PAR M. L'ABBÉ CAMILE ROY
Le volume que M. l'abbé Camille Roy consacrait récemment à "nos origines littéraires" mérite doublement de fixer l'attention. D'abord il révèle un domaine à peu près entièrement inexploré de notre histoire intellectuelle, celui qui s'étend de la Conquête jusque vers 1 840, — et en second lieu il essaie de déterminer les causes qui de tout temps, mais plus particulièrement au cours de cette période, entravèrent chez nous toute manifestation littéraire sérieuse.
L'auteur a placé cette dernière partie en tête de son livre, oiji elle prend bien une centaine de pages. 11 a cru évidemment qu'il ne lui en fallait pas moins pour préparer le lecteur à l'analyse de nos premiers écrivains.
Il faut dire aussi que les productions dont M. l'abbé Roy nous entretient cette fois n'offrent guère d'intérêt en elles-mêmes. Au point de vue proprement littéraire, c'est en vain qu'on leur chercherait la plus infime valeur. Ces œuvres, prose ou vers, sont, dix-neuf fois
(1) Nationaliste, 18 juillet 1909.
sur vingt, je ne dirai pas médiocres, mais audessous de tout. Les vers en particulier sont, par la pensée, d'une platitude inexprimable, et, quand à la facture, je n'en parle pas. Notre collaborateur Malo (I ), qui n'a pourtant pas l'habitude de reculer devant les chevilles, aurait certainement rougi de signer les vers de Joseph Quesnel, de Joseph Mermet ou de Michel Bibaud.
Ce que j'en dis. ce n'est point du tout pour déprécier ces ancêtres des barbouilleurs de papier que nous sommes. Il est certain qu'ils ont eu, malgré tout, infiniment de mérite à tenter le moindre effort intellectuel, et que, si leurs oeuvres n'ont pas été à la hauteur de leurs intentions, ce fut un peu leur faute sans doute, mais ce fut surtout celle du pays, des circonstances, et du goût de l'époque... Je veux seulement dire mon étonnement de la façon dont M. Roy a cru devoir les aborder, et de la méthode qu'il a suivie dans l'appréciation de leurs travaux.
11 applique aux poésies de Joseph Mermet, par exemple, les procédés d'analyse que d'autres ont essayés sur Voltaire ou sur Joseph de Maistre. II distingue tour à tour en cet écrivain le
(I ) Rue Saint-Jacques, qui ne se souviendra de ce Tyrtée qui vendait lui-même ses vers, pas plus mauvais que d'autres, et pour un rien les chantait ? Il portait à l'occasion au Nationaliste des vers d'actualité.
barde patriotique et guerrier, le poète descriptif, le faiseur de madrigaux et d'impromptus, le satirique, et que sais-je encore ? De même, il passe successivement en revue, sous couleur de nous faire connaître Joseph Quesnel, cinq ou six "genres" : l'épître, l'idylle, la poésie didactique, la comédie... Tout cela à propos de pièces uniformément insensées, tout cela à propos de nullités complètes et absolues ; tout cela, je ne dirai pas sans une plaisanterie, mais même sans un sourire. Il commente et dissèque ces pauvretés avec le plus grand sérieux, du même ton, et dans le même style, qu'il étudierait la Phèdre de Racine ou les Oraisons funèbres de Bossuet.
Ecoutez-le par exemple définir le genre de talent de Joseph Quesnel :
Joseph Quesnel fait surtout de la poésie légère et badine. Sa muse ne se lasse pas de plaisanter, et surtout il lui arrive de s'y prendre de façon si spirituelle et si délicate que les vers du poète sont alors tout pénétrés de grâce aisée et sourieinte. A cet élégant badinage, il joint volontiers une ironie piquante qui, sans paraître y toucher, enfonce ses fines fKjintes dans la chair d'autrui.
Il ajoute (p. 129) :
\JEpUre à W. Généreux Lahadie est l'une des œuvres qui caractérisent le mieux la facilité abondante et la malice courtoise de l'auteur.
Puis il reproduit les meilleurs vers de cette "épître" afin que nous puissions vérifier nousmêmes l'exactitude de son assertion. En voici quelques-uns :
Et ces gens qui sont-ils ? Les uns sont militaires, Eji tout point dépourvus de talents littéraires, Qui parce qu'un boulet leur a cassé le bras S'imaginent que d'eux l'on doit faire grand cas ; Les autres, magistrats, juges, greffiers, notaires, Conseillers, médecins. . .ou même apothicaires. .. Car sur la liste enfin des gens à pension. L'on trouve tout état, toute profession, Le rimeur excepté. Quel injuste manie ! Faut-il que sans pitié la fortune ennemie Nous ait, pour nos péchés, cloués dans un climat Où les gens sont sans goût. . .ou l'ont trop délicat.
Prédire l'avenir est ce dont je me pique.
Tu j)eux en croire enfin mon esprit prophétique :
Nos noms seront connus un jour au Canada
Et chantés de Vaudreuil jusqu'à Kamourasl^^a.
Voilà donc l'un des forts écrivains de cette époque. M. Roy choisit d'abord dans son œuvre la pièce qui vaut le mieux ; puis, dans cette pièce, les vers qui valent le mieux. Vous voyez le résultat.
De même, il écrit quelques lignes plus loin :
Mais l'âme de Quesnel ne savait pas seulement sourire, ou se répandre en des sujets où apparaissait une satire aimable et légère ; elle se faisait parfois rêveuse, elle se teintait de mélancolie, et elle laissait alors très volontiers errer son regard et sa pensée sur tous ces spectacles de la nature qui soutiennent si merveilleusement les méditations solitaires. Il y avait en Joseph Quesnel un romantique, ou, plus précisément, un poète de !a nature; et c'est lui, peut-être, qui le premier parmi nous essaya de chanter les ruisseaux et les jardins.
