juin 1909) — et de M. Laurier lui-même.
Ce que M. McKenna a demandé au Canada et à l'Australie (ainsi qu'il vient d'être démontré par les propres paroles du ministre), ce ne sont pas des flottes côtières, composées de vaisseaux de défense, mais, au contraire, des flottes rapides, prêtes à voler sur les mers au premier coup de télégraphe envoyé d'Angleterre ; et c'est ce que le gouvernement canadien lui accorde.
M. Laurier l'a reconnu implicitement, ou plutôt il a confirmé les paroles de M. McKenna lorsqu'en expliquant le projet de loi il a déclaré que l'on avait adopté le modèle des
croiseurs Bristol, vaisseaux de 25 nœuds à l'heure, et que l'on avait choisi les six contre-torpilleurs, ou destroyers, d'après un nouveau modèle particulièrement propre à la navigation en haute mer — "on account qf their sea-f^eeping qualities".
Il y a plus encore. C'est que l'Angleterre, dès le mois de juin précédent (1909), tenait des ministres canadiens l'assurance qu'en temps de guerre la flotte canadienne passerait immédiatement sous la direction de l'Amirauté.
QuEint à l'usage que le gouvernement britannique entend faire de cette flotte, je ne vous lirai que deux lignes, les deux dernières lignes du rapport de M. McKenna. Le parlement n'avait pas été consulté, la presse ministérielle nous clamait partout, sur tous les tons, que M. Borden (sir FredericJi Borden) et M. Brodeur, à Londres, sauraient bien défendre nos droits ; et, au même moment, le ministre de la marine pouvait écrire sous sa signature :
"lia été reconnu par les gouvernements coloniaux qu'en temps de guerre les forces navales locales devraient être sous la direction générale de l'Amirauté."
Sans doute en temps de paix le Canada garde la direction de sa flotte ; mais, je vous le demande, une marine de guerre est-elle faite pour la paix ou pour la guerre ?
En troisième lieu, ce secours que l'Angleterre nous demande, le lui devons-nous ? Jamais de la vie ! — l ° Il est infiniment douteux qu'elle en ait besoin. 2° En eût-elle besoin, fût-il avéré que sa suprématie maritime est aujourd'hui menacée par l'Allemagne, qu'elle ne saurait nous tenir responsables d'une situation dont elle fut le seul artisan et qui n'est que l'aboutissement logique de toute sa politique extérieure depuis un siècle. 3 ° "Il n'y a pas une autorité en An-
gleterre qui oserait déclarer que le budget de la marine pourrait être réduit d'un sou, si le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande étaient séparés de l'Empire." Loin d'être un fardeau pour l'Angleterre, nous avons déjà fait pour elle "plus que nous ne sommes tenus de faire". 4° Il est faux de dire que l'Angleterre " nous protège ". Contre le seul pays peut-être dont nous pourrions redouter l'agression, les Etats-Unis, elle serait totalem.ent impuissante à nous défendre. 5 ° Il est non moins faux de dire que nous avons besoin de sa protection. Contre tout autre pays que les Etats-Unis, la doctrine Monroë est encore " notre meilleure défense ". 6° Les banquiers anglais ont placé leurs capitaux au Canada quand ça faisait leur affaire, tout comme ils les ont placés au Mexique et en Allemagne, en Argentine et aux Etats-Unis, "suivant l'état du marché, la sécurité qu'ils y trouvaient et le taux d'intérêt qu'on leur payait ". Si nous allions parler à Londres de la reconnaissance que nous leur devons à cause de cela, " nous ferions joliment rire de nous "!
Ainsi raisonne M. Bourassa quand il sait n'écouter que sa meilleure inspiration, ainsi raisonnait-il ce soir du 20 janvier 1910. Vous avez là un échantillon parfait de sa dialectique des bons jours.
Continuons maintenant à le suivre, si vous
voulez bien, dans sa campagne. Pour nous faire une idée, cette fois, de ce que j'appelais il y a un instant " son autre manière ", nous n'avons pas besoin d'aller fort loin.
Dès le 8 février, en effet, c'est-à-dire moins de trois semaines après sa conférence, nous le voyons, quittant la route sûre qu'il avait suivie jusque-là, s'engager brusquement dans un nouveau sentier. Non content, semble-t-il, de sa première argumentation, si complète, si décisive, il la reprend, il y ajoute, il la pousse plus avant encore, avec ce résultat que, loin de la fortifier, il l'affaiblit et en compromet sensiblement l'effet.
Faut-il rappeler ici cette thèse fameuse, si longuement et si péniblement soutenue, sur le sens de l'auxiliaire may dans le projet de loi navale î* — " En temps critique ", disait le texte soumis par M, Laurier, " le gouverneur-en-conseil peut (may) mettre la marine " àla disposition de l'Angleterre (article 18). C'est à ce may que M. Bourassa, corrigeant son premier exposé, avait tout soudain jugé bon de s'en prendre, — ce may qui selon lui maintenant voulait dire shall et qui, en cas de guerre, devait, non pas donner à nos gouvernants le pouvoir de joindre notre flotte à celle de la métropole, mais bien leur en imposer l'obligation.
Pourquoi ce nouveau point de vue dans le débat, et tout d'abord que pouvait-il laisser aperce-
voir, au fond, qu'on ne connût déjà, en quoi pouvait-il fortifier les conclusions déjà posées par M. Bourassa ? Que la loi Laurier dût avoir pour infaillible effet, en cas de guerre, la mainmise immédiate de l'Amirauté britannique sur nos vaisseaux, la chose n'était-elle pas prouvée déjà claire comm.e le jour, archiprouvée ? Au Monlim.ent-National, M. Bourassa, interprétant à ce moment comme tout le monde l'article 18, n'en avait-il pas fait la démonstration aussi forte, aussi évidente que possible ? Et c'est-à-dire : n'avait-il pas établi avec la dernière rigueur que le mandat confié au cabinet par cet article, bien que facultatif en théorie, emporterait fatalement, dans la pratique, les mêmes conséquences qu'un mandat impératif ? Dès lors, et à moins que la chose ne fût absolument hors de doute, que pouvait lui faire — et que pouvait bien nous faire — que le mot n:cy de l'article 18 pût impliquer, même en théorie, obligation au lieu de devoir ? Que ne s'en tenait-il sur le terrain solide qu'il avait choisi tout d'abord, que n'a-t-ii com.pris à temps le danger de vouloir trop prouver ? Il n'aurait pas eu à regretter par la suite de s'être placé, comme il le fit en cette circonstance, dans une position non-seulement hasardeuse, mais encore, on va le voir de reste à l'instant, franchement intenable.
C'est le 8 février, je l'ai dit, que M. Bourassa
avait pour la première fois formulé sa nouvelle interprétation de l'article 18, non sans quelque timidité, il est vrai. Revenant sur le sujet, dans un long article daté du 12, il accentue et développe ainsi sa pensée :
Tous les pouvoirs administratifs (en pays britanniques) s'exercent au nom de la Couronne, entourée de ses ministres,— en Angleterre, His Maiesty-in-Council, au Omada, The Covernor-in-Council.
Les pouvoirs administratifs définis par statuts sont donc accordés par le parlement à la Couronne, qui sanctionne aussi les lois.
Or, la Couronne ne peut pas se commander à elle-même ni le parlement lui donner d'ordres.
Cela, c'est la théorie.
Mais comme, dans la pratique, ces pouvoirs sont exécutés par le ministère, qui n'est qu'un comité du parlement, les législateurs et la jurisprudence ont tourné la difficulté d'une manière qui caractérise à merveille l'illogisme pratique des Anglais, allié à leur profond respect des traditions et des apparences.
La législature continue à dire : His majesty the King, ou The Governor-in-Council, may do this or thaï, mais la jurisprudence, reconnaissant que ces pouvoirs sont impératifs, a décrété depuis longtemps que, dans ce cas, may veut dire shall — et shall dans le sens impératif.
L'article 18 que M. Laurier veut nous imposer doit donc se lire ainsi :
"18. Eji temps critique, le Gouvemeur-en-Conseil MET (ou DOIT METTRE) la marine à la disposition de Sa Majesté pour service général dans la marine royale", etc.
Et non " peut mettre ", selon la traduction nécessaire ment servile du texte officiel. . .
Là-dessus, le voilà qui mobilise, pour les numéros suivants du Devoir, toutes les " autorités ", d'après lui favorables à sa thèse, que lui peuvent fournir les traités de jurisprudence. C'est ainsi que dans une série de cinq articles — .de cinq "le-
çons", plutôt, comme il met en sous-titre {"2me leçon " — " Ame leçon " — " 5 me et dernière leçon") il nous cite tour à tour Maxwell et lord Cairns, Beal et Bouvier, le juge Davidson (de Montréal), Thomas-J.-J. Loranger et les rédacteurs de l'American and British Encyclopsedia qf LaW. A l'en croire, pas un de ces auteurs qui ne justifierait son interprétation de l'article 18, pas un qui ne lui donnerait entièrement raison.
Voyons un peu pourtant par nous-mêmes ce qu'il en est, et pour cela — " précision " essentielle — commençons par bien marquer ce que M. Bourassa, au juste, s'est engagé à nous prouver, Nous n'aurons ensuite que l'embarras du choix, entre les textes par lui-même invoqués, pour montrer que, loin de confirmer sa proposition, ils ne font que la rendre plus douteuse encore, si même ils ne la ruinent absolument.
Qu'a-t-il donc prétendu établir ? Deux choses, on l'aura vu par la citation que je viens de donner :
I ° Qu'il est de règle, en jurisprudence, d'interpréter ces mots : " Le gouverneur-en-conseil peut ", comme signifiant : " Le gouverneuren-conseil doit " ;
2° Que cette règle s'applique bien à l'article
Or, de ces deux choses, M. Bourassa, à la vérité, démontre bien la première — que ne contes-
taient, soit dit en passant, ni M. Laurier, ni M. Borden, ni aucun autre de nos législateurs ;— mais il ne tente même pas de démontrer la seconde,— que précisément ils niaient. 11 veut bien nous prouver et nous reprouver à satiété qu'en vertu d'une règle posée par les juristes le mot may, servant à définir un pouvoir de la Couronne, se doit lire shall, mais quant à ce qui est de savoir si cette règle, oui ou non, souffre des exceptions, et si l'une de ces exceptions, précisément, ne couvrirétit pas le cas de l'article 1 8, il semble que ce ne soit point son affaire. Il se contente cette fois d'affirmer et passe outre, pressé de conclure.
