PARIS
PQ
asBo
BONJOUR, parrain.
— Bonjour, petit Louis.
Je ne suis pas en retard ?
— En avance. Assois-toi. Tu te demandes, j'en suis sûr, pourquoi je t'ai fait venir, et par dépêche?
— Non.
— Ne me dis pas non. Je tiens à ce que tu te le demandes, pour que cela me soit plus facile de continuer.
— Je me le demande.
— Ton impatience va être satisfaite. Ta mère m'a écrit.
— A mon sujet?
— Bien entendu. A quel sujet voudraistu qu'une mère en général et la tienne en
particulier écrivît une lettre de quinze pages...?
— Quinze pages ?
— ... si ce n'est à propos de son enfant?
— Qu'y a-t-il?
— Tu es déjà effrayé?
— Moi ? Non. Mais je sens que c'est elle qui a peur. Elle a toujours peur.
— Puisque c'est une mère.
— Et de Quoi a-t-ellepeur ?
— De rien pour elle; de tout pour toi.
— Oh!...
— Ne m'interromps pas. Laisse-moi parler à mon aise. Je te préviens que j'en ai pour un temps. Il va falloir d'abord que je rebrousse avec toi chemin sur ton passé, que je te redise des quantités de choses te concernant, que tu sais et que je ne t'apprendrai pas, bien que peut-être tu les aies tout a fait oubliées, mais qu'il est indispensable que j'énonce et récapitule pour
moi, pour ma commodité et l'harmonie de mon discours, afin que ce que j'ai ensuite de nouveau à ajouter ne tombe pas de la lune et arrive, au contraire, sans brusquerie, avec agrément et logique, à sa place.
— Parlez, mon parrain.
— Tu as vingt-deux ans. Autrefois on t'aurait dit que tu es jeune. Aujourd'hui, on n'oserait plus, et ce serait impoli, car, à vingt-deux ans, un homme est à présent en pleine maturité. Tues grand, mince, élancé, assez élégant et gracieux de ta personne. Tes cheveux sont châtains, tes yeux bleu foncé. Tu as une petite moustache qui ne pousse pas parce que tu la tires trop. Ta bouche et tes mains ne sont pas bêtes et ton visage, bien qu'irrégulier et planté d'un nez de caractère indécis, n'en reste pas moins fort acceptable. Ton père était architecte à Orléans. Te le rappelles-tu, ton père?
— A peine. Un peu cependant. Un petit, très gai.
— Quelle tristesse! Tu avais pourtant sept ans quand tu l'as perdu. Fils unique, tuas été, — chose incroyable, — admirablement élevé par ta mère, à Orléans d'abord, où les meilleurs professeurs du petit Séminaire et du Lycée venaient te faire travailler à domicile. Et quand tu atteignis ta seizième année, l'énergique femme eut le courage de t'éloigner d'elle et du milieu familial. Quelques amis irréfléchis voulurent lui persuader de venir avec toi à Paris. Elle fut assez sage pour leur résister. D'ailleurs, elle était incapable de quitter son vieil Orléans, sa ville natale où elle s'était mariée, et sa maison de la rue Sainte-Euverte où elle vivait désormais recluse dans la religion de ses souvenirs.
Et puis, en dehors de cela, elle se rendait compte qu'un jeune homme a besoin
d'être livré de bonne heure à lui-même et que la meilleure façon qu'il ait d'apprendre la vie, c'est de s'y aventurer, progressivement, sans demeurer blotti sous l'aile maternelle. Tu fus donc envo3'é à Paris où, quatre ans externe au lycée Louis-le-Grand, tu fis de sérieuses études — sache-moi gré de n'avoir pas dit brillantes. Tu logeais à cette époque rue de l'Abbaye, chez ton oncle, Bernard Charteux, écrivain d'histoire, ayant spécialement porté l'effort de ses travaux sur la période du Consulat et qui mourut d'un refroidissement pris au sortir de la Mazarine, il y a deux ans, au moment même où tu allais partir pour faire ton temps de soldat. Tu as alors beaucoup pleuré ?
— Pas énormément. Mais je l'aimais de tout mon cœur et je l'ai regretté plus que ne l'auraient dit mes larmes. D'ailleurs les larmes, — quantité ou qualité, — au fond elles ne signifient rien.
— Tu crois? Enfin laissons-les. C'était, en effet, un charmant brave homme que ton oncle Bernard et ta mère avait eu raison de mettre en lui toute sa confiance et ses espoirs en songeant à toi et à ton avenir. Grâce à lui, elle était tranquille. Elle pouvait partir la tête en repos, quand il plairait à Dieu ; elle ne te laissait pas tout seul. Et puis, voilà qu'aujourd'hui il n'est plus là et que tu te trouves revenu du régiment, d'où tu es sorti sous-lieutenant de réserve et avec encore moins de goût pour le métier militaire qu'avant d'en avoir tâté. Quel bon officier tu feras !
— Est-ce pour me dire cela que maman ? . . .
— Non, et j'y arrive. Tu n'as pas de vocation déterminée...
— Si, plusieurs.
— Aucune, par conséquent. Tu as demandé à ta mère de te laisser un an pour réfléchir. C'est beaucoup.
— Ca n'est pas trop.
— Ou pas assez. Elle te l'a accordé. Mais elle est inquiète. L'idée que tu es, pour un an, seul maître de toi, à Paris et sans l'oncle, la tourmentait si fort, qu'elle s'est souvenue tout à coup que j'étais ton parrain... Je n'y pensais plus. Commences-tu à comprendre ?
— Oui.
— Et alors, en termes touchants, nobles, élevés, irrésistibles et simples, elle me prie de remplacer ceux qui nous ont précédés dans le départ et d'être pour toi, si tu le permets, une façon de tuteur, large et vigilant — sans que tu t'en aperçoives. Quelle mission ! Je dois t'avouer tout de suite que j'ai accepté avant même d'avoir ta réponse, tellement j'étais sûr qu'elle ne pouvait être que conforme au désir de ta mère. Je t'ai lancé un bleu et tu es assis en face de moi. Oh ! si ce n'avait pas été pour ta chère ma-
inan, que je respecte avec tendresse, je me serais défendu dans les grands prix et je l'aurais suppliée de chercher, dans son entourage de gens vertueux, un plus digne que moi de la terrible et honorable corvée qu'elle m'impose... et cependant, non, une autre eût-elle exigé de moi ce service... que je n'aurais pas pu non plus m'y dérober, du moment que j'avais le malheur d'avoir consenti, dans les temps, à être ton parrain ! Pourquoi faut-il que je le sois ? Kt quelle imprudence ai-je commise là ? Comment ma famille m'a-t-elle laissé accomplir cette grosse folie qui semblait innocente et ne m'a-t-elle pas prévenu de tous les embarras futurs où elle risquait de me jeter? J'avais vingt-quatre ans; j'étais encore un enfant, moi, à vingt-quatre ans. Je cToyais qu'il ne s'agissait là que d'une formalité qui m'allait prendre une heure, un matin, et puis c'est tout. Il me semblait qu'être ton
parrain ne m'engageait à rien vis-à-vis de toi, en dehors de ma présence à la cérémonie où tu pleurnicherais, et que ça n'entraînait pas à plus de conséquences que d'être c^lui d'une cloche ou d'un navire. Une fois la cloche et le navire aspergés, bonsoir! Si, après, la Madeleine se fêle ou bien si \t. Jean-Marie du Tréport prend l'eau, tant pis pour eux, ça ne me regarde plus; ce n'est pas moi qu'on vient chercher pour sonner ou radouber.
Eh bien ! il paraît qu'être le parrain d'un enfant c'est un autre son. Je me suis en efFet renseigné; j'ai lu, et j'ai retenu des choses inouïes qui m'ont glacé. Avais-tu connaissance, entre parenthèses, que, jadis, on donnait ce nom de parrain à des personnes riches et considérables qui accompagnaient, au temps de l'Inquisition, les condamnés à V autodafé} et qu'en législation militaire on désigne ainsi celui que
choisit pour lui bander les yeux le soldat sur le point d'être passé par les armes ? Evidemment non. Mais allons droit au fait. De l'ensemble de mes découvertes il résulte, mon pauvre enfant, que j'ai contracté visà-vis de toi une espèce d'adoption, puisque parrain, patrinus en bas latin, vient de pater. Je suis ton père spirituel; j'ai envers Louis Dumoncey des obligations et des devoirs. Oui, quand, à l'église Saint-Philippedu-Roule, — assisté de la bonne et charmante Mlle Elisabeth Brenier, ta marraine, inspectrice des prisons, une vraie sainte laïque, — je te tenais sur les fonts, je prenais du coup, en ce faisant, l'engagement solennel non seulement de donner à ma commère un bouquet, dix-huit boîtes de dragées, plus douze paires de gants blancs — dont elle me fit grâce, trouvant cet usage désuet — et de remettre également une gratification à la nourrice, et une boîte des
dites dragées à l'officiant avec une pièce d'or dedans, sous le papier à dentelles... mais, en outre, je répondais de ta foi, je me conformais, — et bien s'en m'en douter, — aux décrets du concile de Trente ! je jurais de veiller sur ton avenir et de contribuer à ton établissement. Et toi, plus encore que ton parrain, tu étais à mille lieues de soupçonner ce qui nous guettait tous les deux, vingt-deux ans plus tard!
— Est-ce que j'étais sage?
— Scandaleusement ! et déjà, tu ne pleurais pas. Je tenais ta main.
— Pourquoi?
— Pendant la cérémonie, le parrain doit porter ou toucher l'enfant. Alors j'avais préféré ne pas te porter.
— Je vous faisais honte ?
— Pas encore. On forma sur toi, dans cette circonstance, les plus merveilleux projets. N'étais-tu pas un /î/s? Un fils
attendu, désiré, commandé? Le premier enfant? Celui pour lequel on perd toujours un peu la tête? Ton père n'en revenait pas de t'a voir bâti. Ta mère était dans une calme joie |et commençait d'avoir peur comme si déjà tu avais ta clef. Et puis quand on s'était bien grisé de carrières et qu'on avait passé en revue tous les genres de gloire qui semblaient le mieux t'aller, la raison venait et l'on ne souhaitait plus alors pour toi qu'une pauvre chose bien simple et courante : que tu fusses heureux. C'est en de telles dispositions que nous nous quittâmes, le soir de ton baptême, après le dîner de famille qui nous avait réunis chez tes parents avec quelques bons amis. Tout le monde s'embrassa en ton honneur et avant de se séparer on fit la partie de passer par ta chambre pour te regarder dormir dans ton berceau. Tu tenais dans ton poing fermé une dragée rose qui collait, et quoique
>^- — I^ — . . fr*^
tu fusses affreux, chacun te trouva beau comme un ange.
Ensuite, je n'ai pas souvenir de m être beaucoup occupé de toi. Je n'ai pourtant pas manqué de te donner tous les ans des étrennes, les plus inutiles que j'ai pu. Dès que ton bon petit cœur avait eu l'âge de raison, il était venu d'ailleurs lui-même, à chaque premier janvier, recevoir ces humbles présents sans me les demander. Aussi, je pensais, je ne te le cache pas, en avoir fini, maintenant que tu es un homme, avec l'abusive coutume... et puis voilà qu'il va me falloir te faire de bien plus importants cadeaux, je veux dire te payer des recommandations, des avertissements et des conseils! En aurai-je les moyens? Ta mère me suppose, de ce côté-là, beaucoup plus fourni que je ne suis. Enfin, tu es au courant. Qu'as-tu à répondre?
— Rien, mon parrain, puisque je n'ai
pour l'heure qu'à écouter. Si j'osais cependant vous poser une question, j'aimerais bien savoir comment vous entendez exercer vis-à-vis de moi, pendant l'année, cette tutelle.
— Ce ne sera pas une tutelle.
— Cette surveillance. — - Non plus.
— Ce contrôle.
— Pas davantage.
— Qu'est-ce donc que ce sera?
— Une simple conversation, une amicale causerie que nous aurons, si tu le veux, une fois par mois, le premier dimanche.
— Une messe civile! Un Berlitz de morale en douze leçons.
— Ce ne sera ni une messe ni un cours, parce que je ne suis ni prêtre ni professeur, et ce ne sera pas de la morale ; ou du moins si, par-ci par-là, c'en est, je m'effor-
cerai qu'elle soit aimable, cordiale, avenante au point que tu la trouveras toimême trop bénigne et qu'elle te touchera davantage, te fera plus de bien par les excès de sa douceur que par ceux de sa sévérité. C'est toi même qui te gronderas et te morigéneras forcément, si tu le mérites. Jamais, moi, je ne tomberai dans ce travers de te prêcher, fût-ce en carême.
— Vous me gâtez tellement d'avance, mon parrain, que j'en suis presque troublé! Mais encore, sur quoi porteront nos entretiens? Où auront-ils lieu? Combien dureront-ils? Pouvez-vous dès à présent...
— Je le puis. Nous nous verrons n'importe oii, chez toi, chez moi, dans la rue, au restaurant, au théâtre.
— Dans ces deux derniers endroits nous ne pourrons guère causer librement?
— Allons donc ! Si tu savais tout ce que l'on peut se dire d'un plat à un autre ! et
dans un entr'acte ! il y a là place naturelle pour les plus ardus problèmes. L'immortalité de l'âme est un des sujets qui se traitent le plus couramment au sortir d'un bouis-bouis, ou après dîner, pendant le cigare.
— Cendre et fumée...
— Oui. Tu verras. Ce ne sera pas si terrible que tu peux le craindre. Il n'y aura personne de tué. Je me mettrai ù ta portée et toi à la mienne. J'ai à peine un quart de siècle de plus que toi! Ce n'est rien. Si éloignés d'idées que nous puissions être sur certains points, il y a toujours des endroits du cœur et de l'esprit par où nous communiquerons, avec ou sans fil, des carrefours et des croisements d'opinions où nous ne manquerons pas de nous rencontrer, même en nous heurtant. Nous essayerons de nous définir et de nous expliquer, de démonter nos égoïsmes, nos pré-
tentions respectives, de nous achever, éclairer et compléter l'un par l'autre. A ce double et réciproque examen de nousmêmes, nous apporterons l'or en barre d'une indulgente et parfaite bonne foi. Il ne faudra pas une minute croire que tous les deux nous avons raison. Nous nous efforcerons plutôt chacun d'avoir tort et de nous bien persuader que nous ne représentons pas, exclusivement et d'une seule pièce, deux générations : moi, celle d'hier au soir qui fut magnifique, et toi, celle de ce matin qui surpasse tout. Si nous sommes amenés, dans la chaleur de la bienveillance, à nous dire des vérités désagréables, il sera entendu qu'elles n'ont rien de personnel et qu'elles s'appliquent au voisin, au vilain monsieur d'en face.
Jusqu'à présent, nous étions étrangers, non point ennemis, mais vivotant chacun dans notre petit camp où il ne nous déplai-
sait pas, toi le cadet, moi l'aîné, de rester « retranché ». C'était une faute et une bêtise. Nous allons franchir nos lignes et nous mettre à frayer et à nous connaître, sans parti pris ni méfiance. Un jour sur deux tu seras le parrain et moi le filleul. Tu vas avoir la grâce de descendre jusqu'à moi et moi j'aurai l'honneur de te gravir. Nous ne ferons pas des comparaisons, mais des échanges, et au fur et à mesure que je te passerai de mes regrets, tu me passeras de tes espoirs . Tout cela delà main à la main , sans phrases ni sermons. Je ne garantis pas que du choc de nos pensées et de nos sentiments ce sera toujours la lumière qui jaillira, mais du moins ferons-nous de belles étincelles et les divergences de nos natures, de nos manières de vouloir et de sentir souderont avec solidité les points de sympathie par où nous serons d'autant plus surpris de nous ressembler. Défense de prétendre être supérieur
ou inférieur. Tu me diras franchement l'effet que nous qui vous précédons dans la carrière nous vous faisons quand vous nous regardez et je te promets, avec une égale sincérité, de te rendre la pareille. Et ce sera charmant, du moins pour moi, parce qu'une confiance et une liberté délicieuses, — qui ne s'établissent qu'entre amis ou demiparents, — banniront de nos causeries la gêne et la fausse honte. Deux hommes qui ne sont pas père et fils peuvent tout se dire, parce qu'ils ne sont point séparés par la barrière du respect.
— Je n'oublie pourtant pas qu'elle est dressée entre nous, mon parrain.
— Oui, mais elle n'est pas fixe. Permission de la sauter, ou de la faire tomber.
— Alors, c'est entendu? Ca te va?
— Je crois bien ! Quand commençonsnous?
— Dans trois semaines.
— Je vais me préparer.
— Moi je suis tout prêt. Où est-ce que nous nous retrouverons ?
— Chez moi, dans monnouveau logement, si vous voulez me faire ce plaisir?
— Mais oui. Où est-ce?
— A deux pas, 14, rue du Docteur- Blanche.
— C'est à Passy?
— Oui.
— Diable! Enfin, j'y serai. Quelle drôle d'idée d'aller habiter loin de tout!...
— J'ai trouvé là une espèce de petit atelier-chalet, meublé, construit il y a une quinzaine d'années pour une dame du monde, mariée, qui faisait de la peinture en amateur et en dehors, paraît-il, à ses amants perdus. Elle est morte. On me loue ça pas cher. Et puis il y a une remise où pourrait tenir une auto.
— Tu songes à avoir une auto?...
— Je ne fais qu'y songer. Ca n'engage à rien. Mais cependant si je conclus le riche mariage... Ah?
— Evidemment... Penses-tu déjà à te marier?
— Je ne sais pas, mon parrain. Et puis, si vous me permettez. . . c'est trop tôt. . . Vous anticipez... La question du mariage... ça ne sera que pour la quatrième ou cinquième leçon... quand je commencerai à parler.
— Oui... tu as raison.
— D'ailleursje vous quitte, tellement j'ai à faire !
— Et quoi donc ?
— Le tailleur, le coiffeur. Me faire raser.
— Tu l'es...
— Pas la moustache.
— Tu veux?...
— Oui, c'est plus Bonaparte. J'ai à porter
mon appareil photographique à réparer, à acheter un revolver, une leçon d'épée à cinq heures ; à six heures une conférence ouvrière présidée par Barrés. On doit me procurer les conditions d'admission à l'Aéro-Club. En plus de cela...
— Ca suffit. Dînes-tu avec moi?
— Désolé, je suis engagé, avec un ami.
— Pardon. Ne mange pas trop.
— Vous n'y êtes pas. C'est un de mes anciens camarades de collège, aujourd'hui lieutenant d'artillerie, qui m'a promis de m'expliquer le nouveau canon américain monté sur l'affût à éclipse à parallélogramme articulé.
— Diable ! va vite, en ce cas. Écriras-tu à ta mère que nous nous sommes vus ?
— Non, vous! Qa prendra plus d'importance.
— Alors tu ne lui écriras pas ?
^ — Mais je lui écris tous les jours.
Tous les jours ?
Tous les jours. Une postale.
Modèle des fils. Au revoir, mon filleul. Au revoir, parrain.
De Tenthousiasme
UN mois déjà !
— Oui mon parrain ! Comme le temps passe vite et se perd loin de vous !
— Nous allons le rattraper.
— Nous le tenons. Je regrette bien d'abord que contrairement à ce qui avait été décidé, vous n'ayez pas pu accourir aujourd'hui chez moi, rue du Doc-Blanche, voir mon stand. Je m'en faisais une fête.
— J'en suis plus navré que toi, va ! Je le voulais, quoique ce soit bien loin !
— Mais non.
— Oh ! si !
— Mais non, mon parrain. Vous m'avez déjà dit ça. C'est vous qui êtes loin... et plus que vous ne pensez !
— En plein centre ? ici? Place du Palais- Bourbon ?
— Je parlais au figuré.
— A la bonne heure!... Et puis, j'ai senti hier un petit commencement de grippe .
— Diable ! Infectieuse, peut-être ?
— Alors je t'ai prié de passer chez moi.
— M'y voici, sans crainte de la contagion.
— Mais la prochaine, c'est mon tour d'aller rue du Doc ! . . #► C'est juré. . .
— Nous verrons ce faux serment. D'ici lapas d'imprudences ! Découvrez- vous bien !
— Tu m'ennuies.
— Je me tais. Le menu de la séance?
— Je ne sais pas. Je n'ai rien préparé.
— En ce cas, je n'ai qu'à bien me tenir !
— Et cependant. . .
— Ah! voilà déjà le hors-d 'œuvre!...
— Tu peux dire : l'entrée.
— Servez-moi. Je tends mon assiette.
DE L'ENTHOUSIASME
— Il faut que je te formule avant le repas un des principaux reproches qui te sont faits à toi et à ceux de ta génération.
— Dites gêné, tout court, voulez-vous?
Parce que gé-né-ra-tion, ça me tue... on dort dans le trajet. Il faut la permission de dix heures pour prononcer ces mots-là. Aujourd'hui, nous autres... dès qu'un mot déborde et fait le malin , on lui coupe la queue ! ça l'allège et on file vite !
— Bon ! Bon !
— Eh bien ? qu'est-ce qu'on lui chipote à ma gêné?...
— On lui reproche de manquer d'enthousiasme.
— Je l'attendais. Nous manquons d'enthouse.
— Hein?... Ah oui!...
— Et comment ça en manquons-nous ?
— Vous êtes froids.
— D'où ça?
— D'un peu partout.
— Développez.
— C'est bien simple. Je me rappelle que nous autres... en 80...
— Oh! mon parrain !.. . vous aussi, vous allez faire votre Lisette et me célébrer l'âge d'or de vos vingt ans... et votre jambe bien faite ?
— Sans doute. Où veux-tu que je puise mes comparaisons de jeunesse, sinon dans la mienne ?
— Puisez donc vos comparaisons, faute d'exemples.
— Eh bien ! à votre âge nous étions des bons petits, naturels, expansifs et enthousiastes. Quand l'admiration nous gonflait par trop (c'était plusieurs fois par jour!) nous ne nous retenions pas comme s'il s'agissait d'une incongruité. Nous n'aurions pas pu, d'ailleurs, ça nous aurait rendus malades. Nous n'avions nullement pour
DE L'ENTHOUSIASME
fondamentale entreprise de réprimer nos élans. Un élan nous semblait au contraire beau en soi et favorable, et nous le laissions faire des siennes, quitte après à le regretter et à réparer au mieux ses dégâts . On ne redoutait pas la casse. A peine un sentiment avait-il la bonne idée de naître chez nous, qu'il s'en trouvait bien, il devenait tout de suite vif, et diable-à-quatre ; il restait jeune, il ne voulait pas avoir l'air plus vieux que son patron et jamais — jamais il ne se mêlait d'être à la pose, et de se renfermer, à l'anglaise... non! Il fallait qu'il dît aux passants tout ce qu'il avait dans le ventre et sur le cœur... et dame il parlait! je te prie de le croire !
