‹ Mon encrierChapitre 35 sur 37 · ET LE TIEN SUR TA CHEMISE BLANCHE · texte numérisé non relu

ET LE TIEN SUR TA CHEMISE BLANCHE

lui répondit-elle. (P. 59-60.)

Mais il faut se borner. Encore seulement quelques fleurettes, pêle-mêle, pour achever le bouquet.

Jules Hébert a décidé de rompre pour toujours avec Marguerite Delorme. Il vient pré-

cisément de le lui annoncer. — Toutefois, Mademoiselle, ajoute-t-il, toutefois vous pouvez vous consoler :

— . . JE N'AIMERAI UNE AUTRE FEMME QUE SI ELLE VOUS RESSEMBLE et ce sera vous toujours que j'adorerai!... (P. 255.)

Il a été question déjà, plus haut, d'une promenade en calèche. Ce qu'on ne vous a pas encore dit, c'est que la jeune Française, en cette occasion, avait causé à notre héros une vive surprise. Imaginez-vous qu'après deux jours et deux nuits de séjour à Québec elle ne connaissait pas encore l'église Saint-Jean-Baptiste ! Une jeune fille si " instruite " !

— . ... Je veux apprendre le nom de vos clochers canadiens 1. . . {aoail-elle dit). Quel est celui-là ?

— -La flèche aiguë de Saint-Jean-Baptiste I répond le jeune homme ÉTONNÉ {sic). (P. 82.)

Chemin faisant, l'auteur vante chaleureusement à ses lecteurs l'esprit de ses concitoyens. A l'entendre, les 80,000 habitants du Greater- Québec ont de l'esprit comme quatre. Les cochers eux-mêmes, dans cette sacrée ville, en possèdent à revendre. Celui qui conduit nos promeneurs n'en est pas plus dépourvu que les autres. A tout propos il se mêle à la conversation de ses clients et, des trois, ce n'est pas le moins spirituel (tel est du moins l'avis de M. Hector Bernier) :

Le cocher, devenu loquace, est en verve, et quand la circulation lui donne un instant de loisir, il jette à ses hôtes les gerbes de son esprit pittoresque (aie). (P. 86.)

Mais il n'est pas de tableaux sans ombre. S'il faut en croire M. Hector Dernier, il paraît qu'il existe à Québec, depuis des temps récents, un endroit où se déroulent chaque soir, en plein public, des scènes d'une révoltante impudicité. C'est la Terrasse. On avait cru à tort, jusqu'ici, que jeunes hommes et jeunes filles n'allaient là que pour se promener : or ils n'y vont en réalité que pour se faire " la chasse à l'amour ", quand ce n'est pas, purement et simplement, pour s'y " accoupler ". L'auteur nous le dit d'ailleurs en toutes lettres :

ElnBn délivrées du comptoir monotone ou de la fabrique malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches : LEURS NARINES GONFLÉES ASPIRENT AVEC FRÉNÉSIE L'AIR DU SOIR, pendant que leurs pieds inlassables vont et viennent, QUE LEURS YEUX LUISENT COMME DES ESCARBOUCLES ET QUE LEURS LÈVRES ALLUMENT LES FUSÉES DE LEUR ESPRIT GOUAILLEUR. Souvent leur amoureux les ESCORTE (sic), et c'est alors LA GAMME IN- TIME DES MOTS SUAVES, DES ŒILLADES EN TAPINOIS, DES SILENCES BAVARDS, DES FRÔ- LEMENTS IMPERCEPTIBLES DONT TOUT L'E- TRE A CONSCIENCE.

Et il ajoute immédiatement :

Quand il ne sont pas ACCOUPLÉS (sic), jeunes garçons et jeunes filles, de noblesse bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l'amour. (P. 126.)

Qui l'eût dit, tout de même, que les jeunes gens de Québec allaient chaque soir " s'accoupler " sur la Terrasse, à la lueur des lampes à arc 7 — Non, mais que fait donc la police, en ce pays là ?...

:j:*^ Telle est cette œuvre bizarre.

