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feuillages en chicorée imitant une ancienne o: verdure }» ou les grêles branchages des kakémonos. C'est vainement aussi que je cherche à me souvenir d'une seule des folles et innombrables idées que la fièvre faisait continuellement éclore dans mon cerveau et que je trouvais toutes si séduisantes et si nouvelles. Quelle sotte chose que la maladie 1 Toute cette dépense d'invention et de pensée est perdue. Il ne m'en reste qu'une extrême fatigue; la langueur et l'anémie me terrassent, et je m'excuse d'avance des faiblesses de cette page écrite avec une plume qui me semble si lourde.
Dieu vous garde de la fluxion de poitrine!
Cependant une lettre, reçue ce matin même, me fournirait, si j'étais plus en verve, un sujet d'article assez intéressant. Un Ari^eois, que je n'ai pas l'honneur de connaître, m'annonce qu'il vient de finir et qu'il va publier un livre intitulé : Foin d'être heureux. Le titre, comme il le dit luimême, est plein de promesses. Mais, de plus, une idée assez ingénieuse est venue à l'auteur : c'est de faire, dans un appendice, connaître à ses lecteurs — je cite ses propres expressions — l'opinion, sur cette importante question du bonheur, de tous ceux de ses contemporains qui, par leurs talents ou par des fortunes diverses, sont parvenus à une exceptionnelle notoriété.
ce Puisque vous êtes, ajoute-t-il, du nombre de
LE BONHEUR
ces heureux privilégiés, voudriez-vous être assez bon pour me faire connaître votre avis? 9
Pourquoi ne satisferais-je pas tout de suite mon correspondant et ne lui dirais-je pas — ainsi qu'à mes lecteurs du Journal — ce que je pense du bonheur? Il sera toujours loisible à ce moraliste de reproduire ces lignes dans l'appendice de son ouvrage.
Mais d'abord, je dois lui déclarer que ce dtre Voirt d'être heureux n'est pas aussi excitant qu'il le suppose. Il n'est pas nouveau non plus; il a déjà servi au philosophe Droz pour un Uvre d'un optimisme anodin, dont la lecture est décevante. Selon moi, il ne peut exister ni science ni art du bonheur. La faculté de bien jouir de la vie est un don de nature, je dirai presque une affaire de tempérament; et l'on est heureux comme on est sanguin ou comme on est brun.
Aucune des définitions qu'on a données du bonheur n'est d'ailleurs satisfaisante. La plus belle, la plus élevée de toutes le fait naître de la joie d'une conscience intacte, de la pratique habituelle de la vertu. J'y consens, j'applaudis même; mais alors bien peu d'hommes, et parmi les meilleurs, doivent être heureux, c J'ignore, a dit Joseph de Maistre, ce que peut être l'âme d'un scélérat; mais je connais celle d'un honnête homme. C'est horrible 1 )» Sans tomber dans cet excès de misanthropie, nous savons que le plus
grand saint pèche sept fois par jour et qu'il n'est pas de conscience absolument pure. On songe sérieusement à cela — je viens d'en faire l'expérience — lorsqu'on croit voir, comme je l'ai cru tous ces derniers jours, la main de la Mort écarter les rideaux du lit et qu'on récapitulé sa vie.
Hélas ! Non, il ne suffit pas, pour être heureux, d'avoir fait le moins de mal possible. Au contraire, les moins coupables sont ceux qui souffrent le plus des fautes commises et se les reprochent le plus sévèrement, tandis que les natures basses et vicieuses oublient leurs mauvaises acdons avec autant de facilité qu'elles ont eu peu de scrupule à les accomplir. C'est seulement dans les mélodrames que les meurtriers sont poursuivis par les spectres de leurs victimes. Il faut, j'en suis persuadé, une certaine délicatesse d'âme pour éprouver un remords durable; et tel assassin, s'il est sûr de l'impunité, doit dormir d'un sommeil plus tranquille qu'un homme de bien qui a, dans son passé, quelques légères mais irréparables défaillances.
