CANADA
A son Altesse Sérénissime la Critique ; à ses amis ; à ses ennemis.
Le livre que nous présentons aujourd'hui au public canadien n'est pas un chef-d'œuvre. Oh! pas le moins du monde !
Nous le savons aussi bien que vous, Madame. Et nous nous en fichons.
Nous nous en fichons souverainement. A peu près, du reste, comme de l'opinion que vous pourrez avoir de notre oeuvre et de tout ce que vous pourrez dire de nous.
Il faut toujours tâcher de prendre les gens pour ce qu'ils sont plutôt que pour ce qu'ils se disent. Le masque ne fait rien au visage : le nom ne fait rien à la personne. Et c'est pour-
( I ) Paru dans la Revue Canadienne de juillet 1906, avec cette note :
Un jeune écrivain canadien, M. Jules Fournier, a publié récemment dans le Canada, de cette ville, un roman qui a eu un certain retentissement-. Cet ou\Tage, d'assez longue haleine, a été écrit en une semaine : c'est dire que, malgré les qualités qm s'y remarquent, l'auteur n'a pu donner là sa mesure. M. Fournier, lorsqu'il fit ce roman, le destinait à une maison d'éditions économiques, qui devait le publier dans une série de volumes à dix sous. Il avait en même temps préparé à cet ouvrage une préface, dans laquelle il se justifiait de faire ainsi de la littérature à la vapeur et où il exposait certaines considérations sur l'état actuel des lettres canadiennes. C'est cette préface que nous avons aujourd'hui l'avantage d'offrir au public.
quoi, ne nous en laissant imposer, Madame, ni par le masque audacieux que vous portez ni par le beau nom que vous avez volé, nous déclarons, sans plus de cérémonie, que vous êtes une drôlesse.
♦ ** C'est odieux, ce langage, n'est-ce pas. Messieurs les pondérés, Messieurs les mesurés. Messieurs du juste milieu ?
Eh bien ! non.
Non : votre indignation n'a rien qui la justifie. On doit traiter avec infiniment d'égards les femmes qui se respectent, mais pour les autres, si nous voulons faire justice de leurs abominations, qui donc osera nous le reprocher ?
Sans doute vous nous déclarez violent, excessif, outré, — et nous ne doutons pas que vous demandiez ce qu'en vérité cette pauvre critique a fait de si mal. Eh bien ! voulez-vous le savoir ?
* *♦ Le crime irrémissible de cette usurpatrice qui se fait appeler notre critique, c'est, avant tout, de boucher le chemin par où la vraie critique pourrait passer.
Comment voulez-vous — pour l'amour du Ciel I — com.ment voulez-vous qu'aujourd'hui un homme intelligent ose élever la voix dans le tumulte des louanges aussi banales qu'absurdes qui accueillent invariablement chaque production nouvelle ?
Notre critique a des formules — assez courtes, d'ordinaire, heureusement, — dont, à chaque occasion qui s'offre, elle remplit les blancs du nom d'un auteur et du titre de son ouvrage. Quand ces belles choses ont été écrites, que voulez-vous qu'on ajoute ?
Et c'est pourquoi on doit reprocher moins à cette prétendue critique de parler stupidement que d'étoufïer, par son chahut innommable, la voix de ceux qui pensent et qui savent ce qu'ils disent.
* ** On n'écrit pas pour soi-même seulement. On écrit pour les autres. Pour qu'il y ait des écrivains, il faut qu'il y ait des yeux qui s'aperçoivent de leur existence, des esprits qui s'intéressent à leurs œuvres. Et, parmi ces esprits-là, il doit y en avoir qui se fassent les interprètes de tous pour exprimer, sur l'écrivain et sur l'œuvre, le sentiment général des gens de goût. En d'autres termes, il doit y avoir des critiques.
La littérature dépend absolum.ent de la critique. Là où il n'existe pas une véritable critique, vous chercherez en vain une littérature.
Cela explique qu'il n'y ait pas de littérature canadienne-française.
Il n'y a pas de littérature canadienne-française. La chose ne se discute pas. Il faut en effet se faire une rare conception des choses pour appeler littérature la collection lilliputienne des ouvra-
ges écrits en français par des Canadiens et qui comptent mille fois moins encore par la valeur que par le nombre.
Seulement, si nous n'avons pas de littérature aujourd'hui, ne pourrons-nous pas en avoir une demain ?
La chose, à notre sens, ne doit pas paraître impossible à quiconque a foi dans la conservation de notre race et de sa langue.
Il est incontestable que nous avons en notre province un nombre considérable de réels talents qui pourraient faire leur marque dans les lettres, s'ils ne mouraient pas dans le germe avant d'avoir pu seulement prendre conscience d'euxmêmes. Quelques-uns — en nombre extrêmement restreint, il faut le dire, — ont donné des œuvres relativement brillantes et ont révélé des qualités qui n'eussent pas manqué de les signaler à l'attention publique, s'ils étaient nés dans un pays comme la France, par exemple, où la rivalité de tant de puissants esprits eût été amplement compensée pour eux par l'influence féconde du milieu.