Qui plus est, non-seulement il néglige de prouver sa deuxième proposition, mais encore il ne prend point garde qu'il la d'avance formidablement ébranlée par les propres textes qu'il vient de produire à l'appui de la première.
Que la règle de droit en question, d'abord, ne soit pas absolue, c'est ce qui nous est attesté de la façon la plus formelle par pas moins de six sur sept des auteurs qu'il nous cite. En doutezvous ? Voici d'abord Maxwell,— au dire de M. Bourassa " l'une des autorités les plus compétentes en la matière " :
Les statuts qui autorisent certaines personnes à faire certains actes pour le bien d'autrui ou, comme on le dit parfois, pour le bien public ou les fins de la justice, ont souvent donné lieu à des controverses quand, p)our conférer un pouvoir, ils employaient des termes simplement facultatifs et non impératifs. En édictant qu elles " pourront " faire,
ou qu'elles " feront " si " elies le jugent à propos ", ou qu'il leur sera " permis de faire " telles choses, le statut semble se servir de termes comportant une simple permission, mais, comme cela a été si souvent décidé que c'en est devenu un axiome, ces expressions jjeuvent avoir — pour ne pas dire plus — un sens imjaératif. . . D'un autre côté, dans certains cas celui que l'on autorise a un pouvoir discrétionnaire et alors ces expressions ne comportent plus le sens impératif. — {MAXWELL, " On the Interprétation of Statutes ", 4e édition, p. 360. Cité par le Devoir du \6 février 1910.)
Et d'un!
Voici le juge Davidson, faisant sien, dans un arrêt en date du 24 février 1892, cet autre commentaire du même Maxwell :
Quand un statut confère le pouvoir d'accomplir un acte judiciaire ou autre requis dans l'intérêt public ou même dans l'intérêt de particuliers, cela équivaut à un ordre donné à ceux qui sont ainsi autorisés à exercer tel pouvoir le cas échéant. Conséquemment, quand les termes employés pour conférer le pouvoir ne comportent en eux-mêmes qu'une faculté . . . , on a souvent décidé, au p>oint que c'est maintenant un axiome, qu'ils impliquent une obligation, à moins que pour des raisons particulières il ne fût nécessaire de s'en tenir à une autre interprétation. — {Cité par le Devoir du 15 février. )
Et de deux !
Voici lord Cairns, chancelier d'Angleterre :
Les mots " il sera permis " rendent légal et possible ce qui autrement ne serait pas permis. Ils confèrent une faculté au pouvoir. Mais il se peut faire qu'à raison de la nature de l'acte autorisé, de son objet ou de son but, ou encore de la qualité de la personne ou des p>ersonnes pour le bénéfice desquelles l'acte doit être accompli, une obligation soit jointe au pouvoir. . . — {Cité par le mime journal, mime date.)
Et de trois !
Voici Beal, que M. Bourassa nous présente
comme " l'un des commentateurs les plus autorisés du droit anglais ":
Lorsqu'une loi déclare qu'une chose " sera " faite le texte doit être considéré impératif et la chose doit être faite ; quand elle se sert du mol " may ", elle accorde, règle générale, une faculté. Il n'y a pas de doute qu'en plusieurs cas les tribunaux, tenant compte de l'objet de la clause, du contexte et de la règle ci-dessus mentionnée, ont donné à la phreise "shall and may be laivful" un sens impératif, et il semble qu'ils ont interprété de même le mot may, pris seul. . . — ( fî£/iL, "Cardinal rules of légal interprétation", 2e édition, p. 329. Cité par le Devoir du \ô février 1910.)
Et de quatre !
Voici un juriste de V American and British En-
cyclopxdia of Law :
Lorsqu'une loi prescrit l'accomplissement d'un acte dam l'intérêt de la justice ou du bien public, le mot may équivaut à shall. Si, en donnant à may sa signification ordinaire, la loi qui emploie ce terme devient lettre morte, il faut lui attribuer un sens impératif. Et l'on a dit que may dans une loi (de cette nature) est généralement interprété comme ayant la même signification que le mot shall. — {Cité par le Devoir du 19 février.)
Et de cinq !
Voici enfin Bouvier, l'auteur du Law Diction-
ary :
Il faut donner au mot may un sens équivalent à celui de shall ou de must, toutes les fois que le sens de l'ensemble du statut le requiert. . ., ou lorsque cette interprétation est nécessaire pour mettre à effet l'intention du législateur. . ., ou lorsque c'est nécessaire pour la sauvegarde des droits et des intérêts du public ou des tiers. — {Cité par le Devoir du mime jour. )
Et de six !
Ainsi donc, nous tenons dès ici, des auteurs mêmes appelés en témoignage par M. Bouras-
sa, que la règle de droit attribuant au mot may un sens impératif n'est qu'une règle générale, non point absolue. On nous dit en toutes lettres, au contraire, qu'elle souffre des exceptions, qu'elle peut fort bien ne pas s'appliquer en de certains cas. Comment reconnaître maintenant qu'elle devait ou non s'appliquer à l'article 18 ?
Le dernier texte que je viens de transcrire nous l'aura déjà enseigné : c'est l'intention du législateur qui détermine ici le sens de la loi ; " il faut donner au mot may un sens équivalent à celui de shall ou de must . . . lorsque cette interprétation est nécessaire pour mettre à effet l'intention du législateur" (BOUVIER, cité par M. Bouras- 5a). Or, quelle était, dans le cas qui nous occupe, l'intention hautement affirmée du législateur, sinon de confier au cabinet un mandat rien de plus que facultatif ? En face de l'interprétation donnée de son projet de loi par M. Laurier — interprétation d'ailleurs corroborée par celle de M. Borden, — la question ne se pose même pas : en votant l'article 18, c'était bien, de toute évidence, d'un pouvoir purement discrétionnaire que les Chambres entendaient investir le conseil des ministres.
Pouvons-nous après cela tenir pour indiscutable que c'est bien ce sens-là que comportait la loi Laurier ? J'aurais d'autant plus d'aise à l'afïîrmer que M. Bourassa lui-même, depuis
quelque temps du moins, ne semble plus du tout penser là-dessus comme en 1910. Qu'on se donne plutôt la peine d'ouvrir son récent gros volume, Que devons-nous à V Angleterre ? au chapitre de la loi navale ; on verra que, dans tout son exposé, il n'a pas une ligne, pas un m^ot qui rappelle son ancienne interprétation de l'article 18. Il le cite même, ce malheureux article, tour à tour en anglais et en français, sans que l'idée lui vienne, un seul instant, d'y voir autre chose que ce que tout le monde (sauf lui) y a toujours vu. Pour un aveu, si involontaire et si discret soit-il, on admettra que c'en est un, et, certes ! si l'essentiel en l'espèce était d'élucider ce point de droit, je ne manquerais pas de m'en prévaloir. Mais il n'importe ici. Loin de renoncer à sa thèse de 1910, M. Bourassa fût-il même en état, aujourd'hui pour demain, d'en établir la justesse par de nouveaux arguments, que, pour les fins de ma démonstration, je n'en serais ni plus ni moins avancé. Tout ce que je me proposais, en effet, de faire voir ici, c'est que cette thèse, telle qu'il la présentait, ne tenait pas debout, qu'elle était d'avance condamnée par les propres auteurs sur lesquels elle prétendait se fonder, enfin qu'elle était également dénuée de sérieux et de plausibilité. Or, voilà, je crois, qui est fait.
Comment ce même homme que nous avions vu, l'instant d'auparavant, d'une raison si lucide.
d'une intelligence si juste et si maîtresse d'ellemême, a-t-il pu tout à coup s'aventurer dans pareille voie d'inconsistance et de fantaisie ? Comment, s'y étant aventuré, a-t-il pu s'y maintenir et s'y acharner 7 (1 ) Comment surtout, quand il avait d'avance tant de solides arguments contre l'adversaire, a-t-il pu lui venir à l'idée de grossir, com.m.e il a fait, l'importance de sa nouvelle découverte jusqu'à vouloir faire, de l'interprétation du mot may dans l'article 18, un des points " essentiels ", sinon le point " essentiel " (2) de tout le débat ? On vous avait montré tout à l'heure le beau côté de son talent ; vous venez maintenant d'en apercevoir — par un pre-
(1 ) Les enfants déshérités de la nature sont en général les plus jalousement chéris des parents. Faudrait-il voir ici l'effet d'un sentiment analogue, et si M. Bourassa, contre l'évidence même, persistait avec une si farouche obstination à défendre sa théorie, n'était-ce pas un peu beaucoup qu'il en avait lui-même secrètement reconnu l'infirmité ? Jamais, que je sache, il n'avait encore montré dans une polémique plus d'Apreté ni de mauvaise humeur, jamais encore la contradiction ne l 'avait plus visiblement exaspéré. Voyez par exemple comme il vous attrape le rédacteur en chef du Canada ,M. Fernand Rinfret : " Ce brave petit. . ." — " Le bon jeune homme du Canada. . ." — "Le jeune homme du Canada a découvert que l'article 69. etc. . . Pauvre petit '. encore les quatre pieds dans les plats !" — " Que les jeunes gens du Canada enregistrent cet aveu. . . A force de me lire et de me transcrire, ils finiront peut-être par comprendre quelque chose."
(Se référer, pour les deux premières citations, au Devoir du 12 février 1910, pour la troisième au Devoir du 14. Quant à cette dernière phrase, d'une modestie si touchante, on la trouvera dans l'édition du 11.)
(2) Le mot est de lui (cf. le Devoir du 12 février 1910).—" Il (le rédacteur en chef du Canada ) ou\Tira peut-être les yeux sur la conspiration dont j'ai parlé. L'accord du premier-ministre et du chef de l'opposition sur ce point essentiel de la question — ce " nucleus ", comme dirait M. Mousseau — en est la preuve la plus convaincante."