Si je crois fermement que les méchants sont peu tourmentés par le mal qu'ils ont fait, je ne me les imagine pas, pour cela, plus heureux que les bons.
Les êtres d'une moralité inférieure ne poursuivent la félicité que dans les satisfactions matérielles; et rien n'est moins paradoxal que de
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constater combien c'est une erreur grossière et funeste. Sur le front de tous les jouisseurs, je vois les marques de l'assouvissement et du dégoût. Qu'ils sont courts, dans les vingt-quatre heures de la journée, les instants qu'on peut consacrer aux voluptés sensuelles I Nul n'est capable d'imiter Hercule auprès du beau sexe, et, malgré ses millions, M. de Rothschild ne mange pas trois côtelettes à son déjeuner. L'habitude blase, l'excès épuise. J'ai toujours découvert une tristesse infinie au fond de l'homme de plaisir; car ses jouissances sont empoisonnées par la décadence physique qui les lui mesure plus avarement chaque jour et par la pensée de la mort qui va tout à l'heure les lui ravir.
<c Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, gémit Chateaubriand avec un magnifique accent de mélancolie, je le chercherais dans l'habitude. »
Oui, mais dans laquelle?
« Dans celle du travail, i> me souffle un énergique.
Pas trop mal. Ancien paresseux, converti depuis longtemps, je considère en effet le courage à la besogne comme le meilleur spécifique contre le monotone ennui de vivre. L'Ecclésiaste luimême, ce terrible refuseur, fléchit un peu, un tout petit peu, sur un seul point. Pour lui, le travaÛ est sans doute vain dans ses résultats, mais non pas en lui-même, c J'ai travaillé, dit-il, et
c'est tout ce que j'ai eu de tout mon travail, d C'est» je crois bien, une des paroles les plus profondes de l'antique sagesse.
Va donc pour le travail; mais ce n'est qu'un opium.
Vraiment, je me demande avec curiosité comment mon philosophe ariégeois va se tirer de son Manuel Roret, de son livre de recettes pour faire des heureux. J'ai bien peur, pour ma part, que nous ne puissions l'être que par minutes, par bribes, et encore il doit exister quelque part un grand-livre relié en cuir vert, avec des coins de cuivre, sur lequel sont inscrits, par doit et avoir, nos bons moments et nos fichus quarts d'heure, c Tout se paie, » disait l'Empereur à Sainte-Hélène, oh le malheur, impitoyable créancier, lui présentait sa note. Certes, ma joie était très vive, en janvier dernier, à l'Odéon, le soir de la première de Tour la Couronne. Mais, un mois après, la congestion pulmonaire me conduisait au seuil du monument, et me voici valétudinaire pour de longues semaines. Mon compte est balancé, n'est-ce pas?
Allons, le mot de l'ouvrier est bon : « Chacun son fade, ]> et il était aussi dans le vrai, le vieil Azaïs, avec son système des compensations.
Nous avons donc tous notre pan de bonheur et de malheur. C'est la loi; et celui qui pense avec amertume au sort de son voisin et se dit, la
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bile dans la bouche : c II esc plus heureux que moi, :» n'a pas le sens commun. Qu'en sait-il? Que savons-nous des autres? Les hommes sont si différents; ils se connaissent, se pénètrent si peu. Nous ne possédons pas de pierre de touche pour éprouver la sensibilité d'autrui. Ce coup de fortune, qui nous comblerait de joie, tombe peutêtre sur un indifférent qui ne s'en soucie guère; ce deuil cruel, qui nous réduirait au désespoir, frappe peut-être un égoïste qui ne le sent pas. Celui-là, plein de gloire ou d'or, ne souhaiterait qu'un peu de santé; celui-ci, dont la misère nous émeut, l'oublie dans un grand sentiment ou dans un beau rêve.
Et l'envie se trompe souvent, — hélas! autant que la bonté.
Cependant, l'insrinct est juste, qui nous fait plaindre nos semblables ; car l'ordinaire de la vie, c'est la souffrance. La pitié ne s'inquiète pas de la qualité des douleurs qu'elle rencontre; elle se contente de les consoler et de les secourir. Restons-lui fidèles. