EX COR E LE ^WXDE
ner dans nos âmes l'horreur, l'indignation et le dégoût... de telle sorte que les êtres mauvais nous auront rendu, malgré eux, le service de nous faire meilleurs... par réflexes... Et si, d'autre part, ce qu'à Dieu ne plaise, nous nous efforçons d'atteindre à la médisance, à la calomnie... nous ne trouverons pas, pour y passer rapidement virtuoses, de plus magnifique école que le monde.
Ainsi, tu vois qu'il sert à tout, un peu pareil en cela à la presse qui fait tant de bien, tout en pouvant causer tant de mal ! C'est d'ailleurs une des caractéristiques de notre époque que toutes les armes qu'on y emploie sont à double tranchant. Elles vous protègent en vous blessant et ne vous sauvent qu'à la condition d'être capables de vous tuer. Dans mon vieux jeune temps, nous avions encore des outils traditionnels « d'un seul effet » dont on pouvait user les
yeux fermés, en pleine confiance. C'était trop beau. On s'encrassait dans une déplorable sécurité. A cette heure, nous avons banni le simple. C'est maintenant le même remède qui guérit et fait mourir, et c'est l'assassin qui est en même temps la victime. Les canons perfectionnés non seulement portent plus loin mais partent dans les deux sens, gueule et culasse, à volonté. Je m'arrête, car je m'écarte des salons et nous avons à nous occuper d'une autre artillerie que celle qui protège nos côtes en défonçant celles de nos servants.
Le monde est plus qu'utile, il est indispensable, parce qu'il apprend à connaître les hommes, à savoir ce qu'ils valent, le cas qu'on en doit faire, ce que pèsent leurs paroles, leurs silences, leurs sentiments, le partage qu'il convient d'établir entre l'immensité de ce qu'ils promettent et l'exiguïté de ce qu'ils tiennent. Par là le monde,
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vraiment et sans jeu de mots, apprend à vivre, de la seule vie possible, de la vie du monde, puisqu'il ne nous est pas permis de vivre sans lui, et hors de lui et qu'il n'y a plus d'Alcestes depuis qu'il n'y a plus de déserts. Les moindres solitudes à présent sont bondées.
Un point important : c'est que le monde nous entretient dans une hypocrisie nécessaire.
— Comment cela ?
— En effet, après la faute commise, il y a celle qui consiste à ne pas cacher sa mauvaise action, à s'en draper avec forfanterie, de telle sorte que l'on aggrave alors sa culpabilité. Si, au contraire, après avoir agi de travers, on s'applique à dissimuler son écart, le scandale en est plus restreint et moins communicatif.
Ce mensonge a son excuse. Il est un fac-similé de remords, un repentir extérieur
qui atténue le péché et a le courage de lui infliger publiquement un sévère blâme, quand il n'est plus temps. Quoi qu'il en soit, l'hypocrisie est bien accueillie du monde et y est choyée partout. Elle est la clef de voûte de la tenue ; elle favorise les relations et développe leur caractère agréable. On se sait un gré mutuel infini de s'ingénier à se montrer sous un jour avantageux qui n'est pas le sien, tellement chacun se rend compte qu'il n'y aurait pas de société praticable s'il fallait se connaître tout nu — et s'approcher tel que l'on est. Ne serait-on pas forcé de se mépriser les uns les autres et de se fuir? On deviendrait insupportable, orgueilleux, misanthrope, sans que l'on en fût, pour cela, meilleur. Des salons qui seraient des « maisons de franchise » ne resteraient pas ouverts deux soirs. Les hommes ne s'aiment et ne se plaisent qu'en se trompant. Ce goût très
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distingué du mensonge vertueux et rassurant t'explique pourquoi le monde n'a jamais beaucoup adopté, si étincelants fussent-ils, les cyniques. Le C3nique est un ragoût trop fort. Il étonne, blesse et offusque. Il souligne en gaffeur ce qui doit n'être murmuré qu'à demi-mot. Tout gêne de sa part et fait perpétuellement échec en nous à l'honneur, ce roi détrôné que nous saluons encore, et dont nous restons les mauvais sujets. Et l'hypocrisie est aussi une des meilleures carrières où peut, en prenant tous ses ébats, s'exercer la politesse. Or, la politesse, voilà la plus grande, peut-être l'unique vertu du monde, la seule qu'on soit en droit d'exiger de lui et dont il détienne le prestigieu:: et caressant privilège.
La famille commence la politesse, en fait épeler l'a-b-c, mais pour la perfectionner et l'achever, il n'y a que le monde. Dans le
foyer paternel ou conjugal, ou est toujours poli par tendresse, par amour, par amitié ; c'est l'affection qui transmet au regard sa douceur, à la voix son charme, au geste sa prévoyance... et pas un ordre, si minime soit-il, n'est exécuté sans que ce soit le cœur qui, tout bas, l'ait donné au corps trop heureux d'obéir — tandis que dans le monde, et c'est là ce qui en fait la transcendante beauté, la politesse se déploie, se propage et se hausse sans que la cordialité, ni la sympathie, ni même l'estime y aient le plus souvent la moindre part.
On est poli pour des raisons de convenance, de coquetterie, de vanité, de parade, d'amour-propre social ; on pratique les bonnes manières en jongleur, en acrobate, en pianiste, comme certains font de l'art pour l'art. Jamais l'homme du monde, — qui se trouve en même temps être un homme bien élevé, car les deux ne font pas toujours
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la paire, — ne témoigne une amabilité, une grâce et une fureur exquise d'attentions qu'aux personnes qui lui sont le plus parfaitement étrangères ou indifférentes. Pour savourer les insipides récits d'une voisine de table, il sait imprimer à ses traits l'expression d'ivresse qu'il n'opposerait qu'avec peine aux paroles d'une femme chérie, et c'est avec un empressement de choix qu'il se précipite à ramasser l'éventail de la plus obèse et ridicule personne comme s'il s'agissait de détacher, pour le caprice de la Joconde, une fleur des bords d'un gouffre. Eh bien ! cette stratégie d'éducation et cette haute école de bonnes manières exercent sur notre grossièreté naturelle une radicale iu« fluence. Le monde nous patine et nous civilise sans cesse, au point qu'à son perpétuel contact nous devenons semblables à un joli caillou rond roulé par la vague et encore à un objet d'écaillc ou d'ivoire continuellement
MOiW FILLEUL
peloté par la main savante d'un artiste. La société lime et use nos angles, ce qui nous empêche ensuite, quand nous nous heurtons les uns contre les autres dans les chocs de la destinée, de nous blesser. Sans doute il est bien évident qu'à considérer les choses en hauteur, le monde détourne la vie de sou vrai sens, mais, par compensation, il nous aide à la supporter, et c'est justement parce qu'il la dénature, l'égalise, la rapetisse et la met à notre taille qu'il nous la rend agréable et nous fait croire que c'est la besogne la plus courante qui soit. Nous arrivons ainsi à nous figurer de bonne foi que vivre, c'est « recevoir », que l'existence est un thé prolongé, le partait bonheur « un dîner d'une suprême élégance » et la patrie un salon cil l'insigne faveur est de faire partie des quatre éternelles douzaines de « reconnus dans l'assistance ». Or, pour les trois quarts et demi des gens, n'est-ce pas là
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l'unique manière de dépenser comme il faut les années qui nous sont prêtées?