Cela, c'est à propos des Stances sur un ruisseau, dont M. Roy nous cite encore les meilleurs vers, et qui se terminent ainsi :
Et si jamais, traversant ma patrie,
Tu viens baigner, après quelques détours,
Cette terre hélas ! si chérie, Où j'ai vu naître, avec mes premiers jours,
Mes sentiments pour Marie, O ruisseau fortuné ! ralentis un moment Le cours impatient de ton onde incertaine ; Va soupirer aux pieds de celle qui m'enchaîne. Et porte-lui les vœux du plus fidèle amant.
Voilà un échantillon du "romantisme" de Joseph Quesnel ! Nous lisons à la page suivante que
Joseph Quesnel s'est aussi essayé dans la poésie didactique. Non pas qu'il ait entrepris, en ce genre, un long poème ; il a voulu tout simplement donner " aux jeunes acteurs " qui en notre pays se mêlaient de jouer la comédie, quelques conseils pratiques. Or l'on sait que la poésie didactique est peut-être de toutes les sortes de poésies que l'on peut faire, celle qui fatalement et par la nature même des choses se rapproche le plus de la prose. Les cours et conférences en vers sont rarement pénétrés d'une flamme vive d'imagination et d'enthousiasme. Tous les professeurs ne sont pas des Lucrèces. Ce que l'on doit donc exiger de ce genre de poésie, ou du moins ce que l'on y rencontre d'ordinaire, c'est une versification aisée, une élégance harmonieuse, une pensée claire et limpide ; et ce sont les qualités que Joseph Quesnel réussit à faire passer dans ses vers.
A preuve :
Acteurs, pour réussir voici la règle sûre : Observez, imitez, copiez la nature ; Ejcaminez surtout quelles impressions Produisent sur les traits toutes les passions : Afin, selon le cas, qu'en votre personnage Vous puissiez sur cela mouler votre visage.
Je sais que plus touchant le ton de Melpomène Veut qu'avec dignité l'on parle sur la scène ; Toujours triste, éperdue, la tragédie en pleurs 3e plaît dans les alarmes et vit de ses douleurs ; Mais sa joyeuse sœur, de sarcasmes nourrie,
Veut que tout simplement on converse et l'on rie.
Et ainsi de suite.
A propos d'une comédie du même auteur, de la même force et dans le même goût, M. Roy veut bien reconnaître " que ce n'est pas une œuvre puissante", mais, ajoute-t-il:
Elle est d'une lecture agréable, et si l'action était plus animée et plus vivante, si d'autre part le goût du public n'était pas gâté par toutes les extravagances de la comédie contemporaine, et tout le bric-à-brac du drame américain, si le théâtre qui tire l'œil et flatte les sens n'avait pas rendu fastidieux celui qui ne s'adresse qu'à l'esprit, 1' Anglomanie pourrait donner aux spectateurs de notre Auditorium plus d'une excellente leçon.
Enfin ne va-t-il pas dire à propos de Mermet et de Quesnel (oui, de Quesnel !) qu'à eux deux "ils ont enrichi et fait briller nos lettres canadiennes d'une œuvre rare et précieuse" !
Vous avez maintenant une idée de la critique de M. Roy. En vérité, il ne doit pas être possible de gaspiller plus de talent pour des œuvres plus insignifiantes, et nous nous demandons sincèrement si M. Roy, ayant à juger, demain, Victor Hugo au lieu de Mermet, Lamartine au lieu de Quesnel et Taine au lieu de Bibaud, pourrait trouver d'autres expressions, un autre style ou une méthode différente.
Ce qui éclate en effet à première vue, dans Nos origines littéraires, c'est la disproportion énorme, inconcevable, entre le ton du critique et l'importance des œuvres qu'il apprécie. Cela
rappelle tout naturellement l'histoire de ce chasseur :
— Et après l'avoir percée de balles, s'écriait-il, j'étais en train de l'assommer à coups de crosse !
— C'était un lion ou une panthère ^ interrogea l'un des assistants.
— C'était une alouette.
De même on dirait, en lisant le dernier ouvrage de M. l'abbé Roy, que celui-ci, à tout instant, va faire surgir des fourrés profonds qu'il explore quelque fauve colossal ; et à tout instant l'on retombe sur une alouette... je veux dire sur un Quesnel ou un Mermet.
Il y a dans la province de Québec des gens trop légers, et nous sommes peut-être de ceux-là ; il y en a aussi de trop graves, et nous craignons fort pour M. l'abbé Roy que ce ne soit son cas. Nous aurions alors, dans la pente naturelle de son esprit, l'explication de son dernier livre.
Mais vous savez que bien avant cet ouvrage il avait fait plusieurs portraits d'écrivains, et il se peut aussi bien qu'il ait simplement obéi, cette fois-ci, à l'innocente manie du botaniste ou du numismate, toujours impatient d'accroître sa collection, même au risque de la déparer. M. Roy aura voulu augmenter la sienne trop vite et il n'aura pas pris garde qu'au lieu de l'enrichir il la gâtait ; tel un amateur qui, entre de vraies fleurs et de vraies médailles, placerait des ob-
jets sans autre ressemblance avec ceux-ci qu'une classification analogue et de communes étiquettes. En d'autres termes, M. Roy, qui nous avait parlé déjà de Fréchette, d'Arthur Buies et de quelques autres écrivains de cette valeur, s'est cru obligé de conserver la même méthode et le même ton à propos des chansons de Joseph Quesnel ou des poésies (!) de Michel Bibaud. Ayant une fois fait "de la critique littéraire", il se croit maintenat tenu, dirait-on, d'en faire toute sa vie, même sur des sujets qui sont en dehors de la "littérature" ; et c'est ainsi qu'il est arrivé à publier une série d'études "littéraires" sur une époque où la "littérature", de son propre aveu, n'existait pas encore au Canada.
Qu'on n'entende point par là que nous blâmons M. Roy d'avoir attaché de l'importance à son sujet : nous pensons tout le contraire ; ce que nous lui reprochons, c'est de l'avoir traité, suivant nous, de la mauvaise façon, et d'avoir voulu à toute force en faire une "critique littéraire " lorsque c'est uniquement au point de vue historique qu'il pouvait comporter quelque intérêt.
Les productions dont M. Roy nous entretient, en effet, ne valent que par ce côté-là, mais par là elles valent beaucoup. Elles nous font voir à quoi s'intéressaient nos pères, et ce qui pouvait, il y a cent cinquante ans, émouvoir
leurs cœurs ou frapper leurs esprits. Elles évoquent pour nous des qualités qui ont disparu, une mentalité qui nous paraît infiniment lointaine et singulière. Nous refaisons, grâce à elles, à un siècle ou un siècle et demi de distance, la psychologie de nos devanciers. Ces œuvres, enfin, si infimes et même, hélas ! si grotesques parfois, sont des documents qui éclairent d'un jour saisissant toute une époque de notre existence nationale et qui aident singulièrement à en reconstituer la physionomie. A ce titre, elles constituent une contribution précieuse à l'histoire du Bas-Canada, et c'est à ce titre aussi que nous aurons peut-être l'occasion prochaine de les passer brièvement en revue, d'après l'étude — • du reste intéressante et féconde en aperçus indépendants et originaux — de M. l'abbé Roy.
Le nouveau professeur de littérature à Laval vient d'inaugurer ses cours.
Nous ne voulons pas le juger ici. Quelle que soit l'impression qu'il ait produite lundi dernier, on n'en saurait évidemment tirer de conclusion rigoureuse.
Disons pourtant que nous n'avons rien observé, dans sa première leçon, qui fût de nature à nous faire douter de sa compétence. La chaire de littérature de Laval — ainsi que la chose, du reste, est naturelle — n'a pas encore connu un seul professeur de premier ordre ; mais elle n'a jamais, par contre, été le refuge de sujets entièrement médiocres ou inférieurs. Elle a toujours eu pour titulaires des hommes instruits, d'un esprit méthodique et largement compréhensif ; quelques-uns d'entre eux avaient l'avantage d'un style brillant, tous s'exprimaient avec élégance et clarté. Nous n'avons nulle raison de croire que M. du Roure viendra interrompre une aussi remarquable série.
(1) Nationaliste, 21 novembre 1909.
Cette déclaration nous met singulièrement à l'aise pour transcrire ici une réflexion que nous nous faisions l'autre soir tout en écoutant disserter le nouveau professeur. C'est à savoir que l'on ne dira jamais assez jusqu'à quel point il est regrettable que cette chaire, à Laval, ne soit pas occupée par un Canadien au lieu de l'être par un Français.
Vous connaissez trop les sympathies du Nationaliste à l'endroit de la France et des Français pour pouvoir penser que cette idée, chez nous, provienne du moifidrc sentiment gallophobe. Encore moins supposerez-vous qu'elle s'inspire d'une confiance exagérée dans la valeur de nos compatriotes.
Nous demandons seulement — laissant de côté toute préoccupation chauvine et tout préjugé — s'il ne serait pas préférable que notre unique chaire de littérature eût pour titulaire un homme de notre pays.
Pour nous, au seul point de vue, encore une fois, de la qualité de l'enseignement, nous croyons qu'homme pour homme, science pour science et talent pour talent, c'est le Canadien qui vaudrait le mieux.
S'il s'agissait de mathématiques, sans doute le professeur étranger, toutes choses étant égales d'ailleurs, serait-il aussi utile que le professeur de chez nous.
Mais il en va autrement pour la littérature, qui est un art bien plus qu'une science, et dont l'enseignement ne saurait ignorer, sans d'énormes inconvénients, le pays où il se pratique.
On peut fort bien enseigner l'algèbre ou la trigonométrie sans autre appoint que des notions de science pure ; on ne saurait professer convenablement la littérature à moins de connaître — outre les conditions générales du pays — le développement intellectuel et, surtout, le tempérament, la mentalité et ce que nous oserions appeler la "psychologie" du public auquel on s'adresse.
Il y a là, dans ce dernier point seulement, pour le Français qui pour la première fois met les pieds sur nos rives, un problème effroyablement complexe, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne pourra peut-être jamais débrouiller toutà-fait.
Ayant vécu jusque-là dans une société différente, fait à des manières différentes de voir et de sentir, il est, par certains côtés de son organisation cérébrale et nerveuse, infiniment éloigné de nous. 11 l'est tellement que, malgré toute son intelligence et toute sa pénétration psychologique, il ne parviendra jamais à nous comprendre. Jamais un homme, quoi qu'il fasse, ne pourra "s'extérioriser" au point d'imaginer avec exactitude des sentiments ou
des états d'âme qu'il n'a pas ressentis lui-même, au moins à un certain degré.