De fait, ce " point " pour lors lui paraissait tellement " essentiel ". et d'une telle conséquence, que sauf l'article 18, —de la sorte interprété, — il se déclarait prêt à approuver absolument tout ce qu'on voudrait dans le projet de loi Laurier. Eoutez-le plutôt :
" S'il s'était agi d'une flotte canadienne, pour la défense du Canada, ■OUI l'autorité du gouvernement canadien, je n'auraii trouvé à ridir*
mier exemple — l'autre côté, le moins heureux et qui par malheur ne vient que trop souvent nuire au premier.
Vous ne l'apercevriez pas moins à clair en vingt autres passages du maître, sans avoir à feuilleter bien plus avant la collection de ses articles . . . Mais j'ai hâte d'arriver à ceux qu'il publia, à partir du mois de septembre 1914, sur le rôle du Canada dans la guerre européenne : il n'en est pas de plus significatifs à cet égard, ni qui soient d'un intérêt plus actuel.
Tout le monde sait que M. Bourassa, aujourd'hui, n'hésite aucunement à condamner l'intervention armée du Canada dans le grand conflit : non-seulement, en effet, nous n'avions pas, selon lui, le devoir d'intervenir, mais encore il va jusqu'à nier, et de la façon la plus absolue, que nous en eussions.^le droit. C'est un point sur lequel il est on ne peut plus afîirmatif :
Dans l'état actuel du droit colonial et des situations acquises, nulle " autorité légitime " n'a le droit de mettre le Canada en guerre, sauf peur la défense de son territoire...
Le parlement et le gouvernement du Canada n'ont pas le droit de nous mettre en guerre avec les nations étrangères sauf lorsque notre propre territoire est attaqué.. . (I)
ni à l'artici» 17, ni à l'article 18, n» mime à la loi tout entière.
" . . .Mail c'est en lisant l'article 18 que je compri'^ la profondeur d* l'abîme où l'on nous jetait sans nous avertir, en nous trompant.
". . .C'est l'article 18 qui renverse la base de nos relations avec la mère-patrie.
"... C'est l'article 18 qui viole l'autonomie du Canada et retarde l'œuvre, si péniblement accomplie, de Papineau et de Mackenïie, de Lafontaine et de Baldwin, de Cartier et de Macdonald.
"... C'est l'article 18 enfin qui réduit à néant la promesse solennelle que M. Laurier faisait le 15 novembre. — {Cf. le Devoir du 11 février 1910.)
(1 ) Conférence du 2 mars 1916, devant les .\mis du Devoir. — Hier am'ourd hui, demain, pp. 10 et 20.
Sans qu'il eût encore, probablement, entrevu pareille raison pour le Canada de s'abstenir, il n'est pas douteux que, dès les premiers mois de la guerre, il n'était pas, au fond, moins opposé que maintenant à l'envoi de troupes canadiennes en Europe. 11 suffit pour s'en convaincre de se rappeler ses articles de l'époque, dont il n'est peut-être pas trois qui n'eussent pour objet manifeste de contrecarrer plus ou moins indirectement, plus ou moins jésuitiquement, l'entreprise guerrière du pays.
Si peu incertain, cependant, que fût pour lors son sentiment, et quelque soin qu'il prît lui-même de le laisser percer à chaque ligne de ses écrits, il n'en demeure pas moins qu'à ce moment — pour des causes que nous aurons à rechercher au chapitre prochain — il n'avait pas encore jugé à propos de l'avouer ouvertement.
A l'en croire, au contraire, nul n'admettait plus volontiers que lui le " devoir " du Canada de se porter les armes à la main au secours de la France et de l'Angleterre. Partisan absolu, partisan déterminé de l'intervention, tout ce que sa conscience nationaliste osait encore réclamer, c'était qu'on voulût bien ne voir en cet effort que le geste " libre et volontaire " d'une nation autonome agissant " dans son propre intérêt supérieur", non point le tribut consenti par une colonie à sa métropole. . . Simple détail d'ailleurs
que cette réserve, à ses propres yeux, et d'importance toute relative. U Action Sociale (aujourd'hui Catholique) s'y étant un jour trompée, on put croire un instant que M. Bourassa ne s'en consolerait pas :
. . La presse " loyale " m'a trop accoutumé à ces procédés pour qu'ils m'étonnent aujourd'hui. Mais d'autres journaux, obligés par fonction à plus de probité, auraient pu tenir compte de cette partie essentielle de ma thèse (affirmant le devoir national de l'intervention) avant de me prêter l'attitude d'adversaire d'une proposition que je soutiens comme eux . . . Puisque nous aboutissons aux mêmes conclusions, bien que nos motifs diffèrent, pourquoi chercher querelle au Devoir et surtout donner fausse couleur à son attitude ? (I )
De l'instant où M. Bourassa (cédant à quels mystérieux mobiles ?) se croyait tenu de reconnaître ce principe, — ce principe si violemment contraire à ses convictions les plus intimes et les plus chères, — sa position, on en conviendra, devenait rien moins que facile. Trop tenu, en effet, par l'amour-propre, pour se rétracter tout de suite (il ne devait s'y décider finalement qu'après seize mois environ de réflexion), et, d'autre part, bien résolu pourtant à combattre une entreprise qu'en son for intérieur il condamnait par-dessus tout, il se trouvait, dans la même cause, à devoir plaider le contre après avoir admis le pour, et tout en l'admettant ! Comment allait-il s'y pren-
( 1 ) Dans une note inframarginale, pour montrer "qu'il ne force pas la pensée" de M. Bourassa ni ne sollicite les textes", l'auteur invite le lecteur à lire plus loin le texte complet de l'article. Ce texte complet ne se trouve pas dans le manuscrit laissé par l'auteur.
dre, comment allait-ii faire pour soutenir seize mois durant ce tour de force,— c'est-à-dire jusqu'à l'heure où, déchirant enfin tous les voiles et nous livrant pour la première fois au grand jour sa véritable pensée, il proclamerait ouvertem.ent son retour aux " solides positions du nationalisme intégral "?
Pourtant, il en sera venu à bout. Seize mois durant, sans renier une seule fois le principe de l'intervention, sans une seule fois l'attaquer de front, le ménageant miême assez, explicitem»ent, pour pouvoir au besoin s'en réclamer, il n'aura cessé de le miner, tous les jours et de toutes les façons. Ramassant de droite et de gauche, inlassablement, tous les faits de nature à nous rendre la cause des Alliés suspecte ou même nettem.ent odieuse ; jamais plus heureux que lorsqu'il avait pu nous fournir quelque m.otif additionnel de redouter " le désastre " comme conséquence du concours que nous leur prêtions ; ne laissant échapper, enfin, aucune occasion de refroidir les enthousiasm.es et de susciter les défiances, il n'aura pas eu, seize mois durant, d'emploi plus cher, ni plus assidu, que de décrier l'effort de nos gouvernants sous prétexte de le vouloir " éclairer " (textuel), et de l'entraver sous prétexte d'en vouloir assurer " l'endurance".
Veut-on saisir sur le vif ce singulier jeu de balançoire, il n'y a qu'à relire d'ensem.bîe, comme je
viens de le faire, ses principaux articles de l'époque, et par exemple les premiers en date, ceux qu'il donna de septembre 1914 à janvier 1915. *** Au moment de la déclaration de guerre, M. Bourassa, on se le rappelle, voyageait en Europe. De retour au pays dès le 22 août, il ne devait pas attendre beaucoup moins de trois semaines avant de se prononcer sur la grave question de l'heure.
Entre temps, cependant, il croit devoir affirmer hautement son intention d'apporter dans le débat qui va s'engager " la sérénité et le calme le plus complets ":
L'heure n'est pas aux polémiques, aux règlements de comptes mesquins, encore moins, aux intrigues de partis, aux soucis de boutique et aux exploitations sordides de popularité.
Sur ce point, on ne saurait trop louer le ton des débats du parlement, durant la session d'urgence. Sir Robert Borden et Sir Wilfrid Laurier ont donné un exemple que tous doivent approuver et imiter. On peut approuver ou désapprouver, en tout ou en partie, l'action du parlement durant la session d'urgence, contester l'opportunité, la forme ou les motifs de son intervention dans le conflit européen, réserver pour l'avenir tous les principes mis en cause ; mais on n'ajpas le droit d'engager maintenant un débat acrimonieux sur ce point. —
(Çy. le Devoir du 2 septembre.)
Le 8 septembre, enfin, après avoir recueilli, durant les " deux semaines " précédentes, une foule " d'avis " sur le sujet, il entreprend de définir " le devoir du Canada " dans la guerre. A qui veut s'expliquer la double attitude qui à da-
ter de ce jour sera celle du Devoir, on ne saurait conseiller, pour commencer, de lecture plus profitable que cet article, raccourci particulièrement frappant de toutes les contradictions et de toutes les jongleries subséquentes du maître. Voyons plutôt.
M. Bourassa, entrant tout de suite dans le vif de son sujet, exprime d'abord un regret, — le regret qu'il a de constater chez la plupart de ses compatriotes, " en face des problèmes troublants que la guerre a posés ", " l'absence à peu près complète du sentiment des responsabilités réelles du Canada comme nation".
Tout le inonde a parlé, depuis un mois, des devoirs du Canada envers l'Angleterre ou la France. Combien se sont inquiétés des devoirs du Canada envers lui-même?
Quant à lui, c'est d'abord et avant tout de ces devoirs qu'il se préoccupera : dans l'étude de la question qui se pose, il n'entend considérer, en dehors de nos obligations réelles, que le bien du pays, il ne veut se placer à d'autre point de vue que celui de l'intérêt canadien.
Or, quelles sont dans cette guerre les obligations du Canada, et quel est son intérêt ? Est-il seulement besoin de le demander P
Le Ceuiada, dépendance irresponsable de la Grande-Bretagne, n'a aucune obligation morale ou constitutionnelle, ni aucun intétêt immédiat dans le conflit actuel.
La Grande-Bretagne elle-même court dans cette guerre un minimum de danger et y trouvera, quoi qu'il arrive, de fort beaux bénéfices.