— Il n'a pas cessé.
— Mais non ! On l'entendait de la pièce à côté. Il nous sortait de partout, par les yeux... les gestes, tout le corps... Car il faut te dire, — tu n'en sais rien, ça se pas-
yj
sait avaut ta naissance, — que ce n'était pas encore la mode de porter la face rasée, le regard couleur d'eau morte, la lèvre impénétrable et d'avoir l'air, à partir de sa première communion, de M. de Talleyrand au Congrès de Vienne. Du matin au soir on se passionnait.
— Pour quoi ?
— Pour des choses qui en valaient la peine.
— Ou pas la chandelle !
— Peu importe. On avait fait fonctionner de la passion. C'était notre « moteur » à nous.
— Il avait aussi ses ratés.
— Nous lisions.
• — Beau mérite. Quand on a le temps !
— Je me souviens... les emballements, les hystéries d'admiration pour un peintre, un écrivain, un poète. Je me privais pour aller au théâtre. On aimait d'amour cer-
DE DENTHOUSIASME
tains auteurs à propos desquels on s'arrachait les cheveux avec son père. On apprenait par cœur des vers de Coppée.
— Ah!
— Et des phrases de Loti,
— Non. Dites au moins des phrases de Cop et des vers de Lot.
— On s'arrêtait aux devantures à regarder les photographies des grands hommes et des petites femmes. . .
— A côté les unes des autres.
— ... et on entrait en acheter une.
— Monsieur Taine ?
— Mais oui. Etpuis Florette,des Variétés, On les aimait bien toutes les deux. Différemment. Ça faisait la paire. Un soupir t'échappe ? Tu souffres ?
— Oh ! si vous deviniez, mon parrain, ce que vous êtes peu France contemporaine!
— Je suis France.
— D'abord ! Comme disait je ne sais
plus quel immortel. Et puis ? Quoi avec? Achevez le parcours. . .
— Voilà donc ce que nous étions, avec des défauts, parbleu! de grands défauts, et même des ridicules, mais du moins toujours vivants et chauds, tandis que vous...
— Froids. C'est vrai. Nous sommes froids.
— Glacés. Ennuyés et ennuyeux. Dégoûtés trop tôt, blasés au premier faux col, lassés avant le voyage, et le goût d'un difficile... dont on n'a pas idée! Rien ne vous satisfait, ne vous secoue, ne vous galvanise. Des seconds mouvements, jamais de premiers. Vous ne savez pas ce que c'est que de pousser un cri, et vous avez la détente aussi sage que l'épaule. Vous trémoussezvous, à la page 23, au milieu d'une lecture, sur une image inattendue ou un mot rare ? Chantez-vous dans votre tub ? Riez-vous ?. . . même quand vous êtes tout seul et que per-
DE L'ENTHOUSIASME
sonne ne vous voit? Vous fâchez-vous pour une opinion antil Courez-vous? Montezvous aux arbres ? Êtes- vous capable de jouer à des jeux d'enfants ? Vous baissez-vo.us pour parler c Madame » à une petite fille ou pour caresser un chat? Quelles sont vos bêtises, de cœur ou d'argent ? Faites-vous des dettes ?
— Des écono.
— Enfin, dites- moi, apprenez-moi quelle est la chose, dans n'importe quel ordre d'idées, qui vous irrite et dérange vos plis ? ou même vous étonne? On demande à voir un jeune homme épaté, une ou deux fois seulement par an! Mais, non, vous savez tout, — ou du moins vous vous en donnez la façade. — Allongé en escarpins dans le meilleur fauteuil, vous jugez, blâmez, tranchez, « n'êtes pas de cet avis ». Vous avez des moues. Vous êtes né critique... et critique aisé, avec un manque absolu de respect et un parfait néant de considération.
«WJBMBgJ-XJ^-,,^-^ 1,'JJ'^^J U. .,. — 1 1 ^
Instantanément d'égal à égal avec tout le monde, vos professeurs, vos chefs, vos parents, vos aînés ; et ni le talent, ni la gloire ne vous causent le plus léger trouble. Pas timides, maîtres de vous-mêmes, comme Auguste. S'ils avaient le bonheur de revenir pour bénéficier de vos lumières, vous discuteriez avec Hugo et feriez des observations à Pasteur.
— Pourquoi pas ? Le génie est dans leurs bouquins et non dans leur bouche. Et puis quand même?
— Je vois plusieurs causes de cette façon d'être.
— Pas fâché de les...
— Vous ignorez la déférence et l'admiration, parce que vous manquez d'humilité et de modestie, et vous êtes atteint du délire de l'impassibilité dont vous avez composé un dandysme. Il vous paraît magnifique de ne pas broncher, quoi qu'il arrive, et d'avoir
DE UENTHOUSIASME
réduit les muscles de votre visage et de votre machine à une discipline de pieu. Quand vous avez atteint ce point de dressage que l'on peut, à brûle-plastron, vous annoncer les plus terribles ou stupéfiantes nouvelles : catastrophes, sinistres à milliers de victimes, découvertes de pôles, naufrages, tremblements de terre, désastres nationaux, guerres, révolutions, assassinats de rois, chutes d'empire... sans que se ride l'étang de vos joues et s'allume la vitre dépolie de vos yeux...
— Impavidum!
— ... vous vous dites : « Ça y est. Je suis réussi! » Excuse cette comparaison, qui traduit ma pensée en allant tout de même plus loin qu'elle, vous me faites songer un peu à ces apprentis malfaiteurs qui, pour s'entraîner à ne pas se trahir, s'habituent,
— quand par derrière on les appelle brusquement par leur nom, — à ne pas se
retourner. On vous crie : « Hé là -bas ? le petit diplomate-jockey, si bien habillé à l'anglaise, qui passe!... écoute-moi donc? ardeur ? . . . Hein ? fièvre ? . . . amour ? . . . poésie?... grand art?... famille?... religion?... patrie?... » et vous continuez sans même tiquer, comme si ce n'était pas à vous que l'on parlât, et sans reconnaître vos noms, tous vos noms pourtant, vos vrais noms de baptême, mon filleul !
— J'entends, parrain... Mais vous goûtez tellement l'excès que vous le pratiquez avec allégresse jusque dans le reproche. Vous êtes un virtuose du grief et le Paganini du temporis acti. Que voulez-vous que je vous réponde pour ma défense? Je vais tâcher pourtant. Vous cesseriez de m'estimer si je restais sans protester — oh ! froidement, comme tout ce que je fais ! — contre vos accusations plus très neuves, etpournepas dire défraîchies. D'ailleurs, de père en fils,
DE L'ENTHOUSIASME
d'oncle à neveu, de tuteur à pupille et de parrain à filleul, les aînés et les cadets se les repassent, ces éternelles plaintes, depuis qu'existent, en s'enchaînant sans se mêler, jeunesse et vieillesse. C'est fatal. A vous entendre, nous sommes puants?
— Non ! ne me fais pas dire ce que je pense.
— D'abord êtes-vous bien sûr de posséder en moi, ou en d'autres, /^ jeune homme d'aujourd'hui par excellence, l'étalon, dans le sens du type légal des mesures et des poids ?
— ... des petits poids.
— Évidemment non ! Vous êtes trop intelligent, trop équitable...
— Pas de corruption ?
— ... pour ne pas savoir que le jeune homme moderne, un et indivisible, le jeune homme-bloc, n'existe pas ! Il y en a dix façons, cent genres, mille manières...
— Et pas un modèle !
— C'est ce qui fait que sur cette question laborieuse et délicate on n'a jamais pu se mettre d'accord, en dépit de toutes les consultations, enquêtes, visites et interview ! On a beau, l'été, aller faire toc-toc au front des penseurs et tirer le cordon des moralistes, maîtres de la jeunesse, — quand ils n'en sont pas les valets, — jamais on n'obtient deux réponses pareilles et satisfaisantes d'où l'on puisse extraire, même en les pressant comme citrons, un jus définitif. Celuici nous voit tout noirs, celui-là tout blancs. On ne nous prête pas assez de vertus ou pas assez de vices. Chacun ne connaît ou ne croit connaître, en fait de jeunes, que ceux de son entour immédiat.
L'homme de théâtre et le romancier de boulevard s'écrient, en nous calomniant avec sincérité, que nous sommes tous taillés sur le patron des sacripants dont ils ont fait
DE L'ENTHOUSIASME
l'objet soutenu de leur sollicitude; adressez-vous à une autre Éminence dont la noble voix est comme un écho de frontière, il vous affirmera, optimiste tendancieux, que tous les jeunes gens de ce grave tantôt ne pensent qu'aux morts et s'acharnent à cultiver, d'où qu'ils soient natifs, une âme éperdument lorraine. Jamais on ne veut nous regarder qu'à travers des verres de myope ou de presbyte, rapetissants ou grossissants. Chacun nous juge et nous définit comme il veut : à son idéal (haut ou bas), car il y a aussi un idéal bas. Le croyant se porte garant de notre foi, le patriote nous prend pour des drapeaux, l'athée répond de nos pensées libres, le monarchiste nous fait crier : Vive le Roy ! en jurant que nous sommes tous « camelots », et le républicain n'a jamais mis en doute « la fermeté de nos convictions démocratiques » !... Ainsi passons-nous, cher parrain, le plus beau de
notre court printemps à être tiraillés et déformés dans l'estime du monde ! Le malheur, c'est que la plupart de ceux qui nous flattent et nous protègent, avec l'appétit de nous conduire et la suffisance de nous dominer, ont presque toujours, au fond, oublié de nous aimer. Or, il faudrait nous aimer, avant tout, faire, dès qu'on prononce notre nom sacré de jeunesse française, table rase de ses opinions personnelles, de celles de son père, de son milieu, de sa troupe et de son journal, et ne pas nous aborder en partant d'un pied gauche préconçu ! Mais cet effort est-il possible, même à l'homme étonnant et supérieur, au merle blanchi par la vie, qui a vingt-cinq ans de plus que nous et des monceaux d'expérience ? Nous manquons d'enthouse, ditesvous... et je ne le nie pas. Nous avons pourtant une excuse et de qualité artistisque, quoique vous nous prétendiez sépa-
DE UENTHOUSIASME
rés du beau. Cette excuse relève du respect humain, qui n'est pas toujours un défaut, et de la pudeur. Vos expansions admiratives, à vous et aux voltigeurs du genre démonstratif qui vous ont précédés, se sont tellement manifestées et dans des termes, par des façons si excessives, que l'emploi n'en est plus guère possible et coûte à la pensée comme aux lèvres. Paroxystes du feu sacré, vous nous avez banalisé l'enthouse, mon parrain. A force d'en user jusqu'à l'abus, vous l'avez défloré, rabaissé, vulgarisé, cocofié. Il y a des mots, des expressions, des formes de langage et partant de sentiments,^ qui, pour s'être à tout propos et hors de propos prodigués avec trop d'emphase et de zèle, se démodent, et qu'en dépit de toute ardeur d'âme sincère, on n'ose pas plus porter qu'un chapeau de 1 85 o ; parce qu'alors l'effet serait désastreux et contraire, et qu'au lieu de glorifier on ferait
rire. Il faut donc que nous trouvions autre chose, car chaque genre, au cours des âges, a sa manière, qu'il le veuille ou non, de se témoigner.
— Dis ta manière.
— Ça n'est pas facile, et puis vous me tendez là un piège d'éléphant, un piège énorme, car si j'étais capable de vous définir en cinq sec le jeune homme moderne, je cesserais du coup d'en être un pour devenir aussitôt de la force et de la capacité d'un vieux. Et cependant, non, nous ne manquons pas d'enthouse, nous en avons.
— Où le placez-vous ? Pas dans le cœur ?
— Dans la tête, qui n'a pas été située au-dessus du cœur pour le roi de Prusse. Il est d'un genre particulier, notre enthouse, d'une autre essence que le vôtre. D'abord il s'exerce sur des ordres d'idées différents. Je reconnais qu'il a un peu dé-
DE L'ENTHOUSIASME
serté les régions battues de l'art, de la poésie. . . les terrains d'idées, les fameux grands espaces de la tradition déjà tant visités, tant parcourus en tous sens, où il n'y a plus rien à découvrir... que des os, comme sur des routes de caravanes, mais, en revanche, notre enthouse explore, et avec quelle audace ! les steppes vierges de la science, de l'inconnu. Il se fait le champion de la mécanique et le chevalier servant de la machine. N'est-ce pas aussi une poésie, cela ? Évidemment, elle a d'autres Enéides que celles de votre temps, car il est tout de même impossible, pour vous être agréable, déchanter l'allumage par bougies en alexandrins et de faire du Chateaubriand à Juvisy. Ainsi donc, passionnés à froid (sans vains mots ni fastidieux éclats) de progrès, d'en-avant scientifique, d'affranchissement d'esprit, de largeur d'idées...
— J'aimerais mieux la hauteur.
— ... De clarté, de vérité, préoccupés de ne pas nous payer d'illusions décevantes ni d'espoirs-mirages, nous sommes forcément plus réfléchis, plus calmes, plus posés, plus avertis.
— Mal renseignés !
— Plus sensés, plus sages que l'on n'avait jusqu'ici coutume de voir les échappés de collège. Ce que nous perdons en strophes et en pantomime oratoire, nous le rattrapons en pondération et en équilibre, car même pour flotter dans les régions supérieures, mon parrain, il faut s'assurer une bonne stabilité... Ca n'est pas en faisant le télégraphe avec ses bras et en agitant des oriflammes qu'on se tient dans le vol... et l'immobilité s'y impose. Nous sommes une gêné immobile, qui fend l'air et qui fera plus de chemin que la vôtre, si inconsidérément bougeuse et mouvementée. Prenez-en donc votre parti
DE UENTHOUSIASME
sans gémir : les temps romantiques sont passés.
— Bien, mon petit. Admire comme je sais écouter ? Je t'ai laissé aller jusqu'au bout, j'étais sûr à l'avance que ça ne serait pas long. Nous reprendrons plus tard ce thème, il est inépuisable. Pour aujourd'hui, je me bornerai à te répondre ceci : c'est que vous et vos pareils vous êtes trop gentils de marquer à votre actif toutes les conquêtes nouvelles de la science, celles de l'eau, celles de l'air et caetera. Combien sont-ils ceux qui ont le droit de se réclamer de Jonas, d'Icare et de Phaéton, pour prouver qu'ils sont plus forts qu'eux ? Vingt ? Cinquante ? Cent ? Veux-tu mille ? Je te les accorde. Alors? Il est risibleun peu de voir que vous vous prenez tous pour des Santos et des Blériot, au point que vous croyez que « c'est arrivé » , et que Latham n'est pas votre cousin ! Non. Soyez d'abord
plus réservés et ne commencez pas par confisquer les sciences mécaniques comme si c'était votre propriété personnelle et le fief de vos génies. Et enfin, quand vous venez, pour nous clore le bec, nous vanter, en nous accusant de la nier ou delà méconnaître, la poésie des découvertes récentes et du progrès... là encore vous nous chipez notre part, car cette poésie d'une science et d'un progrès que nous saluons (non sans parfois un peu d'inquiétude et d'angoisse, je l'avoue), cette poésie, c'est nous, nous seuls, vos aînés, nous, les prétendus détracteurs et réfractaires, qui la chantons, la célébrons, qui vous la prêtons complaisamment... Nous savons bien, en effet, hélas ! quoi que nous fassions, par affectueuse bouté, semblant de l'ignorer, que vous qui la dégagez sans vous en douter, et qui en êtes les involontaires producteurs, vous ne la sentez pas, vous ne l'éprouvez pas... et
DE L'ENTHOUSIASME
c'est de cela que nous vous en voulons, avec étonnement, regret, tendresse et mélancolie.
— Mais, parrain !...
— Non ! Plus. Un autre jour. Pas tout le même après-midi. Gardons-en. Tu es fâché ?
— Rien ne me fâche.
— C'est vrai. Tant pis. Allons ! Au revoir, dans un mois, rue du Doc.
m De Tamitié
EH bien ! mon petit ? Tu n'y croyais pas ? Et puis m'y voici tout de même, chez toi ?... rue du Doc ?
— Oui ! et je m'en tâte les yeux? Pas fatigué du voyage ? Bien dormi ? Comment êtes-vous venu ? Taxauto ?
— Es-tu fou?
— Peur?
— Non, Mais je préfère un cheval pas vapeur. J'ai pris un bon fiacre.
— Y en a donc encore ?
— Dans mon quartier ?... sur la rive gauche ?. . . Cinq ou six. . . oui. Le mien avait des coussins de velours bleu couleur culotte de charpentier, et un cheval comme je les aime, sans nerfs, glacé des épaules. De chez moi, place du Palais-Bourbon, nous
avons mis pour venir une heure et quart.
— Un accident ? Coco a ramassé une couronne ?
— Non. Coco a été tout le temps au grand galop, — à son grand galop à lui ! — Mais le cocher ne savait pas où était la rue du Doc... alors il m'a conduit avant un peu partout dans Paris... Je ne le regrette pas, parce que ça m'a fait faire une promenade ravissante. Malgré cela, tu vois ? je ne suis pas en retard.
— C'est vrai. Vous êtes toujours à l'heure juste.
— Parce que je pars toujours une heure trop tôt. Le secret de l'exactitude, c'est ça ; c'est d'être en avance. Et quoi de nouveau depuis le mois dernier ?
— Rien.
— Cherche mieux. As-tu fait des connaissances ? As-tu des amis ?
— Pas mal. Oui. J'ai de ça.
DE V AMITIÉ
— Combien ?
— Oh ! Sept ou huit, au moins !
— Bigre !
— Vous trouvez que c'est peu ?
— Beaucoup trop. Surtout pour commencer. Enfin, marchons pour huit...
d'ailleurs il en tombera en route et ça se tassera. Qu'est-ce qu'ils font tes messieurs ?
— Différentes choses. J'en ai de tous les genres.
— Par exemple :
— Vous voulez que je vous les raconte ?
— Sans doute. Est-ce que tu en rougirais déjà ?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien ! étale-moi donc tes amis.
Numéro un... le premier de tous... le meilleur, l'intime... celui à qui l'on se confie... c'est ?...
— Non. Je n'en ai pas encore d'intime. Ils sont deux ou trois ex œquo. Aussi
je ne vais pas vous les nommer par ordre de préférence, mais par ordre alphabétique.
— A ton aise. Et puis, après tout, c'est un classement de cœur qui en vaut bien un autre.
— Paul d'Estac, Trois ans de plus que moi. Joli garçon, très élégant, très chic, très mondain.
— Ses parents ?
— Boudent dans un château historique, en province.
— Qui sont-ils ?
— Je ne sais pas. Et puis leur fils les voit à peine. Ils sont fâchés.
— Ah!
— Oui. Parce qu'il voulait percer à Paris et eux ne voulaient pas. Heureusement il a eu la chance qu'une tante qui l'adorait a pris froid aux vêpres et s'est en allée en lui laissant une jolie petite fortune qui lui permet de vivre à son aise.
DE U AMITIÉ
— Alors il ne fait rien ?
— Que si ! Il danse, il conduit trois cotillons par semaine, il est témoin dans les duels, il arrange des appartements, il s'occupe de bibelots, il écrit des préfaces pour les catalogues des grands tailleurs ; et il va partout, partout... je ne sais pas où il ne va pas ! Il m'a promis qu'il m'emmènerait. Il a une garçonnière délicieuse.
— Où?
— Rue Chalgrin.
— Je parie que tu ne sais pas ce que c'est que Chalgrin ?
— Non. Un ancien ministre?
— C'est l'architecte del' Arc de Triomphe.
— Bah ! j'y consens. Il voyait lourd.
Le second, Adrien Ducouloir, mon âge. Il gagne déjà quinze mille par an.
— A quoi ?
— La presse.
— Qu'est-ce qu'il y fait ?
— De tout. Des échos, des potins, des « on-dit-que », des comptes rendus de trousseaux, des indiscrétions diplomatiques, des avant-avant premières, des billets du matin, des interview-éclairs, tout ça payant et payé... Lui aussi il va partout... Je ne sais pas où il ne va pas...
— Et il t'a promis qu'il t'emmènerait ?
— Aussi. Il l'a déjà tenu.
— Où ça?
— A Montmartre . Pas plus tard qu 'avanthier. Nous avons sondé toutes les boîtes de la Butte, jusqu'à sept heures d'aurore. C'est curieux, mais je m'attendais à pire.
— Qui est-ce qui peut bien aller là-dedans?
— Les marraines de la noblesse française, parrain. J'ai vu des troupeaux de marquises et Ducouloir m'a présenté une comtesse.
— Tu veux dire qu'il t'a nommé à elle ?
DE L AMITIÉ
— Oui. C'est pareil comme résultat.
— Et après d'Estac et Ducouloir ?
— Motteux. Dans mon âge aussi. Qui se fait deux mille par mois.
— A quoi ?
— A la Bourse. Un type très débrouillard. Quand il a le crayon à la main et qu'il fait valser les chiffres sur un carré de papier, on voit jaune et bleu, or et billets de banque.
— Et puis?
— Amédée Provence. Trente ans. Millionnaire. Mais il mène la folle existence d'un pauvre. Il vit par jour d'une sardine et d'un noyau de pruneau, et quand il neige, il monte sur l'omnibus où il se tient debout, comme à une tribune roulante, en redingote noire, sous les flocons
— C'est un avare?
— Un communiste. Un socio.
— Alors il partage ses millions .•'
— Non. il n'y touche pas. Ça s'entasse chez des gens, ailleurs, bien loin... dans des banques. A moins qu'il ne s'en serve, en dessous, pour arroser la caisse de la C. G. T. et toutes les sociétés du G. C. F.
— Hein ? Quoi ?
— Vous ne connaissez pas? C'est tout nouveau. Le Grand Chambard Futur : G.
— Merci. Continue. Ne t'arrête pas. Si tu savais ce que tu m'intéresses ? Tu en as encore beaucoup à me servir?
— Quatre ! Vous les aurez tous. C'est Kirsch weiner...
— Ah! mon Dieu. Un Allemand?
— Il dit que non, qu'il est de la frontière.
— Côté cour. Et qu'est-ce qu'il fait?
— De la musique.
— Avancée?
— Très. Il ne peut pas la jouer lui-
DE L AMITIE
même. Mais ça n'empêche pas qu'il ait un rude talent.
— Et bien français !
— Peu importe la nationalité de sa symphonie, parrain. Si c'est un chefd'œuvre, turc ou anglais, ça me fait autant de plaisir que si son auteur était né à Poitiers.
— Pas moi.
— L'art n'a pas de patrie.
— Mais ma patrie a un art, uu très particulier et très beau. Je m'y tiens. Et puis, ne nous chamaillons pas pour ton sous- Wagner de douane. Vite les trois derniers.
— Léon Croquet, vingt-sept ans, un peintre. Je l'ai connu au Salon.
— Pas d'automne ?
— Si.
— Je l'aurais parié !
— Henri Barreau, qui veut écrire ou
être auteur. Ses parents ne veulent ni l'un ni l'autre.
— Tu m'étonnes. Qu'est-ce qu'il leur faut.
— Et enfin, le dernier, Albert Soumy, un bon petit garçon, gobeur, naïf, qui s'excite sur tout et rien. Jocrisse d'idées et de sentiments et d'une candeur d'exaltation qui ne soupçonnne pas le ridicule.
— Quel âge ?
— Quarante ans.
— Où l'as-tu connu ?
— A Notre-Dame.
— ... ???Tu...
— Eh bien! oui. Ca vous coupe ?
■ — Tu entendais la messe ?
— Non... c'était en semaine... l'aprèsmidi, un peu avant la tombée du jour... J'étais entré avec une idée... une idée à moi.
— Laquelle ?
DE L'AMITIÉ
— Celle de mesurer.
— Hein??...
— La longueur, oui... la longueur de la nef.
— Ah ! bien, voilà une idée qui ne me serait pas accourue ! . . . Non ! Ah ! Non!!!
— J'avais donc commencé à faire de grands pas... en ligne droite, comme quand on va se battre en duel... Seulement, ce n'était pas commode parce qu'il y avait là quelques personnes en train de prier qui me dérangeaient... En passant, j'ai renversé la chaise d'un monsieur... excuses... pardon, je ne sais pas comment ça s'est fait... on s'est mis à causer, tout bas... C'était Soumy... Il m'a emmené séance tenante devant les vitraux sur lesquels il a trouvé à me tenir un langage un peu fou, mais joli tout de même. C'est ainsi que nous nous sommes liés. Seulement, avec tout ça,
je n'ai toujours pas pu mesurer la longueur du bâtiment.
— Ca se retrouvera. En attendant, saistu une chose ? C'est qu'entre tous ceux que tu m'as nommés, ton Soumy m'a l'air d'être, en fait d'ami possible, le meilleur et le numéro un. Je vote pour lui.
— Oui, c'est celui que j'estime le plus.
— Ah?
— Mais il ne m'amuse pas.
— Justement. Je reconnais le signe. C'est à Soumy qu'il faut faire mesurer l'étendue de ta petite nef, — je veux dire de ton cœur. Les autres...
— Les autres ?
— Eh bien ! les autres... tu permets?
— Allez donc, sans vous gêner, parrain. Vous pouvez m'en dire toutes les malices qu'il vous plaira.
— Les autres, ça n'est pas de la graine d'amis, mais de l'herbe de camarades. Une
DE U AMITIE
camelote. C'est ce que j'appelle : les camarades de péchés capitaux. Chaque vice a ainsi ses chambellans qui en portent sur eux la clef : ceux avec qui on se vante, ceux avec qui on gâche le temps, ceux avec qui on jalouse, ceux avec qui on mange , etc . , camarades d'orgueil, de paresse , d'envie, de gourmandise. . . et toute la suite. Pas des amis, — des complices : des affiliés de distractions et de mauvais plaisirs qui vous donnent le dégoût d'eux chaque fois qu'on les quitte et la honte de soimême chaque fois qu'on les retrouve. Quand on croit qu'on se lie, on s'acoquine. Non, l'amitié n'a rien à voir avec ces gentils compagnons de licence qui ne s'unissent que pour mélanger les gourmes qu'ils jettent. L'amitié, c'est une chose tellement fine, délicate, précieuse, rare, blanche, magnifique et sacrée qu'on ne sait pas comment en parler, qu'il faudrait se mettre à genoux,
et que la bouche, même avec les mots les plus prévenants, les plus doux, les mots gantés, les mots enveloppés de soie comme les mains qui soutiennent l'ostensoir, les mots de respect, moelleux et légers, qui admirent et effleurent, — ose y toucher à peine.
Rien qu'à prononcer lentement les trois syllabes de son nom magique on se recueille et l'on fait attention comme si l'on craignait de renverser de l'eau, de l'eau divine, de l'eau de baptême. . . Il semble qu'entre ses doigts écartés par la vénération l'on porte une coupe de cristal au ras des lèvres de laquelle tremble un limpide esprit-de-larmes... Crois bien que ce que je te raconte là n'est pas le moins du monde pour m'écouter dans le phonographe ni te tourner à plaisir des phrases d'écrivain ? Nous causons. Je te dis ce qui me vient. C'est le sujet qui m'inspire et si, çà et là,
DE V AMITIÉ
je trouve des petits accents, je n'y ai aucun mérite. Ce que je voudrais, c'est, une bonne fois, t'entrer, t'inculquer, de ce sentiment incomparable de l'amitié, la juste et supérieure notion que tu ne me parais pas te faire. Il n'y a qu'à moitié de ta faute. Malgré ton artificielle et prématurée vieillesse, tu es jeune tout de même et tes vingt ans réclament. L'âge est là, — un roi qui ne perd pas ses droits ! — et quand on est jeune on n'y regarde ni de si loin ni de si près. Tout ce qui est « premier venu » enchante. C'est le suprême en tous genres. Un peu de belle humeur, de confiance facile, une jolie cravate, un vêtement bien présenté, une cigarette fumée ensemble après un dîner en ville... il n'en faut pas plus, au hasard de la rencontre, pour qu'on passe, au début de la vie, un bail de relations avec n'importe qui. L'homme, alors, est si peu clairvoyant en fait d'amitié.
— Heureusement ! sans ça il ne se déciderait jamais à prendre un ami avant la quarantaine !
— Ca vaudrait peut-être mieux que de s'imaginer, à vingt-deux ans, parce qu'on s'est raccompagné un soir en sortant des Variétés, qu'on est destiné à s'accompagner dans la vie. Et puis le jeune homme, à peine incorporé au régiment de toutes ses passions dont il fait en quelque sorte le volontariat, est si pressé de les expérimenter toutes, qu'il se jette dessus, en brutal. Quand il dit : « Mes amis... Je vais chez un ami... » il s'enfle, il plastronne, il a une vanité, touchante et permise, à employer ce mot, il le prodigue, le répand et le fait sonner, comme s'il en sentait déjà l'importance et le poids moral. Il se donne ainsi l'illusion chère et qui lui passera, de se vieillir. Sans doute je ne disconviens pas qu'il n'y ait, par exception.
DE U AMITIÉ
quelques-uns de ces fortuits assemblages assez heureux pour laisser plus tard d'aimables vestiges... Malgré tout c'est une chance à ne pas courir. Car la plupart du temps que reste-t-il des premières amitiés du dehors, bâclées comme des habits tout faits? Rien !... On s'est pris par le bras, on s'est tutoyé au bout de deux heures, on s'est appelé « mon vieux » pour se persuader qu'on se pratiquait depuis toujours, on s'est raconté les sévérités des parents, on a beaucoup bavardé, déjeuné, goûté, dîné, soupe ensemble, mais on n'a été jamais, — jamais des amis.
— Mais enfin, qu'est-ce que c'est pour vous l'amitié ?
— Ah ! mon pauvre petit ! Si je le savais ! Ne me demande pas ça ? Tout ce que je peux faire, c'est de te dire, au hasard, de laisser échapper, entre deux soupirs et trois regrets, — quelques sûrs, inutiles et
mélancoliques conseils. D'abord avant de les élire, ne cherche que parmi ceux de ton monde et de ton milieu social. Qu'ils ne soient pas trop riches pour que tu n'aies pas à les envier, ni trop pauvres pour que tu ne leur fasses pas envie, et choisis-les surtout parmi ceux de tes idées, de tes opinions, de tes croyances, de ta politique, de tes amours et de tes répulsions, ceux de ton côté, car tu n'ignores pas qu'aujourd'hui, hélas ! par le temps qui non seulement court mais sépare, il y a deux côtés en tout. Il faut être de l'un ou de l'autre. C'est une lâcheté de n'être ni de l'un ni de l'autre, une pleutrerie de vouloir être des deux. Tes amis seront donc nécessairement du même côté que toi pour que vous vous trouviez au moins d'accord sur les quatre ou cinq points cardinaux de la vie. Oh ! il ne manquera pas d'autres questions pour vous diviser et vous fâcher,
DE V AMITIÉ
mais toujours vous vous racommoderez à la barre des principes et sur le terrain des fondations.
— Peut-on avoir plusieurs amis ?
— Le moins possible, car on perd invariablement en qualité ce qu'on croit gagner en quantité. L'amitié se confère ainsi qu'une faveur exceptionnelle. C'est une dignité, une charge qu'on n'achète pas : c'est la Légion d'honneur des sentiments.
— Notre ami doit-il être notre scmhlahle ?
— Il peut ne pas l'être. Si l'on a la fortune de tomber sur un bon contraire, il faudra même s'en réjouir. Ainsi remarquons-nous que le fort complète le faible et le pratique assure le rêveur. Nul ne s'achève que par ce qui lui manque. Observe avec une avide attention ceux qui suivent ton chemin et vont dans ton sens et si tu vois un garçon qui marche droit, pas trop
vite, faisant peu de bruit, qui s'arrête pour voir les enfants, les vieillards et les animaux, qui ait l'air de penser sans cesse, qui sourit tout seul, au soleil, récite un vers, essuie une larme, salue les morts et le drapeau, pénètre au musée, passe d'une certaine façon devant l'église même sans y entrer, qui paraisse naturel et simple, qui regarde en face, dont l'œil timide et hardi à la fois, chaste et noblement curieux, cherche autour de lui, un peu inquiet comme s'il voulait tâter les âmes avant de s'y élancer, et dont la poignée de main quand tu l'abordes, soit affirmative, et nette et lisible comme une loyale signature, en même temps qu'il ait, dès qu'il parle, un sympathique résumé de ses sentiments dans la voix... dis-toi : c'est lui, voilà un ami ! et ne le laisse pas se sauver. Ne crains pas qu'il soit trop grave et rie peu. Penche vers les francs, les caractères.
DE U AMITIE
Pas d'ami menteur. Évite les séduisants, les trop souples, les cœurs athéniens, les chats de l'esprit. Fuis les étranges, les originaux, les énigmatiques, les féminins, les virtuoses. Les meilleurs amis ne sont pas parmi les tireurs de feux d'artifice. Le jour où tu auras de la peine, qu'est-ce que tu feras de leurs fusées ? Ils n'auront pas une chandelle romaine à te dire ! Aie des amis pour toi d'abord et ensuite pour eux, non pour la galerie. Quelques cadeaux, mais sans excès ; même les petits, — quoi qu'on en dise, — au lieu d'entretenir l'amitié la dénaturent. Défends tes amis, toujours, publiquement, et deux fois plus s'ils ont tort. Quand ils ont raison, ils n'ont pas besoin de toi ni de personne. Jette-toi au feu et à l'eau pour eux : ne pense jamais au voisin quand il s'agit d'eux ; ne sois pas prudent, avisé, ménager, tatillon d'avenir, adroit dans la dose de tes services. On ne
fait pas la vraie fraternité de cœur au compte-gouttes et avec des demi-mesures, et si tu avais un emblème allégorique à mettre à la main d'une statue de l'Amitié, tu n'y placerais certainement pas une balance. Enfin ne demande pas non plus à ton ami d'être un passif et courtisan miroir, occupé à ne te refléter qu'en Narcisse moral ; sache-lui gré de te montrer à toi seul, et avec un tendre tact, tes imperfections et tes faiblesses, et quoi qu'il arrive fais -lui crédit, avec une infatigable sagesse, c'est la meilleure façon qu'il te rembourse le double. Et s'il ne doit jamais te rembourser... console-toi en te disant que c'est toi qui seras plus riche que lui ! Eà-dessus, au revoir, filleul. Espace les camarades et garde Soum}^ tu m'en diras des nouvelles. Déjà quatre heures ! il faut que je parte. Je reviendrai le mois prochain, encore ici, pour te parler de ton chez toi, de ton petit intérieur.
DE L AMITIE
— C'est vrai, vous ne m'en avez rien dit ? Comment le trouvez-vous mon home ? gentil, n'est-ce pas ?
— Affreux, mon enfant.
— Affreux ! Je t'expliquerai.
Le chez soi
Chez Louis Dumoncey. Rue du Docteur-Blanche.
Vous rappelez-vous, mon parrain, qu'en me quittant la dernière fois vous m'avez dit que vous trouviez mon a petit intérieur »...
— AÊEreux ! Oui... du moins ce que j'en ai vu ? Et cela m'a suffi pour me désenchanter du reste.
— Voulez-vous cependant l'apprendre aujourd'hui, ce reste ?
— Je crois bien ! J'adore visiter les appartements. Il ne s'écoule pas de semaine où je n'aille en voir plusieurs, pour rien, pour le plaisir. J'inspecte, j'arpente, je furète, je tire des mesures. C'est chez moi une espèce de manie, de gourmandise
maladive. Tous les concierges de Paris me connaissent. Juge si cela m'amusera de passer en revue ton logis ?
— Eh bien, je commence...
— Commençons . De quoi se compose ? . . .
— Une entrée. Une grande pièce genre atelier, bien belle et bien claire, une petite chambre froide, un cabinet de toilette et une petite cuisine. Eau, gaz, électricité. Vue sur des jardins.
— Et tu payes ?
— Rien. Deux mille.
— Hé!... Pour un jeune homme... Moi, à ton âge... Enfin, laissons mes greniers de six cents. Où sommes-nous ici ?
— Cette question ? Dans l'antichambre.
— Ah! c'est l'antich...
— Bien entendu.
— Pourquoi bien entendu ?
— Puisque c'est la première ? celle qui donne sur le palier ?
LE CHEZ SOI
— En voilà une raison ! Ce réduit dans lequel et sur lequel nous ne sommes déjà pas d'accord pourrait d'autant plus n'être pas une antichambre qu'il ne s'y rencontre rien, mais rien de ce qui la constitue. Mal éclairée par une imposte aux carreaux dépolis, elle est presque sombre en plein jour. J'y vois à tâtons un bureau sur lequel je défie bien, même un homme aux prunelles d'aigle, d'écrire : « Désolé de ne pas vous rencontrer. »
— Pourquoi ?
— Parce que, d'abord, il fait tout noir, et parce qu'il n'y a ni encre, ni papier, ni plume... ni chaise. Sur ce mur, je distingue une panoplie d'armes sauvages et de rames de pirogues, et sur cet autre une gravure en taille extrêmement douce qui représente,
— à la minute où elle s'éclaire, quand on ouvre la porte du palier, — Moïse, enfant, couché dans une bourriche à gibier, sur un
lac. Quoi encore ? Du plafond, dans une sorte de filet à chignon, pend un œuf d'autruche verdâtre que j'ai, le mois dernier et celui-ci, heurté du front en entrant. Et tu appelles ça une antichambre ? Quel âge astu ? Claire, aérée, une table et de quoi écrire, un porte-parapluie, une glace, deux chaises, voilà l'antichambre. La tienne est absurde.
— Je l'ai trouvée telle quelle.
— Je sais. Aussi je ne t'accuse pas. Je t'instruis. Passons?... Où?
• — Dans la pièce où je vous ai reçu il y a quatre semaines... dans la grande pièce... {Ils y passent.)
— Genre atelier ? Ah ! cela n'a pas changé !
— Elle vous déplaît ?
— Peu importe. P'erme les yeux.
— Que je?...
— Oui. Loyalement !
LE CHEZ SOI
— Voilà.
' — Sans ouvrir la bouche ? Ce n'est pas pour un bonbon. Et maintenant réponds?
Qu'est-ce qu'il y a dans ton atelier ?
— Comment? Ce qu'il y a !... Je ne comprends pas. Il y a nous deux.
— Et qui en sommes les plus beaux ornements. Mais les autres ? les moins beaux? Dis-les ! C'est ceux-là que je te demande. Qu'y a-t-il aux murs !
— Des tableaux.
— Tu ne te compromets pas. Quels tableaux ?
— Des études. . . par la dame, — l'ancien propriétaire, — qui faisait de la peinture à ses amants perdus.
— Gâchés. On ne peut vraiment pas dire de cette dame qu'elle ait fait de brillantes études... Mais que représententelles ?
— Je ne sais pas.
— Pa3'^sages ? Nature morte ? Marines ? Compositions historiques ? Genre ?
— Je ne sais pas.
— Combien y en a-t-il ? Trois ? ou trente-huit ?
— Je ne sais pas.
— De quelle couleur sont les portières ?
— Indéfinissable.
— Parle-moi des meubles.
— Il y a un buffet provençal, un bahut breton, une armoire normande...
— Oh ! tu triches ? tu as ouvert l'œil.
— Le mauvais.
— Les deux maintenant, si tu veux ? je te tiens quitte du reste... Et montre-moi la chambre froide, celle où évidemment tu couches ?
— Non. Je couche ici, dans l'atelier.
— A quel endroit ?
— Sur ce divan que, le soir, ma concierge dépouille de ses coussins d'Occident.
LE CHEZ SOI
— Et la chambre froide ?
— Consacrée à mes vêtements, chaussures, chapeaux, linge, etc.
— Il te faut une pièce pour ta garderobe ? Moi ça tenait dans un tiroir de commode.
— Oui, c'est le temps où pour se laver le corps on reniflait trois gouttes dans un bol.
— Une cuvette ! une grande cuvette ! . . .
— Oh! grande... comme un petit saladier.
— Dans quoi te laves-tu donc ? toi ?
— Venez, mon parrain, je vais vous le faire voir. Nous pénétrons dans mon cabinet de toilette, la seule pièce que j'aie fait aménager à mon goût. {Ils entrent.) Voilà ! Hein ? Est-ce réussi ? Torrent de lumière et de ripolin. Baignoire, appareil à douche, tub, cimaise en carreaux de faïence, tuyaux nickelés, sandow, haltères, machine élec-
trique... gants de crin, de flanelle, de caoutchouc...
— Oh!
— Vous êtes frappé ? Avouez-le ?
— Surpris et un peu inquiet. Il mesemble que l'on va m'opérer. Je trouve à ton boudoir si séduisant et glacé quelque chose de chirurgical. Qa me donne la chair de clinique. Si le valet de chambre entrait, je croirais que son tablier est taché de mon sang.
— Vous êtes sensitif et poltron, mon petit parrain. Je suis sûr que vous n'avez jamais vu disséquer ?
— Jamais ! Jamais ! Toi, oui ?
— Très souvent. Et j'ai assisté une fois aune laparotomie épatante, par Doyen.
— A l'hôpital ?
■ — Au cinéma, à une matinée enfantine.
— Ah! les enfants?...
LE CHEZ SOI
— ... S'amusaient comme des fous ! A chaque ligature ils poussaient des cris de joie. Il n'y a eu comme incidents que deux ou trois pères de famille qui se sont évanouis et qu'il a fallu prendre sous les bras et porter à l'air. Ah ! la jeune gêné aura le cœur solide, elle !
— Un cœur de fer ! Et maintenant que j'ai bien vu ton rinçoir, il ne nous reste plus que la cuisine.
— Inutile. Elle est condamnée, à perpétuité. Elle ne me sert à rien. Je prends tous mes repas dehors.
— Voilà encore ce que je n'aimerais pas!
— Vous n'aimez rien de ce que j'aime!
— Tu me voles mes mots. Alors c'est fini?
— Fini.
— Eh bien revenons dans l'atelier. {Us y rentrent.) Et causons, causons librement, n'est-ce pas ?
— Mais oui. Ca veut dire que vous allez parler tout seul.
— Pas longtemps. Je vais 'essayer de coordonner et de résumer les impressions de ma visite. Rarement il m'a été donné de parcourir un petit intérieur aussi déconcertant que le tien. Je ne loue pas et je sors navré. Bien entendu, je ne te rends pas responsable des fautes de goût de feu la pauvre dame qui faisait ici de la peinture à ses et caetera perdus. Non... c'est elle qui a meublé...
— A elle de payer !
— Oui... Mais ce qui m'afflige...
— C'est le cab de toil ?
— C'est lui, le C. D. T.
• — Je l'aurais parié...
— Lui, qui t'est personnel, dont tu es l'unique auteur. Tout de suite j'ai compris qu'il était pour toi le retiro chéri, le sanctuaire, la pièce la plus attachante de la
LE CHEZ SOI
maison, celle où, satisfait et demi-nu, matin et soir, persuadé de la pureté de tes formes, de la richesse de ton teint, du splendide état de tes muscles, tu te prolongeais de préférence en face des glaces, le peu de temps que tu n'es pas sorti ?...
— En effet.
— Et c'est bien ce que je redoutais. De même que ton antichambre n'est pas une antichambre, ta chambre n'est pas une chambre, ta cuisine n'est pas une cuisine, ton lit n'est pas un lit... c'est un divan. Rien de ce qui devrait être n'est, n'occupe sa place. C'est l'appartement à l'envers. Tu n'y manges pas, tu couches dans le salon, tu n'as ni bibliothèque, ni cabinet de travail, parce que tu ne lis pas et n'écris pas. Mais en revanche, tu as un cab de toil d'une si affreuse et moderne magnificence qu'il en est choquant, agressif, immoral !
— En quoi ?
— En tout. Poussés à ce point de vaine et sensuelle recherche et d'application ininterrompue, les soins du corps deviennent outrageants pour l'esprit, le cœur et l'âme auxquels c'est autant de volé. Quand débarbouilles-tu ton cerveau ? Combien d'heures passes-tu à masser et à frictionner ton moral, à gratter tes défauts, à parfumer tes pensées, à peigner tes qualités, à te savonner de tes idées fausses ? Avec toute ton élégante culture extérieure, tu ne peux pas m'empêcher de songer au négligé forcé de ta tenue, celle d'en dedans ou plutôt d'en haut, et tu me rappelles tout de même, malgré la netteté de ton enveloppe, les personnes qui ne se lavent que ce qui se voit : la tête et les mains .