II y a un siècle et demi que nous sommes séparés de la France. Au cours de cette période, combien d'événements n'avons-nous pas traversés auxquels les Français de France sont forcément restés étrangers ! Combien de choses nous ont passionnés dont ils ne pouvaient même pas soupçonner l'existence ! L'histoire, un climat différent, un autre gouvernement, une autre civilisation, les mille causes diverses, les milles influences mystérieuses qui pendant ces cent cinquante ans ont pesé sur la race, tout cela nous a façonné une mentalité spéciale, qui peut être bonne ou mauvaise, mais qui n'est plus, dans tous les cas, la mentalité des Français de France.
Le même enseignement ne saurait donc s'appliquer exactement, et avec les mêmes fruits, en France et au Canada, et c'est là, pour le professeur étranger, un premier obstacle.
Ce n'est pas le seul.
*** Même plusieurs mois après son arrivée, il n'a encore qu'une idée infiniment vague des connaissances et de la culture générale de son public, et c'est pourquoi il est si souvent obligé, dans ses dissertations, d'avancer pour ainsi dire à tâtons, partagé entre la crainte de n'être pas compris et celle d'insister ridiculement sur des détails connus.
i^*i^ Et — troisièmement et enfin — c'est surtout dans les cours que cette faiblesse s'accusera.
M. du Roure donnait l'autre jour à ses élèves le sujet de devoir que voici : — Un correspondant vous écrit que d'après lui la langue française perd du terrain tous les jours et qu'elle est sûrement à la veille de disparaître tout à fait dans le monde. Réfuter cette opinion.
Vous imaginez d'avance les travaux que les élèves pourront bien remettre là-dessus. Généralités, lieux communs archifanés, développements pompeux, voilà tout ce qu'ils vont accumuler dans leur devoir de la semaine prochaine. On aurait mauvaise grâce à le leur reprocher. Les sujets comme ceux-là sont un encouragement à l'écriture banale et prud'hommesque, une prime à la nullité solennelle et redondante. Il n'y a pas de plus sûrs poisons pour tuer dans un esprit toute idée personelle et toute originalité.
Supposez au contraire un professeur au fait des choses du pays et qui aurait dicté le canevas suivant ;
Un Français de France, après avoir séjourné quelques semaines à Montréal, vous écrit que d'après lui la langue française au Canada est complètement corrompue, et qu'elle est même à la veille de disparaître tout à fait. Réfuter cette opinion.
On admettra qu'un canevas comme celui-ci serait bien plus que le premier de nature à pro-
voquer chez l'élève un effort fructueux. Avec un sujet aussi circonscrit, portant sur des faits qui sont pour lui d'étude facile, celui-ci courrait beaucoup moins de risques de se perdre dans les déclamations nuageuses.
Il pourrait par exemple, dans son plaidoyer en faveur du parler canadien-français, d'abord concéder les fautes réelles ; puis justifier certaines expressions créées ou adoptées pour exprimer des choses qui n'existent pas en France ; enfin rappeler les circonstances difficiles malgré lesquelles le français a pu se maintenir ici et la situation relativement florissante qu'il occupe aujourd'hui dans le pays. Ce sont là toutes choses qu'il connaît, auxquelles il est capable de s'intéresser, et qui, loin d'être à ses yeux de vagues abstractions, lui représentent au contraire des réalités concrètes, et pour ainsi dire tangibles.
Voilà deux sujets de composition. Dites maintenant lequel vous paraîtrait le plus propre à développer chez l'élève la réflexion personnelle, c'est-à-dire le travail qui est en même temps à la' base, au centre et au sommet de toute formation littéraire sérieuse.
*** L'Université Laval compléterait utilement son œuvre le jour où elle pourrait enfin installer dans cette chaire un titulaire canadien. Les professeurs qu'elle y a appelés depuis dix ans
ont sans doute fait un grand bien, et nous ne saurions trop rendre hommage à leur mérite. Nous croyons cependant qu'il n'y aura jamais qu'un homme de chez nous pour nous donner, à Montréal, non pas un cours ou une conférence qui conviendrait à un auditoire de Paris ou de Lyon, mais un travail parfaitement adapté aux exigences particulières de notre esprit.
On ne connaît personne parmi les nôtres qui pourrait entreprendre aujourd'hui cet enseignement difficile. Il ne tient qu'à nous, cependant, de modifier à notre avantage cette situation.
Il est tels de nos publicistes qui auraient pu faire des professeurs distingués. Il ne leur a manqué pout cela que la formation des grandes universités. La plupart, sinon tous, sont engagés aujourd'hui trop profondément dans d'autres voies pour songer à s'orienter vers la carrière des lettres.
Par contre, on n'aurait pas à chercher bien longtemps parmi les jeunes hommes d'aujourd'hui pour en trouver quelques-uns qui soient à la hauteur de cette ambition, et, de plus, disposés à y consacrer leur vie.
Qu'on les envoie aux sources de l'enseignement, et nous aurons en eux, quand ils nous reviendront, des professeurs dont nous aurons lieu d'être fiers. Ils nous donneront alors ce que nous n'avons pas encore connu, c'est-à-dire
un enseignement littéraire parfaitement conforme à nos besoins.
Ce seul espoir vaudrait que nous tentions l'entreprise.
*** Mais il y a plus.
Quoi qu'il arrive, nous savons d'avance que nos cousins d'outre-mer ne feront jamais à l'Université Laval de Montréal le cadeau d'un homme de très haute valeur. Or, cet homme, ne pourrions-nous pas le trouver peut-être un jour parmi ceux des nôtres que nous aurions envoyés étudier là-bas ?
Aussi bien doués, par ailleurs, que les Européens, nos compatriotes se seraient fait, selon toute vraisemblance, par leur contact avec deux civilisations, par leur plus vaste expérience des hommes et des choses, un esprit à la fois plus ouvert et plus positif. Rien n'empêcherait donc que ne se révélât un jour parmi eux un esprit réellement supérieur, qui illustrerait non-seulement la modeste chaire de Laval, mais toute la race canadienne-française.