La supériorité écrasante de sa flotte dépasse tout ce qu'en disaient les plus optimistes . . .
Les prises de guerre opérées en quatre semaines par les marins anglais sur le commerce allemand représenteront le joli denier de Irois cent cinquante millions de dollars.
Eln fait et en droit, le Canada, colonie britannique, n'avait donc aucun raison directe d'intervenir dans le conflit. Il en avait de très graves de s'abstenir ; et l'avenir se chargera de démontrer, trop durement peut-être, que son intervention militaire, peu efficace pour les nations en guerre, aura des conséquences désastreuses pour lui.
Comme vous le voyez, c'est clair, c'est net, et nous n'avons pas à le lui faire dire : — Le Canada se devait de ne participer à la guerre européenne que dans la stricte mesure de ses obligations et de ses intérêts. Or, d'une part, le Canada n'avait " aucune obligation morale ou constitutionnelle", ni, d'autre part, " aucun intérêt immédiat " dans ce conflit; il n'avait "aucune raison directe d'y intervenir "; il en avait au contraire
de très graves de s'abstenir ", ce qui lui eiit évité les " conséquences désastreuses " qu'aura pour lui cette aventure. . .
Ainsi pensait et parlait M. Bourassa le 8 septembre 1914, dans le mêm.e temps (le dirait-on ?) qu'il se prétendait favorable à l'intervention ! Je demande en quoi ce langage diffère, si peu que ce soit, de celui qu'il tient depuis qu'il s'est ouvertement déclaré contre toute forme et toute mesure d'intervention.
Je demande surtout comment, par quel étonnant prodige, sous l'empire de quel envoûtement, ayant une fois posé les prémisses que je
viens de mettre sous vos yeux, il pouvait, dans ce même article, se croire tenu de nous prêcher, quand même, l'intervention comme un devoir. Ecoutez-le en effet :
Indépendamment (cependeint) de ses "obligations" coloniales, nulles en fonction de l'histoire, de la constitution et des faits, le Canada, comme nation embryonnaire si l'on veut, comme communauté humaine, p)eut-il rester indifférent au conflit européen '?
A cette deuxième question, comme à la première, je réponds sans hésiter : Non.
Le Canada, nation anglo-française, liée à l'Angleterre et à la France par mille attaches ethniques, sociales, intellectuelles, économiques, a un intérêt vital au maintien de la France et de l'Angleterre, de leur prestige, de leur puissance, de leur action mondiale.
C'est donc son devoir de contribuer, dans la mesure de ses forces et par les moyens d'action qui lui sont propres, au triomphe et surtout à 1 endurance des efforts combinés de la France et de l'Angleterre. (1 )
Ajoutez que M. Bourassa, ainsi qu'il devait s'en expliquer formellement la semaine suivante, n'hésitait aucunement à comprendre, au nombre de ces " moyens d'action ", " l'envoi de troupes canadiennes en Europe" (2), et vous vous serez fait, je crois, une parfaite idée des deux thèses contraires qu'il soutenait simultanément dans ce miraculeux article.
De ces deux thèses, je n'entends discuter, pour l'instant, ni l'une ni l'autre. J'en voudrais seulement souligner, dès ici, l'absolue incompatibili-
( 1 ) Même observation qu'à la pzige 165. (2) Voir plus loin, page 174.
té, la contradiction foncière, irréductible, mathématique.
Par les citations que je viens de donner, on a vu que M. Bourassa reconnaissait deux motifs — et deux motifs seulement — qui puissent justifier notre intervention dans le conflit européen: d'une part, une obligation quelconque, soit morale, soit constitutionnelle ; de l'autre, l'intérêt propre du pays. Or, il est le premier à proclamer que le Canada n'a " aucune obligation morale ou constitutionnelle " dans cette guerre, et qu'en outre il n'y a " aucun intérêt immédiat ". — Comment va-t-il tenter de sortir de là ?
Par la distinction, tout simplement, que vous savez, entre nos obligations colcniales, " nulles en fonction de l'histoire, de la constitution et des faits", d'une part, et d'autre part nos obligations en tant que nation, en tant que " communauté humaine ".
Voyons un peu, si vous voulez, ce que cela veut dire, et, tout d'abord, demandons-nous quelles sont ces obligations que nous n'avions pas, au jugement du maître, envers la métropole, mais que': nous avions envers les Alliés. En dehors d'obligations constitutionnelles, dont il ne saurait,'^je suppose, être question ici, il ne peut s'agir que d'obligations morales. Or, M. Bourassa, dans ce même article que nous sommes à examiner, nous déclare lui-même — comme il devait
le répéter dix fois, vingt fois, trente fois depuis — que le premier devoir d'un peuple est de servir son intérêt à lui d'abord, advienne que pourra du voisin :
Aux gens sincères .. . je conseille l'observat'on attentive de ce qui se passe dans les pays où le patriotisme a atteint sa pleine maturité, où il est l'expression d un amour fort, sincère, réfléchi, pour la patrie ; et ils constateront que cet " égoïsme " national est le premier mobile de l'action des gouvernants et de l'unité morale des peuples. Je leur recommande tout particulièrement la lecture attentive du livre blanc publié par le gouvernement impérial, en justification de l'intervention de l'Angleterre dans la guerre actuelle.
Ils y perdront peut-être quelques illusions. Ils seront bien forcés de constater qu'aux yeux de sir ELdward Grey et de ses collègues, le salut de la France et la protection de la Belgique sont re.stés, jusqu'au dernier jour, des considérations secondaires, entièrement subordonnées aux seuls intérêts de la Grande-Bretagne. Mais ce que le grand diplomate anglais perdra à leurs yeux comme " champion du droit et de la justice ", il le regagnera comme défenseur habile, courageux et opiniâtre, des intérêts de son pays.
Notre patriotisme bruyant, enfantin et, somme toute, peu productif d'action, y gagnerait beaucoup à profiter de l'exemple de magnifique " égoïsme " que lui enseigne toute l'histoire de la diplomatie et de la piolitique anglaises, dont nos loyalistes parlent tant mais qu'ils semblent s! peu comprend re.
En d'autres termes, nous ne saurions témoigner mieux de notre patriotisme, en tout temps et particulièrement à cette heure grave de notre existence nationale, qu'en faisant de notre intérêt propre, à l'imitation des Anglais, la stricte mesure de nos obligations.
Or, en quoi notre intervention dans la guerre européenne pouvait-elle servir l'intérêt cana-
dien ? M. Bourassa lui-même vient de nous en instruire : cette folle équipée aura pour nous " des conséquences désastreuses".
Dès lors, comment ne conclut-il pas, comment peut-il ne pas conclure, lui, l'apôtre de r"égoisme national", que nous avions, en l'ocurrence, le devoir évident de nous abstenir ? Comment surtout, et quelque intérêt d'ailleurs que, selon lui, nous puissions avoir " au maintien de la France et de l'Angleterre", peut-il venir nous prêcher, au nom de nos obligations " nationales ", un effort qui, de toute façon, ne saurait être que d'un secours " peu efficace " à ces nations (c'est lui qui le déclare), et qui nous coûtera, à nous, des désastres ? Si jamais homme s'est rencontré qui fût capable de mieux dire en même temps blanc et noir, j'aimerais à faire sa connaissance.
Quoi qu'il en soit de cette contradiction, comme de toutes celles qui devaient suivre, voilà donc la position que, pour lors, assumait nettement M. Bourassa, soudain passé partisan, comme tout le monde, partisan entier et résolu de la participation. Revenant, la semaine suivante, sur le sujet, il affirme et précise en la manière que voici sa pensée :
Cette définition du " devoir national " de l'heure actuelle, c'est-à-dire le devoir du Canada "de contribuer", etc. (voir plus haut), je l'ai donnée après mûre réflexion. J'y crois aussi fermement qu'aux principes d'ordre général auxquels j'ai consacré le meilleur de ma vie publique.
C'est pourquoi, au risque de me faire accuser de faiblesse
et d'illogisme par ceux qui n'envisagent que la situation intrinsèque du Canada et les seuls dangers ultérieurs, et réels, de son intervention dans les guerres de l'Ejnpire, je n'ai pas écrit et je n'écrirai pas une ligne, pas un mot, pour condamner l'envoi de troupes canadiennes en Europe.
Il est des circonstances, et celle-ci m'en pwiraît une, où la logique et même les appréhensions les plus légitimes doivent céder devant les exigences du moment. — (Cf. le Devoir du 15 septembre 1914.)
C'était assez témoigner, semble-t-il, que ses vues sur la question rejoignaient exactement, quant à l'essentiel, celles de V Action Sociale et, en général, de toute la presse impérialiste. Pour prévenir, cependant, tout malentendu possible à cet égard, il prenait soin de marquer le fait plus formellement encore. J'ai déjà cité, du même article, cette question à l'adresse de M. l'abbé Damours :
Puisque nous aboutissons aux mêmes conclusions, bien que nos motifs diffèrent, pourquoi chercher querelle au Devoir et surtout donner fausse couleur à son attitude?
Dirait-on, à lire ces lignes, qu'elles sont de la même plume qui allait, depuis, mener contre la participation la lutte incessante et acharnée que l'on sait — et même qui l'avait déjà commencée ? (1 ) Telle n'en devait pas moins être, l'espace, je l'ai dit, de seize mois encore, la croyance à laquelle prétendrait adhérer le maître, lors même
(1) Voir, par exemple, les cinq articles qu'il publia, du 9 janvier au 14 septembre 1914 sur le rôle de sir Edward Grey durant les deux semaines qui précédèrent la déclaration de guerre ; j'aurai tout à l'heure l'occasion d'en citer quelques passages particulièrement instructifs. — Déjà, le 29 août, histoire sans doute de stimuler nos sj-mpathies pour les Alliés, il ne noua cachait point que, selon lui. c'était vraisemblablement " à Péicrsbourg. plutôt qu'à Berlin," qu'il fallait aller charcker la reiponsabilitê principale de U cuerr«. . ."
que, par ailleurs, il s'appliquerait avec le plus de conscience à la ruiner ; et c'est-à-dire que, l'ayant, professés ouvertement pour la première fois, en septembre 1914, il ne la devait ouvertement rejeter qu'en janvier 1916.