A l'heure qu'il est, nous connaissons nousmême, seulement à Montréal, une dizaine de jeunes gens des plus remarquablement doués. Avec l'indispensable encouragement qui ne leur viendra sans doute pas de sitôt, ils pourraient produire des choses évidemment pas comparables
aux livres de nos cousins de France, mais qui, malgré leurs faiblesses, ne manqueraient ni d'originalité, ni de couleur, ni de charme. Ce serait déjà plus que tout ce que nous avons eu jusqu'ici, car on peut les compter, les productions de nos Canadiens qui ne sont pas que d'insignifiants pastiches, quand elles n'affichent pas la plus profonde absence de tout style et souvent une crasse ignorance de la grammaire.
Mais il faut arroser ce champ des intelligences où l'on entend sourdre et frémir de toute part comme l'effort d'une semence qui germe ; à tous ces talents qui pourraient nous fournir la base de notre littérature à venir, il faut donner quelque chose capable de féconder les grandes choses latentes au fond d'eux-mêmes.
*** Ce quelque chose, c'est une vraie critique.
*** Il faut quelque chose aussi pour les empêcher de crever de faim pendant qu'ils sueront sur leurs ouvrages.
*** Cet autre quelque chose, c'est l'encouragement du public sous forme de quelques prosaïques dollars qu'on échangera contre leurs poétiques élucubrations ou leurs beaux volumes dans la langue de M. Jourdain.
* ** Mais, à moins de parler au diable, il est difficile de prévoir la naissance de la critique véritable, qui, en donnant aux talents leur consécration, serait pour toutes les nullités une guillotine implacable.
Alors, en attendant cette aube de justice que nous ne verrons peut-être jamais se lever, à quoi sert — puisqu'il est admis que l'on n'écrit pas seulement pour soi — à quoi sert de vouloir produire des œuvres de mérite ? Ce n'est pas seulement inutile, c'est impossible. La critique est pour le champ de la littérature ce que le soleil est pour la terre où poussent les blés : c'est la lumière qui féconde. — Nous autres, les Canadiens, nous sommes dans les ténèbres, et c'est pourquoi nos semences ne lèvent jamais et ne peuvent pas lever.
**^ Nous qui écrivons ces lignes, nous avons conscience de pouvoir faire mieux — ou moins mal, si l'on veut, — que le chef-d'oeuvre qu'on va lire ou qu'on ne lira pas.
On ne se douterait pas de cela à parcourir ces lignes ou l'ouvrage dont elles veulent être la justification. On ne s'en douterait pas, — on se douterait plutôt du contraire, — mais enfin c'est comme ça, croyons-nous, et c'est en tout cas ce que plusieurs de nos amis, d'ordinaire des gens de goût, nous ont assuré en voulant nous dissuader de publier ce roman populaire canadien.
Ces amis croyaient que nous pourrions, avec du temps et du travail, faire quelque chose de bien supérieur à ce volume.
Nous le pensons également.
Seulement, voici . . .
* ** En serions-nous plus estimé, en recevrionsnous plus de louanges de notre belle critique ? S'apercevrait-on que c'est mieux ?
Et si nous voulions, mégalomane accompli, passer "sous la porte basse de la faim", amsi qu'il est dit dans Ruy Blas, nous pourrions sans peine faire célébrer nos mérites par une critique enthousiaste, unanime à nous proclamer l'un des plus grands écrivains des temps modernes.
Pour cela, nous n'aurions qu'à sacrifier les profits que nous attendons d'une modeste édition à dix cents, en faisant donner à notre livre — pas mieux lavé ni brossé ni peigné, du reste, qu'il n'est ici dans ses modestes bardes, — une somptueuse toilette d'un dollar.
Combien de faiseurs de romans d'aventures, par ce procédé, n'ont-ils pas fait dire d'eux qu'ils enfonçaient Paul Bourget dans le roman psychologique ! combien d'indigents rimailleurs n'ontils pas fait proclamer qu'ils effaçaient Homère et Victor Hugo ! combien de Joseph Prud'hommes, ressasseurs d'antiques lieux communs, n'ont-ils pas été affichés par notre critique comme des penseurs plus profonds que Pascal !
Il nous serait facile de nous faire encenser pareillement, si nous étions moins insouciants de cette sorte de louanges.
*** Mais nous n'avons pas voulu.
D'abord, ça n'aurait pas été digne.
Et puis, il y a le deuxième quelque chose que nous avons indiqué...
Il y a la question pécuniaire.
Voyez tous nos braves Canadiens qui, après avoir songé à s'engager dans la carrière des lettres, se sont résolus à se faire journalistes, avocats ou médecins. Demandez-leur pourquoi, alors qu'ils pourraient produire de vraies oeuvres d'art, ils laissent dormir ou mourir leurs talents, pourquoi ils ne font rien du tout de ce qu'ils pourraient le mieux faire...
