JOURNAL DUN "DÉCOUVREUR
grand peuple civilisateur avait su faire, après la conquête, de ce pays que peuplaient nos sauvages aïeux.- — Déjà, quelques siècles auparavant, certaines villes des Gaules s'étaient ressenties de l'influence des immigrants hellènes. Mais c'est surtout, on le sait, de l'établissement romain que date la civilisation de ce pays.
Quelle civilisation !... Il y a deux mille ans, je l'ai dit, qu'ont été construits la plupart de ces amphithéâtres, de ces temples, de ces aqueducs, et le monde, depuis, n'a rien produit, je ne dirai pas de supérieur, mais seulement de comparable. Quiconque aura vu. par un clair après-midi, les arènes d'Arles ou la Maison Carrée de Nîmes, le théâtre d'Orange ou l'aqueduc du Gard, ne saurait en douter.
On ne vantera jamais trop les proportions, la pureté de lignes, l'élégance dans la force, la noblesse de ces monuments. A côté de ces chefsd'œuvre, tout ce qu'on a fait depuis, sauf d'infiniment rares exceptions, paraît un peu ridicule ; et l'on est tenté de ne voir, presque partout ailleurs, que mesquinerie ou enflure.
Je ne parle pas de ce que l'on peut voir en Amérique, l'architecture, sur ce continent, étant encore chose inconnue. Mais, même en Europe, que trouvera-t-on qui approche de cet art. à la fois si sobre et si imposant, où tout vaut uniquement par les proportions, et qui atteint
cependant au plus haut effet de grandeur ? — Songez que le Pont du Gard, haut de plus de cent cinquante pieds et long de plus de neuf cents, se compose en son entier de pierres simplement juxtaposées. — Où surtout nous mon' trera-t-on, comme ici, des monuments, non-seulement qui soient parfaits en eux-mêmes, mais qui encore s'adaptent si bien à leur cadre naturel, qu'ils semblent avoir été coulés d'un seul jet avec le paysage ?...
**♦ Voilà, cependant, la qualité d'art, et par conséquent de civilisation, que les Gaulois tenaient des Romains il y a deux mille ans.
Sous le règne d'Auguste, quelques Provençaux brillaient déjà dans les lettres latines, et l'on rappelle à ce sujet que le précepteur de Quintilien, Domitius Afer, était un Gaulois d'origine ; il était, en effet, né à Nîmes, l'an 16 avant J.-C. Cent ans plus tard, la civilisation s'était répandue, avec une extraordinaire puissance, dans toute la région du Rhône.
Les monuments encore debout témoignent magnifiquement à cet égard. Ce n'est pas Rome, en effet, comme on pourrait le penser, qui les élevait, mais bien les Gaulois eux-mêmes. " N'oublions pas, dit M. Gaston Boissier (cité par M. Roger Peyre), qu'en général ils ont été construits aux frais des villes qui les possèdent, sans que l'Etat ait participé à la dé-
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pense ; ce qui prouve combien la fortune des municipes était alors considérable. Jamais, je crois, ce pays-ci n'a été plus riche, ni mieux administré. "
Bientôt devaient venir les invasions, puis la longue éclipse du Moyen-Age... Mais on voit quand même assez que les Méridionaux ont bien quelque raison de vanter leurs origines latines. Ils ont été les premiers d'entre les barbares à sucer le lait de la majestueuse louve romaine. Ils ont connu, il y a deux mille ans, une civilisation telle que le monde n'en a pas depuis vu de pareille. Ils sont en France les fils aînés de l'Esprit.
Et c'est au Midi que la France doit l'essentiel de ses qualités : l'amour de l'art, le goût — et la gaieté, " cette divine enfance du cœur ". Elle lui doit aussi, je crois, dans le dernier siècle, au moins les trois quarts de ses grands poètes, pour ne rien dire de ses orateurs, depuis Gambetta jusqu'à M. Jaurès.
Malgré ces noms illustres, il y a des jours où la Provence, devant la montée d'une autre " civilisation ", se croit revenue à quinze siècles en arrière, — aux jours proches de l'invasion wisigothe. Elle se demande avec inquiétude quels sont les bruits sourds qui lui arrivent du lointain et elle pense aux chevaux des barbares...
Alors, se serrant plus étroitement à ses monuments et à ses ruines, elle se tourne vers son auguste aïeule. Elle évoque " les jours altiers de la force romaine ", et elle croit trouver, dans ces souvenirs, comme un dernier réconfort et un espoir suprême :
Par la grandeur des souvenirs,
Toi qui nous sauves l'espérance. . .
C'est l'invocation de Mistral au début de Ca-
lendal.
Pèr la grandour di remembranço.
Tu que nous sauvés l'esperanço !..