Et puis , le monde est encore une délicieuse et abondante école d'oubli. On y perd sans le moindre effort la mémoire de tout ennui, de tout souci, de toute préoccupation. C'est le pays des dormeurs éveillés, où se respire l'atmosphère de nonchalance des contes arabes. La famille, l'amour, l'amitié, la tendresse humaine mettent en commun leurs tristesses pour les partager, les porter ensemble à plusieurs... Les mondains, eux, ne se groupent que pour ne pas partager, ne pas prendre la moitié, ni même le petit quart des peines d'autrui... ils ne se réunissent que pour éviter, fuir, éluder par consentement universel et tacite. « On parlera de tout excepté de ce qui importe, de ce qui nous fait souffrir. Rassemblons-nous pour nous étourdir et oublier tout, nos maris, nos femmes, nos enfants, nos tracas,
nos devoirs, notre fin et nous-mêmes. » En effet, cela s'obtient, quand on est jeune, par les sports, les violences et le bal, et ensuite, quand on ne tourne plus, par les fêtes et réjouissances d'un autre ordre, et par le plaisir grisant encore de regarder les autres tourbillonner et perdre la tête. Cette puissance d'oubli dégagée par le monde est si forte qu'on l'a vue opérer des transformations singulières et qui atteignaient le scandale. Elle a dévergondé, sur la soixantaine, des personnes garanties, qui, jusque-là avaient à l'écart vécu des jours pleins de continence, et nous observons à chaque instant, avec une affable tristesse et un comique navré, des veufs inconsolables, dont les sanglots étaient sincères, qu'elle dégourdit en moins de six mois.
Ma conclusion, parlant à toi, mon filleul de vingt-deux ans, est donc celle-ci : tout bien pesé, va dans le monde, mais enten-
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dons-nous? vas-y pour te distraire et t'y amuser honnêtement (je veux dire le moins malhonnêtement possible, parce que le salon le plus sévère, fût-il « une chapelle », n'aura jamais aucun rapport avec une église, et je ne connais pas d'assemblée mondaine, si excellente, où je pourrais t'affirmer que tu te sanctifieras). Considère avant tout le monde comme une récréation passagère, et non comme la besogne principale, car s'il est le plus précieux des accessoires, ce n'est qu'un accessoire. La carrière ne se fait pas chez lui ou alors c'est une carrière de snobisme et de néant. Le génie, le talent, n'y respirent pas l'air libre et vif qui leur convient ; ils peuvent y faire çà et là quelques apparitions d'autant plus brillantes que, déjà rares, elles seront courtes, mais ils ne doivent pas s'y incruster dans le marbre des cheminées ni s'y aveulir dans les coussins des bergères, car alors ils ne s'appartiendraient plus.
— Oui, mon parrain, mais ce n'est pas à moi que vous songez à cette minute, car je n'ai pas de talent, ni même de génie ?
— Non. Mais une nature ordinaire, pour peu qu'elle ait conscience de son orgueil, évitera toujours de se laisser domestiquer, même par les plus séduisantes maîtresses de maison. Ne sois jamais dans le monde, si petite que soit ta place, en reste avec lui. Ne profite pas de son luxe, de ses avantages, de la largeur, même sincère et charmante, de ses libéralités. Ne subis que ce qu'il t'est strictement permis d'accepter, n'aie jamais l'air de hénéficier, même si cela malgré toi t'arrive, et refuse, refuse souvent, sans raison, pour l'honneur de refuser. Fais-toi prier, ne vole pas au-devant de l'invitation. Ne salue le premier que tes inférieurs et quelquefois tes supérieurs ; pour tes égaux, tu te découvriras en même temps qu'eux. Ne te livre pas la nuit à des architectures
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de combinaisons pour pénétrer chez la duchesse et être des lundis de la marquise. Laisse les gens venir à toi, ils y viendront presque toujours quand tu ne le mériteras pas, moins souvent si tu le mérites... et s'ils ne viennent pas... ne cherche pas à forcer leur porte. Neuf fois sur dix, en pratiquant cette sage conduite, tu joueras à qui-perd -gagne.
N'aie pas de morgue, mais sois franc dans les assemblées, aie la tranquille et douce audace de tes opinions, ne crains pas de marcher quand elles sont trop plates, sur « les idées reçues » et de secouer comme des loques les préjugés. Sans faillir à la plus correcte des courtoisies, il est permis d'affronter les irréprochables et les intolérants de boudoirs, les collets montés de sofas, les suffoqués des travers et des fautes du prochain qui auraient si grand besoin, pour leurs propres misères, de toute l'indul-
gence et de la pitié qui leur manquent. Prends la défense des absents qu'on déchire sans les attaquer; même s'ils n'ont pas eu raison tu n'auras jamais tort. Vénère les jeunes filles et rougis de les faire rougir, adore les grand'mamans, étudie les poseurs, suis le jeu des intrigues, des ambitions, vois la manœuvre des élégants corsaires, comment ils préparent le malheur et organisent les catastrophes... ou plutôt non, je suis coupable moi-même de te tenir cet acide langage... n'écoute rien, n'approfondis rien, ne fais attention à rien, va làdedans à la bonne gaieté, en homme de ton âge, avec les ressources, les qualités et les défauts, la clairvoyance et les illusions de ta jeunesse, sans croire, d'après les spectacles qu'il te donnera, que le monde est un ro3'aume de corruption et sans avoir non plus la candeur d'y chercher des monceaux d'exemples. Tu connaîtras des heures ra-
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vissantes et d'autres qui seront pénibles. Tu passeras par les épreuves coutumières . Les humiliations, les milles petites avanies et piqûres ne t'épargneront pas. Tu fuiras le monde, tu y reviendras, tu le bouderas de nouveau et tu y retourneras. Enfin tu feras comme ont fait tes aînés en suivant les leçons d'une expérience personnelle que rien... même les conseils d'un vieux gilet blanc de parrain, ne peut remplacer. Est-ce compris ?