Tous vous répondront : "Il y a le pain quotidien."
s);** Ce fut notre réponse aussi aux amis qui nous demandèrent pourquoi nous avions écrit ce roman populaire.
Il faut avant tout gagner sa vie...
H<** Ce livre n'est pas pire que les neuf-dixièmes de nos ouvrages canadiens les mieux cotés et dont les auteurs, pour que la justice se fît complète, devraient être condamnés à effacer leurs manuscrits avec leur langue, — tout comme ces détestables poètes de l'ancien temps dont on vous a conté l'histoire.
Cependant, nous ne le signerons pas.
Nous ne croyons pas avoir là-dedans échappé la plus insignifiante parcelle de nous-même, avoir fait la moindre chose propre à indiquer que cela ne pouvait pas provenir du cerveau de n'importe qui.
Nous avons écrit cette histoire comme nous aurions accompli toute autre besogne capable de produire quelques piastres.
Comme nous serons prêt à pelleter de la neige ou à faire du reportage à sensation quand nous ne verrons plus d'autre moyen de gagner notre vie.
* ** Nous avons été longtemps reporter et probablement nous le serons encore. La quantité de notre prose qui a servi à alimenter divers de nos journaux canadiens ne tiendrait pas dans quinze tomes massifs. Nous n'avons jamais rien signé de tout ça. Et ce fut toujours notre grande consolation que, si nous écrivions de tristes choses, du moins nous n'y souscrivions jamais notre nom. Le voile de l'anonymat nous protégeait, et notre journal, ce grand coupable, prenait encore en son nom tous nos péchés. Quant à notre responsabilité, nous ne croyions pas en avoir plus que le typographe qui assemblait les caractères nécessaires à l'impression de nos articles : nous faisions un ouvrage impersonnel, que n'importe qui aurait pu faire comme nous.
Pour qu'une oeuvre doive être marquée d'un nom, elle doit auparavant avoir été signée, quand c'est un tableau, de chaque coup de pinceau, lorsque c'est une statue, de chaque coup de ciseau. Si c'est un livre, chaque phrase, chaque ligne, doit révéler une personnalité, doit porter
un cachet. Quand tout, dans une production littéraire, trahit une originalité, quand tout crie que cest Quelqu'un qui a fait ça et que ce n'est pas le cerveau du premier venu qui l'aurait pu fabriquer, alors l'auteur peut compléter de son nom cette signature-là, qui est la seule vraie. Car, en ce cas, il se rend le témoignage qu'un autre ne pourrait pas signer son œuvre. Phidias avait le droit de signer ses statues, parce que nul autre au monde que lui n'aurait pu le faire sans être démenti par cette signature première, essentielle et indélébile : l'exécution de l'œuvre.
Mais dans notre roman, il n'y a rien de propre à indiquer que ce soit nous plutôt qu'un autre qui sommes l'auteur. L'ouvrage est aussi impersonnel qu'un faits-divers de la Presse. N'importe qui pourrait l'écrire et tout le monde pourrait le signer. Nous n'avons donc pas le droit d'y ajouter notre nom.
*'•>. D'aucuns nous prêcheraient le sacrifice, nous vanteraient sans rire la gloire de celui qui se condamne à la faim plutôt que de prêter sa plume à des tâches qui répugnent.
D'abord, s'il est vrai — ce dont nous ne sommes pas sûr du tout — que sous cette " porte basse de la faim", dont nous avons parlé.
Le plus grand est celui qui se courbe le plus, nous avouerons que voilà un genre de grandeur
qui ne nous plairait guère. Que voulez-vous ? Bien que jeune et bien que Canadien français, nous ne sommes pas romantique, et nous avons si peu de respect pour les belles phrases que, tout en les admirant — pour le son — autant que de plus enthousiastes, nous tenons toujours à les déshabiller pour voir si elles ne recouvrent pas simplement le corps d'un mannequin. C'est ce qu'il nous a semblé de celle-là de Hugo.
Nous avons fort peu de sympathie et pas du tout d'admiration pour les poètes qui s'en vont mourir à l'hôpital. S'ils sont tout-à-fait fous, ils sont bien à plaindre. Mais s'ils ont conservé une lueur de raison, ce sont des paresseux qui se sont en général attiré ce qui leur arrive. Oh ! nous savons qu'il y a malgré tout des Gilberts... Devant ceux-là, nous nous agenouillons ; ce sont les martyrs du génie. Quand on a du génie, à la bonne heure ! on peut souffrir la faim, on peut même aller expirer sur un lit d'hôpital plutôt que de se plier à des besognes capables de faire pâlir, d'éteindre, peut-être, la lumière dont on sent la flamme sous son front. Hugo aurait pu refuser d'être reporter. Atlas aurait tort de s'engager comme journalier pour porter des sacs de sel. Ce serait plus pratique, nous en convenons, que la gymnastique à laquelle il se livre, mais il n'a pas été fait pour ça.