Et du reste, quand nous n'aurions réussi qu'à former un certain nombre d'hommes instruits et cultivés, nous n'aurions perdu ni notre temps ni nos peines. Car ces hommes, au contraire des professeurs actuels, ne nous quitteraient pas au bout de deux ou trois ans pour retourner en Europe. Ils resteraient chez nous. Ils con-
tinueraient de nous faire profiter de leur science et de leurs talents. Ils répandraient de plus en plus dans notre population le goût des choses de l'esprit, les préoccupations intellectuelles. Ils créeraient ici, enfin, le foyer de culture qui nous manque, et dont tous les bons patriotes rêvent depuis si longtemps la naissance...
Quelques Français m'ont fait savoir leur sentiment sur mon dernier article.
Tous s'accordent à voir dans cet écrit une malveillance profonde à l'endroit de leur race — et de la mienne.
Ils assurent que j'ai voué dans mon cœur une haine farouche à tout ce qui vient du doux pays de mes ancêtres, et que je forme secrètement des vœux pour une Saint-Barthélémy des Français.
La preuve, disent-ils, c'est que vous demandez le bannissement de tous ceux de nos compatriotes qui occupent des chaires dans votre université, et leur remplacement immédiat par des Canadiens. De plus, vous accablez M. du Roure de critiques imméritées.
Toutes ces méprises me désolent. Franchement, je n'aurais pas imaginé qu'on pût à ce point défigurer mon pauvre article.
Voyons, n'ai-je pas, tout d'abord, restreint mes remarques à la seule chaire de littérature ? n'ai-je même pas écrit que pour les sciences, et
(l) Paru dans le Nationaliste du 28 novembre 1909 et faiseoit suite à l'article intitulé : Pourquoi pas un Canadien >
spécialement pour les mathématiques, " le professeur étranger serait tout aussi utile que le professeur de chez nous" ?
Ensuite, même pour la littérature, n*ai-je pas admis, en toutes lettres, "qu'il n'y a personne parmi les nôtres qui pourrait entreprendre aujourd'hui cet enseignement difficile" ?
Enfin, et pour tout dire, suis-je allé jamais plus loin que d'exprimer le désir d'entendre un jour, dans cette chaire de Laval, des Canadiens revenus d'un long séjour "aux sources de l'enseignement" ?...
C'est à quoi se réduit, je crois, toute ma "francophobie", et je n'ai pas conscience d'avoir autrement "mangé du Français".
if*^ Pas même en critiquant injustement M. du Roure.
Il y à cela plusieurs bonnes raisons, dont une suffira seule : c'est que je n'ai pas critiqué du tout M. du Roure.
Car enfin, qu'ai-je écrit vraiment ?
J'ai dit, ou j'ai laissé entendre, que nous ne pouvions jamais nous attendre à recevoir de France, pour cette pauvre petite Université Laval, un seul professeur "de premier ordre", un seul homme "de très haute valeur".
De plus je n'ai même pas pris soin d'ajouter que cette remarque ne s'appliquait pas à M. du Roure.
C'est là, paraît-il, ce que l'on me reproche.
La belle affaire ! Mais aurait-il donc fallu que je lui découvrisse du génie, à M. du Roure ? Ou tout au moins, devrais-je aujourd'hui, pour me racheter, l'égaler du coup à Brunetière, à M. Jules Lemaître ou à M. Faguet ?
Eh bien non, c'est un ridicule que le Nationaliste n'est pas encore prêt à se donner.
Il y a assez longtemps que les journaux canadiens accablent de tels pavés les intellectuels français. 11 y a assez longtemps qu'à cause de ces éloges démesurés et grotesques nous passons, auprès de tous les étrangers de quelque culture, pour un peuple de primaires ou de sauvages.
Depuis dix ans nous avons reçu au Canada, outre les professeurs attitrés de Laval, plusieurs visiteurs de distinction, entre autres M. Brunetière, M. Paul Bourget, M. René Doumic, M. Hughes LeRoux, M. Théodore Botrel.
C'est purement au hasard que je dis ces noms : qui ne sent toutefois, devant cette simple énumération, l'énorme distance qui les sépare les uns et les autres dans la hiérarchie littéraire ?
Or, — depuis dix ans,- — je vous défie bien de me nommer, dans toute la presse canadienne, un seul grand journal qui ne leur ait point consacré à tous, et dans toutes les circonstances, exactement le même article. C'est ainsi que M. Hughes LeRoux reçut la même sérénade que
M. Paul Bourget, sans plus ni moins ; c'est ainsi que l'on accueillit avec une admiration de tous points égale un penseur comme Brunetière... et un chansonnier comme Botrel, ou même comme Numa Blés.
Que demain tel vague romancier, tel publiciste de septième ordre ou telle étoile de café-chantant débarque à Montréal, et la Presse aura, dès mardi, tellement épuisé sur le nouvel arrivant le stock des épithètes louangeuses, que Victor Hugo lui-même, Homère, Shakespeare et Virgile, ressuscitant tous quatre ensemble pour visiter le Canada, ne pourraient arracher au confrère de comparaisons plus pompeuses ni d'éloges plus hyberboliques.
Le Nationaliste n'a pas voulu tomber dans ce travers à propos de M. du Roure. Nous n'avons pour ce dernier que de la sympathie. Nous espérons qu'il fera, comme ses prédécesseurs, un professeur des plus acceptable.
C'est ce que nous indiquions du resrte avec assez de précision dès dimanche dernier, et le fait que cette appréciation a pu sembler, par comparaison, insuffisante et même "injuste", montre mieux que tout au monde à quelles exagérations dans la louange nos journux ont accoutumé leur public.
Nous aurions pu, pour nous mettre au diapason ordinaire de la grande presse, comparer
tout de suite le nouveau professeur à Sainte- Beuve ou à Taine. Mais qu'aurait-il pensé lui-même d'un tel coup d'encensoir ?... Il en eût souri, ou il s'en fût fâché, et dans les deux cas il aurait eu raison.
Le temps est venu de montrer à nos amis de France que la sympathie ou l'admiration que nous leur portons ne nous rend pas complètement aveugles ou imbéciles ; que par exemple, malgré toute notre estime et toute notre affection pour nos anciens professeurs de littérature, nous savons faire la distinction entre M. Brunetière et M. de Labriolle, entre M. Lemaître et M. Arnould; et qu'enfin, avec tous nos défauts, il nous reste encore quelque sens des proportions. . .
C'est encore le meilleur moyen de les convaincre que nous avons su garder, en Amérique, ce bon sens et cette mesure qui sont les qualités traditionnelles de l'esprit français.
On savait depuis longtemps que M. Adolphe-Basile Routhier était un juge savant, un penseur profond, un écrivain original et substantiel. Tour à tour légiste, orateur, conférencier, critique d'art, romancier, chroniqueur, polémiste, historien, philosophe et même philologue à l'occasion, il brillait également dans tous les genres, il n'était pas de domaine où ne s'illustrât son talent.
Ce que l'on ignorait encore, c'est qu'il fût, en même temps qu'un intellectuel hors de pair, l'un des plus hardis explorateurs de notre époque. Le fait est pourtant bien réel.
En vain objecterait-on qu'une telle universalité de moyens, depuis César, ne se rencontra jamais dans le même homme; en vain invoquerait-on l'apparente impossibilité de tant d'exploits : le Journal de Voyage que vient de publier notre éminent concitoyen ne saurait laisser le moindre doute à cet égard, et les
(1 ) Paru dans le Nationaliste du 28 novembre 1909, avec une référence à la Revue Canadienne du même mois.
plus sceptiques devront s'incliner avec nous devant les observations consignées dans ce document.
Je suis assuré de ne point déplaire à mes lecteurs, non plus qu'à M. Routhier, en résumant ici les premières pages de ce beau travail.
n,*^ Au cours de ses explorations, M. Routhier a découvert une mer importante : l'Adriatique ; des îles qui paraissent assez considérables, entre autres Madère et les Açores ; deux villes qui ont noms respectivement Gênes et Naples ; un pays qui s'appelle l'Italie, et une ville qui s'appelle Rome.
Le savant voyageur donne peu de détails sur les Açores, ces îles "l'ayant peu intéressé " ; mais il nous parle longuement de Madère. 11 ne nous dit pas si c'est d'après le vin du même nom que les indigènes qui l'habitent ont baptisé ce pays, et c'est sans doute pure distraction. En revanche, il nous apprend, à notre grand émerveillement, que cette île, qui touche presque au nord de l'Afrique, n'est pas aussi froide qu'Antiscosti. " Les rayons du soleil, dit-il, y sont très chauds. " De plus, les végétaux des tropiques y croissent en plus grande abondance qu'au Lac-Saint-Jean. " Tous les produits de la flore la plus luxuriante et la plus riche ", ajoute en effet M. Routhier, y " germent " et y "fleurissent ".
*** M. Routhier n'est pas très complet sut l'Adriatique. Le peu qu'il nous en dit nous porterait toutefois à penser que ce doit être une mer terrible à affronter, et que l'intrépide voyageur y courut plus d'un danger. C'est du moins ce qui paraît ressortir de cette réflexion datée de Madère :
Ah ! que! paradis terrestre que cette ile^ enchantée, et qu'il est triste de reprendre !a mer SI FÉCONDE EN TEMPÊTES. (1)
Evidemment, il ne saurait s'agir ici d'une mauvaise figure de style, du reste indigne d'un lettré comme M. Routhier, et il nous faut conclure que cette mer perfide et inconnue a réellement failli dérober à notre belle province de Québec l'une de ses gloires les plus pures.
Remercions le Ciel de nous avoir épargné cette calamité nationale, et poursuivons, avec notre explorateur, le cours de ses étonnantes découvertes.
*** Naples, s'il en faut croire M. Routhier, n'a rien qui ressemble à New-York ou à Boston. C'est une ville "d'une incomparable beauté". M. Routhier affirme qu'on peut facilement "s'y abandonner aux délices du far niente". Elle "est bâtie en amphithéâtre", et "toute (51c) inondée de soleil". Détail caractéristique : la baie de Naples est "enchanteresse".
(1 ) Les majuscules, dans cette citation et celles qui suivent, sont de Jules Fournier.
*** Rome paraît être une ville d'une certaine civilisation. Elle contient plusieurs églises. Deux monuments y ont particulièrement frappé le grand découvreur ; l'un s'appelle " le Château Saint-Ange" et l'autre "Saint-Pierre ". M. Routhier en rapporte des photographies qui ne manqueront pas d'intéresser les architectes des deux mondes.
Les naturels de ce pays ont aussi, semble-t-il, certaines notions de peinture et de statuaire. Ils parlent une langue "harmonieuse et pittoresque", et même ils n'ignorent pas le français. La religion qu'ils pratiquent est solennelle et "impressionnante". Leur chef spirituel s'appelle indifféremment "le Souverain-Pontife" ou "le Papa". M. Routhier a pu suivre de près, dans leur temple principal, quelques-unes de leurs cérémonies. Il les a trouvées "imposantes",
**Hc Toutefois, comme dans cette nature exceptionnelle le lettré ne se sépare jamais complètement du savant, M. Routhier n'a pu s'empêcher de juger à leur strict mérite les sermons prononcés en sa présence.