— Admirablement.
— Embrasse-moi. As-tu un bon tailleur?
— Parfait. Ça n'est pas le vôtre.
Patriotisme
Chez le parrain, place du Palais-Bourhon, le matin.
TOI ici? Je ne t'attendais pas. C'est demain que tu devais venir ?
— En effet, c'était bien demain le jour de notre petit remuement d'idées, mais comme demain je me trouve empêché et que je n'ai pas voulu cependant perdre cette seule occasion du mois où j'entends de si bonnes vieilles choses couler de votre bouche, mon parrain...
— Tu es venu aujourd'hui?... tu es charmant ! Et que fais-tu donc demain sans indiscrétion ?
— Je m'absente pour une huitaine.
— Où vas-tu ?
— A Strasbourg.
— A Strasbourg ! Tu vas à Strasbourg ?
— Eh bien ! oui. Qu'y a-t-il là de si extraordinaire ?
— Rien.
— Je vais même vous annoncer autre chose. C'est que vous m'accompagnerez.
— Non. Ah! non, mon petit! Ne me demande pas cela. Partout où tu voudras, mais pas à Strasbourg !
— Pourquoi?
— Comment. Pourquoi? Tu ne le devines pas ?
— Non... Ah ! si. C'est à cause de... la guerre...? la guerre avant nous?
— A cause de ça? Mon Dieu, oui... la guerre avant toi ? la guerre pendant moi. Ça n'est pas pour autre chose, quoique tu me le permettes, — que je me défends Strasbourg.
PATRIOTISME
— Compris... Quand même! ! Déroulède... Je n'y pensais plus.
— Y as-tu seulement jamais pensé ?
— Pas beaucoup, je l'avoue...
— Tu n'as donc pas de patriotisme !
— Si. Mais...
— Mais quoi ? Parle ?
— Je vais vous faire de la peine et du mal...
— Tu te vantes. Ne crois pas que ta manière de déraisonner sur d'aussi graves questions soit de nature à me frapper ! Tu peux émettre les théories les plus extravagantes sur l'idée de patrie. Cela m'est égal.
— Tant pis ! Si vous m'aimiez, ça ne devrait pas vous être égal.
— Je t'aime, mais c'est justement par affection pour toi que je ne veux pas te prendre au sérieux quand tu dis des sottises.
— Je n'ai pas encore soufflé mot.
— Ou que tu vas en dire.
— Attendez donc au moins que ça soit fait. Raisonnons. J'ai mon patriotisme et vous avez le vôtre,
— Je n'en connais qu'un.
— Si vous voulez. C'est le même. Mais selon l'âge, l'époque, le milieu, le moment des générations, il offre un caractère différent. Le patriotisme de 1869 n'avait rien à voir avec celui de i83o, ni avec celui de 1804, ni avec celui de 1792. Vous êtes un patriote de 187 1 et moi j'en suis un de 191 1.
— En quoi consiste ton patriotisme ?
— Il est très large, il n'a rien d'étroit, de rageur et de méfiant. C'est un patriotisme équilibré, raisonnable, lucide, dénué de passion farouche et surtout de taquinerie, qui n'est pas « sous l'œil » à propos de tout et de rien . 11 a du sang, et à revendre, mais pas de nerfs. Il pense plus au présent qu'à l'avenir et surtout qu'au passé. Il n'est pas
PATRIOTISME
éperdu de rancune, de revanches et de représailles. Il ignore ce que c'est que de hurler et d'écumer. Il accepte ou subit l'état de choses, tel qu'il est, en s'efForçant qu'il soit le moins mauvais. Il préfère la paix à la guerre, il ira jusqu'aux limites extrêmes de la dignité nationale pour éviter les tueries, et s'il faut, malgré tout, entrer dans le massacre et qu'il n'y ait plus de moyen de reculer, alors il marchera et il se conduira très bien, sans bondir de joie, mais avec honnêteté. Ce sera de l'ouvrage proprement fait.
— J'écoute et j'entends... ; et je suis contraint de te dire, que tout ce que tu viens de m'exposer, d'un ton tranquille, en petit emplo3'é de commerce, n'a rien à voir avec la sainte fièvre qui engendre les héros du sol... Ton patriotisme, mon bon enfant, perd presque le droit d'arborer ce beau nom tellement il se révèle sage, commode,
terre à terre, pleutre et docile à tout avaler. Ton patriotisme qui se pique de n'être pas une sentinelle avancée, n'est même pas un garde national ! Ce n'est rien, c'est le bienêtre de la minute et la mollesse de l'heure érigés en principe et en système, le programme du repos à tout prix, de la paix par tous les moyens. Que dirais-tu d'un solide gaillard chargé de défendre ta maison , qui te tiendrait d'une voix paterne, les propos suivants : « C'est entendu. Monsieur, je garde la maison, et les bois qui l'entourent, mais je dois prévenir Monsieur que je ne veux à aucun prix avoir d'histoire avec personne, surtout avec les voisins. Hé ! mon Dieu ! si par-ci par-là ils viennent me chercher noise, chasser sur vos terres, voler une poule, braconner, faire un tas de petits dégâts, n'exigez pas que je prenne feu, que je m'embusque des nuits pour les pincer, que je les traîne en
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justice et vous assomme de rapports sempiternels... Je trouve ça mesquin et sans élégance. Si l'on vous raconte qu'il y a même certains de vos voisins, réputés pour être vos ennemis, que je fréquente cependant parce que je les trouve gentils et qu'après tout, personnellement, je n'ai rien à leur reprocher, ne vous en étonnez pas. Je comprends la garde et la surveillance d'une façon beaucoup plus haute et plus digne. Ne se soucier de rien, tourner le dos aux difficultés, vivre bien avec tous, laisser dire et laisser faire, tout aplanir et arranger avec des mots, des promesses, de la belle humeur et des souhaits, voilà la seule et la vraie méthode. Maintenant, n'ayez crainte ! Si jamais, au bout de tout cela, il arrivait que, pris tout à coup d'une idée de visite ou de tournée, une fois par hasard, je trouvasse quelqu'un de couché dans votre lit eu votre absence, ou la main aux boutons
de votre coffre-fort, je le prierais de filer et tout de suite, et si j'étais attaqué le premier (jamais ça n'est moi qui commencerai !), je vous garantis qu'une fois forcé de défendre ma peau, je ne la laisserais pas entamer et que ce jour-là, mais celui-là seulement, je cognerai en votre honneur et je serai un lion... », tu penserais, j'en suis sûr, que tu as là un... fichu garde?
