‹ Mon encrierChapitre 30 sur 37 · LE MERLE · texte numérisé non relu

LE MERLE

C'est très facile à faire :

On prend un W qu'on met sur un Y.

Et plus loin:

Tout ça, c'est des vieilles escarpolettes.

Et qui ne valent pas mon trapèze en bois neuf ! O ma cage ! signons le joyeux trois-six-neuf. On est des ducs ; on a de l'eau filtrée à boire . . .

Et encore:

Mon vieux, c'est pas ma faute, Moi je ne marche pas !

(Sautant vivement de côté. )

Prends-moi comme je " fuis " !

Cela n'est rien, si vous voulez. Et rien non plus, les " rasta ", les " chic ", les " mince alors! " qu'il nous débite... Seulement il ne dit pas autre chose. Il parle comme cela du commencement à la fin. Et c'est, si je ne me trompe, le deuxième rôle de la pièce.

En vain dira-t-on que M. Rostand a voulu faire du Merle le personnage antipathique. Les autres ne parlent pas différemment, ou c'est tout juste. Patou, sous prétexte de " flétrir " le Merle, trouve quand même moyen de nous parler de la vache " qui la connaît dans les foins " et du canard à qui l'on répond : " Ça t'en bouche un coin-coin ! " La Faisane défend qu'on lui fasse même " un doigt... de basse-cour ". Enfin il n'est pas jusqu'à Chantecler lui-même qui, toujours sous couleur d'en remontrer au

Merle et même sans ce prétexte, — ne verse avec joie dans le calembour et dans l'argot. Ne dit-il pas à la Faisane, dès le 1er acte, pour lui vanter la puissance de son chant :

... Le mur, lorsque je chante, Eji bave des lézards . . .

N'est-pas lui qui s'écrie, au Illme:

Coq du Japon, silence, Ou bien je vous rabats votre " kakémono " 1

Ne dit-il pas au Merle:

On voit luire l'œil rose Du lapin que l'esprit, quand tu l'attends, te pose !

Toujours au IlIme, ne lance-t-il pas avec une visible satisfaction ces mots distingués que sans doute l'Académie française — dont M. Rostand fait partie — se fera un devoir d'accueillir dans son dictionnaire : " C'est du chiqué ! ", " C'est du plaqué ! ", " Il croit nous épater ! ", " Vous pouvez vous fouiller ! "

Citerai-je encore ? — Si vous voulez. ..Prenons-le cette fois dans un autre genre :

CHANTECLER {aux coqs étrangers) .

Oui, Coqs affectant des formes incongrues, Coquemars, Cauchemars, Coqs et Coquecigrues, Coiffés de cocotiers supercoquentieux . . . — La fureur comme un Paon me fait parler,

Messieurs, J'allitère !—

Oui, Coquards, cocardes de coquilles, Cocardeaux, Coquelins, Coquelets, Cocodrilles, Au lieu d'être coquets de vos cocoricos, Vous rêviez d'être, ô Coqs, de drôles de cocos ! Oui, Mode ! pour que d'eux tu t'emberlucoquasses,

CHANTECLER A LA SCÈNE 111

Coquine, ils n'ont voulu, ces Coqs, qu'être cocasses 1

Mais, Coquins, le cocasse exige un Nicolet 1

On n'est jamais assez cocasse quand on l'est I

Mais qu'un Coq, au coccyx, ait plus que vous de ruches.

Vous passez, Cocodès, comme des coqueluches I

Mais songez que demain, Coquefredouilles ! mais

Songez qu'après-demain, malgré, Coqueplumets !

Tous ces coqueluchons dont on s'emberlucoque.

Un plus cocasse Coq peut sortir d'une coque,

— Puisque le Cocassier, pour varier ses stocks,

Peut plus cocassement cocufier des Coqs ! —

Et vous ne serez plus, vieux Cocâtres qu'on casse,

Que des Coqs rococos pour ce Coq plus cocasse.

Notez bien qu'ici Chantecler assure que, s'il emploie ce langage extravagant, c'est pour se moquer du Paon. Tout à l'heure, ce sera pour se moquer du Merle ou de la Pintade. Patou ne donne pas d'autre excuse, ni le Pivert, ni la Faisane... Drôle de pièce, en vérité, que cellelà, où les gens d'esprit n'ont plus d'autre ressource, pour se venger des imbéciles, que de descendre à leur vocabulaire, et qui, faite soidisant pour protester contre le mauvais langage, demeure presque en son entier un tissu de calembours et d'à peu près mêlés à des termes d'argot ! ^*^ Jusqu'aux Crapauds qui font du calembour.

Supposez que vous ayez entendu déjà trois actes interminables, en vers comme ceux que vous venez de lire (il y en a de meilleurs que ceux-là, il y en a de pires aussi).

Vous avez savouré l'Hymne au Soleil, lequel donne une bien meilleure impression à la lecture qu'à la scène.

Vous avez contemplé Chantecler expliquant à la Faisane le secret de son chant, dans des vers qui ne valent peut-être pas cher, mais qui au moins, pour une fois, ne contiennent pas de jeux de mots...

Vous avez été témoin du duel de Chantecler avec le Coq de Combat.

Enfin vous avez assisté au défilé des quarante-huit coqs étrangers (Coq Malais, Coq de Bagdad, Coq Cochino-Yankee, Coq Walikili, dit Choki-Kukullo, Coq Pseudo-Chinois Cuculicolor, et 43 autres), mesurant chacun de six à huit pieds de hauteur, et vous avez pu constater que cette scène de cirque avait pris un gros quart d'heure de votre temps pour permettre à Chantecler de lancer ensuite sa fameuse tirade : Coquemars, Cauchemars, Coqs et Coquecigrues. . . (Voir plus haut.)

Et vous voici au IVme acte, au centre d'une forêt où Chantecler s'est enfui avec la Faisane. Tous deux sont en train d'échanger des apophtegmes, au pied d'un arbre colossal. Clair de lune.

Soudain, dans l'herbe haute, on voit s'avancer, à petits sauts, les Crapauds. Ils sont bien une dizaine — gros et petits. Ceux-ci n'ont pas moins de trois pieds de long ; les vieux sont énormes. Que viennent-ils faire là ?

CHANTECLER A LA SCENE 113

UN GROS CRAPAUD, surgissant de l'herbe.

Nous venons. .

CHANTECLER.

Ventrebleu ! qu'ils sont laids !

LE GROS CRAPAUD, obséquieusement.

. . .Pour saluer, au nom de la Forêt qui pense, L'auteur de tant de chants . . .

(// a mis la main sur son coeur. ) CHANTECLER, aoec dégoût.

Oh ! ses mains sur sa panse !

LE GROS CRAPAUD, faisant un petit saut vers lui. Neufs !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu.

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu.

Brefs !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu.

Grands !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu.

Purs !

CHANTECLER.

Asseyez-vous, Messieurs.

(7/5 s'asseyent autour d'un grand champignon comme autour d'une table.)

Le chef de la délégation explique alors à Chan-

tecler comme quoi, par son chant vainqueur, lui,

le Coq, va détrôner le Rossignol (ou Bulbul),

jusque-là chantre pour ainsi dire attitré de la

forêt.

TOUS, dans une explosion. A bas Bulbul !

CHANTECLER

Messieurset chers Batraciens. . .

Ma voix lance, il est vrai, des notes naturelles . . .

Ici, arrêtons-nous un moment, s'il vous plaît.

Mais Bulbul, soudain, s'est fait entendre, Chantecler ne peut retenir son admiration, et

les Crapauds, vexés, " se traînent en hâte au

pied de l'arbre où le Rossignol chante '*.

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