— Conclusion ! Il faut moins de propreté, moins d'hygiène ?
— Non. Mais la même pour tout. Pas de partialité pour la guenille.
LE CHEZ SOI
— C'est surtout parce que guenille qu'il est urgent de l'entretenir et de la parer.
— Tu la rendras plus belle en nettoyant davantage ce qu'elle recouvre. Et puis, ne fais pas l'Iroquois. Tu me comprends très bien. Je ne te demande pas d'être Job ni Benoît Labre, encore que ça ne soit pas à la portée de tout le monde. Tu devines très bien qu'on peut être net et ragoûtant et honorer le bonhomme dans la peau duquel on est entré, sans qu'il soit indispensable de posséder une piscine, un tout-àl'égout à musique qui joue la valse du Niagara quand on tire la chaîne, huit robinets d'eau à toutes les températures, des savons à son chiffre, des babouches réséda, des peignoirs bouton de rose, des carafes de Portugal et de muguet et des crèmes de Radjah à s'en donner trois couches, pardessus celle qu'on a déjà ? Moi qui te parles, je te jure sur ta baignoire d'art que
je suis très propre ! Que dehors il m'arrive tantôt un accident et que je sois déshabillé chez le pharmacien normal, on ne fera aucune pénible découverte... eh bien! je t'affirme pourtant qu'il ne me faut pas plus de quarante minutes chaque matin pour expédier mon pansage... et c'est mené en grande conscience. Mais rondement, à la militaire, sans coupable et béate satisfaction. Je ne me prosterne pas devant mes jambes, je ne suis pas le Bouddha de mon ventre, je n'admire pas mes genoux et je ne fais pas de l'œil à mes mollets, je n'accomplis pas un rite au milieu du tub... Non, je bouscule ma carcasse en la bouchonnant, je ne l'aime pas, elle m'embête par le précieux temps qu'elle m'oblige à lui consacrer, et je ne suis heureux que quand c'est fini et que je peux, après l'avoir remisée dans sa chemise blanche, passer à un autre genre de spéculations... tandis
LE CHEZ SOI
que vous, la plupart des jeunes épilés et frottés d'aujourd'hui, vous étalez dans votre goût, assurément légitime, du lavage, une complaisance de fatuité qui dépasse un peu le but.
Plus encore que l'eau, l'eau divine que vous mettez à toutes les sauces, c'est l'objet incomparable sur lequel elle a l'avantage de ruisseler et de se répandre en caresses que vous chérissez, ce merveilleux petit corps dont vous êtes si friands, si hautains, si dindonnets et si ravis ! Aussi à peine à votre toilette, en compagnie de cet animal adoré, vous vous mirez dedans, vous l'inondez plutôt dix fois qu'une, moins peut-être par initial souci de la plus légère tache que parce que vous ne pouvez pas vous résoudre à le quitter. Ca passera. Tâche que ça soit le moins tard. Et j'arrive à deux points capitaux. 1° Avoir un intérieur qui soit modestement à votre image, qui soit vous et
pas le voisin, qui ne soit pas le logis impersonnel, gris et neutre du premier venu... Je vois ce que tes yeux me répondent ! Tu es en meuhlé}... C'est égal... Je devrais, ne fût-ce qu'à deux ou trois petits indices, à des riens, te sentir, te trouver, te reconnaître... Si tu entrais, quand je suis en voyage à l'étranger, dans le 27 ou le iSg que j'occupe au Royal ou Bristol hôtel de n'importe quelle ville, tu t'apercevrais tout de suite que tu es chez ton parrain.
— A quoi ?
— A ton portrait d'abord.
— Vous m'emportez en voyage ?
— Mais oui. Avec les photographies de mes parents et de deux ou trois bons amis... Je les mets sur la cheminée et sur le meuble de faux BouUe et ça suffit pour me rétablir mon atmosphère. Ici, j'ai beau regarder, je ne vois rien de familial. Où est le portrait de ton père ? Celui de ta
LE CHEZ SOI
mère ?... je ne te parle pas du mien? Je t'en dispense.
— Mais ils sont tous là, dans le tiroir de ce secrétaire ! . . .
— C'est donc ça que depuis que tu es emménagé je me sentais si drôle!... Je me disais chaque jour : Qu'est-ce que j'ai qui m'étouffe? C'était cela... J'étais dans le tiroir du secrétaire rue du Doc. Et tu crois que nous nous amusons là-dedans ?
— Un peude patience. J'attendaisd'avoir mis de l'ordre pour vous sortir et vous exposer au jour.
— Mensonge. Blague pieuse. Tu n'as même pas eu l'idée de nous étaler dans le cab de toil, en tête des lotions et deschampoings ? Non, à part ton laboratoire aquatique, tu te fiches de ton appartement, tu ne sais même pas ce qu'il contient... je t'aurais dit, tout à l'heure, quand tu avais les yeux fermés, qu'il y avait dans ton atelier un
lustre à cent vingt branches ou une girafe empaillée que tu l'aurais cru. Tu vis au milieu des laideurs, parmi des meubles et des objets quelconques, sans t'en apercevoir. Tu as des yeux qui ne voient pas ou qui ne voient que toi, des yeux à retour, des yeux convergents... Tu n'es pas l'artiste aux regards blessés, allons !
— Supériorité! mon parrain. De cette façon je puis travailler n'importe où, dans un grenier, sur une table de bois blanc...
— Mais tu ne travailles nulle part !
— Puisque je suis en congé pour un an ?.. .
— Eh bien ! nous verrons dans un an.
Je finis par le deuxième point capital. Il faut vivre chez soi, le plus possible, et par chez soi, je n'entends pas l'écurie de toilette, mais je veux dire la noble pièce où l'on pense, où l'on rêve, où l'on médite, où l'on est abattu et exalté, où on lit et où on
LE CHEZ SOI
tisonne, où on se sent assisté, protégé par tout ce qui vous entoure et vous parle à voix basse, aux instants de repos... Celuilà seul peut se décerner le nom d'homme qui, volontiers, s'enferme dans sa bibliothèque ou sa chambre à coucher, comme en une petite chapelle, pour y oublier le monde et soi-même, et devenir, durant cette période de détachement, presque exemplaire et heureux. La plupart des sottises de la vie sont faites dehors. C'est pour être trop souvent et trop longtemps sortis que tant de pauvres gens sont rentrés chez eux désemparés, avec la mort dans le cœur et parfois dans l'esprit. La maison, le toit, l'abri précieux ne sont pas accordés en effet au locataire de cette vallée de pleurs, pour qu'il n'ait rien de plus pressé que de s'en écarter. Un logis oïl, comme dans le tien, tu n'apparais que pour quitter tes habits, dormir, faire ta cuisine corporelle et refiler
au grand trot, à la première heure, n'est pas un logis. Il devrait t'honorer et tu le dégrades. Ni toi ni lui ne jouez votre rôle. En prenant dès aujourd'hui la funeste habitude de te précipiter dehors dès le réveil et de courir à l'aventure, tu te prépares d'affreux esclavages : ceux de la rue, des distractions, d'ailleurs, de tout ce qui ne sera pas ton « chez toi » . Le chez soi devient alors rapidement l'ennemi, l'épouvante, la nausée, l'horreur. On ne peut plus le supporter. On commence par n'y pas déjeuner, bientôt on n'y dîne plus, et quand on a cessé d'y manger, on n'est pas long à cesser d'y coucher... Alors, c'est fini, le déserteur est à l'eau, il est l'épave et le débris... Crois-moi, mon petit, vis chez toi, force-toi à rester entre quatre murs, où seront pendus, comme des exvoto..., des images de tendresse, d'art et de beauté ; tu te sentiras là, mieux que par-
LE CHEZ SOI
tout, avec tes vrais et seuls amis, tu connaîtras les saintes et écrasantes ivresses de la lecture, de la réflexion profonde, des vagues et grands espoirs, des ascensions vers l'au-delà et des descentes en toimême. Tu t'apercevras, en ne bougeant pas, que tu remues, en ne faisant pas la vie, que tu existes, et tu compteras ton trésor au lieu de le gaspiller.
— Oui... c'est possible...
— Ah ! je vois que je t'ai touché ?... Tu promets de faire une cure de chambre ?
— Oui, mon parrain.
— Eh bien ! je te laisse, en ce cas. Quoi ? tu te lèves ?
— Je descends avec vous \\\\
Les deux gêné
Chezîe parrain. — Place du Palais-Bonrhon .
OUI cher enfant, — et je vois bien que cela t'étonne, — j'habite ce quatrième étage sur la place du Palais-Bourbon, au coin de la rue de Lille, depuis vingt ans!...
— Mais c'est tout petit. C'est un dé.
— Assez grand pour mon doigt.
— Bas de plafond.
— Pourvu que je puisse m'y tenir debout.
— Pas d'ascenseur.
— J'ai gardé toutes mes jambes.
— Vous êtes sous le toit ?
— Pas de bruit au-dessus.
— Vous gelez l'hiver?
— Non. Je fais du feu, du feu de bois,
io5
et les pièces étant petites sont rapidement chaudes.
— Vous rôtissez l'été?
— Non, parce que je n'y suis pas. Et puis j'ai un balcon, mieux qu'un balcon, une terrasse.
— Où vous cultivez des fleurs ?
— Mais oui. Au printemps.
— Que vous arrosez avec votre pot à eau. Je l'aurais juré ! Vous êtes bien un type à balcon et à caisses de fleurs, mon parrain.
— Je suis, oui. Et sais-tu pourquoi j 'aime mon appartement?
— Non. Vous le savez donc, vous?
— C'est parce que j'y suis né.
— Pas possible ! Vous ne l'avez pas fait exprès ?
— J'y suis né le i5 août 1860.
— Sur le balcon ?
— Presque : la fenêtre de la chambre de
LES DEUX GÊNÉ
maman était grande ouverte. C'était la fête de l'Empereur. Juste au moment où s'accomplissait ma petite formalité, un ballon passait au-dessus du palais du Corps législatif; aussi, comme ma jeune sœur, à laquelle on venait de révéler ma présence, demandait par oii j'avais bien pu entrer, papa lui dit, en lui montrant l'azur : « C'est le ballon qui vient de le déposer... tu vois? Maintenant, il s'en retourne. » Et c'était vrai, une fois sa commission faite, il s'en retournait à toute vitesse, ventre au ciel !
— Et votre sœur l'a cru ?
— Elle avait quatre ans.
— Ca ne fait rien... A quatre ans...
moi . . .
— Oui... Mais dans ce temps-là, sous r Empire ! . . . On était encore très arriéré. . . des gens de la campagne! Enfin ma sœur a gobé le ballon, elle l'a avalé. Plus fort... Comme on tirait le canon... elle a demandé
si c'était pour moi, à quoi papa lui a déclaré : « Bien entendu! » Que veux-tu!
Elles n'étaient pas malignes, les sœurs de quatre ans, en 1860 ! Alors, c'est pour te dire que j'ai passé ici les douze premières années de ma vie, jusqu'en 73... Ensuite mes parents ont déménagé... nous avons habité un temps la province... et puis j'ai perdu tous les miens, la vie m'a traîné comme un joujou au bout de sa ficelle. Je n'avais qu'une idée, moi, c'était de me retrouver dans mon premier domicile...
— Qu'est-ce qui vous en empêchait?
— Il était loué!... à bail, à un vieux monsieur malade, condamné, lequel, comme tous les vieux messieurs condamnés, ne parvenait jamais à s'exécuter. Il y a vécu trois . . . six . . . neuf, le brigand ! . . . Enfin , j 'ai pu prendre sa suite... et de ce jour-là j'ai été heureux. J'occupe la chambre où je suis venu au monde. Combien y en a-t-il, rien
LES DEUX GÊNÉ
que dans mon quartier, qui peuvent en dire autant? Je me regarde dans les mêmes glaces qui ont vu, sans en rien retenir, mes joues roses et mes cheveux blonds.
Mon lit est à la même place où était celui de mes parents. Je connais mon petit royaume dans les coins, ceux ou j'ai joué assis ou allongé parterre, où à quatre pattes... j'ai toujours mon petit fauteuil de bois noir en tapisserie laine et soie, faite par maman, et qui représente une série de croix de Malte et de losanges alternés. Je ne peux plus m'asseoir dedans, et il ne me sert à rien, mais je ne le donnerais pas pour un million.
— Hou?
— Non. Mais je le donnerais pour rien* Tu le veux?
— Merci. Je serais désolé de vous en priver.
— Je n'insiste pas. J'en ferai cadeau un jour à une famille pauvre.
— Mais oui, il n'en manque pas.
— Tout à l'heure, je te parlais de mon balcon. Tu n'imagines pas les joies que, de deux à six ans j'y ai goûtées! ! On m'y laissait seul, j'étais là chez moi... On avait tendu un treillage de fer tout le long de la haute rampe pour que je ne passe pas à travers les barreaux, tellement j'étais menu et fluet. D'ailleurs ma douceur et ma tranquillité donnaient aux miens la plus parfaite confiance et pendant que papa travaillait et que maman était sortie, moi installé au soleil, sur la terrasse qui brûlait les minces semelles de mes bottines bleues, je buvais la vie, je la découvrais par en haut. Le monde ne m'apparaissait que comme une immense et merveilleuse difficulté de tuyaux de cheminées, une aérienne forêt noire, à perte de vue, et dès le mois de mai, j'entrais en relations avec les hirondelles. Je ne me lassais pas plus de les suivre des yeux et de
LES DEUX GÊNÉ
leur parler, qu'elles de crier et de tourner autour de moi. Dans le court moment où elles m'effleuraient de leur vol, je distinguais leurs petits yeux noirs et brillants comme le bouton de jais de mon essuie-plume en drap, leur ventre blanc, la fourche de leur queue, leurs ailes pareilles aux accents circonflexes de mon alphabet. Elles passaient si près de ma tête qu'elles avaient l'air de vouloir me peigner avec leur bec. Je comprenais bien qu'elles jouaient à cachecache avec moi, dans un vertige de gaminerie qui ne connaissait pas la fatigue et leurs sifflements me perçaient le cœur, aigus et grisants comme si c'étaient les rires de l'espace. As-tu éprouvé ces ivresses enfantines?
— Non.
— Comment ? Tu n'es jamais resté des heures, dans un petit fauteuil, sur un balcon, à feuilleter le Magasin d'éducation et de récréation?
— Non.
— Ou à regarderies étoiles te cligner de l'œil?
— Non.
— Tu n'as pas vu le bœuf gras tenant par une corde un sauvage armé d'une massue, aller, au Carrousel, dire bonjour en grande pompe à M. de ]*.Iorny?
— Non. Non.
— Oii donc as-tu été élevé? Moi, j'ai eu tous ces privilèges. La place du Palais- Bourbon, à l'époque dont je te parle, était le centre de la terre. Le boulevard Saint- Germain n'existait pas. Alors toutes les belles voitures du faubourg, les équipages bien attelés, les calèches à la Daumont défilaient sous mon balcon en rentrant avant le dîner. Il y avait encore des douairières comme Mme la duchesse de Maillé, qui sortaient en siège drapé avec un cocher en escarpins, les joues couleur de roastbeef, et
LES DEUX GÊNÉ
de la livrée, debout, par derrière, mollets au vent. C'était bien joli.
— Ne m'en parlez pas. Ca fait regretter d'être venu, comme nous, trop tard dans un monde trop vieux.
— Tu te moques. Tu as tort. Ce qui manque à ceux de ta gêné, c'est d'avoir eu une petite enfance tranquille et de tout repos, d'avoir été bercés, nourris et éduqués à une époque de paix, de richesse, de sécurité glorieuse et prospère, d'avoir eu des "parents rassurés et joyeux d'être PVançais, de n'avoir reçu que des sourires et des regards de visages détendus, affables et satisfaits.
— Pour ce qu'il a duré l'âge d'or de votre empire !
— Ça ne fait rien. Il nous en est resté quelque chose, d'aimable et d'indélébile. Jusqu'en 1869, les enfants de ce temps-là, nous n'avons pas vu nos parents se jeter
. ii3
sur les journaux avec une avidité fiévreuse et irritée, se disputer à table, crier, en se coulant des regards de haine, claquer les portes, s'emporter en parlant politique et religion . . . Sur ces grandes questions fondamentales, tout le monde, pendant le règne du dernier des tyrans (c'est Napoléon III que je nomme) était à peu près d'accord. On n'avait pas inauguré l'ère des divisions de race, de parti, de famille... Il n'y avait qu'une France au lieu de deux et les non-' velles couches de cette époque étaient si bonnes et recommandables qu'elles sont devenues les réactionnaires d'aujourd'hui.
— Oui. Mais après?
— Ah! dame! après! Le vent a tourné, c'est bien certain. Et votregéné a commencé à s'engager dans les voies étroites, les mauvais chemins.
— Montants, sablonneux, malaisés...
— Non... ils ne montent pas... au con-
LES DEUX GENE
traire, ils descendent... ils ne sont pas sablonneux.
— Que sont-ils donc ?
— Boueux. Et nous ne savons pas où ils nous mènent ! . . . Et quand ceux qui le savent ont le courage de le dire, on les injurie et on leur jette des pierres. . . Mon jardin en est plein. Au fond, nous autres, vos aînés, à moins que ça ne change, nous n'aurons eu que ça de bon et de gentil, le petit décennat qui a prédédé 70. Depuis... n'en parlons pas...
— Vous êtes injuste, parrain... Vous avez vu de grandes choses...
— Lesquelles ? A résumer brutalement le bilan social de notre vie.., nous n'en avons vu que trois, les choses qui comptent... la Guerre, la Commune et l'Affaire. — Trois désastres.
— Moi, je n'ai vu que le dernier.
— Le pire de tous.
— Oh ! Est-ce que nous allons parler politique, mon parrain?
— Non. Je me le suis sévèrement interdit ; aussi je me demande comment diable j'en|suis venu là...
— C'est d'être resté trop longtemps sur le balcon... cela vous a donné le vertige.
— Peut-être. Mais de quelle manière astu passé ton enfance, toi ?
— Ma foi, je serais bien embarrassé de le raconter, même à vous à qui je ne cache rien de ce que je peux dire. Je n'ai pas mémoire d'avoir été petit.
— C'est bien ce que je déplorais tout à l'heure...
— Tout de suite cru homme. La maturité en venant au monde. Je ne me rappelle pas avoir ri, couru, grimpé aux arbres, ou alors il faut que je fasse un grand effort. Je me suis cependant battu quelquefois et je me souviens que généralement j'ai été le vain-
LES DEUX GÊNÉ
queur, surtout quand je n'étais pas dans mon droit, parce que ça m'excitait de n'avoir pas raison et que mes moyens s'en trouvaient décuplés,
— As-tu joué au soldat ?
— Non.
— A la poupée alors ?
— Non plus. Les deux ne m'amusaient pas. Ca me semblait pour les grandes personnes.
— Qu'est-ce qui t'amusait?
— De m'ennuyer.
— Comment ça?
— C'est très difficile à exprimer... Oui, quand j'étais petit, je n'étais jamais si heureux que quand je ne riais pas, que je ne faisais pas de gestes, et que je me tenais bien ; parce que je sentais que j'avais l'air de penser, que l'on m'observait de coin comme un grand garçon déjà sérieux, qui réfléchit à son avenir, à la vie... et que l'on
ii-j — .
respectait mon silence, ma gravité précoce. . . Alors papa hochait la tête. . . en connaisseur, comme quand il regardait dans son cabinet une grande photographie du Parthénon qui était pendue en face de son bureau. Je devinais que ça voulait dire :
— « C'est un malin, mon petit bonhomme, il se débrouillera ! »
— 11 t'aimait tant, c'est vrai, qu'il avait de toi une idée touchante et folle! Il t'a peut-être trop gâté !
— En quoi ? Il a joliment bien fait, le cher homme ! Il s'est donné de la joie et de la vanité paternelles d'abord, et il m'a laissé des souvenirs charmants.
— C'est égal. Il n'aurait pas dû, même s'il le pensait, même si c'était vrai, répéter à tout bout de champ en parlant de toi... « Ca n'est pas parce que c'est mon fils, — et ce mot : mon fils, mon fisse, prenait dans sa bouche une importance et une solen-
ii8 .
LES DEUX GÊNÉ
nité considérables ! — ce n'est pas parce que c'estmon fisse, mais mon petit Louis estd'une intelligence remarquable ! . . . Il a de l'observation, du goût, du jugement, l'esprit critique, le sens des affaires, il ira fort loin... Avec cela il est lettré, artiste, il a un crayon et une plume... il est merveilleusement doué. » Toi, tu entendais cette mélodie d'une oreille?...
— Des deux. Je n'en ai pas une de mauvaise.
— ... Et tu en étais forcément grisé.
— Pas le moins du monde. Je le trouvais tout naturel. Jamais il ne m'est venu à l'idée que c'étaient des compliments ou des exagérations.
— Tu pousses trop loin la modestie.
— La modestie? Oh! mon parrain, laissons-la mourir sous les violettes, cette fausse vertu, voulez-vous ? parce qu'aujourd'hui elle n'a plus de raison d'être. Qu'est-ce qui
est modeste? Personne. C'est fini. L'Académie, quand elle y sera, rejettera le mot du dictionnaire : Désuet, hors d'usage.
— Elle n'y est pas encore !
— Prévenons-la. C'est avec de la modestie qu'on n'arrive pas, et qu'on se laisse passer la roue sur le corps . Non . De l'orgueil , de l'orgueil et encore de 1'...
— Arrête-toi. Tu en as assez.
— Jamais trop. Je me dis bien parbleu, à certains moments, que je ne mérite pas toutes les louanges de papa.
— Et tu en acceptes quelques-unes.
— Mais elles me donnent du ton et de l'énergie... Car il est excellent de ne pas douter de soi. Sans un peu d'aplomb et d'outrecuidance, on serait perdu, l'on n'oserait rien... Les héros ne sont pas timides.
— Tu confonds la timidité et la modestie.
— Du moment que je ne les pratique ni l'une ni l'autre.
LES DEUX GÊNÉ
— C'est vrai, elles peuvent se rejoindre, dans le sac aux oublis,
— Enfin, depuis quetu as l'âge d'orgueil, tu as bien eu une ambition en ce cas?
— Oui.
— Laquelle?