— Pas du tout, mon parrain ! je penserais, que c'est un homme pondéré, qui a de la philosophie, et qu'avec sa tolérance il m'évite peut-être bien des soucis et des tracas que je n'eusse pas manqué de récolter avec un turbulent, toujours aux aguets et le fusil chargé ! Pas de fusil chargé ! Ca ne part jamais ni quand, ni comme, ni sur qui on veut.
— Possible. Mais un fusil qui n'est pas chargé, tout prêt à partir, n'est plus un fusil. C'est une canne, une flûte, un jouet,
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un objet à pendre à un clou par une bretelle, tout ce que tu voudras, excepté une arme. Comment ne comprends-tu pas que le patriotisme, ainsi que toutes les vertus, ne peut être efficace et servir qu'à la condition d'être exercé et entraîné continuellement, même quand il n'y a pas lieu ? On a beau se dire devant la glace avec des yeux terribles : « Le jour où on ne pourra plus faire autrement que de se battre, je me battrai », on se trompe, on ne se battra pas, ou alors on se battra très mal. Le courage et l'énergie veulent une longue et rude éducation. Il faut s'habituer longtemps à l'avance aux idées et aux événements pour être capable de les entreprendre et trouver la force de les exécuter et personne n'est brave et résolu sur commande, un jour, à six heures moins vingt. Voilà pourquoi je déclare néfaste ta façon de concevoir les sentiments de la patrie, en
les faisant reposer sur une bonne base de pacifisme. On n'aime fort et puissamment quelqu'un ou quelque chose, que si à l'idée d'amour s'ajoute et s'adapte aussitôt l'indispensable idée de défense, de protection. Pas d'amoureux qui ne soit belliqueux. La première pensée qui doit venir naturellement à celui qui possède un bien précieux c'est qu'on va le lui prendre, et la seconde, de se mettre en état de le garder. Aussi est-ce un étrange raisonnement que celui de certaines gens de ce temps-ci qui, ne pouvant ni n'osant encore nier et repousser tout haut la guerre, prétendent non seulement ne pas l'affaiblir mais encore la préparer par un programme diamétralement contraire dont « tout à la paix » est la démoralisante devise et le cri mou. Non, jamais on ne le dira trop ! il n'y a pas deux ni trente-six patriotismes, celui des commerçants, celui des rentiers, celui des
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intellectuels, celui des financiers, celui des juifs, celui des catholiques, celui du peuple et celui des messieurs, il n'y en a qu'un.
— Le chauvinisme... ?
— Eh ! mon Dieu ! je ne l'aurais pas risqué... mais puisque tu m'y pousses, va, ma foi, pour le chauvinisme, car s'il comporte des excès, je suis tranquille au moins sur la nature de ces excès, sur leur source et sur leur but... je sais que ce ne sont que des intempérances de qualités et des boursouflures de vertu et je suis bien forcé de les préférer alors aux autres excès plus redoutables du scepticisme et de la veulerie. Je vois deux cordes, une tendue et l'autre lâche. Mon choix est fait, je n'hésite pas.
— La corde trop tendue claque.
— Peut-être, mais l'homme vigoureux qui a su si bien la tendre, la renoue toujours, tandis que la corde flasque me certifie que son archer est plus faible et dénoué
qu'elle et que son drapeau pendant n'est qu'un torchon.
— Tout ça, mon bon parrain, c'est des gros mots oratoires et des images de discussion, mais ça ne prouve rien.
— Je te demande pardon. Cela prouve que l'idée de patrie, par sa nature et son essence, ne peut manquer d'être indissolublement liée et attachée à l'idée de guerre. Elles sont jumelles. Il ne faut pas craindre la guerre. Le fait de l'envisager n'implique pas la nécessité d'être querelleur, bravache et provocant, mais il n'exige pas le devoir d'être pusillanime et de s'endormir sur des oreillers de prudence. Tout comme il serait fou de proclamer la guerre et de ne rien faire pour s'y préparer ; il est illogique et coupable de tout faire pour se préparer à la guerre, d'y consacrer son temps, son argent, les efforts incessants d'un peuple en affirmant, le sourire aux lèvres, que
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c'est pour la frime, qu'il n'y aura plus jamais de guerre, que personne n'en veut et que nul n'ignore aujourd'hui que les armements ne sont partout poussés à ce degré de perfection et d'extension que parce qu'ils ne doivent pas servir ! On ne fait des canons et des explosifs que pour qu'ils éclatent en temps de paix sur ceux qui les manient ! On ne fait des sous-marins que pour qu'ils plongent, pacifiquement et mortellement, dans nos rades et en vue de nos côtes !... Ainsi ne parlez jamais d'une guerre, je ne dis pas désirable, mais seulement possible, vous ferez l'effet d'un monstre ? Le soldat et l'officier qui, de nos jours, sans y mettre aucune passion politique, ou fureur mauvaise, — mais ainsi que le forgeron demande à forger, — rêvent de se battre, sont considérés comme animés d'un mauvais esprit. On est dans l'armée, depuis quelque temps, pour ne pas se battre,
pour ne pas faire la guerre. La guerre, c'est les grandes manœuvres... qu'est-ce qu'il vous faut de plus? J'exagère... sans doute. Mais il faut toujours exagérer pour avoir raison. Enfin, le patriotisme est atteint, diminué...
— Pas du tout, encore une fois... Il est en voie de transition, il s'allège... il se modifie...
— Je connais oui... \l est à un tournant. . . eh bien ! quand on est à un tournant, c'est qu'on risque de revenir en arrière, ce qui s'appelle battre en retraite, en tout cas, ce n'est pas par des tournants qu'on avance !