Quant aux autres, par exemple, quant à ces
rimailleurs efflanqués qui aiment d'amour platonique la Muse dont ils ne connaîtront jamais les caresses, la Muse qui se donne au génie seul, il n'y a pas pour eux d'excuse valable. Toutes leurs pâles ardeurs n'engendreront jamais d'oeuvre supérieure. Ils sont condamnés fatalement à être stériles et ne pourront jamais que fabriquer des bonshommes de cire comme ceux des vitrines de coiffeurs. Ils ignoreront toujours l'ivresse de créer de la vie. Vous ne les trouvez pas bien à plaindre, alors, les voyant si bêtes — si bêtes qu'ils se croient obligés de s'imposer la privation du pain de tous les jours pour noircir quand même du papier ?. . .
Nous ne prétendons pas nier qu'il se trouve parmi nous des gens de talent et même des esprits supérieurs. Nous avons au contraire précisément exprimé cette pensée quelques lignes plus haut. Ceux-là pourraient nous donner, disions-nous, des productions de valeur et même des œuvres brillantes. Seulement, les livres même les mieux écrits et les plus fortement pensés, même les plus originaux et les plus charmeurs, sont en tel nombre dans le monde qu'il nous paraît insensé pour un homme de consentir à souffrir beaucoup pour en écrire un nouveau. C'est bien beau, d'être martyr, mais encore faut-il que l'on se sacrifie pour une cause raisonnable, — non pas pour une manie ou une idée fixe.
Z, nous le voulons bien, est capable de nous donner quelque chose de tout-à-fait gentil. Oui, mais il peut aussi être commis dans une épicerie. Alors, qu'il soit commis dans une épicerie ; ça lui donnera de quoi manger. Quant à son ouvrage, quelqu'un l'écrira à sa place ou en fera un autre aussi bon. Si Z avait du génie, ce serait différent. Mais il n'a que du talent, et l'article n'est pas si rare et ne vaut pas tant que, pour donner la preuve qu'il le possède, un homme souffre de la faim. Mieux vaut mesurer de la mélasse pour vivre que de faire une oeuvre quelconque et aller finir à l'hôpital.
*** Il nous paraît du reste évident que le fait d'écrire un livre sans littérature, pour le brave peuple qui ne cherche dans une œuvre imprimée qu'un moyen de se récréer quelques heures, ne constitue pas un acte avilissant ou blâmable à aucun titre. Ce que le peuple demande, ce dont il veut bien se contenter, c'est une histoire oxx il arrive une suite d'aventures plus ou moins effroyables aux héros du récit. Quant au style, c'est tout-à-fait secondaire peur lui. Alors, si on lui donne ce qu'il veut, qui pourra s'en plaindre ?
*** Nous n'ignorons pas encore que cette sorte de productions, pour être un genre passablement délaissé de nos jours par les écrivains de mérite, ne laisse pas, quelquefois, d'offrir de l'intérêt.
Des noms illustres dans les lettres ont conquis la renommée par des chefs-d'œuvre qui étaient précisément des romans de ce genre.
**;^ Seulement, par ici, on n'exige pas de nous — je ne dirai pas un chef-d'œuvre, évidemment, mais on n'exige même pas — un ouvrage soigné au point de vue littéraire.
Nous donnons ce qu'on nous demande . Et franchement, pour le prix , on ne saurait réclamer bien davantage , dans un pays où un journal comme la Presse peut tirer à 100,000 exemplaires.
*** On nous laissera, en terminant, exprimer la confiance que ce roman, écrit en une semaine — exactement du Î9 au 26 décembre 1904, — saura malgré tout intéresser, plus que beaucoup d'ineptes productions très prônées par notre ctitique, une foule de ces braves gens qui cherchent simplement dans un récit une intrigue capable de les amuser quelques heures.
D'autres — et de nos amis peut-être — pourront s'en amuser pour des motifs différents. Ils sont absous d'avance.
P. S. — Quand, il y a plus d'un an, j'écrivis les lignes que l'on vient de lire, j'étais à cent lieues de me douter que je dusse jamais les signer. Elles devaient, dans mon esprit, et pour les raisons exposées plus haut, conserver tou-
jours, ainsi que l'ouvrage qu'elles tâchent de justifier, le voile pudique de l'anonymat.
Mais des faits que je n'avais pas prévus se sont produits. Au lieu de faire paraître mon roman en brochure, ainsi que je me le proposais d'abord, je le cédai à un quotidien, qui le servit en feuilleton à ses lecteurs. Bientôt, un autre journal s'en emparait, pour le reproduire chapitre par chapitre, sous un titre différent, à deux semaines à peine d'intervalle.
J'ai alors connu qu'un écrit anonyme, une fois publié, n'est pas plus à l'abri du pillage que toute autre marchandise laissée sans étiquette sur la place publique — jambon, farine ou cassonade. Et comme ces pages, dépourvues de toute valeur littéraire, ont tout de même une certaine valeur commerciale, je me crois en devoir de protéger ma propriété en y inscrivant mon nom, non pas comme signature, mais comme noli tangere, comme étiquette.