Entre temps, à la vérité, il a soin, et pour cause, de ramener le moins possible l'attention sur ses articles de la première heure. Si de loin en loin il lui arrive encore de les rappeler, ou seulement d'y faire allusion, c'est de toute évidence qu'il y est forcé, soit par un contradicteur, soit par les circonstances. Visiblement, il tâche plutôt à nous les faire oublier. Pas une fois cependant, au cours de ces seize mois, pas une fois il n'en rétracte explicitement les conclusions, ni seulement ne les met en doute. Au contraire, nous voyons qu'il n'en parle jamais que pour les prendre, de nouveau, très résolument à son compte.
C'est ainsi, par exemple, que dans une lettre de novembre 1914, à la Tribune de Winnipeg, M. Bourassa, pour justifier de son " loyalisme ", cite hautement au rédacteur du journal manitobain son article du 8 septembre, ou plutôt le passage de cet article affirmant comme vous avez vu le devoir de la participation (1).
C'est ainsi que dans le travail, depuis mis en brochure, dont il devait donner lecture à Ottawa
(1) Cf. le Devoir du 25 novembr» 1914.
le 1 7 décembre suivant, on peut lire ces lignes, traduites à peu près mot à mot de son article du 15 septembre :
But in the présent conflict, Canada hadto considéra hroader duty than her ''Impérial" obligations. She had to thinl^ of her relations wilh the world at large.
The gooernment and parliameni hacing takcn ihefull responsability of their action, every one ought, for the time being, to consider only the immédiate object of our intervention : the free and voluntary help gioen by Canada to Créât Britain, France and Belgium. Even if it is thought that the form of that help is not the most proper to reach the object in vieio, the lime has not come to pass judgmenl or condamnation. ( / ).
C'est ainsi, enfin, que dans sa grande étude sur le problème impérialiste, Que devons-nous à r Angleterre'? psiruele lôdécembre 1915 (remarquez bien la date, s'il vous plaît), il réaffirme à nouveau le principe qu'il énonçait en septembre 1914 touchant " le devoir national " du Canada dans la guerre :
Le Canada était-i! tenu de participer à la guerre européenne ?
Comme possession britannique, non. En exécution d'un devoir, d'une obligation morale ou légale, résultant de sa condition coloniale, non. S'il avait envisagé la situation sous cet angle unique, le Canada avait le droit, il avait même le devoir de s'abstenir de toute participation active à la guerre.
Mais " comme nation, comme communauté humaine, le Canada pouvait-il rester indifférent au conflit européen" ? Je ne le crois pas. " Lié à l'Angleterre et à la Fran ce par mille attaches ethniques, sociales, intellectuelles, économiques, le Canada a un intérêt vital à la conservation de l'Angleterre et de la France, au maintien de leur prestige, de leur puissance, de leur action mondiale."
(1) The duty of Canada at th« présent hour, by H^nri B»wa»ia, dxTtctoT of L« Devoir — page 44.
Ces paroles sont extraites à peu près textuellement (ceci dans une note au bas de la page) d'un article publié dans le Deooir du 8 septembre 1914 .. . Mon opinion là-dessus n'a pas varié au fond. Mais je la corrige aujourd'hui en ajoutant : — pourvu que la puissance et l'action mondiale de la France et de l'Angleterre restent contenues dans de justes bornes et ne deviennent pas, à leur tour, une menace pour la paix et l'équilibre du monde (1 ).
Ainsi donc, jusqu'en décembre 1915, M. Bourassa proclamait encore bien haut sa foi dans le principe de la participation — de la participation envisagée comme devoir " national ". Son opinion sur ce point, depuis septembre 1914, n'avait pas, " au fond ", varié.
Elle ne devait varier — ouvertement du moins — qu'un mois environ plus tard, c'est-à-dire aux premiers jours de 1916. Nous allons voir maintenant comment, par quels actes (si les écrits d'un homme de talent se peuvent appeler des actes), ce croyant en la participation, entre les deux dates susdites de septembre 1914 et janvier 1916, devait s'employer à servir l'œuvre de la participation.
* ** Il y a dans les Faux Bonhommes, de Sardou, un personnage auquel on ne peut s'empêcher de penser dès que l'on s'arrête à considérer le Bourassa de cette période : c'est Bassencourt. Peutêtre ne vous a-t-il jamais été donné de faire connaissance avec le Bassencourt de la comédie, mais sûrement l'avez- vous, comme tout le monde,
(1) Que d*von»-nout à l'Anohterre f — page 253.
rencontré plus d'une fois dans la réalité. Bassencourt en effet est ce type, si fort répandu de notre temps et de tous les temps, qui, s'étant juré de démolir quelqu'un, n'oublie jamais, quoi qu'il arrive, que le meilleur moyen de faire croire le mal sur les gens, c'est encore de commencer par en dire du bien. Exemple : " Cet X. . ., dit Bassencourt, est un vraiment bien bon garçon. Le dévouement et la générosité mêmes ! Je pourrais, à ce sujet, vous citer de lui des traits quasi incroyables. Avec cela, intelligent comme pas un. Seulement, voyez-vous, seulement..." — Seulement Bassencourt, grâce à cet adroit début, va pouvoir maintenant tout à son aise, et le plus tranquillement du monde, charger le pauvre X. . . de milles indignités, de mille turpitudes, de mille crimes, enfin, à faire, comme dirait Léon Bloy, ** à faire blanchir d'horreur un bison noir".
Ainsi procède exactement, durant les seize premiers mois de sa campagne contre la participation, l'honorable directeur du Devoir. Son effort à lui, il est vrai, ne s'exerce pas tant contre les gens que contre les choses : mais c'est bien en tout, quant au reste, l'esprit de Bassencourt qui le possède, c'est bien la méthode de Bassencourt qu'il s'est appropriée, — je veux dire la culture intensive du seulement.
Je n'ai, pour faire toucher le fait du doigt, que l'embarras du choix entre ses articles de l'époque.
Sans plus chercher, nous nous arrêterons tout de suite, si vous n'y voyez pas d'objection, à ceux qu'il donna durant l'automne de 191 4 : je voudrais bien aussi rappeler ceux de 1915, où le procédé s'accuse avec plus de force encore s'il se peut, mais tout un volume y suffirait à peine. En ces derniers mois donc de 1914, ainsi qu'il a été montré plus haut, M. Bourassa s'affirmait très résolument en faveur de la participation,— de la participation en faveur des Alliés. — Seulement, il ne pouvait d'autre part, en toute justice pour les Empires du Centre, ne pas nous informer que " la responsabilité principale de la guerre ", selon lui, résidait " à Pétersbourg plutôt qu'à Berlin ", et c'est-à-dire chez nos nouveaux alliés les Russes plutôt que chez nos ennemis les Allemands (29 août). — Seulement, lisant à quelque temps de là, dans une revue anglaise (1 ), que le ministre de Russie à Belgrade " avait encouragé les Serbes à déchirer le traité de partage que le czar avait garanti ", il ne peut se tenir de communiquer immédiatement la précieuse trouvaille à son public. " Tiens, tiens ! Voilà que nous allons nous battre pour des gens qui déchirent— tout comme Guillaume le Monstre — les traités qu'ils avaient garantis " (28 août). — Seulement, il se croirait en conscience de nous laisser ignorer plus longtemps que les Serbes d'Autriche,
(1) La Contemporary (article do M. Brailaford).
surtout les catholiques, auraient tout à redouter du triomphe de la Russie.
C'était, on le sait, le rêve de l'archiduc Ferdinand de grouper tous les Slaves catholiques autour de la Couronne d'Autriche. C'est la brusque et tragique interruption de ce projet magnifique, béni par le Pape et redouté par le tsar, qui a atténué aux yeux de maints Anglais l'horreur du crime de Serajevo. De ceci, j'ai été témoin, à Londres, en juillet dernier, lorsque arriva la nouvelle foudroyante de l'assassinat du prince héritier d'Autriche.
J'ai lu et entendu maintes expressions de satisfaction à peine déguisée à la jDensée que l'influence du seul prince vraiment catholique de l'Europe était anéantie, et l'emprise du " Pape de Rome ' sur l'Europe diminuée d'autant.
N'allez point, je vous prie, supposer là-dessus, comme peut-être en seriez-vous tenté, que M. Bourassa pour lors en était rendu à souhaiter le triomphe de la catholique Autriche sur la Russie orthodoxe — et par conséquent sur les Alliés. Bien au contraire ! Seulement, n'ayant " aucunie sympathie pour la Russie et le panslavisme " (cf. le Devoir du 25 novembre), il fallait bien qu'il le dît, n'est-ce pas ?. . .
De même pour ses idées sur le rôle de l'Angleterre dans^^le grand^confîit. Oh ! certes, ce n'était point, encore une fois, qu'il n'admît aussi volontiers que personne l'obligation qui à cette heure nous incombait, paraît-il, de porter secours à l'Angleterre et à la France. Plus éloquemment peut-être que personne, il se plaisait au contraire à proclamer que le Canada (non point, il est vrai, " comme colonie ", mais " comme nation, embryonnaire si l'on veut, comme comm.u-
nauté humaine ", — voir plus haut) avait l'impérieux devoir d'intervenir dans la guerre aux côtés de ces deux nations. — Seulement . . . , seulement il ne pouvait en même temps se tenir de constater, tout d'abord, que si l'Angleterre avait pris les armes, ce n'avait point du tout été, comme elle le prétendait hypocritement, par sympathie pour la Belgique ou pour la France, mais bien pour la seule défense de l'intérêt anglais.
Une première preuve en était, selon lui, qu'avant d'élever la voix en faveur de la Belgique, d'où les Allemands la pouvaient inquiéter, elle avait tout tranquillement laissé écraser le petit Luxembourg. Or,
Les obligations respectives des grandes puissances, à l'égard de ces petits Etats, sont rigoureusement identiques. Elles sont peut-être plus précises encore pour le Luxembourg que pour la Belgique.
