‹ Mon étoile, comédie en un acteChapitre 2 sur 36 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

HORTENSE, KERBENNEC.

(Au lever du rideau Kerbennec est assis au bureau, à droite; il tient à la main une lettre quil finit de lire. Hortense entre par le fond.)

kerbennec, jetant la lettre avec colère. Ah! jamais je ne m'y serais attendu... non!..

hortense, s approchant de son père.

Qu'esl-ce donc, mon père?..

KERBENNEC.

Ce procès contre d'Ancenis, mon beau-frère, ce procès en liquidation, oui dure depuis dix ans... hortense', souriant.

Gomme la guerre de Troie!

HERBENNEC.

Ce procès, gagné en première instance!

HORTENSE

Eh bien?

KERBENNEC

Eh bien ! perdu à Paris ! en appel. (Passant à

gauche.) Mais tu sens bien que ça n'en restera pas là!., je suis Breton, je ne cède pas! et dès ce soir, je vais écrire à un nouvel avocat...

HORTENSE

Encore un ! cela fera le septième!

KERBENNEC

Un avocat à la cour de cassation... pour qu'il s'occupe de mon pourvoi.

hortense, d'un air suppliant* Mon père...

KERBENNEC

Quand cela devrait durer dix années encore!.. (Repassant à droite.) Et si je meurs d'ici là, ce sera ton héritage. J'espère bien que tu ne renonceras pas à la succession... et que toute ta vie aussi, tu défendras nos droits. (Il s assied.) hortense, debout et se penchant vers son père qui est assis.

Oui, mon père. ..mais daignez une fois, par hasard, écouter aussi mon plaidoyer a moi...

KERBENNEC.

Un plaidoyer...

Ce sera votre huitième avocat... mais celui-là ne vous coûtera rien, il ne vous demandera rien que votre bonheur et votre repos. Dans l'origine, à combien se montait la somme qui a fait l'objet de la discussion?

HERBENNEC.

A cinquante mille francs. (Avec chaleur.) Mon beau-frère et moi étions associés... mais à la mort de ma sœur... de ta pauvre tante... il a fallu, liquider, régler les comptes... etd'après nos livres, j'avais avancé une somme de cinquante mille francs. Imagine-toi...

HORTENSE

Je ne plaide pas au fond, mon père... je fais comme le tribunal de première instance... je VOus donne gain de cause. C'est donc de cinquante mille francs qu'il s'agissait d'abord?

KERBËNNEC.

Mais ce premier procès en a fait naître une douzaine d'autres.

HORTENSE

Enfin!., combien, jusqu'à présent, avez- vous dépensé en principal et accessoires?

kerbënnec, avec humeur.

Que sais-je!.. a peu près quatre vingt mille francs., mets en une centaine... cent vingt... si tu veux...

HORTENSE

Peu importe?., vous êtes riche... très-riche... vous me l'avez dit souvent : l'on cite partout, M. Kerbënnec , comme un des premiers manufacturiers et des premiers propriétaires de la Bretagne ! je n'écoute pas... mais j'entends !.. de plus vous n'avez qu'une fille... une fille excellente qui vous aime... qui vous soigne, qui est toujours de votre avis et jamais ne vous gronde.. . et bien ! avec tant de motifs d'être heureux... vous ne l'êtes pas.

KERBËNNEC.

C'est vrai...

HORTENSE

Écrivez sur vos livres de compte tout ce que vous avez dépensé, depuisdix ans, d'inquiétudes, de soucis, de craintes, d'espérances déçues... tous les soirs vous me parliez de ce procès.

KERBENNEG.

Oui!., pendant dix ans je l'ai gagné tous les soirs.

HORTENSE

Ajoutez l'impatience.,, la mauvaise humeur. ., qui ôtentle charme de l'intimité... lahaine qui dessèche le cœur... la colère qui monte à la tête et donnelescoupsdesangl.. additionnez enfin, vous qui savez calculer, toutes ces tortures de chaque jour... et dites-moi si Je gain de cinquante mille francs pourrait jamais les payer.

KERBËNNEC.

C'est possible!.. (Se levant.) Mais je ne peux

pourtant pas céder, quand j'ai raison. (Ilpasse à gauche.)

HORTENSE

Tous les plaideurs en disent autant.

Je ne peux pas laisser ce d'Ancenis... ce parent que je déteste... se pavaner dans son triomphe.

HORTENSE

Beau triomphe, en effet!., d'abord, il lui coûte probablement aussi cher qu'à vous, et lui, n'est pas riche... il a éprouvé, dit-on... de grandes pertes...

kerbënnec, brusquement.

C'est sa faute!., pourquoi plaide-t-il, au lieu de s'occuper de ses affaires? s'il était venu à moi, s'il m'avait dit : j'ai tort... je lui aurais abandonné... les cinquante mille francs... et deux ou trois fois cette somme, s'il avait fallu.

HORTENSE

Ah! c'est bien, je vous reconnais là!., mais comment avouerait-il qu'il a torl... s'il croit, comme vous, avoir raison... s'il croit, comme vous, son honneur intéressé...

KERBENNEG.

Son honneur!., dis donc... sonobstination... son entêtement... car il est têtu!..

HORTENSE

Il est Breton... comme vous!

KERBËNNEC.

Deux fois plus!., te le rappelles-tu seulement?

HORTENSE

Ce que je me rappelle, c'est que c'était un oncle très-aimable et tres-obéissant, lui !.. faisant toutes mes volontés... m' apportant, chaque jour, dé superbes poupées, que brisait sans cesse Edouard, son fils et mon cousin,..

KERBËNNEC.

Avec qui tu étais toujours en dispute !..

HORTENSE

Ce qui ne nous empêchait pas de nous aimer, et vous m'avez élevée à les regarder comme des indifférents, des étrangers, des ennemis... kerbeneec, brusquement.

Et j'ai eu raison... mais tu en parles comme si tu les connaissais encore... et depuis ton enfance tu ne les a pas vus.

HORTENSE

Peut-être!..

kerbënnec, fronçant le sourcil.

Qu'est-ce à dire?.. I

HORTENSE

A Brest... il y a deux mois, au bal de la préfecture, j'étais assise à côté de mademoiselle deKerkado, une des beautés du département, une amie, qui m'avait amenée, et qui seule méconnaissait. Nous remarquâmes, dans un groupe de danseurs, un cavalier dont les regards se portaient alternativement sur ma voisine et sur moi. Il était évi-

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