Car vous m'accorderez que ce que j'écris m'appartient tout autant qu'à l'épicier du coin l'huile à lampe qu'il vous vend.
A Monsieur Ch. ab der Halden,
Caluire (Rhône).
Monsieur,
J'écrivais ici même, au mois d'août passé, que la littérature canadienne-française n'existe pas et n'existera probablement pas de sitôt. Et j'en donnais pour raison que, chez nous, les esprits les mieux doués pour les lettres sont détournés de cette carrière par l'absence d'un public liseur et par les nécessités matérielles.
En une fort belle lettre — si belle que vous rne voyez tout confus. Monsieur, d'avoir à vous répondre — vous me démontrez péremptoirement que je suis au plus profond de l'erreur. Je ne demande pas mieux que de vous croire : cependant, voyons un peu, si vous le voulez bien, en quoi je me suis trompé, et pour cela confrontons successivement avec les objections que vous leur opposez les très-simples faits dont je pensais avoir prouvé la réalité.
( I ) Lettre publiée dans la Revue Canadienne de février 1907 et faisant suite à l'article intitulé : Comme Préface.
Et d'abord, vous affirmez l'existence d'une littérature canadienne-française. Quelle preuve en donnez-vous ? Que Gaspé, Garneau, Crémazie et Buies ont laissé des pages de mérite, et que nous avons encore aujourd'hui des gens de talent.
Je n'ai jamais prétendu autre chose de ma vie, Monsieur. J'ai seulement dit qu'une douzaine de bons ouvrages de troisième ordre ne font pas plus une littérature qu'une hirondelle ne fait le printem.ps. Et si cela ne vous paraît pas évident, si vous persistez à croire que cela peut se discuter, je suis bien forcé de conclure que vous voulez à toutes forces vous moquer de nous.
J'ai encore écrit que rien, présentement, ne saurait faire présager la naissance prochaine d'une littérature à nous. Me suis-je trompé davantage sur ce point ? Cela supposerait la disparition au moins partielle des deux causes qui nous ont paralysés jusqu'ici et qui sont malheureusement aujourd'hui ce qu'elles étaient hier. Vous me répondez que ni l'une ni l'autre de ces causes n'a l'importance que je lui attribue ; la situation matérielle des littérateurs ne vous semble guère plus défavorable au Canada qu'en France, et vous jugez peu fondées mes plaintes au sujet de la critique, dont vous contestez l'influence heureuse sur le progrès des lettres.
"Les écrivains français ne sont pas tous des nababs." Sans doute. Monsieur, mais vous
m'accorderez que les petites fortunes sont, proportions gardées, beaucoup plus communes chez vous ; qu'une bonne partie de vos auteurs haut cotés en librairie, aujourd'hui, appartiennent à des familles à l'aise, qui leur ont facilité leurs débuts, et qu'enfin il existe en France, pour gagner sa vie dans les lettres, cent et mille moyens inconnus au Canada. Au moins, chez vous, un jeune homme peut toujours, en dernier recours, se faire bohème. Nous autres, nous n'avons même pas cette ressource. New- York est trop près de nous. Monsieur ; la mentalité américaine nous pénètre et nous déborde à notre insu, et la bohème, cette fleur de France, ne saurait s'acclimater sur nos rives. Joignez qu'il est bien plus facile de gagner de l'argent à Montréal qu'à Paris. Un jeune Français pauvre pourra bien se consacrer exclusivement à la littérature, estimant que, quant à jeûner, mieux vaut encore que ce soit dans cette carrière. Le jeune Canadien pauvre, au contraire, malgré son enthousiasme premier, n'attendra pas la trentaine pour briser sa plume ; tandis qu'il jeûne en mâchouillant des vers ou de la prose, il voit s'offrir à lui chaque jour une occasion nouvelle de sortir de la gêne pourvu qu'il veuille bien sacrifier ses rêves de gloire. Doit-on s'étonner s'il cède à la tentation ? Vos Français de France feraient comme lui. Monsieur.
Chez vous, un jeune homme a toujours l'espérance, même s'il est pauvre, d'atteindre au succès après plusieurs années d'un travail persévérant : chez nous, le succès dans les lettres est une loterie pour laquelle il ne se vend que de faux billets et à laquelle on perd toujours à coup sûr. Chez vous, il y a, pour faire prendre patience aux travailleurs consciencieux qui tardent à voir venir les gros tirages, des fonctions diverses, des chaires d'université petites ou grosses : chez nous, un homme remplissant les mêmes conditions se décourage après quelques années d'épieuves et de sacrifices, et il devient avocat, médecin... ou épicier ; très-fréquemment il se fera journaliste, et je vous assure, Monsieur, que l'épicerie, en notre pays, est une profession bien plus intellectuelle et, surtout, bien plus propre que le journalisme.