— Mais si... ! les grands tournants...
dans l'espace.
— Les aéroplanes ! . , . Les circuits ! . . . Je les attendais ! La conquête de l'air...
— Certainement... Le voilà mon patriotisme ! C'est une de ses formes... et une fameuse forme, vous me l'avouerez !
PATRIOTISME
— Parbleu, oui ! je l'avoue... et je crierais volontiers avec toi, que tout ce que nous voyons, quand nous regardons en l'air, est admirable, mais...
— Mais quoi ? quoi ? Toujours vos restrictions !...
— Toujours... Mais ça ne suffit pas!
L'aviation ne doit pas nous étourdir et nous griser au point de nous faire croire qu'elle tient lieu de tout, que, grâce à elle, nous n'avons plus rien à souhaiter, rien à espérer, rien à regretter. L'air et sa conquête n'absorbent pas le patriotisme, et les ailes ne dispensent pas des bras ni des jambes. Gardons-nous de changer la patrie de place. Évidemment, l'air d'un pays appartient à ce paj's, et ceux qui disent que « l'air est à tout le monde » profèrent une bêtise. L'air de France est français, et l'air d'Angleterre anglais, et le voisin n'a pas plus de droits sur le dessus d'un pays
étranger que sur le dessous, et cependant, ce n'est pas en l'air qu'est exclusivement et spécialement la patrie. On ne naît pas en l'air.
— Ca viendra.
— On ne meurt pas en l'air.
— Si. Depuis quelque temps.
— Enfin les églises, les tombeaux, les souvenirs, la maison paternelle et le foyer ne sont pas en l'air. Tout ça est en bas, à terre. La patrie n'est pas dans les nuages, et ne flotte pas au gré des courants. C'est un article de racines. La patrie c'est le sol, arrosé, fécondé par le sang de ses enfants..,
— Eh bien ? quand un aviateur tombe et se tue, est-ce que ce n'est pas le sol qui reçoit et boit son sang ?
— Certainement. C'est bien pourquoi le sol, urne du sang et de tous les sacrifices, doit nous être deux fois plus sacré, et rester la vraie, la première et la seule patrie, la
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maternelle, celle qui renferme les ossements et les épées des vieilles générations, celle qui peut montrer des cendres, celle qui est bien délimitée, par de solides, visibles et tangibles frontières. Ah ! que je n'aime donc pas ces cris qu'arrachent à quelques-uns nos exploits aériens : « Plus de fortifications désormais ! Plus de frontières ! Toutes ces barrières des temps anciens sont supprimées ! C'est le progrès, le règne de la grande paix fraternelle qui commence ! Finis les petits compartiments des monarchies ! Finies, les Pyrénées des Rois et les Rhins des Empereurs ! P^inies même les frontières naturelles, les digues de montagnes et les fossés de fleuves ! Plus de jalousies, de rivalités, plus de patries ! . . . Rien qu'une! » Autant dire pas du tout.
Faisons donc attention à cette tendance, — néfaste pour l'idée de patrie, — de l'internationalisme aérien.
— Mais vous n'y êtes pas, mon parrain !... Il ne s'agit pas de réduire et de supprimer la patrie. Au contraire, en s'élançant d'elle et en s'en détachant par moments, on l'agrandira. On la promènera partout, avec le drapeau. Le drapeau, c'est une aile, il demande à voler : plus haut il est, mieux il flotte et claque. Il a besoin, lui aussi, de prendre de l'air un peu, et de voir du monde... Il avait jusqu'ici les pointes des mâts et les clochers, notre génération fera mieux pour lui, elle veut le planter dans le ciel.
— Soit. Mais pas trop haut, hein ? pour que d'en bas on continue de le bien voir ?
— N'ayez pas peur. Et tenez ! je vais vous dire un secret, parce que je suis sûr que vous le garderez.
— Comme une sentinelle ! . . .
— Savez-vous pourquoi je vais à Strasbourg ?
PATRIOTISME
— Non
— Buvez-moi bien. Un de mes amis, un aviateur célèbre, éprouvé, — je ne vous révélerai pas son nom, — m'a confié son intention d'aller, — sans en aviser personne autre que que moi, — jusqu'à Strasbourg.
— Jusqu'à Stras... ?
— Oui, mon parrain !... Et là, à huit cents mètres, de planer eu rond au-dessus de la cathédrale.
— Qu'est-ce que tu me racontes là ?
— La vérité. 11 a dit : « Mon petit, je tâcherai d'arriver comme le bolide, vers les six heures du soir. Ah ! par exemple je ne traînerai pas. Aussitôt au-dessus du Munster, trois petits tours et puis s'en va. » 11 pense que ça éclatera vers jeudi prochain ou vendredi, si le temps est beau...
— Oh ! Oh ! Oh ! Mais c'est fou ! c'est sublime ! c'est...
— Alors vous pensez si je veux être là
pour voir ça, moi, de la place Kléber, les mains dans mes poches, perdu comme un benêt, dans la foule ?
— Oui... oui...
— Eh bien ! qu'est-ce qui ne va donc pas chez vous, mon parrain ! Vous êtes tout pâle !
— Je ne dis pas non! Mais alors...
sapristi... ton... ton ami... j'espère au moins qu'il va se coller une banderole, une queue de cerf-volant tricolore de lo mètres de long ?
— Vous voilà tout de suite ! Le chauvin ! pas sérieux ! Non, mon parrain, ça serait une gaminerie et un manque de tact. . . Non. Mon ami m'a dit : « Je ne ferai aucune gaffe, aucune manifestation. . . je ne lancerai rien... Je me contenterai, après l'avoir bien roulée et ficelée, de laisser tomber ma carte routière. Une carte d'Alsace. »
— Sa carte de visite ! Oh ! le brave
PATRIOTISME
garçon ! S'il fait ce coup-là... Non !... Et... Tu pars demain ?
— Demain matin.
— Embrasse-moi. Je pars avec toi.
— Quand je vous le disais, que vous viendriez à Strasbourg !
La Religion
C'est un dimanche, vers les onze heures du malin. Louis Dumoncey sortait de chez lui à Passy, quand, devant sa porte, il se jette sur le trottoir de la rue du Doc, dans son parrain qui venait le voir.
QUELLE bonne chance de vous rencontrer, parrain ! Pour un peu, vous me manquiez.
— Et je ne t'aurais pas manqué, cependant, car tu te passes bien de moi !