C'est ainsi qu'il dit d'une "adresse au Souverain-Pontife", lue par un évêque du nom de "Monseigneur Touchet" :
C'était un beau discours, MA IS IL ÉTAIT TROP LONG.
Critique sans nul doute fondée.
Mais comme d'autre part M. Routhier est
un homme plein d'équité, il veut bien donner à
chacun son dû :
La réponse du Pape, déclare-t-il, était en français ; j'étais assez près pour l'entendre bien, ET J'AI TROUVÉ QU'IL L'AVAIT TRÈS BIEN LUE.
Voilà au moins qui va faire plaisir au Pape,
quand il lira cela dans la Revue canadienne, et si
pour cette flatteuse appréciation M. Routhier
n'est pas fait comte romain d'ici trois mois, ce
ne sera vraiment pas faute de l'avoir mérité.
*** Il n'y a pas que dans ce trait que s'accuse
la haute intellectualité de M. Routhier. Son
Journal de voyage ne contient pour ainsi dire
pas une ligne où n'abondent les vues neuves, les
expressions originales et piquantes.
Le temps est beau, ET LA MER EST A PEINE RI- DÉE PAR UNE JOLIE BRISE. . .
Ils viennent la voir élevée (Jeanne d'Arc) dans les hauteurs du plus beau temple de l'Univers, AU MILIEU D'ENCENS ET D'HARMONIE, COURONNÉE DE GLOIRE ET D'IMMORTALITÉ. COMME UNE MAR- TYRE DE SON PATRIOTISME ET DE SA RELI- GION.
COMMENT DÉCRIRE LES INOUBLIABLES SPEC- TACLES auxquels je viens d'assiter ? . . .
Un profond silence s'est fait . . . Chacun retient son souffle.
Pour M. Routhier, les hommes ne sont plus seulement "les hommes", ni même "les mortels": ce sont "les exilés de la terre".
Jeanne d'Arc n'est plus seulement "Jeanne d'Arc", ni même "la Pucelle d'Orléans" : c'est
"l'humble bergère de Domrémy, debout sur le gazon d'un pré fleuri..."
Et ainsi de suite, tout le long du récit.
Veut-il dépeindre l'émotion qui s'empare du
peuple en prières ?
Les cœurs sont émus, dit-il, les yeux se mouillent de pleurs et les âmes s'envolent sur les ailes de la prière et de l'amour.
Et immédiatement il ajoute:
AH ! QUE SONT LES MERVEILLES DE L'AVIA- TION, COMPARÉES A CE VOL DES ÂMES QU'UN ESPRIT PLUS PUISSANT QUE TOUS LES MOTEURS SOULÈVE DE TERRE ET EMPORTE VERS LES RÉGIONS SEREINES, OU VIVENT TOUJOURS CEUX QUE L'ONT CROIT MORTS ?
En voilà assez, je pense, pour montrer que pas un instant au cours de ce long voyage le souci de la forme pure, non plus que le sens de l'observation précise, n'abandonna ce géographe doublé d'un homme de lettres.
*** Comment aurait-il pu, du reste, échapper à cette préoccupation, avec le talisman qui l'accompagnait ? Car M. Routhier avait apporté un talisman. C'était le Centurion.
Homère a fait l'Iliade et Dante la Divine Comédie, Shakespeare a créé Hamlet et Molière Tartuffe ; Rabelais a écrit Pantagruel et César a dicté les Commentaires. Mais le juge Routhier est l'auteur du Centurion.
Rien ne dira jamais assez la supériorité de ce livre. Autant M. Gouin dépasse Donat Caron,
autant le Centurion efface Marie Calumet. Autant Joe Tarte est au-dessus d'Eugène, autant le roman de M. Routhier est au-dessus des vers de l'abbé Burke. Dans deux ou trois cents ans, quand depuis longtemps on aura perdu le souvenir de Jules Allard et de Jérémie Décarie ; quand la mémoire même du juge Cimon ne sera plus qu'une ombre ; quand au fond de quelque musée le squelette athlétique de M. Jette achèvera de tomber en poussière ; quand dans les bureaux de la Presse, hantés par le spectre de Dansereau, on n'entendra plus à minuit que le heurt des assiettes contre les bouteilles et le roulement sourd des tonneaux de scotch sur les planchers ébranlés, on n'aura pas encore cessé de lire le Centurion.
M. Routhier sait cela. Il sait que, depuis les plages de Gaspé jusqu'aux rives du Pacifique, il n'y a d'égale à la pureté de son style que la pureté de son âme.
Il sait qu'il a du génie, et que le Centurion est un chef-d'œuvre.
:f,*^ Et ce chef-d'œuvre est un talisman, et ce talisman l'a suivi dans ses explorations.
Or, notre auteur a le cœur large ; il n'a pas voulu garder pour lui seul ce trésor unique.
Bien au contraire, il paraît en avoir fait profiter tous ses compagnons de voyage, depuis l'aristo de la première jusqu'au prolétaire de
l'entrepont, et depuis le capitaine jusqu'au dernier des moussaillons.
Dès le 26 février, il nous confie qu'il a réussi à faire lire son livre, du commencement à la fin, par quatre passagers.
Un jour {voir page 413) c'est à un religieux qu'il impose cette douce obligation ; et l'instant d'après (p. 413 encore), c'est à un "politicien" retiré des affaires.