J'ai regretté que la critique n'existât pas au Canada, et selon vous nous sommes, au contraire, bien heureux de n'avoir "ni Sarceys, ni Faguets, ni Doumics". Et, ayant rappelé le Commentaire de Voltaire sur Corneille, les attaques des classiques de 1830 contre Victor Hugo, vous pensez porter le dernier coup à la critique par cette assertion peu banale, que le meilleur des critiques n'est, après tout, qu'un assassin. — C'est bien ce que vous voulez dire, n'est-ce pas, lorsque vous écrivez : "Le bon
Sarcey... a tué Henri Becque. Et c'était un brave homme. Jugez s'il eût été méchant." — Mais dites donc, Monsieur ; est-ce moi ou vous qui nous livrons sur la critique "à tous les sévices auxquels les Iroquois de jadis se livraient sur leurs prisonniers" ? Et est-ce bien à vous de me reprocher ma cruauté ? Et savez-vous que je vous soupçonne fort d'être au fond, sous votre maquillage moins violent et sous vos attitudes de civilisé, tout aussi peau-rouge que je le suis ? J'ai dénoncé, il est vrai, les comptes-rendus bibliographiques de nos journaux nègres, en lesquels s'incorpore toute notre soi-disant critique. Mais jamais je n'aurais voulu, comme vous, m'attaquer à la critique française. Vous, cependant. Monsieur, vous qui pouvez tout dire "en restant de bonne humeur" ; vous qui excellez à toujours bien observer le "diapason " et qui n'oubliez jamais de mettre une sourdine à vos colères ; vous qui savez également bien habiller de dentelle vos emportem.ents les plus fougueux et ganter de blanc vos railleries les plus noires; vous, toujours soucieux de voiler, d'envelopper et de capitonner vos pensées trop sévères, trop dures ou trop blessantes, — faut-il que vous lui ayez voué une animosité féroce, un peu, à cette pauvre critique de chez vous, pour l'accabler comme vous faites ? Je ne cherche pas à m'expliquer cette haine, d'autant plus effroyable chez un homme qui sait tout dire "sans se fâ-
cher", ni si vous n'auriez pas quelque grief pei sonnel contre cette horde d'assassins dont, suivant vous, se compose la critique française. J'aime mieux supposer que vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites à ce sujet. Mettons, si vous n'y voyez pas d'objection, que vous avez voulu seulement vérifier votre virtuosité et éprouver votre diapason. Je ne veux rien dire à cela, mais vous n'attendez pas, j'espère bien, que je m'arrête à discuter votre thèse.
Aussi bien, si vous voulez parler sérieusement, conviendrons-nous tout de suite que la critique est, pour une littérature, un élément indispensable de progrès. Il est certaines choses. Monsieur, dont on ne sent parfaitement la valeur que lorsqu'on en est privé, — qui ont leur revers, comme toutes les médailles, — qui peuvent, suivant l'usage qu'on en fait, être très bonnes ou très mauvaises, comme les langues du vieil Esope, — et dont on ne pourra jamais se passer. Elles paraissent parfois banales, ennuyeuses et choquantes, et il semblerait qu'on pût tout aussi bien les mettre de côté. Essayez. Oubliez votre parapluie en partant pour votre cours, recevez un orage sur le dos, et vous connaîtrez que votre parapluie est encore plue utile quand il pleut qu'il n'est encombrant quand il fait beau. Eh bien ! nous autres. Monsieur, au Canada, nous sommes continuellement à la pluie, — sous une averse de toute sorte de produc-
tions étranges et monstrueuses, monuments de platitude, d'ignorance et d'enflure, ouvrages piquants à force de fadeur, où le cocasse atteint au sublime, chefs-d'œuvre d'humour inconscient et de sereine absurdité, — livres à faire pleurer, journaux à donner le délire. Je voudrais vous voir, sous ce déluge, pour vous demander votre avis sur l'utilité des parapluies et sur la valeur de la critique. Si vous n'attachez pas plus de prix à ces deux institutions, c'est qu'en France vous n'en avez jamais manqué ; aux maux que vous imposerait leur privation vous pourriez mesurer leur mérite. C'est ce que nous faisons, nous. Monsieur ; "croyez ce que vous ne pouvez voir du point où vous êtes, et ce que nous voyons, nous autres, du point de vue où nous sommes placés ".
Au reste, ce que je regrette surtout chez nous, ce n'est pas tant — et il s'en faut de beaucoup — l'absence d'une critique véritable, que la présence de ce simulacre de critique dénoncé par moi avec une virulence que vous vous déclarez inhabile à comprendre. Et j'ajoute que, cette sorte de critique, je ne la déplore pas autant pour elle-même que pour le triste état d'esprit qu'elle indique chez notre population. Je me suis probablement mal exprimé, mais tout ce que j'ai voulu dire, c'est qu'il n'y aura rien à espérer pour l'avenir de nos lettres tant que des gazettes comme celles dont nous sommes affligés
— avec leurs comptes-rendus bibliographiques qu'on dirait fabriqués par des aliénés — vous savez trop bien que je n'exagère pas — pourront trouver des lecteurs jusque parmi nos classes soi-disant instruites. Si je me mets en colère — ce qui est bien inutile, je vous l'accorde, — contre cette prétendue critique, c'est qu'elle me montre, tel un baromètre, le degré d'indifférence de nos gens pour les choses de l'esprit ; c'est qu'elle me fournit une autre preuve — et combien frappante ! — de la stagnation intellectuelle de mes compatriotes.