— Pouvez-vous dire une aussi vilaine chose ?
— Enfin je t'agrippe, c'est l'essentiel. Où vas-tu ?
— Déjeunera Croket^Bar, aux Champs- Elysées.
— Je ne connais pas.
— Je vous invite.
— A condition que nous y allions à pied ?
— Je vous l'aurais proposé. Mon parrain, je ne suis pas encore consolé que le voyage aérien à Strasbourg de mon ami ait raté le mois dernier !
— 11 n'a pas raté, il n'a pas eu lieu.
— C'est tout comme. Et savez-vous pourquoi il n'a pas eu lieu ?
— Tu me l'as dit. Parce que son appareil n'était pas au point.
— Non. C'était la première raison et la fausse. La vraie est bien plus sérieuse et plus enrageante. Je ne l'ai connue que depuis. En même temps qu'à moi, mon ami avait eu la sotte idée de confier, sans lui demander le secret, son dessein à un lieutenant de sa connaissance. Effrayé des suites possibles, le lieutenant ne peut s'empêcher | d'en parler à son colonel. Le colonel en
LA REUGIOS
réfère a l'état-major. Le ministre a vent de la chose. Finalement, mon ami est demandé au ministère où on le prie nettement, au nom du pays, de ses plus graves intérêts et caetera, prudence nationale... de ne pas donner suite à sa courageuse et inopportune bravade. Et voilà pourquoi, non prévenus, nous sommes pendant ce temps-là, restés tous les deux, quarante-huit heures de suite à Strasbourg, le nez en l'air à faire Sœur Anne, au point que notre manège commençait à intriguer la police allemande et que nous sentions le moment où on allait nous prendre pour des espions et nous arrêter. Comment trouvez-vous l'histoire?
— Curieuse. Instructive.
— Et vous n'êtes pas, ainsi que moi, désolé, révolté... ?
— Non.
— Vous ? le chauvin ?
— Je ne suis pas chauvin, je suis patriote,
par conséquent homme sage et sensé. Réflexion faite, je ne regrette pas la tournure heureuse qu'a prise l'événement et tout est bien qui ne finit pas.
— Oh! c'est admirable! Si c'était moi, l'autre jour, qui eusse tenu ce langage de bourgeois, vous m'auriez enlevé de la belle façon, et, aujourd'hui, c'est vous qui vous exprimez avec une modération et une pusillanimité pour lesquelles, quand elles venaient de votre filleul, vous n'aviez pas assez de reproches et de blâme? Ah çà! qu'y a-t-il donc de changé en France ?
— Mais rien ! Même pas deux Français de plus. Il y a seulement ceci, c'est que chez vous autres jeunes gens de ce temps, le premier mouvement est toujours calme et réticent, que la chaleur, le risque et la généreuse poussée ne viennent qu'en second et un peu après coup ; vous êtes froids des épaules, tandis que pour nous autres, ceux
LA RELIGION
qui vous ont précédés, c'est le contraire... Nous commençons toujours par faire feu des quatre pieds et par vouloir tout avaler... et puis ça s'apaise et ça se tasse et nous établissons, le bon sens aidant, une moyenne. L'autre jour, effectivement, quand tu m'as parlé des projets de ton ami, j'ai été emballé, grisé...
— Plus que moi ! . . .
— Et puis, après le conseil de plusieurs nuits, les inquiétudes se sont mises à me piquer... En partant, tu as dû me trouver soucieux? Et une fois là-bas, dans la ville pleine des bruits de sabre et retentissante de patrouilles, je sentais mon cœur se serrer davantage : au fond je ne savais plus si je désirais que l'intrépide gaminerie de ton ami réussît ou échouât. Les deux m'effrayaient également, à des points de vue divers. Et quand nous guettions sur la Bloglie, la tête renversée, je pensais :
« Seigneur ! s'il pouvait ne pas venir ! » et c'était toi, alors, toi, le pacifiste, qui suais sang et eau de ne pas voir accourir du fond du ciel l'aviateur de la Revanche !
— Oui... j'en conviens! J'étais fou.
— Nous avions tous les deux raison.
Chacun, avec nos pensées et nos respectives naïvetés de sentir, nous étions dans notre inévitable rôle.
— Lequel?
— Celui de notre âge. Tes vingt ans, une fois sur le Terrain y oubliaient toutes les théories fallacieuses, et mes cinquante, à ma mélancolique satisfaction, venaient réfuter tous les arguments des fanfaronnades inutiles. Mais ne parlons plus de cela. Au fond, que les aviateurs civils et militaires aillent en ce moment à vStrasbourg ou à Berlin, peu importe. Le seul point ce n'est pas qu'ils y aillent, mais qu'ils puissent y aller. Tout est là. Et nous n'avons
LA RELIGION
pas autre chose à faire qu'à attendre, en volant ailleurs. Et maintenant, nous voici à l'Étoile. . . à quelle heure déjeunons-nous ?
— A midi, midi et demi, quand vous voudrez. Pourquoi?
— Parce que j'ai besoin, avant, de trois quarts d'heure de liberté.
— Ah! mon parrain... voilà un désir d'être seul...
— Oh ! ce n'est pas pour être seul...
— Bien entendu... Je me comprends.
— Non. Ne t'enferre pas... C'est pour aller à la messe.
— Oh ! pardon. Je suis un sot.
— Pas du tout. Tu oublies que c'est dimanche, simplement. Je ne te demande pas si toi tu y vas, à la messe.
— Oh ! je vous répondrais franchement : Non, je n'y vais pas.
— Pourquoi ? As-tu cessé de croire?
— Ai-je jamais cru ?
— Mais oui.
— Oh ! sans doute, quand j'étais enfant. Mais aujourd'hui, je ne saurais vraiment dire si je crois ou si je ne crois pas, si j'ai de la religion ou non... ce sont des sujets si graves, si terribles que depuis plusieurs années je ne veux même pas m'y arrêter. J'évite cet ordre d'idées. Je ne le nie pas, je l'élude. Mes premières petites passions, si grandes déjà! ont chassé...
— Non...
— Mettons dissipé, pour vous faire plaisir, mes pauvres principes religieux, très vagues et flottants. Je ne suis pas hostile. Loin de là! Mais y'ai cessé. Voilà tout.
— Enfin, tu crois bien en Dieu ?