— Toutes, l'une après l'autre. Mais ce n'étaient pas des ambitions courantes et connues, comme celles qui ont servi. Non c'étaient des ambitions...
— Terre à terre ?
— Peut-être. La terre ne me déplaît pas. Xous vivons dessus, et le ciel n'est pas habitable. C'étaient des ambitions qui visaient plus à la portée en profondeur qu'à celle en hauteur, plutôt à pousser loin devant soi qu'à s'élever sur place... des ambitions de mouvement, d'en avant, de progrès... des ambitions directes, rapides, à résultat positif et pouvant se constater, se chiffrer...
— Allons donc !
— Pourquoi pas ? Le chiffre est bien quelque chose.
— Tu n'oses pas dire qu'il est tout?
— Ma foi, plus je compte, plus je le pense. Le chiffre (qu'il s'agisse d'argent ou non), c'est le but suprême, c'est le grand signe, clair et lisible, le signe amphibie et Janus, à double expression, qui, plus il est gonflé de zéros, vaut des milliards, le signe qui parle et qui vit, qui pousse, excite, stimule, prouve, récompense, enrichit et ruine, additionne le bonheur ou le malheur. C'est la colonne et le total de tout. Avec ce seul mot : combien? On pose toutes les questions et tous les problèmes, — et on les résout. Notre gêné veut se payer d'autre chose que des songes creux de la vôtre; il lui faut des monnaies plus sonnantes et d'un cours meilleur... Elle est donc intéressée, calculatrice, commerçante, industrielle et industrieuse. Les quatre règles ne lui
LES DEUX GÊNÉ
suffisent pas et, du moins, quand elle ne sait que cela, le sait-elle à fond. Elle connaît la loi comme un vieil avoué, tout ce qui touche aux successions et aux héritages et ne se laissera jamais carotter d'un centime. Il n'en faudrait pas conclure, avec une trop partiale complaisance, que nous soyons avares et dénués de sensibilité. Notre cœur a beau être sec, c'en est un tout de même et je n'ose pas affirmer que celui qui est éternellement inondé lui soit supérieur. Je place le caillou bien au-dessus de l'éponge. Ainsi nous tâchons de réhabiliter la sécheresse qui a tant de caractère. Si nous faisons le bien, nous savons du moins, nous, que nous le faisons et pourquoi, dans quel but, nous ne le faisons pas sous nous, par éducation, vitesse acquise et routine, notre main gauche n'a pas de secrets pour la droite, nous avons à l'avance pesé le profit, moral ou autre, peu importe, mais le profit
que nous retirerons de notre belle conduite, car nous ne faisons rien pour rien, le bien comme le mal, et quand c'est du bien nous nous y prenons, autant que possible, de façon qu'on nous le rende...
— Au centuple !
— Non. Dix du cent. Ca nous suffit. La vertu est pour nous marchande, ainsi que le reste. Plus que le reste, car du moment qu'on dit qu'elle n'a pas de prix, c'est qu'elle en a un, infini, et il me semble que nous l'honorons davantage en la mettant ainsi en valeur au-dessus de toutes les autres ! C'est un hommage d'estime et de respect que nous lui accordons que de la coter à une si haute échelle. Rien de gratis, même quand ça en a l'air, et, si peu que ce soit, tout doit rapporter. Sans rancune, mon parrain ; je quitte votre cinquième natal en vous disant : « Au mois de mars ! » Où nous rencontrerons-nous?
LES DEUX GÊNÉ
— Je ne sais pas, Ca dépendra. Je te l'écrirai.
— Mais vous pouvez du moins, dès à présent, me dire sur quoi roulera?...
— Les femmes.
— Pas neuf, cher parrain...
Quart de salut. Deux doigts au front.
Les Femmes
Un dimanche matin à onze heures. — Dans le cabinet de travail du parrain, place du Palais-Bourbon. — Le domestique fait entrer Louis Dumoncey.
AH ! tu es exact, aujourd'hui ! Brigand ? Je sais pourquoi,
— Pourquoi ?
— Parce que je t'ai dit le mois dernier que nous parlerions des femmes.
— Oh ! ce n'est pas pour ça...
— Petit menteur !
— Je vous ai déjà déclaré, mon parrain, que je ne mentais jamais.
— Oui. Et c'est surtout quand tu dis que tu ne mens pas, que tu mens. Eh bien donc, nous allons parler de ces êtres exquis et dangereux...
■ — Inutiles au fond.
— Indispensables...
A ce moment Von entend s'élever de la pièce voisine des accords de piano.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ça ?... Eh bien, c'est quelqu'un, quelqu'un qui joue du piano dans le salon.
— Qui?
— Une femme. Tu ne le reconnais pas au doigté ?
— Unef...
— Oui. . . que j'ai fait venir, exprès pour toi, afin de joindre l'exemple à la démonstration.
— Vous plaisantez ?
— Pas du tout. Je suis sérieux comme un auteur gai.
— Et d'où l'avez-vous fait venir ?
— De chez elle. Voici. Je compte parmi mes amies une personne absolument charmante.
LES FEMMES
— Ah ! Je devine ! . . .
— Rien du tout. Tu es incapable...
— Si. Cette personne est libre?...
— Comme l'air.
— Admirablement élevée ?
— Admirablement. On n'élève plus de cette manière-là.
— Je la vois comme si elle y était...
— Mais elle y est... et tu vas la voir...
— Elle parle plusieurs langues ?
— Aucune autre que la sienne, mais elle la parle en français.
— Elle est spirituelle ?
— Assez.
— Elle peint ?
— Non.
— Mais musicienne ? {Le piano va tou.
jours.)
— Comme tu entends ?
— Oui. Chopin! Chopin !... Elle est jolie ?
— Agréable. Tu jugeras...
— Riche?
— Douce aisance.
— De bonne famille ?
— Excellente. Mais elle a disparu.
— Sa famille? Alors elle est bien meilleure ! Enfin, c'est un parti que vous voulez me proposer ?... Et voilà le moyen usé aux coudes, le traquenard de proverbe, le vieux guet-apens de comédie que vous avez machiné ?... Oh ! mon parrain ! que vous êtes donc Musset, Feuillet, Scribe et Legouvé !
— Eh bien non ! C'est toi qui l'es plus que moi, quoi que tu en dises, en allant tout de suite t'imaginer la seule chose romanesque à laquelle jamais je n'aurais eu l'idée de songer pour toi ! Parce que je te connais, pauvre enfant, et que je me garderais bien, — s'il m'en venait la pensée, — d'essayer de te capter par le vain arti-
LES FEMMES
fice du sentiment et ^de l'aventure ! Pas si bête ! Non. Si je voulais t'en faire tenir pour une femme... je te dirais des choses de ce genre : que l'on m'a parlé d'une jeune nihiliste habitant une mansarde rue Greneta ou une masure boulevard de la Révolte, un être étrange et puissamment cérébral, très laid, avec des yeux magnifiques, des cheveux courts et un front énorme, en bombe,
— Et quoi encore ?
— Je te confierais qu'elle a été bénie par Tolstoï, et s'est évadée de Sibérie où elle avait été envoyée après condamnation...
et dès que je t'aurais ajouté que cette Olga est une femme à part, presque sans sexe, et qui a l'horreur des hommes... tu n'aurais plus qu'un désir... ce serait de voler chez eh*»... Est-ce vrai ?
— /e ne dis pas non.
— Tu vois bien? Mais te parler...
moi ?.., d'une jeune fille « comme tout le
monde »... à toi ? d'une jeune fille en blanc, d'une jeune fille d'amour, capable d'être et de rester une femme honnête, à laquelle il n'arrivera jamais rien de scandaleux ni de retentissant... et qui fera une bonne épouse, une mère admirable et courante ? Ah çà ! mais je serais fou ! fou à enfermer dans les établissements du Doc qui baptise ta rue !
— En attendant, qu'est-ce que c'est que la petite accomplie d'à côté qui nous savonne avec sa polonaise ?
— Elle t'intrigue tout de même? Allons?
— Oh ! pas du tout.
— Si ! Si !
— Non. Mais puisqu'elle est là et que vous l'avez commandée, qu'elle fasse on service !
— Elle va le faire.
— D'abord pourquoi l'avez -vous priée de
LES FEMMES
venir ? Qu'attendez-vous d'elle vis-à-vis de moi ?
— Qu'elle te parle et surtout que tu l'écoutés.
— Parle bien ?
— Très.
— Nous allons voir. Seulement votre présence va la gêner.
— Elle ne la gênerait pas. Mais je vous laisserai seuls.
— Ah!
— Oui... Je suis obligé de sortir avant le déjeuner. . . je serai peut-être absent trois quarts d'heure...
— Bon, bon, bon...
— Ça a déjà l'air d'aller mieux ?
— Non. Je suis simplement flatte et un peu surpris de votre largeur d'esprit dans la circonstance...
— Pourquoi ?
— J'aurais tellement cru que vous vous
seriez écrié... avec une voix de pudeur: « Laisser seuls un jeune homme et une jeune fille!... »
— Oh ! Tu me fais plus bête que tu n'es ! Et puis... et puis... ça n'est pas une jeune fille...
— La personne ?...
— Mais non ! Je ne t'ai jamais dit que c'était une jeune fille ?. . .
— Alors...
— C'est une femme. . . une dame. . .
— Ah!
— Une dame délicieuse.
— Blonde?
— Non.
— Brune ?
— Non.
— Oh ! Rousse ? ?
— Blanche. Elle a soixante-sept ans.
— Oh ! oh ! oh !
— La baronne d'Elsart. Une amie de
LES FEMMES
toute ma vie. Elle voulait te connaître parce que je lui ai un peu parlé de toi...
— Je me doute de ce que. . .
— Pas tant que tu crois ? Alors, j'ai organisé cette petite rencontre... j'en suis le Carnot. . . Tu as l'air vexé ?
— Non... mais...
— Quoi?
— Je ne voudrais pas vous manquer de respect...
— Manque donc ? Vas-y. Une de plus, une de moins...
— Eh bien, mon parrain, on ne fait pas ces choses-là. Vous êtes... vous êtes un enfant !
— Que veux-tu ? C'est de mon âge..!
Attends seulement une heure avant de me maudire ? Et dans une heure tu me remercieras. Nous devions parler des femmes.
— Ca voulait dire des femmes jeunes...
— Bien entendu ! C'estpourquoi j'ai jugé
avec sagesse qu'il fallait auparavant t'apprendre un peu ce que c'était que les autres.
— Les vieilles ?
— Et ne te plains pas ? Je t'ai choisi ce qu'il y avait de mieux. Trouve seulement une fillette de soixante-sept ans qui joue le Chopin avec une telle émotion. {l\ écoule.)
— Ca m'est égal. . . Car j'ai une fameuse envie de planter là votre baronne et de sortir avec vous ?
— Je ne veux pas de toi. Et puis, mon amie est prévenue de ta visite. T'en aller à présent serait grossier.
— Qu'attend-elle donc pour venir ?
— Que je l'appelle !
— Eh bien, appelez-la et que ça finisse.
— A la bonne heure ! Et tu vas être gentil avec elle ?
— Mais, évidemment ! Maintenant que le mal est fait... Et puis, je suis bien élevé !
LES FEMMES
— Tu le seras encore davantage quand tu connaîtras Mme d'Elsart. {Le parrain ouvre la porte.) Entrez, chère amie. Voici mon neveu, Louis Dumoncey, qui était depuis longtemps dévoré du désir de vous être présenté...
La Baronne. — C'est un peu exagéré.
Mais je veux le croire. Je le crois.
— ... Je vous le confie pour quelques instants.
La Baronne. — On peut tout me confier, même ce qu'il y a de plus précieux.
— Au revoir. {Le parrain sort. Le neveu et la baronne restent seuls. La baront^e est une femme de taille moyenne. Vêtue de soie prune avec des dentelles. Sous des cheveux blancs y elle montre un joli visage, fin et plisséy des yeux pâles qui, par moments, ont d'anciennes lueurs noires, et une bouche délicate et large, une bouche française d'où l'on devine que l'esprit, la sagesse et le bon
sens coulent comme des sources. Elle s'est assise et a joint sur sa poitrine deux mains sèches et longues de pianiste où brillent plusieurs bagues anciennes, très simples et un peu éteintes f des bijoux de famille qu'on dirait tombés des doigts d'un portrait et elle regarde en souriant le jeune homme embarrassé qui s'est assis également.)
— Il ne faut pas m'en vouloir, Monsieur.
— Mais nullement, Madame...
— Au contraire ? Merci. Je dois vous faire un aveu qui vous sera peut-être pénible. . . Tant pis ! Eh bien ! j'adoreles jeunes gens, — prenez-le aussi pour vous, — et j'ai cette joie de pouvoir le crier sans gêne puisque mon extrait de naissance me le permet. (Geste de protestation de Dumoncey.) Encore merci pour le geste. Aussi c'est moi qui ayant appris de votre bon parrain le peu de goût que vous aviez en
LES FEMMES
général pour les femmes... {Geste de protestation de Dumoncey)... J'entends les jeunes !
— Comme ça, oui ! je ne dis pas non.
— ... C'est moi qui me suis imaginé que les vieilles devaient vous plaire ou moins vous déplaire, et qui ai forcé alors ce cher ami à vous tendre ce piège affreux où vous voilà tombé! N'en gardez pas rancune au parrain. Moi seule suis coupable.
— Tout le monde est pardonné, Madame.
— Quel bonheur ! Je me sens tellement de sympathie pour vous que je voudrais, sans la moindre prétention, comme si vous étiez un petit-neveu, ou un petit-filleul, vous donner quelques conseils.
— Donnez-les donc vite. Madame. Je ne sais pas si je les suivrai, mais je serai toujours heureux de les recevoir.
— Oui. Eh bien, voici le premier. Il a l'air particulièrement intéressé et vous
supposerez que je prêche pour ma sainte? Tant pis. Vous allez bien voir d'ailleurs que non. Jeune homme ne négugez pa.s LA vieille femme ! En vous disant cela, je n'obéis pas le moins du monde à une préoccupation sentimentale, à une convenance d'ordre, de hiérarchie, de bonne éducation. . . Pas du tout... Je ne me place d'abord qu'au point de vue utilitaire, le seul qui pour vous... {Geste de Dumoncey), je le sais! vaille quelque chose.
— Non , Madame, vous vous trompez ! . . . C'est quelquefois pour moi le principal... mais ce n'est pas le seul.
— Parlons-en donc. La vieille femme est la personne la plus utile de la société, surtout pour un débutant de la vie. Rien n arrive: ni les hommes, ni les événements, sans elle. En effet, elle a généralement, — surtout si elle a traversé quantité de chagrins et de deuils, — tout son temps à elle.
LES FEMMES
Comment voulez-vous qu'elle l'emploie mieux qu'à aimer et à guider la jeunesse qui lui rappelle aimablement la sienne ? Elle n'est donc jamais si heureuse que quand elle avertit, prévient, protège, assiste et dirige. C'est une seconde, nouvelle et dernière existence qui l'aide à quitter tout doucement celle-ci. Répondez ? Connaissezvous des vieilles dames ?
— Non.
— Est-ce possible ? Quoi ? Parmi les amies de votre mère ?
— Sans doute ; j'ai bien entr'aperçu, çà et là, quelques têtes âgées, mais je ne peux pas dire que je les connaisse. Vous êtes la première.
— Et qu'éprouvez-vous, quand vous en voyez une ?
— Vraiment, Madame...
— Parlez franchement, brutalement, je vous en prie ?
' — Eh bien, Madame... je serai loyal puisque vous semblez penser en face, comme vous regardez.
— Oui.
— Eh bien, la vieille femme m'offusque et m'attriste.
— J'attendais cela. Pourquoi?
— Parce qu'elle est le passé, la fin, la décadence... et que, si j'ai beau n'avoir point une imagination trop prompte et facile à influencer, le spectacle de la vieillesse me désempare cependant et entame mon activité, mon énergie de lutte... Aussi je fuis les vieillards, dont je ne serai jamais le Volney.
— Vous ne savez pas les regarder.
— Je ne veux pas les voir.
— Vous n'y comprenez rien.
— Expliquez-les.
— Je m'explique. Il faut avant tout distinguer entre fagots et fagots. Il y a les
LES FEMMES
vraies vieilles et les simili, les artificielles; celles qui acceptent de vieillir et celles qui regimbent, ce qui ne les empêche pas d'être atteintes, et marquées deux fois plus fort au fer des rides. Je ne parle donc que des premières, les seules qui comptent, les seules nobles, les seules sacrées, les vieilles pour qui les cheveux blancs sont des lauriers, qui portent leur vieillesse ainsi qu'une couronne, qui en ont l'amour et un peu le légitime orgueil, qui la considèrent avec infiniment de dignité, comme la maison de retraite, le couvent de la vie, le dernier domiciledel'âme ici-bas... Car, pour les autres, qui ne veulent ni ne savent accueillir cet hôte redoutable et sans-gêne qu'on appelle l'âge, et qui étant cependant forcées de le recevoir de mauvaise grâce et de le laisser entrer, n'ont qu'une idée, l'éconduire et le cacher par toutes sortes de petits moyens, violents ou sournois, indignes et vils... mé-
ritent-elles d'être baptisées du beau nom de vieilles ?
Non. Même pas. Ou alors elles ne justifient ce nom qu'en le déshonorant. C'est pour elles uniquement qu'il prend une ac ception sinistre de laideur coupable : les vieilles, les vieilles grotesques, ridicules, repoussantes, teintes et peintes, fardées, « les vieilles à la toilette et au méprisezmoi ça » ! ! Tandis que les autres, quand elles sont aimables, oh ! qu'elles sont dignes d'être aimées ! Je puis nous faire à tour de bras des compliments sans crainte et sans modestie, puisque personne aujourd'hui ne nous en fait plus. Sachez donc que nous sommes, presque toutes les vieilles femmes, mères et grand'mères, remplies des qualités qui nous manquaient parfois auparavant ou que nous n'avions que par bribes. La vieillesse, dont nous sommes les fiancées de raison, nous les donne intégralement
LES FEMMES
en dot, un peu tard. . . mais cela vaut mieux que jamais... et combien d'entre nous n'auront eu que ces vertus de la Saint-Martin ! Profitez-en donc, vous, les jeunes gens, pour qu'elles ne soient pas perdues ! C'est chez les personnes âgées et surtout chez les femmes ayant franchi le cap de la soixantaine qui n'est plus celui des tempêtes, mais reste celui de Bonne-Espérance, que vous trouverez, par tous les temps, un calme asile, une cure de paix, un petit port d'attache de toute sécurité. Les vieillards sont les meilleurs amis, les plus précieux confidents de la jeunesse. Leur extrême curiosité est tempérée par la profondeur de leur discrétion.
Ils s'intéressent à tout. Par une singulière anomalie, leur altruisme se développe en raison même de leur égoïsme et sans que l'un nuise à l'autre. Les vieillards honnêtes sont gais, charmants, sereins, équilibrés,
rassurants comme un ciel pâle et pur et un horizon nettoyé. Ils sont attentifs, observateurs, sensibles et indulgents. Ils restent assez de ce monde, pour en prendre encore toutes les menues joies, beautés et bontés, et quotidiennement ils s'en détachent aussi assez pour ne plus souffrir de ses méchancetés et se désépouvanter de ses laideurs. Ils sont, en quelque sorte, suspendus entre ciel et terre... et c'est pour cela qu'ils inspirent une espèce de respect voilé, et un peu aussi, parfois à tort, d'éloignement et de crainte. Les jeunes gens devraient comprendre cela, s'en pénétrer et chercher la bienfaisante compagnie des cheveux blancs, des yeux clairvoyants et usés, des mains tremblantes mais si sûres, des cœurs religieux et idéalisés, filtrés par la souffrance. Et puis, on est toujours récompensé d'honorer, dans ceux d'autrui, ses propre père et mère. Quand j'étais jeune, j'éprouvais un véritable rafraîchisse-
LES FEMMES
ment moral et physique même, chaque fois que j'avais approché quelque touchante et adorable vieille femme ou un de ces hommes délicieux de grâce et de bonté que l'âge parachève encore, je les quittais meilleure en devinant que, sans en avoir aucun mérite, je les avais améliorés aussi. C'était un sentiment exquis de reconnaissance et d'admiration, de paix intérieure extraordinaire... Il me semblait sortir d'une église où j'aurais touché des reliques. Car les vieillards ne sont plus que les reliques de tout leur passé. Cela m'a aidée, — longtemps à l'avance, — m'a encouragée, je m'en suis depuis rendu compte, à savoir plus tard, à mon tour, faire comme eux, être vieille, prendre ce voile, accepter le blanc diadème. Car ce n'est qu'après avoir accoutumé, pendant les siècles de la jeunesse que l'on croit éternelle, son esprit, ses yeux et son cœur à la fréquentation du déclin, qu'il est aisé d'en
exercer, le jour venu, l'art consolant et difficile... Mais voilà votre parrain qui rentre ?
— Déjà ? D'où revient-il donc ?
— De la messe.
— Oui. Moi, je l'ai entendue ici, Madame.
— Une petite messe basse !
— Pas si basse que ça ! Une messe chantée.
— Y retournerez-vous ?
— Oui, Madame... Pas tous les dimanches... mais quelquefois si vous le permettez ? Je ne suis encore, d'ailleurs, qu'un demi-converti.
— Qui en vaudra deux. Eh bien ! je m'invite ici le jour de votre prochaine venue ? Et pour vous dédommager je ne vous parlerai, cette fois, que des jeunes filles...
Le parrain entre.
LES FEMMES
— Eh bien ?
Le Filleul. — Ca s'est admirablement passé. Madame est la séduction même et l'on ne croirait jamais...
Le P.\rrain. — Qu'elle a son âge, c'est vrai. Comme toi, le tien !
Les Jeunes Filles
Chez le parrain. — Place du Palais-Bourhon. — Le matin. — Le parrain et le filleul sont assis dans le petit salon et ils regardent la pendule.
DIX heures et demie! et Mme d'Elsart n'est pas là ! Tu es bien sûr qu'elle avait promis de venir?
— Oui, mon parrain. Patientons encore.
— Non. Je pense là-dessus comme M. de Talleyrand. Un jour qu'une personne considérable était attendue pour dîner par toute l'assistance au grand complet et que l'on ne savait quel parti prendre, ce Bénévent de l'esprit trancha la question le mieux du monde en déclarant : « Mettonsnous à table, car attendre empêche de
dîner, tandis que dîner n'empêche pas d'attendre. » Aussi, nous entamerons donc nos affaires, et j'ai idée que cela ne peut qu'accélérer la baronne. De quoi devaitelle te parler ?