Voilà le grand mal , Monsieur, et d'où découlent tous les autres. Voilà le grand obstacle à la création d'une littérature canadienne-française. Savez-vous dans quel milieu nous vivons, dans quelle atmosphère ? Je me suis permis déjà de vous dire que vous ne me paraissez pas vous en douter. Nos gens — et je parle des plus passables, de ceux qui ont fait des études secondaires^ne savent pas lire. Ils ignorent tout des auteurs français contemporains. Les septhuitièmes d'entre eux n'ont jamais lu deux pages de Victor Hugo et ignorent jusqu'au nom de Taine. Ils pourront, à l'occasion, acheter des ouvrages canadiens, mais qu'ils se garderont bien d'ouvrir, non parce qu'ils les jugeront inférieurs mais simplement parce qu'ils n'aiment pas à lire. Ils sont fort occupés par leurs affaires professionnelles ; mais je vous demande
si cette excuse, en votre pays, justifierait un homme de leur état de ne pas lire, durant toute une année, une seule page de littérature. Ils n'ont pas de goût. Le sens des choses de l'esprit leur manque. Cela, tous les enfants de France le sucent avec le lait maternel, le respirent avec l'air : or, ce que vous acquérez à votre insu, nous ne pouvons le gagner que par des efforts réfléchis et acharnés. Non-seulement l'expression anglaise nous envahit, mais aussi l'esprit anglais. Nos Canadiens français parlent encore en français, ils pensent déjà en anglais. Ou, du moins, ils ne pensent plus en français. Nous n'avons plus la mentalité française. Nous tenons encore à la France — et beaucoup — par le cœur, mais presque plus par l'intelligence. Nous ne sommes pas encore des Anglais, nous ne sommes plus des Français.
Cela explique que nous ayons pour journaux des feuilles qui ne vivraient pas deux jours en France, et une critique à l'avenant. Et c'est pourquoi nos jeunes gens un peu doués ne se sentent guère tentés, les premières illusions passées, de persévérer dans une carrière où ils sont sûrs de ne rencontrer que les pire déboires et d'où ils n'ont qu'à s'évader pour échapper à la gêne et même arriver à l'aisance.
Malgré tout, vous voulez nous trouver des raisons d'espérer. Vous nous en donnez d'ex-
RÉPLIQUE A M.CHARLESAB DERHALDEN 29
quises. "Vous ne souffrez pas, dites-vous, de cette surproduction qui nous accable. " C'est vrai, Monsieur ; et vous auriez pu ajouter que ce rare avantage, il n'y a, pour le partager avec nous dans les mêmes proportions, que le Groenland, la Terre de Feu, la Côte d'Ivoire, et quelques autres contrées également très connues pai leur littérature.
Vous voyez que je vous accorde beaucoup. Puis- je, en retour, vous demander une concession ? Franchement, tenez-vous beaucoup au titre de votre ouvrage "sur la littérature canadienne-française" ? Voulez-vous que je vous difee ? à votre place j'y renoncerais. Voyez-vous, la qualité première de votre langue ^st la clarté, par conséquent la précision, et ce serait vraiment dommage qu'un aussi beau livre commençât par une faute de français. Or, vous savez très bien que nous n'avons pas de littérature, et vous n'aviez pas besoin de moi pour vous l'apprendre. Ne craignez pas de nous blesser en énonçant une vérité que nul esprit sérieux, même chez nous, ne songerait à nier, et soyez sûr que votre franchise nous plaira plus que vos compliments, évidemment excessifs. Parce qu'un Moscovite aurait fait un livre français qui ne serait pas trop mal, vous croiriez-vous en droit, même si pareil accident se répétait à sept ou huit reprises, de parler de la littérature
russo-française ? Quand le viconte Joseph de Maistre fit les Soirées de Saint-Pétersbourg, pensez-vous qu'il posât les bases d'une nouvelle littérature ?
Vous parlez d'une littérature canadienne ; mais pouvez-vous prétendre que Nelligan et Lozeau — nos deux seuls poètes un peu remarquables— soient des écrivains canadiens 7 Qu'y a-til de canadien dans leurs oeuvres ? Nelligan et Lozeau sont de notre pays, mais je vous défie bien de me m.ontrer chez eux plus de préoccupation des choses de chez nous que vous n'en trouverez chez Verlaine, chez M. Henri de Régnier ou chez M. de Montesquiou-Fezensac. Vos compatriotes ne reconnaîtront chez eux rien d'exotique, et rien, sauf certaines faiblesses explicables seulement par l'influence d'un autre milieu, ne saurait trahir leur origine. Ils sont, comme la plupart de vos jeunes d'aujourd'hui, les bâtards de tous les poètes morbides et laborieux de ces vingt dernières années. Ils sont inspirés par la même muse neurasthénique et savante, parlent la même langue, usent des mêmes rythmes. Toutes leurs qualités, et presque tous leurs défauts, sont les mêmes. Enfin, ils tratent les mêmes sujets. Je vous demande un peu sur quoi vous pouvez bien vous fonder, après cela, pour classer Nelligan et Lozeau parmi les auteurs canadiens et non point parmi
REPLIQUE A M.CHARLESABDERHALDEN 31
les auteurs français. Et, même si j'omets cette objection, il me reste toujours que vous ne pouvez trouver parmi toutes nos productions, prose comme vers, plus de douze ouvrages de troisième ordre, — et encore suis-je bien généreux.