CHANTECLER A LA SCÈNE (1)
Comme tout provincial qui se respecte, j'ai voulu, en arrivant à Paris, m'offrir un fauteuil à Chantecler. Il convient que je vous en dise au moins deux mots, encore que la Porte-Saint- Martin puisse à la rigueur se passer de la réclame de la Revue Canadienne, et M. Rostand de l'appréciation, quelle quelle soit, que je pourrai faire de son oeuvre.
;ic** Je ne vais pas y aller par trente-six chemins : comme pièce de théâtre, Chantecler est, à proprement parler, au-dessous de tout.
Vous entendez assez que je ne songe pas à appuyer cette opinion sur une particulière compétence en ces matières. Je ne suis pas un écrivain et je n'ai aucune prétention à la littérature, encore moins au théâtre. Si cela peut vous intéresser, je vous dirai même que je n'ai seulement jamais joué sur une scène d'amateurs, ce qui chez nous, vous le savez, n'est pas une petite originalité...
Mas il ne faut pas toujours être cuisinier pour juger d'un plat... ni même gastronome. Cette comparaison vénérable s'applique parfaitement (1 ) Revue Canadienne, juillet 1910.
ici. Malgré les éloges de certains critiques distingués de qui M. Rostand est l'ami personnel, comme aussi bien malgré la réclame insensée faite autour de cette pièce depuis cinq ans, il me semble qu'il ne peut y avoir de discussion sérieuse entre ceux qui ont entendu Chantecler au théâtre : jamais on n'a plus complètement " raté " une œuvre. Et ce n'est pas peu dire...
:^** N'allez pas croire au moins que, si je parle de la sorte, j'y éprouve bien du plaisir. Rostand fut la plus chère idole peut-être de ma jeunesse. 11 fut un temps où je ne jurais que par la Princesse lointaine, et aujourd'hui encore Cyrano m'apparaît comme un grand chef-d'œuvre.
Mais enfin, puisque c'est de Chantecler qu'il s'agit, il faut bien avouer la vérité sur Chantecler. Je dis : " raté ". 11 n'y a pas d'autre mot. On ne peut pas dire que ce soit une œuvre médiocre. C'est une œuvre manquée. On ne jjeut pas dire que ce soit un enfant faible ou non-viable. Ce n'est pas un enfant, c'est un monstre.
La pièce ne donne pas d'autre impression. Ce n'est pas plat, et je ne sais même pas si j'oserais dire que c'est ridicule. C'est plutôt ahurissant.
Pourquoi ? Parce que, de voir à la scène, pendant quatre actes, tous ces oiseaux portant
CHANTECLER A LA SCENE 107
sous le bec une tête d'homme ou de femme, cela déconcerte violemment le monsieur habitué aux spectacles ordinaires.
Un peu à cause de cela, oui, je le crois... mais bien davantage assurément — mais cent fois plus encore, à cause de la pièce elle-même.
Vous regardez cela, vous entendez cette imterminable série de calembredaines et de calembours, et vous croyez rêver. C'est de la pure démence. Vient un moment où vous vous demandez sérieusement si vous devenez fou... ou si c'est l'auteur qui le devient.
* * * Voici tout d'abord, par exemple, le chien Patou, le personnage après tout le plus supportable. Vous tous qui connaissez le chien, le bon chien de La Fontaine, la bête par excellence simple et, si j'ose dire, tout d'une pièce, 'essayez d'imaginer un peu ce que M. Rostand est venu à bout de faire du vieux chien Patou... Non, c'est inutile ; à moins que vous n'ayez lu la pièce, vous n'y arriverez jamais. M. Rostand fait de Patou, tour à tour, un moraliste, un pédagogue, un philosophe nietschéen et, enfin et pour tout dire, un neurasthénique. Il donne à ce vieux chien rhumatisant et goutteux une âme je ne dis pas sen,^ible, non ! mais une âme sentimentale et romanesque. Patou jouit d'une niche confortable, on lui apporte ses repas régulièrement, mais il s'ennuie... Il trouve
l'existence plate et prosaïque, et le voici pris
soudain, sur ses vieux jours, par la nosteJgie
avec les risques et les dangers qu'elle comporte :
Oh ! fuir ! suivre un berger qui n'a rien dans son sac ! Mais, du moins, quand la nuit on lape l'eau du lac. Avoir — ce qui vaut mieux que tous les os à moelles — La fraîche illusion de boire les étoiles !
Détaché de l'ensemble, ce passage vous paraît encore une mince affaire, et vous avez raison... Mais songez que c'est comme cela d'un bout à l'autre, et que, de Patou seulement, on pourrait vous offrir peut-être quinze citations de cette force.
:c*H= Et encore, Patou, n'est-ce rien à côté du Merle, de la Faisane et de Chantecler lui-même.
Exemples :
LA POULE GRISE avec enthousiasme.
Il sort toujours à la même heure, comme Kant !
CHANTECLER.
Comme quoi ?