Voyons maintenant de quelle manière les autorités britanniques ont envisagé leurs obligations à cet égard. . .
(Le 2 août) arrive jusqu'à Londres le cri de détresse du petit peuple. Le ministre d'Etat, Eyshen télégraphie que les troupes allemandes ont pénétré sur le territoire du Grand Duché. Il a protesté auprès des autorits allemandes. Il invoque les garanties de 1867. Puis, silence complet. Le flot allemeind a passé. Une nation a disparu. Une fois de plus, la force prime le droit. Et les grandes nations, créatrices et cautions du droit, n'ont pas élevé la voix. — {Cf. le Devoir du 14 septembre 1914.)
Mais il y a plus, et c'est le fait, dont il prétend trouver la preuve dans le Livre blanc anglais, que la diplomatie anglaise, durant toute la semaine qui précéda la déclaration de guerre, n'avait pas
su un seul instant si elle lâcherait ou non la Triple Entente:
Dès le premier signal de tempête (en effel, suioant lui), le ministre britannique, avant même d'avoir consulté ses alliés-éventue's, lie partie avec l'ambassadeur d'Allemagne. II repousse nettement les avances pressantes de la Russie ; il rejette les conseils de M. Cambon et de M. Paléologue ; il dédaigne les avertissements de l'Italie ; il marche d'accord avec le Prince Lichsnowsky.
Deux jours après la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie, il poursuit encore ses négociations à Berlin. . .
Le moins qu'on puisse dire, c'est que, trois jours avant le déclanchement général, la Triple Eîntente était fort précaire.
Ces lignes sont du 10 septembre. — Poursuivant, le lendemain, son analyse du dossier impérial, M. Bourassa montre que, " deux jours après la déclaration en fait des hostilités, l'Angleterre n'avait pas encore décidé si elle prendrait une part active à la guerre, comme alliée de la France et de la Russie". — Enfin, dans son article du 12, il établit que la veille même de la mobilisation allemande sir Edward Grey offrait à l'Allemagne, " hors la connaissance des représentants de la France et de la Russie ", un engagement conditionnel de neutralité " dont l'acceptation eût entraîné l'abstention de l'Angleterre, même si la France était attaquée, même si la Belgique était envahie ".
Conclusion : " Fidèle à la grande tradition britannique, sir Edward Grey, dans cette affaire, a été avant tout et par-dessus tout l'homme
de son pays. C'est là, la leçon que je voulais tirer de cette étude. 11 me paraît que le Canada ne saurait mieux reconnaître son loyalisme qu'en s'inspirant des exemples de la grande nation à qui il a emprunté ses institutions politiques." {Cf. le Devoir du 14 septembre.) — Autrement dit, sachons montrer pour notre compte autant d'égoïsme national " que les Anglais en montrent pour le leur, et, puisque partout et toujours ils ne pensent qu'à eux, ayons, nous aussi, le bon esprit de ne penser qu'à nous.
Est-ce à dire que M. Bourassa nous voudrait voir assister en indifférents au grand conflit ? — Pas le moins du monde, allez-vous répondre, puisque, par ailleurs, il a eu soin de marquer bien nettement que nous avons, selon lui, " un intérêt vital au maintien " de l'Angleterre, et donc, du point de vue purement canadien, le devoir strict de lui porter secours (article, déjà cité, du 8 septembre).
Oui, oui, sans doute ... Seulement (encore!), seulement l'Angleterre a-t-elle besoin de notre intervention ? — C'est tout ce qu'il y a de plus improbable, déclare-t-il non moins nettement dans le même article, ruinant ainsi, du coup, sa proposition au moment précis qu'il l'énonce :
La Grande-Bretagne elle-même (en effet — j'ai déjà cité ces lignes) court dans cette guerre un minimum de danger et y trouvera, quoi qu'il arrive, de fort beaux bénéfices.
La supériorité écrasante de sa flotte dépasse tout ce qu'en
disaient les plus optimistes. Dès qu'un vaisseau de guerre allemand se risque en haute mer, les céinons anglais le coulent à pic.
Les prises de guerre opérées en quatre semaines peur les marins anglais, sur le commerce allemand, représentent le joli denier de trois cent cinquante millions de dollars.
Le drapeau britannique flotte déjà sur la plupart des colonies allemandes. Tandis que de naïfs Canadiens ne rêvent que batailles et carnage— de loin, — les représentants du commerce anglais parcourent le monde et s'apprêtent à recueillir partout les dépouilles de l'industrie allemande paralysée. — {Cf. le Devoir du 8 septembre.)
Si l'Angleterre s'était, d'ailleurs, sentie vraiment menacée, croit-on de bonne foi qu'elle se fût contentée du dérisoire effort qu'elle a donné jusqu'ici sur le continent ? (Id., ihid. — Cf. aussi, notamment, le Devoir des 23 et 2^ septembre, des 18, 20, 26 et 27 octobre.) La vérité, c'est que, tout à fait rassurée par sa flotte du côté de la mer, elle s'en est à peu près entièrement remise à la France et à la Russie du soin de tenir tête à l'ennemi sur terre, ne paraissant connaître, quant à elle, de plus haute ni de plus pressante préoccupation, au milieu de cet immense bouleversement, que de laisser échapper le moins possible des marrons tirés du feu par les autres. — Dès lors, qu'avons-nous affaire, je vous prie, de lui offrir un effort qu'elle ne nous demande pas, — qui ne lui saurait être, de toute façon, que d'un secours minime, — et qui pèsera, d'autre part, d'un poids terrible sur l'avenir de notre jeune pays ?
Jugeant ainsi que ni la Russie ne mérite notre
aide, ni l'Angleterre n'en a besoin, c'est donc en considération de la France qu'il continuera (ouvertement du moins) d'en tenir pour l'intervention ?
Erreur encore !
D'un côté, il est vrai, il ne manque pas de proclamer que le Canada, " nation anglo-française liée à l'Angleterre et à la France par mille attaches ethniques, sociales, intellectuelles, économiques ", a le plus grand intérêt " au maintien de la France et de l'Angleterre, de leur prestige, de leur puissance, de leur action mondiale". Il est vrai encore que, loin de donner à ce fait une médiocre importance, il n'hésite pas à en faire le fondement — je ne dis pas capital, mais unique — de sa thèse sur l'intervention (8 septembre).
Seulement, se demande-t-il d'un autre côté, seulement, est-ce bien là un argument qu'il convienne aujourd'hui d'invoquer auprès des Canadiens français ? Auprès des orangistes de l'Ontario, peut-être, mais auprès des Canadiens français, très sincèrement M. Bourassa ne le pense point :
Faire appel aux Canadiens français en particulier parce que, dans la guerre actuelle, pour la première fois depuis soixante ans, Français et Anglais combattent côte à côte en Europe, c'est ouvrir la porte aux plus dangereuses éventualités. Si l'on pousse les Canadiens français dans cette voie, de quel côté seront-ils le jour où l'Angleterre sera de nouveau l'ennemie de la France, comme elle l'a été pendant sept siècles, comme elle l'était encore aux jours de Fachoda ? — {Cf. le Devoir du 15 septembre.)
Non vraiment, c'est là une erreur qu'il importe d'éviter à tout prix : loin de " pousser les Canadiens français " à aller se battre pour l'Angleterre en considération de leurs sym^pathies françaises, ne manquons point, en toute occasion, de les bien convaincre et de leur bien faire comprendre que l'Angleterre, demain, sera de nouveau la pire ennemie de son alliée d'aujourd'hui. N'est-il pas possible, après tout, que la chose arrive ? Il est possible aussi, il est vrai, qu'elle n'arrive point. N'importe, afïirmons-la hardiment :
Dès q'je l'Allemagne sera partiellement vaincue, l'Angleterre redeviendra l'ennemie traditionnelle de la France, de la Russie surtout. Elle ne sera pas plus alliée de l'Allemagne qu'elle ne l'est en réalité de la France. Mais c'est à Berlin que se fera Yentente cordiale. — iÇf. le Devoir du 28 octobre. )
Ignore-t-on d'ailleurs les noirs pensers qu'en ce moment mêm.e, dans le secret de leurs cœurs, nourrissent à l'endroit de la France et de la Russie les hommes d'Etat britanniques ?
Qu'on se le tienne pour dit : dès que le territoire de la France et celui de la Belgique auront été évacués, avant même que l'armée française ait franchi le Rhin, on entendra parler d'intervention et de paix. Les propositions ne viendront ni de Londres ni de Berlin, encore moins de Paris ou de Rétrograde. Les premiers appels au " sens commun " des belligérants, aux " intérêts supérieurs de la civilisation ", partiront de New- York, oii la finance anglaise et la finance allemande sont toute-puissantes, ou de Rome, où la diplomatie anglaise est prépondérante.
L'Italie intacte et l'Angleterre fortifiée. . . seront alors en mesure de parler ferme. Très probablement aidées de
l'influence des Etats-Unis, elles imposeront la pa'x à la Russie, avant que V Allemagne ne soit réduite ni même sensiblement affaiblie.
Naturellement, les chances de la guerre peuvent apporter des modifications à ce programme . . .
Mais quoi qu'il arrive, on peut être certain que les hommes d'Etat britanniques ne désirent ni le triomphe de la Russie, ni l'écrasement complet de l'Allemagne, ni même une France trop forte. Si la France refuse de suivre l'Angleterre dans son évolution et de tourner son influence contre la Russie qui l'aura virtuellement sauvée, elle verra revivre à brève échéance les jours de Fachoda. — {Cf. le Devoir du 30 octobre. )
Il n'y a pas à douter, de fait, que si l'Angleterre agissait ainsi, et si la France refusait de la suivre, l'Entente Cordiale pourrait ne pas survivre à l'affaire. Est-il bien sûr, pourtant, que tout cela se produira— et surtout se produira si vite ? Pour M. Bourassa, la question ne se pose même pas : il sait, lui, qu'il en sera de même. Ce ne sont pas des conjectures qu'il hasarde, ce sont des axiomes qu'il formule.— Or, " qu'arrivera-t-il, au Canada, le jour où l'Angleterre, changeant son fusil d'épaule, refera Ventente cordiale avec l'Allemagne, les débris de l'Autriche et l'Italie, contre la Russie et contre la France ?"