— Oh! mon parrain, que ces énormes questions m'ennuient et me gênent ainsi en plein Champs-Elysées ! Si nous parlions d'autre chose, voulez-vous?
LA RELIGION
— Tu peux bien me dire oui ou non .
— Oui, là, je crois en Dieu! Etes-vous content ?
— Oui. Parce que c'est une tare d'intelligence que d'être athée. Mais alors, si tu crois en Dieu, pourquoi ne vas-tu pas à la messe ?
— Bon ! voilà l'engrenage qui commence. Je n'y mettrai même pas le doigt. Changeons de conversation.
— Tu ne veux pas que je continue parce que tu n'as rien à me répondre.
— Eh bien, pas du tout! je vous dirai loyalement ce qui en est. Comme tous les indifférents ou abstentionistes, je suis plus difficile en fait de religion que bien des zélés. Je n'admets pas les demi-mesures. A mon avis, il ne suffit pas de croire en Dieu pour aller à la messe.
— Que faut-il donc selon toi ?
— Pratiquer. Du moment qu'on ne le
peut pas, ou qu'on ne le veut pas, qu'on n'en a ni le désir ni le courage, il vaut mieux ne pas entrer à l'église. On ne le mérite pas. Qu'y va-t-on faire?
— Y être.
— La présence ?
— Comme tu dis. C'est mieux que rien.
C'est toujours ça.
— Ah! elle est jolie la présence, mon parrain ! Et elle doit réjouir vraiment le Seigneur !
— Ne te porte pas garant des satisfactions et des contrariétés de Dieu, va ! C'est plus sage... Tu n'y connais rien.
— Pendant longtemps, je vous l'avoue, j'ai continué d'aller à la messe quoique ne la suivant plus, même des yeux, que d'une façon intermittente et fort distraite.
— Eh bien ?
— Eh bien, à l'idée qu'une partie des fidèles étaient là, comme moi, uniquement
LA REUGION
par tenue et mode sociale, occupée à tout autre chose qu'à prier, pensant à ses affaires, à ses intérêts, voire à ses plaisirs. . . à cette idée je sentais grandir en ma conscienceun tel sentiment de honte et de pudeur révoltée que j'ai préféré cesser d'aller à l'église. Cela m'a paru plus honnête et moins hypocrite.
Je ne veux pas faire les gestes d'un acte dont ma pensée et mon âme sont absentes. Du moment que j'assiste, c'est pour participer. Sinon, il vaut mieux rester chez moi. On est à l'église pour prier, comme ma mère et les personnes pieuses, et oublier le théâtre et les dîners en ville et les courses. Mais prendre la peine mensongère de se tenir à l'office, les bras croisés, les yeux graves et menteurs, pour observer, même à ses regards défendants, tout ce qui se passe de profane autour de soi, c'est faire une besogne inutile et vile. Ainsi, voilà
qui est réglé, le jour où j'irai à la messe, ça ne sera plus pour dire : Ah ! que c'est long! Ca ne va donc pas bientôt finir? Comment! on n'en est qu'à l'Offertoire! et puis me prostituer à mille vagabondages d'imagination... car on serait épouvanté — si on pouvait jeter les yeux sur le paroissien des cerveaux — de lire ce qui y est écrit ! . . . Le jour oii j'irai à la messe, ce sera d'abord à une messe simple, pas mondaine, une messe du matin, pas une messe du midi ou de une heure, à robes collantes, à chapeauxhélice, et à potins à la sortie, et ce sera pour avoir un livre et lire mon évangile sans en trouver la lecture fastidieuse, et pour consentir à me mettre à genoux à l'élévation... comme un dévot. Voilà!
— Oui, c'est très beau d'être aussi sévère et intransigeant au futur, au conditionnel, pour ce que l'on ne fera peut-être jamais, et de pratiquer la règle du « tout
li.)^
LA RELIGION
OU rien » en débutant avec énergie par le rien ! On se trace des lignes de conduite tellement ardues qu'on se persuade qu'il est plus digne de ne pas les suivre, et l'on n'exagère à dessein les difficultés des devoirs et la rigueur des principes que pour mieux se reconnaître avec une loyale modestie, incapable d'atteindre les premiers et d'observer les seconds. Cela est infiniment commode et dispense de l'effort, de la recherche et de ce trouble inévitable qui accompagne toute pratique de piété si molle soit-elle. Sans doute il est blâmable d'être à l'église pour n'y pas être et pénible aussi de subir les exercices religieux comme des corvées, mais si tu penses te tirer d'embarras avec toi-même en rayant l'église de ton programme et en n'y mettant plus les pieds, tu te trompes grandement! Le devoir — et surtout celui d'un homme de ton rang social — ce n'est pas de quitter l'église sous
prétexte qu'elle t'a quittée, mais d'y rester, même si tu n'y fais pas ce qu'il faudrait.
Tu tiens le langage d'un soldat qui dirait sur le champ de bataille : « Jusqu'ici, j'avais cru à la justice, à la discipline, au culte du drapeau... Comme aujourd'hui je m'aperçois que je ne vibre malheureusement plus à tous ces grands mots... je préfère m'en aller, je dépose mes armes. » Tu fais la même chose. Ca s'appelle déserter.
— Non. D'abord, nous ne sommes pas là sur un champ de bataille.
— Nous y sommes tout le temps. La vie morale et religieuse en est un perpétuel et le seul que nous ne puissions pas éviter. Que nous le voulions ou non, nous nous y battons sans cesse. Aussi, non pratiquant, tiède, oublieux, tu dois, quand même, du moment que tu n'es pas un ennemi déclaré de ta religion, lui rester fidèle, attaché encore — de loin — par les derniers liens
LA RELIGION
de la présence. Il est mal de lui fausser compagnie. « J'ai honte de moi, me dis-tu, pendant cette messe à laquelle je me reproche d'assister en étranger, en indifférent...
— Plus. En sacrilège.
— Justement! J'aime ce trouble qui est un retour et cette gêne qui côtoie le remords. Quelque tristesse que tu éprouves à ces émois, tu retires plus de profit à les endurer qu'à les fuir, et si mal que tu aies subi des centaines de messes, tu ne les as cependant pas complètement perdues. Tu as assisté. Oui, la présence, même partielle et réduite à sa plus simple expression, est salutaire, à celui qui se l'inflige, et aux autres, à titre d'exemple.
— Singulier exemple!