Si j'avais un conseil à vous donner, je vous dirais : — "Cessez, Monsieur, de parler de notre littérature. Cela pourrait venir à vous faire tort auprès de nos rares Canadiens qui se donnent la peine de couper les feuillets des livres qu'ils achètent. On finirait — encore que vous déclariez très-expressément ne rien attendre de mes compatriotes — par prendre pour de la flatterie ce qui n'est que de la bienveillance très grande et très sincère."
Et j'ajouterais :
"Continuez quand même. Monsieur, de parler de nous. Procurez quand même à nos rares écrivains la satisfaction douce et précieuse, et que rien ne remplace, de constater que quelqu'un d'intelligent s'occupe d'eux. Soyez-leur indulgent, et épargnez-leur non-seulement la raillerie mais aussi les jugements sévères. Ne perdez pas de vue le côté difficile et pénible de leur situation. N'oubliez pas que seulement pour apprendre à écrire le français avec correction ils sont tenus à des efforts énormes. Songez que l'anglicisme est répandu partout comme un brouillard devant nos idées. Pensez que nous
avons pour voisin un peuple de quatre-vingts millions d'hommes dont la civilisation ardemment positive, les conceptions toutes prosaïques et les préoccupations exclusivement matérielles sont la négation de l'idéal français, — un peuple d'une vie et d'une activité effrayantes, à cause de cela attirant comme un gouffre, et qui projette sur nous, jour et nuit, la monstrueuse fumée de ses usines ou l'ombre colossale de ses sky-scrapers. Rappelez-vous que même au Canada les deux-tiers des gens parlent l'anglais : que, un peu par notre faute, beaucoup à cause de circonstances contre lesquelles nous ne pouvons rien, nous sommes inférieurs à nos concitoyens d'autre origine sous le rapport de la richesse et sous le rapport de l'influence, — et que, malgré tout, nous subissons l'ambiance, nettement et fortement américaine. L'état d'écrivain chez nous n'a donc rien de très enviable. Le Canada est le paradis de l'homme d'affaires, c'est l'enfer de l'homme de lettres.
"Pour toutes ces raisons, vous devez une large bienveillance à ceux de nos gens qui ont du talent et le courage de l'exercer. Mais suivant moi vous leur avez jusqu'ici prodigué beaucoup trop de fleurs. Surtout, vous ne me paraissez point avoir fait la différence assez grande entre les meilleurs et les pires. II faut bien croire que "tout est affaire de diapason", puis-
que vous le dites, mais ayez garde, Monsieur, que tout le monde, ici, ne comprendra pas cela. Il y a même grand danger que notre public prenne vos écrits tout à fait au pied de la lettre ; il ne saisit que très-difficilement les sous-entendus et il ne sait pas du tout lire entre les lignes. Donc, n'essayez point de vous faire entendre à demi-mot, et, si vous voulez sourire là où nous ririons, du moins que votre sourire soit pleinement ébauché. "
C'est à cette condition que vous nous serez vraiment utile. Ainsi vous pourrez encourager nos travailleurs de mérite, à qui vous renverrez un écho de leurs œuvres. Ainsi vous pourrez les protéger, en élevant au-dessus de leurs têtes — et des nôtres — ce parapluie dont je vous parlais tout à l'heure et dont ils ont si grand besoin.
Quant à votre littérature canadienne-française, c'est un beau rêve, Monsieur, dont on pourra, peut-être, entrevoir la réalisation dans une cinquantaine d'années, — une magnifique découverte dans l'avenir. Et, à moins que notre race ne soit destinée à disparaître de ce continent, vous aurez plus tard l'honneur d'être connu comme le précurseur de la critique canadienne. Vous l'aurez d'autant mieux mérité que votre foi robuste n'aura pas peu contribué, sans doute, à faire naître cette littérature dont
vous affirmez dès aujourd'hui l'existence, en dépit de la réalité contraire.
Eln croyant à des fleurs, souvent on les fait naître.
II faudra, pour cette frêle tige que vous voulez transplanter aux bords du Saint-Laurent, quelques rayons du soleil des Gaules : vous nous les enverrez. Monsieur, par-delà les mers, et quand vous aurez fait ce miracle, peut-être verrons-nous la fleur pousser.
En attendant, croyez bien, Monsieur, à l'assurance de mes sentiments très sympathiques.