Naturellement, la presse jingœ et impérialiste changera de lyre. . .
Mais nos pauvres pious-pious, enrôlés par les rhéteurs, les politiciens et les puffistes, pour aller défendre nos deux " mères-patries " ? Et la masse des Canadiens-français, odieusement trompés par ceux qui ont pour mission spéciale de les éclairer ?
. . .Comment feront-ils le partage du double deooir qu'on veut leur imposer aujourd'hui : obéiront-ils au "devoir de loyauté " en servant l'Angleterre contre la France ?
ou au " devoir de sentiment," en levant l'étendard de la révolte contre l'Angleterre, pour aider à la France ? Contre laquelle de leurs " deux mères-patries " lèveront-ils une main matricide ?
Les hommes à courtes vues et les démagogues sans conscience et SBJis resF>onsab:lité qui ont entrepris cette campagne. . .
— et c'est-à-dire qui ont bien osé soutenir, eux
aussi, que le Canada avait " un intérêt vital au
maintien de la France", et par suite le devoir de
lui porter secours —
. . .sont les véritables fauteurs des discordes nationales. Si la guerre civile éclate dans notre pays avant dix ans, leur mémoire en portera le poids. — {Cf. le Devoir du 31 octobre.)
Conclusion : Pour éviter que " la guerre civile " n'éclate chez nous " avant dix ans ", cessons encore une fois, cessons sans plus tarder de faire appel aujourd'hui^ aux Canadiens français au nom de leurs sympathies françaises, cessons de mêler le nom de la France à cette affaire !
+ **Résumons-nous. Cependant que d'une part M. Bourassa prétendait, partisan déclaré de l'intervention, aboutir sur ce point, "bien que pour des motifs différents", " aux mêmes conclusions " que l'Action Sociale, — et c'est-à-dire que toute la presse impérialiste, — d'autre part il proclamait que pas plus pour l'Angleterre que pour la Russie — et pas plus pour la France que pour l'Angleterre — nous n'avions à nous mêler de cette guerre. Autrement dit, l'intervention, à l'entendre, lui paraissait bien l'indis-
cutale " devoir de l'heure ", — seulement il ne pouvait s'empêcher de reconnaître, par contre, que cette entreprise au fond n'avait pas le sens commun, et que nous avions toutes les raisons du monde de nous en abstenir. J'ai tâché d'indiquer, dans les lignes qui précèdent, combien radicalement, dès ses premiers articles sur le sujet, M. Bourassa avait trouvé moyen de ruiner la première de ces deux propositions au profit de la seconde. Mais ce dont rien ne saurait donner l'idée, sauf la lecture entière de ses écrits de ce temps-là, c'est le zèle exaspéré, l'acharnement inlassable, à la fois méthodique et presque sauvage, qu'il apportait à cette tâche, comme si, de mieux remontrer à nos gouvernants tout le ridicule et tout l'odieux de leur politique, cela le vengeait en quelque sorte d'en avoir lui-même reconnu et d'en reconnaître encore ouvertement le principe. — Devrai-je donc me remettre à citer •> Ma foi non, car je n'en finirais plus : tout le Devoir de l'époque y passerait. 11 n'importe, d'ailleurs, quant à l'essentiel.
J'ai dit que toute l'attitude de M. Bourassa, durant la période que nous venons d'examiner (septembre 1914 — janvier 1915), n'aveùt été qu'une longue et criante contradiction, un défi à la logique si direct et si extravagant, qu'on dirait une gageure. . .
L'ai-je prouvé ?
J'ai dit de plus qu'en dépit de ses solennelles professions de foi dans l'intervention il n'était pas, dès lors, moins évidemment hostile à cette politique, en son for intérieur, qu'il ne l'est aujourd'hui au grand jour. L'ai-je prouvé ?
:^** Cependant, ne nous hâtons point de conclure avant d'avoir entendu, sur ces deux points, M. Bourassa lui-même. Si peu de penchant, en effet, qu'il montre généralement à rappeler ses opinions de ce temps-là, le directeur du Devoir a^senti un jour la nécessité d'expliquer, une fois pour toutes et le plus clairement qu'il était en son pouvoir, sa double attitude sur la question de ia guerre. On se trouvait aux premiers jours de janvier 1916, et c'est-à-dire qu'il y avait pour lors (faut-il le rappeler?) seize mois bien comptés que le Devoir poursuivait contre la participation, sans en avoir une seule fois réprouvé le principe, la lutte sans merci dont je viens de conter les débuts. Position, en somme, peu nette, et que M. Bourassa finissait par trouver malcommode à la longue. Sans doute, par l'opiniâtreté et la violence chaque jour croissante de sa campagne, avait-il réussi depuis longtemps à faire oublier, de l'immense majorité du public, ... ce qu'il tenait tant à ce qu'on oubliât. Quelques lecteurs, pourtant, de plus de mémoire ou de plus d'attention, pouvaient se souvenir, se souvenaient cer-
tainement encore de ses déclarations de septembre 1914 en faveur de la participation, — déclarations d'ailleurs réitérées en novembre et décembre 1915, une fois au moins en 1916 et, depuis, jamais désavouées. Pour ceux-ci, à tout le moins, un éclaircissement s'imposait, et M. Bourassa résolut de le leur fournir sans plus attendre : c'est son discours du 12 janvier 1916, au sixième banquet anniversaire du Devoir.
" A vous, amis véritables et lecteurs intelligents du Devoir, je dois un aveu complet et sincère. " Voyons un peu cet aveu — cet aveu complet, cet aveu sincère.
M. Bourassa commence par invoquer, en faveur de ses articles de 1914, les circonstances atténuantes.— Au moment où la guerre éclata, nous raconte-t-il, il était en France, où il ne put assister sans émotion à l'admirable spectacle d'union qu'offrait pour lors ce pays, "jusque-là déchiré par les haines des factions et les passions d'idées". D'autre part, il lui était donné, dans le même temps, de constater l'effet produit là-bas par l'offre d'intervention du Canada, — effet, assure-t-il, non point il est vrai extraordinaire, " comme les naïfs Canadiens se le sont imaginé", mais " favorable", indiscutablement.
C'est SOU8 l'empire de ce double sentiment (ajotde-t-il) que je revins au pays. J'employai le temps de la traversée et la première semaine qui suivit mon retour à étudier tous les aspects de la situation et les conséquences de la déci-
sion du gouvernement canadien, avant de déterminer l'attitude du Devoir et la ligne de conduite qu'il devait suivre.Une approbation formelle ou même tacite ne cadrait guère, en stricte logique, avec l'attitude passée du journal et ma constante opposition à toute participation du Canada aux guerres de l'Angleterre en dehors du territoire canadien. D'autre part, me disais-je, la participation est décidée avec le concours unanime du parlement. (I ) Il ne s'agit plus, comme en 1899, d'empêcher le gouvernement de créer, par un acte arbitraire et sans le concours des Chambres, un précédent dangereux. Et puis, les circonstances sont différentes. La France et l'Angleterre, auxquelles tant de liens nous rattachent, sont entraînées contre leur gré — tout l'indiquait alors — dans une lutte gigantesque. Ne seraitil pas possible, en réservant toutes les solutions politiquei et constitutionnelles, d'acquiescer à une intervention nationale, inspirée par le seul souci des intérêts canadiens, et d'empêcher par là que cette grave démarche ne fortifie davantage l'entreprise de l'impérialisme?
Après mûie réflexion, j'inclinai vers l'affirmative. Je publai un article dans ce sens, le 8 septembre 1914. Cet article valut au Devoir et à son directeur une bordée d'injures et de dénonciations virulentes non seulement de la presse impérialiste et jingoe, mais de la plupart des organea des deux partis.
Pour une fois que j'avais voulu essayer de la conciliation — ce n'était pas !a première, quoi qu'on dise — je n'eus pêw lieu de me féliciter du résultat. En toute justice pour le plus intime et le plus ancien de mes collaborateurs, je dois dire que M. Omer Héroux m'avait mis sur mes gardes. " On ne vous tiendra nul compte, me disait-il, de cette tentative de^conciliation. Et l'on tournera plus tard contre nos idées"et au profit de l'impérialisme cet acquiescement partiel à l'acte accompli." Je fus bientôt forcé de reconnaître qu'il avait entièrement raison.
M. Bourassa nous avait promis " un aveu complet et sincère". Comme vous voyez, il a tenu parole. Très humblement il confesse que quelqu'un a pu, pour une fois, avoir un jour raison contre lui.
(1) Et doBo à* M. Paul-£iaiia Lsouu'ohe lui-même (Honni soit qui Boalypense).
N'allez pas conclure de là pourtant que M, Bourassa admette avoir eu tort contre ce quelqu'un !
Mon excellent ami, j'en suis certain {ajoute-t-il en effet immédiatement) , et vous, Messieurs, j'espère, ne m'accuserez pas d'un puéril attachement à mon propre sentiment si je persiste à dire qu'il eût été possible d'opérer l'accord de toutes les opinions sincères et raisonnables autour de l'acte très grave p>osé par le parlement. J'ose même ajouter que le seul terrain sur lequel cet accord aurait pu se produire est celui dont j'avais dessiné les grandes lignes dans cet article si malmené. (I) Le Canada aurait pu intervenir comme nation, liée à l'Angleterre par des attaches politiques, à la France par des motifs de sentiment et d'intérêt, sans compromettre en rien son état politique et sans ébranler à fond son équilibre économique. Mais pour cela, il eût fallu réserver expressément les solutions contitutionnelles et ne recormaître aucune sorte d'obligation morale ou légale de participer à la guerre, comme possession de la Grande- Bretagne ou comme partie intégrante de l'Empire britîuinique. Il eût fallu aussi proportionner notre effort à notre puissance d'action et d'endurance, et tenir compte des conditions particulières du Canada, des intérêts vitaux qu'il
(1) Ou les mots n'ont plus de sens, ou ceci veut dire que M. Bourossa eontrairement à ce que nous avions compris l'instant d'auparavant, ne saurait vraiment regretter, malgré tout, ses concessions de 1914 aux partisans de la guerre. Lui-même d'ailleurs nous le dira, deux pages plus loin, en termes formels :
. . .C'est ce que nous avant fait (il s'agit de sa campagne acharnée contre l'intervention) et je ne m'en repem pas ; — pas plut que je ne regrette mes inutiles tentatives de conciliation : elles ont au moins servi à dickirer le voile d'hypocrisie dont se couvrent les agentt de l'impérialisme et les ennemis de toute civilisation française au Canada. — {Cf. le Devoir et la guerre, p. 22.)