Tantôt il rencontre une veuve inconsolable (p. 416), qui vient de lire un roman de Pierre de Coulevain dont elle est fort dégoûtée :
Essayez de lire celui-ci, lui dis-je, ET JE LUI DONN.^I LE CENTURION.
Et tantôt (p. 414), il s'attaque à une Juive
libre-penseuse :
La controverse, dit-il, s'engagea entre nous, ET JE LUI PARLAI DE MON CENTURION. Elle exprima le désir de le lire, et je le lui mis en mains.
"Mon Centurion" : c'est ainsi qu'il désigne son livre, tout uniment, et jamais certes l'illustre Tartarin, parlant de ses lions, ne fut à la fois plus simple et plus grand.
Ah ! où est-il, le peintre inspiré qui fixera ce poème sur la toile ? Où est-il, le sculpteur de génie qui immortalisera dans le marbre le geste de cet apôtre ? Quel artiste refera pour nous la Coronia, cette nef qui porta, non pas César et sa fortune, mais le juge Routhier et son roman ? Qui nous le montrera lui-même, cet hom.-
me admirable, se prodiguant sans repos à ses nombreux compagnons de voyage, et. Dieu sait au prix souvent de quels efforts ! leur distribuant à tous le pain de l'esprit, sous les espèces du Centurion ?...
*** Il était écrit que les Kelley feraient parler d'eux en l'an de grâce 1909. (I)
C'est en effet à un religieux de ce nom que M. Routhier passe tout d'abord son livre.
LE R. P. Kelley, écrit-il, l'a lu le premier, EN DEUX JOURS ! et il a résumé son opinion en me disant : "It is a capital bool^. Je voudrais le voir traduit en anglais et répandu aux Etats-Unis."
Pour un coup d'essai, l'éminent écrivain n'était pas mal tombé. Il paraît avoir été moins heureux avec quelques autres voyageurs, par exemple avec cet "ancien politicien américain", probablement un boodler fuyant la justice de son pays, qui se contenta de lui déclarer:
Votre livre est très intéressant et édifiant. Peut-être intéressera-t-il plus les protestants que les catholiques.
De même, on ne saurait tirer de conclusion bien définie de l'expérience qu'il tenta sur "un couple juif ". M. Routhier nous donne, pourtant, sur ce " couple juif ", des détails d'une scrupuleuse précision.
D'abord, ces Juifs ne sont pas de n'importe où, mais de New- York. Ensuite, "le mari est avocat".
(1) Allusion évidente à l'enquête Prévost-Kelley, qui, à l'époque, eut quelque retentissement dans: '• monde politique.
Oui, il est avocat, le mari.
Seulement, il ne pratique plus sa profession. " Depuis plusieurs années il s'est fait courtier".
Enfin, "il a une grande fortune".
Mais avec tout cela, hélas ! il ne parcourt même pas le Centurion.
Sa femme, par contre, le lit, car "elle est intelligente et distinguée". Même, le grave magistrat ne va-t-il pas jusqu'à remarquer qu'elle est "jeune et jolie"?
Est-ce pour cela que M. Routhier entreprend de la convertir ? Nous l'ignorerons peut-être toujours. Mais ce que nous savons dès maintenant, c'est que, les présentations à peine faites, M. Routhier lui commençait un cours d'apologétique.
La controverse s'engagea entre nous, dit-il, et je lui parlai de mon Centurion. Elle exprima le désir de le lire. etc. {Voir plus haut.)
Le 1er mars, M. Routhier a revu la belle inconnue.
ELLE A LU LE CENTURION, écrit-il en effet ce jourlà, et e!'e m'assure qu'elle en est profondément impressionée, et que je lui ai appris à mieux connaître Jésus- Christ.
Toutefois, elle persévère autant que jamais dans les voies de l'erreur. Le Centurion n'a pas su toucher cette âme.
Notre distingué compatriote ne se décourage pas encore. 11 entasse arguments sur argu-
ments. Mais à la fin il doit confesser sa défaite :
La controverse a duré longtemps, dit-il, et je ne saurai PROBABLEMENT jamais si elle a produit quelque fruit.
Est-ce illusion de notre part, mais il semble que cet échec ait affecté M. Routhier au point de lui faire douter de lui-même, et de son livre.
Une autre femme, dit-il en effet quelques lignes plus bas, une autre femme A VOULU lire AUSSI mon CENTU- RION et me dire son impression.
C'est une veuve qui paraît avoir 50 ans, cl dont le sort est bien triste (2).
Le vrai mérite est toujours modeste, et l'éminent auteur, ici, exagère évidemment ; nous connaissons plusieurs personnes qui ont lu son livre et qui ne s'en portent pas plus mal : le tout est de savoir par oîi le commencer.
(2) " C'est une veuve qui paraît avoir 50 ans, ET DONT LE SORT EST BIEN TRISTE. Son mari, son enfant, ses autres parents les plus proches sont morts. Elle est seule au monde et sans fortune. Elle est anglaise, protestante, et elle voyage pour changer d'horizon, et pour oublier ses chagrins dans l'étude de l'histoire et des arts.
" Elle parle très peu le français, mais elle le lit facilement. Quand nous avons fait connaissance, elle achevait de lire Eve victorieuse, de Pierre de Coulevain.
" — Comment trouvez-vous ce livre ? lui ai-je demandé.
" — Il m'a plu tout d'abord, m'a-t-elle répondu ; mais la fin m'a dégoûtée. Car, si je devais en croire l'auteur, c'est dans le Boudhisme (sic) qu'il me faudrait chei-cher des consolations.