— Ce n'est pas la question... L'exemple chétif reste encore un exemple. Pour qu'il produise son effet, il n'est pas nécessaire
3oi
que celui qui le donne, parfois malgré lui, et sans qu'il s'en doute, soit un modèle, et fréquemment la qualité des employés de Dieu est fort inférieure à celle des buts qu'il a dessein de toucher par eux. Jamais la liqueur ne dépend du vase. Il est bien imprudent et audacieux à un pauvre homme tel que moi, je le sais, de toucher avec des mains impures et grossières à ces questions d'une fragilité sacrée, aussi je ne prétends pas même l'essayer; mais tout ce que je me sens capable de dire efficacement à un jeune homme de ton âge, sans que je me trouve une seconde ridicule et qu'il soit tenté de se moquer, c'est ceci : Quoi qu'il t'arrive, ne cesse jamais d'aller à l'église. Si ce n'est, hélas ! pour toi qu'une habitude où l'âme n'a point sa part, garde pourtant cette habitude, la moins mauvaise que tu puisses conserver. Parce que l'église, voistu,., mais non,., je m'arrête... tu avais
LA REUGION
raison, il est inconvenant de discourir de ces choses en plein air, dans la vanité de la rue...
— Mais si ! allez donc ! Puisque nous 3sommes, et jusqu'au cou, continuez. D'ailleurs, nous voici à la place de la Concorde. . .
— Eh bien ! . . . l'église. . . nous la fréquentons sans nous douter, la plupart du temps, 4e ce qu'elle est !.. . Elle est tout. Au moyen âge, on y vivait. L'église n'est pas seulement la maison de Dieu, mais celle des hommes. On y peut entrer comme on veut, comme chez soi, et nulle part on ne se sent plus libre, moins prisonnier des soucis et des chagrins. C'est un refuge, un asile, une retraite. C'est le cloître du passant, et le monastère d'une minute ou d'une heure.
On y espère et on y attend toujours quelque chose d'en haut. C'est la « salle d'attente ». Personne ne vous y réclame rien, qui que vous soyez, et vous n'y devez rien à per-
sonne, qu'à Dieu. As-tu jamais songé à ce que serait la vie, cette vie gaie, amusante, plaisante, où il n'arrive jamais rien que d'heureux, n'est-ce pas? si, brusquement, toutes les églises cessaient d'être, si l'on ne savait plus où aller, je ne dis pas seulement pour prier, mais pour penser, pour reposer son esprit, pacifier son cœur, reprendre haleine, chercher un conseil dans les lueurs d'un vitrail et trouver un avis à l'ombre d'un pilier ? Et enfin où pleurerait-on sans honte, — je te le demande, — presque avec permission et avec autant de laisser aller confiant et douloureux? L'église est l'endroit qui renferme et rassemble en lui le plus de souvenirs humains, précieux et chers, baptêmes, mariages, morts. L'église est nécessaire, indispensable. C'est le foyer, le cercle et la cité.
Si je ne m'étais souvenu — quand ta mère m'a demandé de causer un peu avec
LA RELIGION
toi dans le courant de cette année — que je t'avais tenu sur les fonts, j'aurais refusé. . . C'est à l'église que tu es redevable de toute la morale dont je t'ai ennuyé depuis onze mois.
— Vous m'agacez souvent, mon parrain, mais vous ne m'ennuyez jamais !
— Tant mieux! si c'est vrai, et surtout si ça ne l'est pas ! Enfin l'église a ceci d'admirable qu'on en sort toujours, si peu qu'on y reste, meilleur ou moins mauvais qu'on n'y est entré. Oui, on peut ne faire que s'y asseoir deux minutes, et regarder simplement autour de soi, le miracle éternel et insidieux s'opère. Le silence parle, et quel langage! Ces confessionnaux où l'on n'entre pas vous arrachent quand même, à distance, des lambeaux de meâ-culpâ... les prie-Dieu d'où l'on s'écarte avec orgueil agenouillent vos pensées ; ces murs, ces dalles, ces voûtes imprégnées de tant de
piété, d'élans, de vœux, de soupirs, d'espoirs et de bénédictions, au point qu'ils en suintent par tous les pores... vous jettent sur les épaules, jusqu'au fond du cœur, leur sort bienfaisant, et si endurci que l'on soit dans le désordre, il y a une profonde douceur à se sentir encore un peu chrétien, ne serait-ce que par la filière de la race, les souvenirs d'enfance, l'écho lointain d'un cantique, l'exemple oublié des parents, l'image exhumée des morts. Et puis je te demande pardon de m'être laissé entraîner à te prêcher ce carême depuis Passy. Tu m'en voudras d'autant plus que cette causerie est notre dernière de l'année!
• — Ah! vous savez?...
— Oui. Tu vas partir, m'a dit ta bonne mère... un grand voyage de douze à quinze mois à travers l'Europe.
— A la recherche d'une carrière et d'une vocation, puisque je n'arrive pas à les
LA REUGION
trouver ici! Mais ne croyez pas que j'emporte une pénible impression de nos gentils entretiens, surtout de ce dernier.
— Bien vrai ?
— Ma parole de filleul. Je ne suis pas très sentimental, mais je vous aime, mon parrain. Voilà qui est lâché. Et maintenant, que fait-on? Déjeune-t-on? Va-t-on à la messe? Nourriture du corps? Nourriture de l'âme? A vous de fixer l'ordre et la marche ?
— Moi je commence par la seconde nourriture.
— Ecclesia?
— Ecclesia.
— A laquelle?
— Oh! à la première venue... Toutes sont bonnes... La Madeleine, tiens!... station des repenties... Nous en sommes à cent pas... Mais où est-ce que je te retrouverai?
— Je vais avec vous... Ne faites donc pas le naïf. J'ai bien peur que le bon Dieu n'y gagne pas grand'chose !
— Oui. Mais toi, tu n'y perdras rien.
Et veux-tu le fond de ma pensée? Nos douze causeries de cette année... Nos aprèsmidi de Saint-Pétersbourg...
— Nos douze stations...
— N'auraient-elles eu pour unique résultat que de te faire entrer aujourd'hui avec moi à l'église... eh bien !... je trouverais ça supérieur à tous les bénéfices imaginables ! . . . Et puis c'est ta maman qui va être contente !
— Comment? {Ils sont devant la grille.)
— Le parrain, entrant à l'intérieur. Elle est là, elle nous garde des chaises.
— Oh