— De la jeune fille.
— Beau sujet ! Sujet difficile.
— Oui, et beaucoup plus dans les cordes de Mme d'Elsart que dans les vôtres.
— Es-tu sûr ? Connais-tu toutes mes cordes ? Eh bien ! tu te trompes et je vais d'abord profiter de ce que nous sommes seuls, entre hommes, pour te dire à la bonne franquette et franchise certaines choses que la présence de Mme d'Elsart, si peu bégueule soit-elle, me rendrait malaisées.
— Comment ? Des choses lestes à propos de la jeune fille ?
— Lestes? Non. Mais crues, et vraies.
— Allez vite, mon parrain.
LES JEUNES FILLES
— Voilà. Il y a, depuis peu, une jeune fille, une espèce de mauvais vaccin de jeune fille que l'on voudrait faire « prendre » et qui ne prendra pas, mais qui peut nous donner tout de même, sans chance d'inoculation, pendant un temps, une vilaine fièvre. C'est la jeune fille « avertie » l'enfant qui n'en est plus une, qui n'a jamais eu de religion ou a égaré celle qui traînait dans ses tiroirs, qui s'en fiche d'ailleurs, ultramontaine de l'incroyance, et n'admet les grands principes que pour s'asseoir dessus. Pour justifier ses excentricités et ses audaces, elle se réclame à tort, et surtout à travers, de la jeune fille anglaise et américaine dont elle ne se doute pas qu'elle est tout l'opposé. Celle-là, la nôtre, et que l'Europe ne nous envie pas, le plus souvent ne tient tant à sortir seule que dans le vague espoir de rentrer deux, et son rêve, quand elle n'a pas le mariage
en horreur, est de crocheter le jeune homme très riche et bon athée, les deux si possible, le « ni Dieu ni Maître » qui ne l'embêtera pas comme tant d'autres à vouloir lui faire pratiquer, par prudence conjugale personnelle, une religion que lui ne consomme pas. Le jour où elle l'aura bloqué et conquis, ils se marieront, selon leur humeur et les circonstances, à l'église ou non, à la mairie ou non, sur l'Acropole, à « l'orée d'un bois », en ballon, peu importe... cela ne pèse pas !
Je ne sais s'ils vivront longtemps et heureux, mais je crains bien qu'ils n'aient pas beaucoup d'enfants.
Ce qui caractérise le type lancé en ce moment, c'est son esprit très net et très tranché d'anarchie. Avec un parfait bonheur de logique et de solidité, il groupe et synthétise en effet les pires tendances et les plus fâcheuses doctrines.
LES JEUNES FILLES
La jeune fille dont nous nous effrayons est toujours et systématiquement « de l'autre côté », de l'autre côté de la barrière, de l'autre côté de la rue, de la frontière, etc.
Elle est pour la grève contre le patron, pour le syndicat contre l'individu, pour l'apache contre le « flic », pour l'irresponsabilité de la faute et du crime, pour la mansuétude envers l'assommeur, pour l'union et la désunion libre, pour les arts du dernier bateau et même du dernier ponton, pour le laid -nouveau, les écoles de mauvais sens, pour la curiosité subversive, le récent et scandaleux avatar, le champignon de cette nuit et la tubéreuse de ce matin... C'est la jeune fille révolution, revendication, journée de deux heures, nihiliste, antimélodique, internationale, propagande par le fait, la jeune fille droit au bonheur, droit à la vie, surtout à celle
des autres, droit à la beauté, et aussi droit de tuer, acquittée d'avance de tous ses méfaits... Enfin la jeune fille droit à tout!... et bien entendu « devoir de rien » .
Hardie, moqueuse, Théroigne de l'irrespect, indifférente au passé quand elle n'y est pas résolument hostile, elle n'a d'amour et de petits soins que pour le présent, le cher présent de sa fantaisie, de ses caprices, de son adulation et de son règne, le présent qui la flatte et l'avilit, qui fait bien tout ce qu'il fait, mais dont elle n'embrasse que le frivole et le funeste, l'équivoque et le gâté. Avec cela, gonflée de prétentions, elle tranche tout ce qu'elle ignore. Vaniteuse et sotte, elle entend imiter l'homme aux innombrables professions duquel on ne cesse de lui répéter qu'elle est apte au premier chef et bonne à tout faire. Et en attendant de gagner les sommets, elle noircit du beau papier et pour avoir griffonné
LES /EUNES FILLES
quinze jours un bout de journal de voyage à Sorrente ou rimé sans raison trois douzaines de vers boiteux, tout de suite elle se croit Batskirchefï etNoailles. As-tu remarqué, depuis au moins quatre ans, la kyrielle de jeunes filles... kyrielle eleison ! Seigneur ! . . .
— Oh ! mon parrain ? vous !
— Oh! tant pis! ça m'a échappé... de jeunes filles qui font leur bouquin, prose ou vers ? Ces filles à papa et aussi à maman, dont on raconte qu'elles « ont de qui tenir » et manient « le joli brin de plume » et qui s'interrompent d'offrir le sucre à l'heure du thé, pour aller corriger « leurs épreuves » ! C'est navrant et à pouffer de rire ! Et si tu as parcouru la plupart des ouvrages qu'elles écrivent et envoient aux « princes de la pensée », tu as dû en observer avec gêne l'espèce de faux talent assimilé, la tranquille et impudique audace à
parler de tout, les yeux froidement fixés qui ne se baissent devant rien, des yeux de professeur d'histoire naturelle qui finissent par troubler les vôtres et vous rendent interdits en présence de ces êtres déconcertants et que l'on ne sent plus capables de rougir qu'au gant de crin !
— Oui, mais mon parrain, arrêtez-vous un peu.
— Je n'ai pas fini.
— Même après cette philippique et ce couplet littéraire ?
— Je n'en suis pas à la moitié de mes griefs !
— Griefs excessifs et moins justifiés que vous ne le prétendez, car votre jeune fille bête noire, la jeune fille raca à laquelle vous faites les cornes à pleines mains, existe surtout au théâtre et dans le livre. . .
— C'est toujours par là qu'elle vient, et puis le livre fermé, la pièce achevée, quand
LES JEUNES FILLES
on croit qu'elle reste à la table des matières et dans les coulisses... pas du tout, elle sort, s'échappe, descend dans la rue, monte dans les maisons et entre dans les familles comme chez elle. Voyons, oserastu dire que tu n'en connais pas de pareilles à celles que je viens de te dépeindre à t'en donner l'épouvante...?
— Et l'envie !
— Oh!
— Si, mon parrain... Que voulez-vous?
La jeunesse sera toujours un peu affriolée de péché... Oui, j'en ai vu effectivement et parfois approché quelques-uns de ces monstres, et je dois vous avouer que s'il s'en trouvait, par exception, de singuliers qui n'engageaient pas, la plupart étaient charmants et fleuris de séduction.
— Je le sais bien ! Et c'est justement pourquoi ils constituent un plus grand danger, un danger social !
— Mais lequel, voyons?
— Je me tue à t'en écarter... Un danger de ruine et de dissolution. Ces sirènes sont par excellence amorales, ^familiales, aconjugales, amaternelles, apatriotes, a...
— Atout quoi !
— Oui. L'a privatif est l'initiale de leur programme et de leur destinée. Aussi gare à l'honnête benêt qui, emballé par l'une d'elles un soir de boston ou de baignoire 7, l'aura achetée ensuite à ses parents pour en faire la femme qu'elle ne veut pas être et la mère des enfants dont elle ne rêve pas pour tout de suite... 11 sera malheureux comme les pierres.
— Ca sera bien fait pour lui ! Il n'a qu'à ne pas être benêt !
— Tu en parles à ton aise. N'est pas malin qui veut !
— Mais si, mon parrain. Pour peu que le jeune homme en question ait de la bonne
LES JEUNES FILLES
volonté, de l'adresse, et, çà et là, la manière forte, et qu'il possède une dose de véritable amour mélangé de tendresse pour sa petite scélérate, j'ai idée qu'il peut très bien la ramener, la conformer, l'élever jusqu'à lui. . .
— Connu ! , . . l'épuration et le rachat par l'amour ! Le sauvetage des Madeleines inrepenties ! . . . Pauvre ! pauvre petit enfant ! . . . tu me fais trembler en disant des choses pareilles !
— Enfin, il faut être raisonnable et accepter ce qu'on ne peut éviter.
— Mais non ! mais non !
— Si. Vous aurez beau vous en plaindre sur les toits... la jeune fille française a changé... c'est un fait et ni vous ni moi n'y pouvons rien... Le jeune homme aussi a changé...
— Ah oui ! fichtre de f . . .
— Et vous aussi, vous avez changé depuis trente ans ?
— Moi ? Crois-tu ?
— Oui. Oui, bon parrain.
— Du moins, c'est en bien.
— Naturellement. Quand on change en vieillissant, c'est toujours en bien... Sans quoi, parbleu ! ça ne vaudrait pas la chandelle de vieillir. La jeune fille a donc marché, avec son temps. . .
— Dis qu'elle le précède.
— Elle le suit ! Aujourd'hui elle est déniaisée.
— Pas par moi !
— Et vous le regrettez ! Eh bien! si, c'est par vous, sans que vous vous en doutiez. Vous y avez votre petite part, mais votre part quand même... Cette enfant à demi naïve a été modifiée, métamorphosée, renseignée... par ses parents d'abord et ses amis, ses frères et ses sœurs qui, dans les familles les plus sérieuses, les moins collets baissés, se laissent aller à dire aujour-
LES JEUNES FILLES
d'hui en sa présence ce qu'ils n'auraient pas osé dire il y a vingt-cinq ans. Inévitables abus des libertés lentement prises et élargies. Et puis, quoi ! Les mœurs ont leurs modes.
— Qui passent, qui passeront !
— Peut-être, mais en laissant des traces que les autres ne laissent pas... A cette époque, il n'y a plus d'enfants en rien parce qu'il n'y a plus de secrets... On ne peut plus rien cacher. Le nouveau-né, en venant au monde, ne coupe déjà plus dans le chou, et le soulier de Noël est un soulier de Perrault. A présent, on dit tout, on imprime tout, on dessine tout, on représente tout... Alors ?... Pour essayer d'élever, de couler une jeune fille dans le moule d'innocence et de mystèredenos sœurs de 1875, du temps du bon maréchal... il faudrait... je ne sais pas, moi, l'envoyer...
— Au couvent.
— Mais il n'y a plus de couvents !
; — C'est vrai, j'oublie toujours...
— Et il faudrait tout confisquer, tous les livres, tous les journaux, toutes les revues, tous les prospectus, et empêcher aussi les demoiselles de sortir, même pour aller à la messe, de regarder les affiches, les magasins, les cartes postales, et leur mettre du coton dans les yeux, la bouche et les oreilles... et s'en mettre surtout à soimême, châtier ses propos, renoncer à ses potins, à ses délicieuses histoires, à ses exquises médisances... à tout ce qui fait le pain et le sel des honnêtes gens ! Estce faisable et possible, je vous le demande ?
— Si dure que soit cette ligne de conduite, on pourrait, on devrait cependant l'essayer...
— L'essayer sans l'adopter ? Non. Temps perdu. Le mieux, c'est de ne pas prendre d'abord trop au pied de la lettre les pro-
LES JEUNES FILLES
pos et les façons de l'émancipée qui jette en ce moment les gourmes d'une indépendance toute neuve. Au lieu de vouloir l'attacher trop court, rendons-lui de la corde et elle ne la cassera pas. (.4 ce moment Von sonne.) Tenez! Voilà, je parie, l'excellente baronne. Je serais bien étonné si elle n'était pas de mon avis.
— Et moi, je le serais encore plus si elle l'était! {La baronne entre.)
— Nous allons bien voir.
La Baronne. — Excusez-moi, je suis un peu en retard...
Le Parrain. — A peine. On vous pardonne et vous arrivez, au contraire, avec une sagacité inouïe, au moment opportun, pour vous prononcer sur une question qui nous divise.
Le Filleul. — Celle des jeunes filles.
Mon parrain prétend que la plupart, aujourd'hui, ne valent pas le diable.
Le Parrain. — Mais si, justement, j'affirme qu'elles le valent !
Le Fii^LEUL. — Et moi, je ne les juge pas aussi terribles !
La Baronne. — Mon vieil ami n'a pas tort...
Le Parrain. — Ah !
La Baronne. — Mais c'est votre filleul qui a raison.
Le Filleul. — Ah !
Le Parrain. — Et pourquoi ?
La Baronne. — Parce qu'à son âge, d'abord, il doit trouver les jeunes filles adorables, quelles qu'elles soient et les excuser, les défendre de parti pris. Sans quoi ce serait à désespérer des jeunes gens. Et puis, il a raison, parce qu'une jeune fille, si extraordinaire et effarante qu'elle paraisse, ne peut pas être condamnée...
C'est un être en marche, en formation, un être incomplet, qui n'est pas terminé... un
LES JEUNES FILLES
être en voie de modification incessante et comme disent les philosophes de « perpétuel devenir ». La jeune fille, c'est l'apothéose de la chrysalide dont la femme est le papillon.
Le Parrain. — Et, qui doit opérer la transformation miraculeuse ?
La Baronne. — Le mari. Mais, je le dis et je le répète : toujours la jeune fille maiivais sujet vaut mieux que l'idée qu'elle donne d'elle. Ce sont souvent les petits anges de la veille qui font les plus beaux démons du lendemain, et réciproquement les folles qui deviennent les sages. Tout est relatif. Mais, pourtant, je me rappelle très bien que, moi qui vous édifie, en i863, à quatorze ans, je regardais beaucoup un lieutenant des cent-gardes qui venait souvent à la maison... que je coupais les crins blancs de son casque pour m'imaginer que c'étaient les cheveux de sa moustache et que je lui ai
proposé de m'enlever afin d'aller vivre, tous les d^ux, à Venise, dans un palais. Il n'a pas voulu, le lâche, et il a tout raconté à mes parents, le soir même.
Le Parrain. — A quatorze 'ans, chère amie, on ne sait pas ce qu'on fait, on est un bébé...
La Baronne. — Il y a des bébés de tous les âges et j'en ai connu de vieux !.,. Et à vingt ans, j'avais tout lu, tout, oui, en 1869 ! On n'avait jamais encore vu ça ! et j'étais le poison de ma pauvre maman et du curé de la Madeleine qui secouait tristement la tête en me regardant. Je disais que je ne croyais pas à la sainte Trinité. Mon rêve c'était d'aller à un bal costumé des Tuileries, comme la Castiglione ! Et je refusais, les dents serrées, de faire mes pâques ! Oh ! j'avais beau être jolie comme un cœur, j'étais bien laide... Et au bout du compte, une fois mariée, tout ça s'est casé, a trouvé
LES JEUNES FILLES
son petit chemin et sa place et il n'en est résulté qu'une brave femme comme une autre, à qui rien n'est arrivé !
Le Parrain. — Pourquoi soupirezvous?
La Baronne. — Moi? j'ai soupiré?
Tiens! Je n'ai pas entendu. Croyez-en, grand garçon, cette vieille dame qui faisait si peur jadis aux mères. Il y a toujours du bon chez la jeune fille. Je ne vous dis pas de choisir expressément celles qui sont des vedettes du dévergondage... mais ne vous laissez pas trop émouvoir et interloquer par une gentille personne un peu en dehors des idées reçues, elle vaut quelquefois mieux que la banale, aplatie et douce à tous les usages, et qui ne commet dans son extérieure conduite aucune faute d'orthographe, car vous ignorez si ce n'est pas celle-là qui ferait un pâté sur son contrat ! Méfiez vous des calmes, des trop timides. Préférez
les vives, celles qui cassent les vitres et les éventails, celles qui regardent en face, dont on voit les yeux jusqu'au fond, sable ou roc, peu importe. Impétueuses, elles sont presque toujours franches et loyales. Ce sont les meilleures ménagères et la « soupe au lait » mène au « pot-au-feu », Ne vous décidez que pour une qui ne mente pas. Une jeune fille qui a pour habitude ou manie « de dire tout » fait rarement le mal qu'il faudrait avouer... Et puis, après tout cela... il n'y a rien d'absolu, pas de règles, pas de ligne de conduite pour personne. . . La conquête, non de l'amour, mais du bonheur conjugal n'est pas, quoi qu'on en dise, une loterie, mais une lutte, une petite bataille. Pour n'être jamais complètement perdue plus tard par aucune des deux parties, il faut qu'elle ne se livre qu'entre gens d'hon^ neur. C'est là, à cet endroit sensible de l'honneur, que les jeunes hommes et les
LES JEUNES FILLES
jeunes filles qui s'escriment à se deviner doivent se porter des coups d'essai, pour voir s'ils sont parés, et de quelle manière. Voilà, cher enfant.
La Lecture
Chez Louis Dumoncey. — Il est étendu sur un divan, dans Vateîier, près d'une table chargée de livres. — Plusieurs de ceux-ci sont entr ouverts. —Le parrain qui entre y le surprend ainsi.
JE vois que je te dérange ?
— Pas du tout, mon parrain. Vous me délivrez.
— Tu lisais?
— Je ne lisais pas. Ah ! Seigneur !
— Que fais-tu donc ?
— Je venais de couper quelques-uns de ces volumes.
— Pour les lire ?
— Non. Pour avoir l'air de les avoir parcourus. Je ne peux plus lire.
— Pourquoi cela ?
— Je n'en sais rien. Mais qu'il s'agisse de prose ou de vers, de théâtre ou de roman, d'histoire ou de philosophie, de morale ou de physique, de science ou d'art, de fantaisie ou de voyages... lire m'ennuie, lire me tue. Dès que je prends un livre, n'importe lequel, crac, mon esprit m'échappe... s'en va, et il ne me reste plus que mes yeux, pour déchiffrer et abattre les lignes imprimées qui glissent, paraissent et disparaissent comme en wagon les fils tendus entre les poteaux télégraphiques. Au bout de deux pages il faut que je m'arrête, parce jque j'ai mal au cœur, ou bien je m'endors. Jamais je n'ai plus violente envie de sortir, quelque temps qu'il fasse, même s'il pleut à seaux, qu'à ces moments douloureux ou je m'entraîne en vain. Il me semble que j'accomplis une besogne fastidieuse, inutile, que je gaspille l'irréparable temps, et je pense à tout,
LA LECTURE
excepté à ce que je dévore avec une si totale absence d'appétit. Un quart d'heure après, je suis hors d'état de raconter d'où je reviens et ce qui m'a passé devant le nez et devant le cerveau. Vous conviendrez sans peine, pour le plaisir et pour le profit que je trouvais à la lecture dans de pareilles conditions, que j'y aie renoncé le cœur léger? — Tant pis, tu te prives là...
— Je sais, je sais... d'une source de grands patati et de précieux patata... Mais qu'y faire?
— As-tu réfléchi aux raisons susceptibles de t'avoir inspiré cette décision radicale ? Il doit y en avoir de sérieuses, car il n'est pas naturel de professer à ton âge, pour le livre, une répugnance aussi insurmontable. Elle peut, à la rigueur, s'expliquer et s'excuser chez les gens mûrs ou les vieillards, les hommes d'étude et de bibliothèque, lassés, d'avoir, des années durant, jour et
nuit courbé sur les bouquins leurs corps et leurs pensées ?. . . Mais toi ?
— Mon Dieu, mon parrain, bien que je ne me sois pas spécialement appliqué à rechercher ces raisons, je crois être en état tout de même de vous les énumérer, du moins les principales.
— Commence.
— D'abord on ne lit bien qu'assis, et la position assise n'est pas celle de mon moment actuel, de mon âge; — je veux dire que ce n'est pas la plus fréquente. — En effet, je ne m'asseois que çà et là, quand je ne peux pas faire autrement, et c'est pour mettre mes chaussettes et mes bottines, ou lorsqu'on me tond les cheveux, ou bien pour écrire mes dépenses ou cartes postales, pour manger, lire le journal.
— Tu vois bien que tu lis ?
— Ce n'est pas une lecture. Le journal n'est pas un livre. On ne lit pas le journal,
LA LECTURE
on y jette les yeux, on le balaie du regard, du haut en bas ... et même quand il y a douze feuilles, c'est netto3'é en une bouffée de tabac ou une gorgée de café... Or, si je ne suis pas assis, voulez-vous m'apprendre quand et comment je pourrais lire?
— Mais, mon cher garçon, ceux de ma gêné, nous n'avions pas la prétention d'être des hommes de Plutarque, et cependant nous lisions... dans toutes les positions... Oui, nous accomplissions ce tour de force de lire debout, couché, sur le dos, sur le ventre, ou sur le flanc... Même en marchant, cela nous arrivait... Que d'amusants et de bons livres n'ai'je pas mâchés autrefois, dehors, dans la rue, en allant à mes affaires !
— Peut-être. Mais aujourd'hui vous ne pourriez plus vous livrer à ce plaisir ambulatoire parce qu'avec la circulation t intense » et les jeux de l'auto, ce serait dans les deux minutes la mort en pleines phrases.
C'est vous qui seriez mâché. Votre livre n'aurait pas plutôt été ouvert qu'une roue d'ommibus le fermerait, et à peine entré dans la préface, vous seriez réduit à la plus affireuse table des matières.
— Aussi ne te demandai-je point de t'enfoncer dans Pascal en traversant la Concorde. Mais continue-moi tes raisons.
— Une des meilleures est qu'on n'a plus le temps de lire.
— Qu'as-tu donc de si sérieux à faire en dehors ?
— Il ne s'agit pas d'avoir à faire des choses sérieuses, importantes ou non. Ce qui nous prend et nous absorbe peut être extrêmement frivole et ne pas valoir cette occupation mille fois plus utile dont nous nous privons, mais si je me dis, malgré moi, que dans la seule demi-heure consacrée même à la plus substantielle des lectures, j'ai de quoi caser huit ou dix autres choses.