Là-desaus, voua vous prenez la tête entre les mains et vous cherchée à comprendre...
— Voyons un peu, tous dites-vous. Voici que M. Bourassa, " persistant " à trouver justifiable son attitude de 1914, déclare bien hautement ne la point regretter, loin de là !
" Mais alors, si elle était justifiable, en quel honneur doit-il remercier M. Héroux de l'avoir dans le temps. " mis sur ses gardes " contre cette même attitude ? En quoi doit-il considérer aujourd'hui comme un devoir de " justice" envers ce dernier de rappeler le fait ? Enfin et surtout, pourquoi diable, s'il ne regrette point son "ioutile tentative de concUÎfttion", nous parle-t-il à ce sujet "d'aveu", et depuis quaud est-ce comme cela qu'on " avoue " des choses qu'on ne regrette point?
Depuis quand, ô lecteur ingénu, allez le demander au Devoir!
doit sauvegarder comme pays d'Amérique avant de lier son sort à celui des nations de l'Europe. Une intervention de cette nature n'aurait nullement compromis l'avenir ; elle serait restée dans les bornes prévues par les Pères de la Confédération, qui voyaient, dans la Constitution de 1867 et les accords conclus avec la Grande-Bretagne, une libre association laissant au Canada toute faculté de contracter des alliances étrangères.
Mais c'est précisément ce que les impérialistes et les jingoes ne voulaient pas. Ils avaient décidé de profiter de la guerre pour couronner leur œuvre et atteindre le but suprême poursuivi depuis trente ans : la participation de tous les pays d'empire à toutes les guerres décidées par l'unique arbitraire des autorités du Royaume-Uni.
. . . (Ainsi ) viciée dans son principe et sa pensée directrice, la participation du Canada à la guerre ne tarda pas (d'autre part ) à prendre en fait des proportions désastreuses pour la sécurité nationale et l'équilibre économique du pays.
Après cela, — surtout si vous tenez compte de l'hypocrisie de nos jingoes, s'apitoyant sur le sort des " petites nationalités " d'Europe dans le le même temps que leur persécution s'appesantissait le plus sur les minorités canadiennes-françaises de l'Ontario, du Manitoba, de la Saskatchewan, de l'Alberta, — après cela la conclusion s'impose :
Puisqu'on refusait obstinément de placer la question sur le seul terrain où l'unité nationale aurait pu s'opérer, il ne nous restait qu'un devoir : nous retrancher dans les solides positions du nationalisme intégral, et tenir tête à l'assaut des impérialistes et des ass-m' ateurs.. .
C'est ce que nous avons fait et je ne m'en repens pas... (I )
(1) " C'est ce cjue nous avons fait. ..."
C'est ce qu'il n'avait pas fait, quoi qu'il dise, on n'y saurait trop insister. Jamais avant ce soir-là (12 javier 1916), M. Bourassa n'était encore revenu ouvertement, une seule fois, sur l'acquiescement partiel que, dès le début de la guerre, il avait, contre ra\-is de M. Héroux, jugé bon d'accorder " au fait accompli" de l'intervention ; jamais il n'avait cru devoir nous annoncer, une seule fois, son " retour au nationalisme intégral". Loin de là, et nous voyons qu'à diverses reprises dans l'intervalle il l'avait au contraire, ce fameus " acquiescement ", hautement et nettement réaffirmé.
Ainsi se résoudrait, selon M. Bourassa, la contradiction que nous avions cru voir entre, d'une part, ses professions de foi répétées dans l'intervention, et, d'autre part, sa lutte acharnée contre cette même intervention.
En d'autres termes, et pour résumer le tout, ces professions de foi, M. Bourassa ne les nie point. 11 ne nie point avoir, quelque temps du moins, approuvé lui aussi l'intervention du Canada dans la guerre. — A une condition cependant, ajoute-t-il : c'était qu'il s'agît d'une intervention motivée du seul point de vue national et mesurée aux ressources du pays. C'est pourquoi j'ai été également logique, et en donnant mon adhésion à l'entreprise militaire de nos gouvernants aussi longtemps qu'elle répondit à cette définition, — et en la lui retirant dès qu'elle eut pris lexaractère nettement désastreux que vous savez, au double point de vue politique et économique.
A première vue, avouons-le, rien de plus plausible que cette explication, rien de plus raisonnable.— Le seul malheur, c'est qu'elle ne tient pas debout un instant devant les faits. Je le prouve. I. — Cette explication, en premier lieu, suppose en effet, dans la politique tout d'abord approuvée par M. Bourassa, un changement d'orientation qui dès octobre 1914 aurait motivé la guerre sans merci que, pour lors, lui faisait déjà le chef nationaliste.
Or, ce changement d'orientation, par lequel se justifierait, selon lui, son attitude de cette époque, ce changement, à la vérité, s'est bien produit, mais pas avant la seconde session de guerre, pas avant Janvier 1915.
Jusque-là, — les Chambres étant en vacances, — notre intervention devait, nécessairement, garder en principe le même caractère qu'elle avait pris dès la première session de guerre en août 1914 et qui n'avait pas empêché M. Bourassa, le 8 septembre suivant, d'écrire l'article que l'on sait.
Ou cette politique était bonne le 8 septembre, ou elle était mauvaise. — Si elle était mauvaise, pourquoi M. Bourassa l'approuvait-il ? — Si elle était bonne, elle ne l'était pas moins en octobre, novembre et décembre suivants.
Nous objecterait-on que, bonne peut-être en principe, ou du moins pas plus mauvaise qu'elle n'était au début, elle annonçait alors, en fait, des conséquences que M. Bourassa n'avait point pu soupçonner d'abord ? Il nous suffirait de répondre que, loin de ne les avoir point soupçonnées, M. Bourassa les avait si bien prévues, ces conséquences, que dès cette même date du 8 septembre il les jugeait, en propres lettres, " désastreuses " pour l'avenir du pays. — " ... Et l'avenir se chargera de démontrer, trop durement peut-être, que son intervention militaire, peu efficace pour les nations en guerre, aura des conséquences désastreuses pour lui."
Malgré quoi il n'en donnait pas moins, comme on l'a vu, son " acquiescement sincère à l'acte très grave posé par le parlement . . .
Encore une fois, ou cette politique était bonne le 8 septembre, ou elle était mauvaise. — Si elle était mauvaise, pourquoi M. Bourassa, surtout la sachant telle, l'approuvait-il > — Si elle était bonne, elle l'était tout de même les mois suivants.
II. — Cette explication suppose ensuite que, dans le même temps, ce n'était point l'intervention en elle-même que combattait M. Bourassa, mais bien seulement le caractère impérialiste qu'on lui voulait donner, ainsi que les proportions exagérées qu'elle menaçait de prendre.
Or — la preuve en a été faite ci-dessus, je crois, assez clairement — or, nous voyons que dans ses articles, disons d'octobre 1914, ce n'est pas seulement le principe d'une intervention de cette espèce qu'il s'attachait à démolir, mais tout aussi bien celui d'une intervention " nationale " et " raisonnable ", telle qu'il l'avait lui-même demandée.
Qu'on se rappelle seulement ce qu'il écrivait pour lors touchant la Russie — qui ne méritait pas notre aide, — l'Angleterre — qui n'en avait pas besoin, — la France enfin — en faveur de qui l'on ne pouvait faire appel aux Canadiens français sans courir au-devant delà guerre civile (eh oui !) — etc., etc.; et après cela que l'on nous dise, si
on le peut, en quoi tous ces arguments étedent moins meurtriers pour un de ces principes que pour l'autre.
III. — Cette explication enfin suppose que dans l'attitude de M. Bourassa sur la guerre il faut distinguer deux phases : l'une où il était pour l'intervention ; l'autre on il était contre.
Or, la vérité vraie, c'est qu'il n'a jamais été pour — je veux dire sérieusement, sincèrement pour ; il y a eu seulement une phase où il était à la fois pour et contre : pour, en apparence, — contre: à fond et furieusem.ent.
Pas un de ses écrits du temps où cela n'éclate, qui n'en porte le criant témoignage.
Pas même ceux du début de la guerre, pas même ce fameux article du 8 septembre où M. Bourassa,— "après mûre réflexion ", après avoir durant deux semaines " étudié tous les aspects de la situation et les conséquences de la décision du gouvernement canadien ", — croyait devoir enfin " acquiescer " à la nouvelle politique 1* Le lecteur connaît cette pièce, déjà citée à plusieurs reprises au cours des lignes qui précèdent, cette pièce étonnante dont la seconde partie, en faveur de l'intervention, est d'avance réduite à néant par la première, accablant plaidoyer contre la participation !
Le Canada. . .n'a aucune obligation morale ou constitutionnelle ni aucun intérêt immédiat
dans le conflit actuel." — "Le territoire canadien n'est nullement exposé..." — "La Grande-Bretagne elle-même court dans cette guerre un minimum de danger. . ." Supériorité écrasante de sa'^flotte. Sur terre elle paraît se désintéresser à peu près entièrement de la lutte. " Tandis que les naïfs Canadiens ne rêvent que batailles et carnages .... les représentants du commerce anglais . . . s'apprêtent à recueillir partout les dépouilles de l'industrie allemande paralysée." — Le Canada " n'avait aucune raison directe d'intervenir dans le conflit. 11 en avait de très graves de s'abstenir..." — Conséquences désastreuses qu'aura pour lui cette intervention. — Enfin, sachons, nous aussi, à l'imitation des Anglais, pratiquer r"égoïsme national " : c'est ainsi que nous nous conduirons tout à la fois en hommes inteligents et en bons patriotes.