Si nous nous sommes donné la peine d'en parler aussi longuement, on imagine bien que ce n'est pas pour l'importance que nous lui trouvons en elle-même. Au Large de l'Ecueil n'est pas le premier livre du genre qui s'imprime au Canada ; il n'en sera pas non plus le dernier. Par le fond comme par la forme, il méritait tout juste l'attention distraite que l'on donne, d'ordinaire, aux articles de la Presse, aux poèmes de M. Chapman ou aux échantillons de "Parisian French ".

Mais la littérature n'est pas tout, dans le monde, et voyez comme vont les choses. Il arrive que cet ouvrage, proprement inexistant au point de vue littéraire, n'en constitue pas moins, tout comme l'article de M. Camille Roy, un document d'un inestimable prix pour le penseur et le philosophe. Devance, nous nous faisons un devoir de désigner'ces deux pièces à l'historien qui fera plus tard l'histoire de notre époque. 11 pourra facilement y prendre quelque idée du genre tout particulier de formation qui se donne aujourd'hui dans la province de Québec sous le nom d'enseignement secondaire. Surtout il y verra comme dans un miroir l'état intellectuel et moral de la jeunesse canadiennefrançaise aux environs de 1912.

Le cas de M. Hector Bernier, tel qu'il se

Q UE CEUX qui ONT DES YEUX ... 159

manifeste d'un bout à l'autre de son livre, n'est en effet pas exceptionnel. Il est au contraire représentatif, au plus haut degré, de la mentalité commune à l'immense majorité de notre jeunesse soi-disant "instruite ". Nous tenons de M. Roy lui-même que le nouveau romancier fut un des élèves les plus brillants du séminaire de Québec. Dès ses humanités, il faisait l'admiration générale par ses " éloquentes ", ses "longues harangues ", et il n'est pas jusqu'à M. Roy qui déjà me saluât en lui une nature " d'élite ". {Article déjà cité.) Il poursuit donc au séminaire de Québec, " l'une de nos meilleures institutions ", un cours d'études de huit années, sous la direction des " meilleurs professeurs ", et prend ses degrés de bachelier. Puis, — c'est encore M. l'abbé Roy qui nous instruit de ce détail, — après trois autres années d'études, cette fois à la " célèbre " université Laval de Québec, le voilà avocat. C'est alors qu'il se dit : " Je vais faire un livre " : — et il écrit Au Large de l'Ecueil.

Il écrit " Au Large de l'Ecueil " à vingt-cinq ans passés, — sans être ni alcoolique, ni morphinomane, ni cocaïnomane, — sans avoir jamais donné le moindre signe d'aliénation mentale, — toujours et de plus en plus, aux yeux de tout le monde, " garçon d'avenir " et nature " d'élite ".

Enfin l'ouvrage paraît. Croyez-vous au moins

qu'après delà M. Bernier va baisser dans l'esprit de ses maîtres ? L'article déjà cité nous le montre au contraire " applaudi par ses maîtres ". Le séminaire de Québec, flatté de voir " se réaliser déjà " tant de " brillantes promesses ", revendique hautement devant le pays la gloire de l'avoir formé. M. Camille Roy lui consacre pour sa part, dans VAclion Sociale, l'étude que vous savez. D'autres journaux, également bien vus dans nos maisons d'enseignement, apprécient à leur tour le roman de M. Bernier, en des termes d'une égale extravagance (1 ). Tous recommandent fortement qu'on lise et qu'on fasse lire ce " bon livre " , — ce " beau livre ". Du coup, voilà Au Large de l'Ecueil proposé en imitation à toute la jeunesse de nos collèges, d'un bout à l'autre du pays. (2)

Ces faits, on le voit, dépassent singulièrement la personnalité, même littéraire, de M. Hector Bernier. Ils nous éclairent d'abord sur toute notre jeunesse " instruite " — dont M. Bernier n'est après tout que le symbole et nous permettent de pénétrer à fond son effroyable misère intellectuelle. Ils nous font entrevoir comment

(1) Voir notamment le Devoir du 28 mai, 1ère page, 6me et 7me colonnes.

(2) M. le chanoine Emile Chartier, vice-recteur de l'université de Montréal, loue à son tour M. Hector Bernier. Voir la Revue Canadienne, livraison de janvier

certain genre de formation peut ensuite conduire, non moins sûrement que l'ignorance, à l'abrutissement.

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