LA LECTURE
quelles qu'elles soient, tout de suite c'est la quantité qui l'emporte à mes yeux, et je ne peux pas me résoudre à ne faire que l'unique chose quand je sais qu'elle prend la place de huit, ces huit ne lui soient-elles pas comparables. Nous aimons le mouvement, la rapidité. Lire ne va plus assez vite. Quand sera-t-il permis de lire « à la machine » ? Un jour je l'espère! En attendant, je ne peux pas entamer un livre sans bâiller après la fin. Quand je lis, il me semble que je n'avance pas, j'ai la sensation de stationner, de faire la queue, d'habiter la province où tous les jours de la semaine ont l'air mortel du dimanche, ou bien encore d'être malade et condamné à la chambre. Car je ne vois guère que l'alité, le monsieur qui a une jambe cassée, et reliée dans du plâtre, pour ne trouver rien de mieux à faire en sa détresse... qu'à lire, lire, lire...
D'ailleurs, avez-vous bien songé, mon
parrain, qu'à notre âge nous avons besoin d'oublier et de secouer le livre tellement nous sortons d'en prendre ? Notre éducation, notre instruction, nos examens, nous en ont fait avaler de telles rangées et de telles piles !
— Mal digérées !
• — C'est justement pour cela. Comme ils nous sont restés sur l'estomac, nous ne pouvons plus les voir sans nausée. Tous les livres, pendant dix ans au moins, nous font encore l'effet de livres de classe, de livres de pupitre, dont le grain du papier, la couleur, l'odeur spéciale nous demeurent toujours aux doigts, au nez et aux yeux. Nous sommes, pour une bonne période, dans la situation d'esprit du collégien, enfin bachelier, dont la première idée a été de vendre ses dictionnaires. Il s'agit bien de lire en vérité, d'être studieux quand nous nous évadons à peine de nos études, et de tourner des
LA LECTURE
pages le front soutenu par une main tranquille ! Ah ! non ! Nous lirons, — peutêtre, — quand nous n'aurons plus de jambes et plus d'yeux et qu'aura seulement sonné le temps du fauteuil et des lunettes. Mais ce n'est pas tout. Nous sommes rebutés aussi par l'inondation de librairie qui, loin de s'arrêter, grandit toujours. Il y a trop à lire et trop d'illisible. La médiocrité de la production générale dégoûte des ouvrages qui mériteraient qu'on s'y fixât, comme on n'a plus faim, même du plat que l'on aime, pour avoir auparavant été rassasié par l'aspect d'une table immodérément garnie. Ensuite tous les livres, d'un genre déterminé, se ressemblent maintenant au point qu'on croit toujours les avoir déjà lus. C'est le même qui paraît sous cent noms différents. Tous les romans sont pareils, et tous les volumes de vers aussi, et tous les voyages dans les contrées les plus bizarres
et les plus lointaines. Je les connais d'avance. Je peux dire dès le premier chapitre, sans jamais me tromper, comment finira la petite comtesse, et ce que pleurera l'âme du poète, et les lions qu'a gâchés, ou les dangers mortels qu'a courus sans en mourir, le globe-trotter casqué de liège.
Ajoutez enfin à cela que l'on est découragé, plus : repoussé et comme blâmé de penser à lire quoi que ce soit, si l'on a le malheur de songera tout ce qu'on n'a pas lu et que l'on devrait lire alors en premier lieu et toute affaire cessante ! — Comment ? me disent des gens graves, vous n'avez pas lu Celles... qui vient de remporter le prix Zemgamno? — Non. — Oh! ni Tentacules! — Non plus. — Ni les Mémoires d'un chirurgien'^ — Non plus. — Ni Sept ans et demi dans l'Astra Kahan ? — Mais non ! et pour ma défense et ma justification je m'écrie aussitôt : « Mais je n'ai pas lu en entier
iS8
LA LECTURE
Goethe, ni Lope de Vega, ui tout Voltaire, ui mille autres grands de la Pensée Humaine... alors comme je me repens avec une honte sincère de ma faute enverseux, en sachant pourtant bien que je ne la réparerai I)as, pourquoi voudriez-vous que je leur lisse, par-dessus le marché, cette suprême injure de consacrer à des infimes le temps qui leur reviendrait à eux du droit du plus ancien et du plus fort ? Il me semble qu'ils m'en veulent moins de les oublier s'ils savent que ce n'est pour personne que je les néglige; en tout cas, moi, je m'en estime davantage. Et j'aurais bien d'autres choses à noter encore, c'est qu'il m'a toujours paru qu'on ne devait bien lire, avec à propos et satisfaction, qu'une fois marié, père de famille, sérieux et rangé. La lecture n'est pas un art de garçon, mais une honnête besogne de monsieur calmé, sur la voie de l'embonpoint, et les lueurs de la lampe baignent
avec une évidente préférence les fronts qu'a déjà dégarnis, pour qu'ils se penchent mieux sur les livres, une calvitie obtenue ailleurs qu'au sein des bibliothèques et des jaunes archives.
' — As-tu fini ?
— Non. Mais je peux m'en tenir là.
— Et bien tu feras, ma foi ! car j'ai souffert, jusque dans les moelles de ma patience, à écouter tes pauvres discours.
Tout ce que tu m'as dit n'a pas le sens commun. S'il est au contraire un temps de la vie où la lecture a sa raison d'être et est le plus capable de porter des fruits de Chanaan et des Hespérides, c'est celui où tu te trouves, ce temps que tu dévores, que tu traverses ainsi qu'un fou, sans rien poursuivre et comme si tu étais poursuivi. La jeunesse est faite pour les livres et les livres pour elle, car seul, cet âge exceptionnel, et d'une 6i courte durée, ofirc le magnifique privilège
LA LECTURE
de la mémoire. La mémoire! Un don divin que tu n'as pas l'air d'estimer à son prix qui est le plus haut! Cette faculté délicieuse qui permet de ne rien perdre de ce que l'on acquiert, de se dépenser sans s'appauvrir, de conserver longtemps, toujours, aussi fraîches, aussi brillantes, parées du même éclat que le jour où nous les avons découvertes, les fleurs de toutes sortes qu'ont cueillies, mieux qu'avec des mains, nos yeux, nos esprits et nos âmes. Penser que tu es assuré, à cette période de ton existence, de retenir au moins la moitié sinon davantage de tout ce qu'il te plairait de lire — et que tu ne lis pas ! Non, cela, je t'en demande pardon, donne l'envie de te battre! Mais voilà. . . il faudrait d'abord savoir lire. . . j'entends lire avec méthode. Moi, je m'en suis composé une petite à mon usage. Es-tu curieux delà connaître?
— Pourquoi pas ? Si elle allait me séduire ?
— Ah ! je le voudrais bien ! Ma méthode comporte deux articles : i° ne jamais faire faire de mauvaises lectures.
— Qu'appelez-uous de mauvaises lectures ?
— J'attendais la question.
— Est-ce des choses mal écrites ?
— Non.
— Par mauvaises lectures, vous désignez donc celles qui blessent la morale, la morale chrétienne ?
— Sans doute, d'une façon générale et eu théorie. Mais en pratique je me place à un point de vue beaucoup plus vaste et qui me donne une réponse très nette, très satisfaisante. Apprécier en effet dans un écrit ce qui est moral ou ne l'est pas ? Besogne infiniment délicate ! Dire ce que l'on doit permettre ou défendre ? Anxiété, doute, incertitude. Alors, je m'adressse tout bonnement à la conscience de l'individu, à ce juge intime,
IÇ)2 . —
LA LECTURE
à ce critique si sagace qu'il renferme en lui, et je déclare à mon homme : « Tu peux lire tout ce que tu veux, tant que ta conscience ne bronche pas. Mais si tu la sens, à une certaine ligne, à une certaine phrase, même d'innocence apparente et de parfaits dehors, si tu la sens cette conscience, faiblir et tressaillir, n'hésite pas, arrête-toi. Elle t'avertit. Elle est l'aiguille de la boussole qui tremble en perdant la direction, t La mauvaise lecture est celle que l'on se reproche secrètement de faire. » Elle n'est pas la même pour tous, bien entendu, et c'est pourquoi il est presque impossible d'en déterminer le caractère. Mais pas un de nous qui n'ait, à l'expérience, éprouvé ce blâme sûr et tacite qui ne trompe jamais. Et si tu me vois sévère pour la mauvaise, l'inopportune, la coupable lecture, c'est que tu ne peux encore t'imaginer les ravages qu'elle cause, même chez ceux à qui elle n'apprend
rien et qui alors se persuadent, les imprudents ! « qu'ils n'ont plus à se gêner! » Elle trouble, agite, rompt l'équilibre des forces supérieures ; et surtout elle salit l'âme, l'éclabousse. On sort d'un mauvais livre avec l'esprit crotté et des taches au cœur qui ne partent plus que difficilement dans la suite, malgré les nettoyages. Certaines ne s'enlèvent jamais. Elles ont l'air de disparaître avec le temps et puis elles reviennent, et toujours au moment critique où on souhaiterait le plus que l'étoffe fût blanche! Tu me feras donc le plaisir de ne pas hausser les épaules quand les sceptiques avertis te garantiront qu'il n'y a pas de mauvaises lectures, qu'il n'y a que de mauvais lecteurs... et tu leur répondras que l'on ne doit lire et dans une sécurité continuelle, que ce qui satisfait les plus nobles, les plus sains...
— Avec un t?
— Aussi, si tu veux... les plus saints, les
LA LECTURE
plus irréprochables de nos désirs et de nos élans.
— Et l'article 2 de votre programme ?
— Ne pas lire à l'aveuglette et en hurluberlu. Faire en sorte que la lecture soit le rayonnement logique et indispensable de votre vie; qu'elle escorte le travail, complète la profession, achève en toutes circontances et perfectionne à toute heure l'homme spécial que nous sommes, artiste, savant, soldat, etc. Cette compagnie attentive et soutenue de la lecture saura se préciser, se montrer plus rigoureuse, plus vigilante encore dans le cours de notre existence morale. Nous aurons nos lectures des jours de bonheur et celles des jours de chagrin, nos lectures pour le soleil et pour la pluie, pour la santé, pour la maladie, pour la souffrance, pour la joie, pour la tristesse, pour le doute, pour le désespoir, lectures qui rachètent, compensent, dédommagent, bou-
chent les trous, et relèvent au lieu de faire tomber. Prise ainsi, et pratiquée avec cette ingénieuse résolution, la lecture est un sacrement.
— Et que doit-on lire ?
— Tout ce qu'on peut lire à haute voix.
— Seul?
— Non. Devant sa fille ou sa mère.
— Oh ! est-ce que ça n'est pas un peu exagéré ?
— Oui. Mais il faut que ce soit la règle, pour ne pas devenir — comme de nos jours — l'exception.
Les Voyages
Chez Louis Dumoncey
ET quels sont tes projets pour cet été ? — Ma foi, mon parrain, je ne les ai pas encore « nourris ».
— Voyage.
— Voyager ?... Oui... évidemment c'est faisable.
— Tu n'as pas l'air très chaud ?
— Ni chaud ni froid.
— Température moyenne?
— C'est cela.
— Comment ! Ce mot de voyage, à lui seul, ne te donne pas la commotion électrique, ne te galvanise pas ? Quand tu le prononces ou que tu l'entends, tu n'as pas aussitôt des fourmis de wagon dans les
jambes ? et tu ne te sens pas une envie folle de partir?
— Il faudrait d'abord savoir pour où.
— Peu importe. On ne s'occupe de cela qu'après. On part d'abord. Une fois ébranlé et en route il est temps de se demander où l'on va. Ah ! moi ! ce mot de voyage me jette dans des états inexprimables...
— Ce qui veut dire que vous allez tout de suite me les exprimer.
— Pourquoi donc pas ? Quand ça ne serait que dans l'espoir de te convertir. Eh bien, ce mot de voyage est le plus abondant que je connaisse. Il sonne la cloche, siffle, claque du fouet, secoue des grelots, agite des mouchoirs ; il fait un bruit gai de vapeur, un joyeux tapage, et laisse après lui de la fumée. Tu m'écoutes ?
— Je crois bien. Je suis là, dans la salle d'attente.
— Cet amour du voyage m'a pris tout
LES VOYAGES
petit, au collège, où. j'ai commencé à faire du chemin.
— De quelle manière ? Puisque vous étiez interne ?
— A la classe de géographie. Nous avions un professeur déplorable et excellent. Il ne savait rien. Au lieu de nous attrister avec la longitude, la latitude et tout le charabia scientifique, il nous lisait des récits de voyage. La Russie, c'était un paj's où il y avait des églises aux toits en forme de toupies dorées, des traîneaux doux, des chevaux noirs en robe à queue qu'on appelait : petit pigeon, de la neige presque toute l'année, des ours blancs que l'on tuait toujours d'un seul coup de couteau « au moment où ils se mettaient debout » , des forêts d'arbres de Noël, des convois de prisonniers partant pour la Sibérie, des révoltés polonais, des princes en fourrure, des nez gelés, des icônes, des poux, des bohémiennes
et Tolstoï. L'Espagne, c'était des courses de taureaux peintes au sang par Gautier ; le Pôle Nord, c'était Jules Verne ; l'Italie, c'était Taine et de Amicis ; l'Orient, le prestigieux et millénaire Loti... Tu juges des sains et profonds ravages exercés par cette méthode nouvelle ? J'ignorais absolument tout des pays, mais je les connaissais mieux, j'en avais une idée plus juste et plus durable que si j'avais pu énumérer tous leurs fleuves et « moindres affluents » . Ce pauvre homme de génie qui nous faisait la classe avait compris qu'il fallait nous donner la soif de parcourir l'univers, et non pas nous rebuter par un aride enseignement. Il nous apprenait ainsi mieux que la géographie, il nous suggérait le goût et le désir de l'apprendre nous-mêmes, sur place, en y allant voir, en faisant acte de voyageurs. Et, ma foi, je ne tardai pas à me déplacer. Avant d'avoir huit ans, j'avais
LES VOYAGES
fait mon tour du monde et en moins de quatre-vingts jours !
— Par la pensée ?
— Pour de bon : sur la carte. Oh l'atlas ! Ses joies et ses délices ! Qu'il est enivrant, penché sur une de ses feuilles, la tête tout près de la terre, au ras des flots, contre les montagnes, de visiter successivement les régions roses, lilas, tourterelle, chamois, où chaque ligne, chaque trait, chaque inscription, étrange et mystérieuse, vous retient, ouvre des horizons et déroule des panoramas ! Le long des continents déchiquetés se creusent les anses, les ports, et le reste est l'immensité de l'eau couleur de timbre-poste. L'œil suit la route des bateaux et le lacet des chemins de fer. On s'arrête aux îles inouïes, dont on ne soupçonnait même pas l'existence et qui sont si petites avec leur forme bizarre et tourmentée de minuscules osselets, ou d'infusoires vus
au microscope dans une goutte. On y stationne, on pense aux gens qui vivent là, si loin, dont on essaye de se représenter le costume et les visages ! . . . Que font-ils en ce moment? Dire qu'il y en a dans tous ces étroits espaces qui sont des milliers et des milliers de lieues ? L'imagination éperdue se fatigue, et c'est un rêve sans fin, puissant et riche. On a l'impression de planer à vol d'oiseau, de dominer du haut des cieux ces étendues de terre, ces mers dont les noms ont une houle et font naviguer la pensée. Ah ! je ne me lassais pas de ces beaux voyages sous la lampe, le soir, à la table de famille, quand mon index de petit enfant supprimait, en se posant dessus, tout l'isthme de Panama, ou couvrait la moitié de la mer Rouge! Et j'en rêvais aussi la nuit, dans un sommeil encombré de déserts et de capitales, d'Arabies et d'Himalayas. Cela ne t'est pas arrivé ? Voyons ? Rappelle-toi ?
LES VOYAGES
— Non, mon parrain.
— Quel dommage ! Ainsi, quand tu dessinais des cartes, tu ne te figurais pas, en traçant les contours d'une presqu'île, ou en dardant un cap, arpenter ces lieux mêmes que faisait, de l'océan de papier blanc, émerger ta main ?
— Non.
— Tu n'éprouvais pas un frisson de bonheur à prodiguer le bleu sur les côtes, à colorer de violet et d'orange des Mossoul ou des royaumes de Kachmir ? La langue tirée au coin de la bouche, tu ne déroulais pas avec application, en faisant tourner de côté ton crayon taillé fin, des Andes et des Cordillères qui ressemblaient à des chenilles ?
— Non. Je l'ai vu faire par d'autres.
Mais moi ça ne me tentait pas.
— Et depuis ?
— Pas davantage.
— Allons ! Tu n'es pas curieux ?
— C'est une qualité.
— Un défaut ! Un défaut majuscule. On doit être curieux. La curiosité est le chemin de l'admiration et le début de l'enthousiasme. Les gens qui ne sont pas curieux sont des indécis de l'esprit et souvent des tièdes du cœur.
— Peut-être. Mais vous vous écartez du voyage.
— J'y reviens. Alors tu n'as pas d'atlas?
— Je n'en ai pas.
— Ni de mappemonde ?
— Non plus. C'est laid et si encombrant !
— Veux-tu bien te taire. Moi, la mappemonde m'exalte, me fait perdre...
— La boule ?
— Oui. Jamais, en la voyant, en la sentant tourner sous la pression de mes doigts, je ne regrette avec plus de soupirs les voyages auxquels j'ai dû renoncer.
LES VOYAGES
— Lesquels ?
— Ah ! je serais bien "en peine de les préciser ! Tous. Les plus lointains et les plus rapprochés. Je n'ai jamais pu en réaliser aucun.
— Pourquoi ?
— Le sais-je ? Parce que ça ne s'est pas arrangé.
— Les vents ? Comme dans les tragédies.
— Non... Mais il y a eu toujours, à point nommé, un empêchement, un cas de retenue
majeure et puis la vie est trop courte...
trop difficile ! Il est vrai que, par un naturel penchant de l'homme, ce que j'ai toujours souhaité le plus violemment, c'était le presque impossible, le voyage du merle blanc... Enfant, à mon premier pantalon, je m'étais juré d'aller, quand je serais grand, aux Indes, et en Océanie, et je m'étais promis aussi la Chine et j'aurais voulu, comme Marco Polo, partir à quinze ans
pour Constantinople... Ou bien alors je projetais de jolies et molles promenades dans la blonde Grèce, à la manière du jeune Anacharsis... et déjà, par la pensée, je m'étirais sur le col ocreux, dans l'ombre chaude d'une colonne.
— Et vous n'avez rien vu de tout cela?
— Rien. Mes plus magnifiques voyages ont fini par être ceux que je n'ai pas faits et que je ne ferai jamais...
— Qu'en savez-vous ?
— Si. La vie a beau être une source d'étonnements et nous renverser à toute minute par l'inattendu de ses surprises... il n'en est pas moins vrai qu'il y a des choses folles, dont son pouvoir, si grand soit-il, ne saurait avoir raison. Quand je me regarde dans la glace, avec ma bonne tête poivre et sel, je sais pertinemment que — quoi qu'il arrive — jamais, jamais je n'irai en Tas-
LES VOYAGES
manie, pas plus qu'au Groenland ou à Porto-Rico.
— Et ça vous ennuie ?
— Plus. Ca me peine.
— En ce cas, allez-y ?
— Ne dis pas de bêtises.
— Alors ?
— Oui, j'ai une vraie mélancolie quand je me dis que je mourrai, que je disparaîtrai de ce monde sans que mon œil, si avide de terres et d'océans, ait vu quelquesuns des points d'ici-bas dont le nom m'attirait comme une lumière, un de ces lieux qui me faisaient croire à la longue qu'ils étaient des ports d'attache d'un moi-même antérieur à celui-ci. Seulement voilà ! En vertu d'un contraste dont le symbole est d'une ironie éternelle, l'âme et le corps de ton parrain ont toujours fait le plus détestable ménage, et la première, ornée d'une humeur indépendante, poétique et nomade,
a dû. rester la prisonnière de l'enveloppe bourgeoise et casanière dans laquelle le destin (capricieux ou sage) l'avait brutalement logée. Avec mon âme de Romanichel je n'ai pas encore trouvé le temps ni l'occasion d'aller à Fontainebleau. Moi, l'adorateur extasié du soleil, je m'éteindrai sans avoir eu l'ivresse de saluer son aurore sur le Mont-Blanc et son couchant dans le Sahara. Tout me hélait. Trop de beautés me faisaient signe, ainsi s'explique-t-il que je n'aie pu, tiraillé en tous sens, me rendre à l'appel d'aucune, et j'ai dû me contenter de suivre ici les caravanes de mon imagination et de recommencer sans cesse, dans la nostalgie, la Mecque de mes regrets.
Et toi, petit malheureux ! toi qui n'as pas mes goûts, mes fièvres, mes impatiences « d'autre chose et d'ailleurs », mais qui as reçu en partage un corps vif et aventureux de jeune hercule, je te prédis que, contre
LES VOYAGES
ton désir, la vie te secouera, t'arrachera de tes canapés, ne te laissera jamais en repos, à la même place, t'empoignera par les cheveux, souvent, et t'emportera malgré toi, à de grandes distances, pour te faire, bon gré mal gré, voir du pays ! du pays que tu parcourras en rechignant, en maugréant, sans y rien comprendre, sans jouir de ses sortilèges, mais avec des membres jamais las et toujours retrempés par les épreuves... ce même pays où j'aurais savouré toutes les délectations, épuisé tous les enchantements de l'esprit, mais connu la fatigue, la tristesse, la maladie, et presque à coup sûr laissé mes os et ma peau de notaire Louis-Philippe. Avoue que c'est drôle ?
— Je ne trouve pas. Au fond, mon parrain, en vous écoutant depuis un quart d'heure, je me disais à la réflexion que je n'étais pas si ennemi des voyages que vous
pouviez le croire et que je le supposais moimême. Vous avez éveillé ou réveillé en moi je ne sais quels instincts de déplacement. Je commence à comprendre, comme vous, tout ce que le voyage a de fondamental et de nécessaire. Évidemment ce n'est pas pour rien que nous sommes les fils des tribus errantes des premiers temps du monde. Nous avons reçu là un élan et une impulsion qui ne se sont pas ralentis, et d'ailleurs tout remue, tout voyage : la terre et le sang, les idées, les oiseaux, le vent, les fleuves et les étoiles. . . La vie enfin n'est pas autre chose qu'un voyage... et qui n'est pas toujours... d'agrément...
— Où veux-tu en venir ?
— A ceci : qu'il me paraît d'une terrible difficulté de savoir voyager, de prendre son parti, de se déterminer pour telle conquête plutôt que pour telle autre, de choisir entre les découvertes !... Et puis, une fois
LES VOYAGES
que l'on s'est arrêté à une bonne résolution, comment exécuter le voyage pour qu'il soit ce qu'il doit être, pour qu'il donne tout son jus, son exemple et sa leçon?... Car je ne vous apprendrai pas que les neuf dixièmes des voyageurs ne sont que des colis. On les charge, on les décharge, on les transporte, on les véhicule à travers maints pays dont ils ne gardent même pas un souvenir équivalent aux étiquettes du chemin de fer et de l'hôtel que retient la malle sur laquelle on les a collées. Ce que je voudrais... — c'est bien long et délicat à exprimer, — je voudrais qu'il y eût un code du voyage, de l'art et de la science de voyager. Voilà un livre qui n'existe pas et qui serait admirable à composer ! J'en donne l'idée pour rien. Dans ce livre on dirait quels sont les plus profitables voyages pour la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse — il va de soi que ce ne
sont pas les mêmes ! — les bénéfices respectifs du voyage dans les pays d'art et dans ceux de nature, s'il faut les séparer ou les combiner, ou les alterner ; leurs effets sur le physique : et le moral leur application par rapport au caractère, au tempérament, à l'esprit et à l'âme de l'individu ; on dirait les voyages pour les gais et ceux pour les tristes ; pour les heureux et les inquiets ; pour les poètes et les industriels, les maigres et les gras, les blonds et les bruns, pour les fiancés, les époux, les grands-parents, pour ceux qui sont en deuil ; on indiquerait les voyages recommandés à ceux qui ne se mettent en route que pour chercher , trouver, attirés par quelque chose dont ils ne savent rien sinon qu'ils sont attirés... et les autres voyages, spéciaux à ceux qui ne partent au contraire que pour éviter, quitter, jeter un souci, perdre une douleur... ceux qui se sauvent et fuient à l'étranger, n'importe
LES VOYAGES
OÙ, pourvu qu'ils fuient. Mon bouquin mentionnerait également les voyages sentimentaux, littéraires, philosophiques, ceux que l'on accomplit avec son esprit et ceux qui ne s'abattent qu'avec les jambes, ceux que l'on fait pour le départ et ceux que l'on entreprend pour l'arrivée, et ceux qui n'ont pour principal objet que le plaisir du retour. 11 dirait les musées inconnus et les sites ignorés, les paysages de rêve, les solitudes rares, tout ce qui n'est pas jusqu'ici dans les guides, et encore ne faudrait-il pas qu'il en donnât une désignation trop précise... il se contenterait de mettre sur la voie, d'une façon vague, de telle sorte qu'on soit forcé de se donner soi-même un peu de mal pour atteindre à la possession de ces oasis de beauté. Il dirait où il convient d'aller à pied, et où en voiture, et où en auto, et en aéro ; il dirait les idées qu'il est utile d'apporter ou de bannir dans tel endroit, le
cœur qu'il est prudent de se confectionner, l'esprit divers qu'ici et là réclame le ciel.
A ceux qui ne peuvent pas s'absenter, il procurerait tout de même, en dédommagement, d'autres voyages aussi copieux, aussi lointains : ceux que l'on fait à domicile, autour de sa chambre, autour de sa maison, de sa rue, de son quartier, autour de ses amis et connaissances... et il traiterait, en dernier chapitre, des voyages à faire en soi-même, pays où les horizons sont souvent chargés ; il relaterait les excursions de conscience, villégiatures de raison, cures d'âme, croisières intérieures en tous sens, affreuses Amériques, descentes aux enfers, cataractes, gouffres et grottes, et aussi, mais moins fréquentes, quelques belles ascensions.
— Bravo ! Ton idée est charmante. Je ne sais pas si le livre que tu réclames sera jamais écrit... eu tout cas tu viens d'en
LES VOYAGES
esquisser la préface, et j'ai la joie de sentir que tu voyageras. Ces expéditions et ces chevauchées que je n'ai pu entreprendre qu'en rêve, c'est toi qui auras le privilège de les réaliser. Quand tu seras, un de ces mois prochains, dans le Béloutchistan ou sur un plateau du Sinde, tu penseras à moi ?
— Je vous le promets !
— Ca sera une façon de m'emmener.
— Et vous, pauvre parrain ? Pendant ce temps-là ?
— Moi ? Profond et piquant comme Swift, et tendre comme Sterne, aimable comme Chapelle et Bachaumont, bonhomme comme Topffer, curieux comme La Condamine, illuminé comme Cyrano et rassis comme Perrichon, je relirai pour la centième fois l'adorable Robinson Suisse.
Le Monde et ses Gens
IL 3" a une chose, mon parrain, que je veux vous demander depuis un certain temps.
— Laquelle donc?
— C'est ce que vous pensez du monde.
— Entends-tu par là le globe terrestre ? Le système planétaire? En ce cas je dois t'avouer...
— Non... Le monde tout court. Les gens.
— At oui ! Les gens ! Diable ! Voilà une question sérieuse et à laquelle il est malaisé de répondre par un monosyllabe.
— Prenez-en autant qu'il vous en faudra. Avez-vous été beaucoup ou peu dans le monde? Y allez-vous encore? Doit-on y
aller? Faut-il que je m'y précipite? ou que je m'en écarte?
— Arrête-toi. Pas si vite. Que puis-je bien te dire? Un Bottin ne serait pas suffisant pour éclaircir tout ce que tu souhaites. Je ne sais par où commencer.
— Je vais vous faciliter la besogne.
D'abord, le monde est-il bon? est-il méchant?
— Ni l'un ni l'autre, et les deux à la fois.
— Enfin, est-il plutôt bon?
— Non ! Plutôt méchant. Je m'explique.
Imagine le public d'une salle de théâtre, composé uniquement de fripons, de voleurs et de criminels, il réalisera dans son ensemble, au cours de la pièce, une seule et même personne sensible, honnête, vertueuse et douce. Eh bien ! observe le monde ; chacun de ceux qui en font partie est le plus souvent charitable, tendre, bienveillant et.
LE MONDE ET SES GENS
cependant, la réunion de plusieurs de ces excellents individus forme par la même opération qu'au théâtre, — la même en sens inverse si j'ose dire, — un redoutable foyer de malice, de dureté, de médisance et de perfidie. Pourquoi? Je n'en sais rien. Mais c'est un fait. Interrogez séparément à la sortie d'une maison trois personnes et vous leur ferez tout de suite rétracter à chacune, l'une après l'autre, les horreurs et les calomnies qu'elles appuyaient et soulignaient en groupe. Voilà le monde. Et ne me force pas à t'en dire davantage.
— Au contraire, allez donc ! Je sens que cela vous soulagera.
— Oh ! tu te trompes si tu crois que c'est la bile qui me travaille? Non, c'est la peur de paraître injuste, vindicatif.
— Ou ingrat ?
— Peut-être aussi. Connaît-on jamais exactement le mal, et même le bien, que
vous a fait le monde sans que l'on s'en doute... et qu'il s'en doute lui-même ? Tout y est incertitude, étrangeté, contradiction. Les moindres règles, dès qu'on essaye de les établir, reçoivent dans le quart d'heure un démenti. Les partis les plus opposés se valent et, là, plus que partout ailleurs, les extrêmes vraiment se touchent.
— Quelle est, à votre avis, la meilleure façon d'y réussir?
— Il n'y en a pas une. Il y en a cent! C'est une science, un art, fait de mille petites supériorités et d'autant d'infériorités.
— Par exemple?
— Tu es insupportable. Comment veuxtu que je te trace une ligne de conduite aussi flexible et aussi ténue?... Je ne pourrais que te jeter çà et là des conseils épars...
— Jetez-les, mon parrain, je vous en prie. J'en ramasserai quelques-uns.
— A quoi bon? Enfin tu le veux. Soit.
LE MOXDE ET SES GEXS
Mais je te répète que tout ce que je vais te dire sortira de ma tête sans ordre et au petit bonheur, comme du sac aux jetons de loto.
— Allez-y? Le 26, le 33... le...
— Pour faire sa figure dans le monde, il faut d'abord ne s'étonner de rien, s'obtenir une force de visage telle que si on vous annonce brusquement la chute de l'obélisque ou la frontière envahie par un corps d'armée, vous ne fassiez pas : ah ! et que vous ayez même, à fleur de peau, un petit air renseigné comme si on ne vous apprenait rien, ce qui ne vous empêchera pas de témoigner, la première indifférence franchie, une surprise restreinte et de pure convenance, mais réduite à son minimum d'expression. Un mot ou deux. Tiens? Allons donc?... Un jeu de sourcil. Pas plus. Car la chaleur, l'éloquence et l'enthousiasme ne sont pas de bonnes manières...
pas plus que les grands gestes. On veut du demi-sourire, de la lèvre fine et pincée, du regard froid, vague et doux, un peu mort et hautain, qui glisse avec une belle indifférence, toise, habille, déshabille et passe. L'air détaché, maussade et difficile est indispensable dans la carrière du monde. Paraître ne pas tenir à ce que l'on préfère par-dessus tout, savoir dire avec sincérité ce qu'on ne pense pas, et avec scepticisme ce que l'on pense, faire quelque chose de rien et rien de quelque chose sont les exercices courants du tapis. Entre une foule d'emplois, il y en a deux, les principaux, pour lesquels il sera sage, dès le début, de se déterminer, que ce soit l'un ou l'autre : Agir. Ou : ne rien faire. Dans le premier cas, on s'engage à parler, danser, remuer, s'agiter, conduire les parties de plaisir, jouer les comédies, disposer les mises eu scène de tout; dans le second, l'on n'a
LE MONDE ET SES GENS
qu'à se tenir coi, être la souche bien élevée et le mannequin bien vêtu, le suiveur, le comparse et le meuble. Il y faut plus de grâce que ne le laisse supposer la sécheresse du programme.
De quelque façon que ce soit, la consigne est de chercher à plaire et à briller, fût-ce à force d'être terne. On s'appliquera donc à faire l'agréable et le charmant, mais sans excès, pour ne pas ressembler au petit chien qui halète afin de gagner une caresse. Ou s'entraînera dans l'art d'inventer des fausses nouvelles, d'en entendre et d'en colporter, de déraisonner du temps, des voyages, des maladies, des mœurs, des spectacles, de la table, des domestiques, des femmes, du fleuve Amour et de ses affluents, sans préjudice d'une maîtrise obligatoire dans la science d'écouter et de se taire, mais de se taire avec esprit, et même avec pittoresque, en y introduisant
de la personnalité. On préparera la nuit des histoires courtes et parfaites pour ne les lancer qu'après les avoir répétées devant la glace, et qu'on les aura bien dans la bouche, les yeux et la manchette. Et on ne se privera pas, bien entendu, de pétiller d'intérêt à ce qui vous assomme, l'artiste à une discussion sur le tarif douanier, et l'industriel à des paraphrases du Parthénon. Quant à boire avec une jouissance mal contenue l'anecdote imbécile avalée et recrachée déjà cent fois, c'est l'a-b-c.
Dis-toi bien, d'ailleurs, que le monde n'est pas un lieu de gaieté. Il fatigue et il use au moins autant que les plaisirs, mais sans procurer les bons quarts d'heure que l'on doit à ces derniers. Le plus généralement, on y pratique l'art d'avoir l'air de s'amuser en s'ennuyant. Tout le monde s'ennuie dans le monde et tout le monde
LE MOXDE ET SES GEXS
le dissimule, mais pas assez cependant pour que chacun ne s'aperçoive de coin que son voisin souffre autant que lui, ou davantage, et cela le console, suffit à lui faire prendre sa corvée en patience. « On n'est pas tout seul à s'embêter, là ! »
— Que vous êtes sévère pour le monde !
— Moins que lui pour moi hier et pour toi demain !
— N'y rencontre-t-on pas des gens charmants ?
— Délicieux, et qu'il faut se dépêcher, ceux-là, de voir en dehors, à part, chez eux, tout seuls, ou chez soi en petit comité. Car tu as dit, sans t'en douter, le mot exact : dans le monde on ne fait que se rencontrer. On ne se fréquente pas, on n'avance ni ne recule dans l'intimité. La sympathie, quand on va jusque-là, ne fait aucun progrès. Elle reste stationnaire. Tu peux avec le même sourire confier les
mêmes inutilités aux mêmes personnes dans le monde, pendant trente-deux ans, six fois par semaine aux lumières, et dans le jour à dix mille thés, dix mille vernissages, dix mille visites, dix mille mariages, dix mille enterrements, sans avoir fait un pas de plus dans le cœur qu'ils ont sous l'habit ou au bord du corsage.
— Comment? On ne s'y fait pas des amis?
— Dans le monde? Ah çà ! es-tu fou?
Jamais... Ou alors, c'est tellement exceptionnel que cela ne peut être compté que comme un accident, un accident heureux.
Non, dans le monde, on se fait des ennemis et aussi des relations, quelquefois agréables. Pas plus. Pas mieux. Et c'est encore bien joli ! Les rapports que l'on a dans le monde sont les mêmes que ceux des voyageurs dans les salons d'hôtel des villes d'eaux et sur les plages. Le monde, c'est le
LE MONDE ET SES GENS
« casino de la société » . Pas autre chose.
— N'est-ce pas encore là, pourtant, qu'on a le plus de chances de fréquenter des gens d'esprit?
— Par-ci par-là. Certaines maisons, certains salons tiennent cet article, possèdent, engagés à la saison ou à l'année, un ou deux de ces virtuoses. Mais on peut les entendre ailleurs, car ils ne travaillent pas que là... Et puis, tu verras comme ils font peine ces pauvres et brillants acrobates de la conversation, chargés, entre deux bouchées, d'amuser la nappe? Il semble qu'ils n'aient d'esprit qu'à table, au passage des plats, à la vapeur- des vins et aux épaules des femmes qui les encadrent ; une fois les fusées d'idées parties et les chandelles de mots éteintes, les voilà tout tristes en sortant de la salle à manger; ils sont en quelque sorte desservis, et pareils à des verres vides. En as-tu assez ?
— Non, mon parrain. Dites-m'en toujours ! Je m'instruis. Je m'instruis.
— Il faut, dans le monde, se prodiguer tout en donnant l'impression qu'on est rare, et se faire désirer en se dépensant, se varier dans les nuances en restant le même dans la grande ligne, multiplier les dévouements de quatre sous et les petits services qui n'engagent pas pour les grands et permettent, malgré tout, de laisser espérer qu'on serait capable de les rendre. Il faut être du même avis, toujours, toujours, approuver d'avance et renchérir, accoutumer sa nuque au oui éternel qui est la politesse et la révérence des conversations... ou bien alors (c'est tout l'un ou tout l'autre), être systématiquement contradictoire et désagréable avec humour et posséder sur le bout de la langue toutes les pauvres richesses et toutes les souplesses sans dignité du paradoxe.
LE MONDE ET SES GENS
11 n'est pas indispensable de proférer à jet continu des sottises, mais il ne faudrait pas prétendre non plus n'ouvrir la bouche et ne parler que pour dire quelque chose qui en vaille la peine, car alors ce serait trop ardu et les penseurs les plus remplis n'y suffiraient pas !
Dans le monde, que vous demande-t-on en somme? Ce n'est pas d'inspirer la confiance, ni l'estime, ni l'admiration, ni d'apporter avec soi l'atmosphère chagrine de l'honnêteté et de la vertu, ni d'avoir fait, — en espérance ou en commencement d'exécution, — de grandes choses, ni d'être un héros ou un saint, pas même un don Juan... non. Sans doute, si vous êtes cela, on vous prendra tout de même, mais ce que l'on réclame par-dessus tout c'est vous, vous totalement, qui que vous soyez, votre personne, votre présence continuelle, vos loisirs si vous en avez et surtout si vous
n'en avez pas, toutes les heures de votre journée, d'une partie de vos nuits, votre travail, votre santé, votre liberté, le temps qui vous appartient et celui qui ne vous appartient pas, que vous devez à votre foyer, à votre mari ou à votre femme, à vos enfants, à vos amis, à votre carrière, à vos goûts... C'est cela seulement qu'exige le monde. Tout le reste, il vous le laisse, vous pouvez en faire ce que vous voudrez. Et il va de soi que, pour être content, ce maître terrible n'admet pas que rien dans votre visage et vos manières trahisse la plus légère contrariété, la fatigue ou le dégoût. Il faut que le forçat soit gai et que sous la chaîne il ait le sourire. Ceci dit, j'ajoute à la décharge du tyran que la seule présence des corps et des figures lui suffit. Il est plus coulant sur celle des pensées. Du moment que le physique de l'invité est venu, bouche la cheminée, comble le fau-
LE MONDE ET SES GENS
teuil ou opprime la petite chaise, le moral peut filer, prendre la clef des champs et l'esprit a le droit d'être à cent lieues du séjour de délices, pourvu que l'habit noir y reste à balancer ses pans. C'est ce qui explique le grand nombre d'absents qui se rencontrent dans le monde, agglomérés près des portes et autour des buffets... Leurs loques de chair et d'os 3' sont, déposées pour une heure au plus, comme au vestiaire, mais eux ne sont jamais là.
Soigne aussi ta voix.
— Vous voulez que je chante ?
— Non. Mais une jolie voix, même pour ne pas être amateur, constitue un bon instrument de réussite dans le monde.
Elle met de la mélodie dans tout ce qu'elle entreprend. Elle peut tout se permettre. On n'écoute qu'elle, sans prêter la moindre attention aux mots ordinaires qui sont dessous. C'est comme pour l'opéra, dont
on ne sait jamais les paroles. On ne retient que l'air.
Il faut suivre la mode, de tout près, sans essayer de la précéder, être attentif aux chapeaux, aux vêtements, aux robes, savoir tous les termes techniques et passagers du costume masculin et féminin, de la couture, de la toilette, de la parfumerie, du linge : ne pas croire que le pikpa est une fleur et le bigoudi un oiseau. Il faut être allé où l'on va et plus encore où l'on ne va pas, être renseigné sur le livre connu et l'auteur ignoré, avoir toujours sur soi un mot inédit, un mouchoir propre de rechange et des épingles. Quoi encore? Oh! J'en ai pour jusqu'à demain ! Il faut beaucoup d'aplomb, d'arrogance, d'audace, deux grains de cynisme çà et là, et une force invincible d'humilité. Ne jamais s'apercevoir d'un affront. Être secret, mystérieux, énigmatique eu passant, ne pas trop se raconter,
LE MONDE ET SES GENS
qu'où ne sache pas tout de vous, eu laisser deviner, de manière à intriguer, piquer la curiosité... Dire sérieusement des choses drôles et drôlement des choses sérieuses, avoir beaucoup d'esprit et de talent, mais avec son corps, avec ses jambes, ses mains. Tu ne peux te faire une idée du succès que l'on obtient dans le monde par le geste ? La façon d'entrer, de marcher, de regarder... Ah! savoir regarder! Prendre les regards, tous les regards dans la pièce où l'on pénètre, les ramener à soi comme d'un coup de filet, se les rattacher l'un après l'autre, les soutenir, les conquérir, les voir prisonniers, et alors les relâcher, leur rendre la liberté, à présent qu'on n'en a plus besoin, qu'ils ont fait ce qu'ils ont dû... Et savoir s'asseoir, croiser et décroiser ses jambes, manœuvrer ses pieds, se servir de ces deux objets d'art uniques et incroyables qui sont les mains, jouer des doigts comme
d'un violon, tout cela vous vaut des admirations inconscientes et des triomphes discrets, mais certains. Enfin, le monde se subdivise en plusieurs catégories qui se mêlent parfois et avec agrément réciproque, mais se retrouvent toujours ensuite les mêmes, avec leurs penchants, leurs goûts, leurs préjugés respectifs. Il faut rester de la catégorie dont on est, et ne prétendre se déclasser pas pluj en montant qu'en descendant. Sinon l'on s'expose aux mésaventures et aux avanies. Règle générale : ne fréquenter que ceux qui croient, — même en ne vous aimant pas, peu importe, — que vous êtes leur égal, car avec ceux qui voub adorent et vous trouvent exquis, en restant persuadés qu'ils vous sont supérieurs, il n'y arien à faire pour personne.
Et maintenant, mon cher garçon, que je t'ai montré de loin, si rapidement et imparfaitement que ce soit, tout le factice, le
LE MONDE ET SES GENS
dangereux et l'inutile du monde, je te ferai voir la prochaine fois ce qu'il a de bon et pourquoi et comment il faut y aller.
— A la bonne heure ! J'avais peur que vous me l'interdisiez ! Et je vous aurais désobéi d'ailleurs, car j'y vais déjà !
— Oh ! Tu veux dire que tu vas danser? Mais danser n'est pas le monde, pas plus que le bal n'est la jeune fille. . .
— Danser ! pour qui me prenez-vous ? Je ne danse pas. Je ne danse jamais ! Danser ! Ah ! non.
— Pardon ! Je te présente mes excuses. Alors qu'est-ce que tu fais là où tu vas, si tu ne danses pas ?
— J'observe, je calcule, j'emmagasine.
Et je profite.
— Petit fou !
Encore le Monde
C'est donc aujourd'hui, mon parrain, que, pareil aux subtils discoureurs de l'école d'Alexandrie, vous allez entreprendre de me prouver tout le contraire de ce que vous m'avez prêché la dernière fois et qu'après m'avoir montré, en me les grossissant les dangers du mondeW vous ne songez plus désormais qu'à mieux en étaler les incommensurables avantages?
— Il est certain que les dangers n'excluent pas les bénéfices. Tu n'ignores même pas que, dans toutes choses, les premiers sont l'inévitable rançon des seconds, et que, proportionnellement, plus les périls, sont grands, plus étendus deviennent les profits. J'ai toujours cru que le parfum des roses se mesurait à la longueur des épines.
— Commencez donc, sans plus tarder, cher parrain, à cueillir vos fleurs, vos fleurs de rhétorique.
— Tu peux dire : des fleurs de vérité. Car, malgré les apparences, je ne vais pas me déjuger en ayant l'air cependant de te tenir un discours différent de celui du mois dernier. Le monde est à deux côtés comme les médailles. Je t'en ai d'abord présenté le revers. Maintenant, c'est le tour de la face.
Une des raisons pour lesquelles il faut aller dans le monde, c'est que le monde entretient, affine, aiguise nos facultés intellectuelles qui, sans cela, se rouilleraient. Entendre nous apprend à écouter. Avaler des sottises nous accoutume à n'en pas lâcher. Endurer le bavardage nous conseille de nous taire. Voulons-nous être bons ? l'exercice quotidien, le maniement des méchancetés qui se font autour de nous dans les réunions sont de nature à déchaî-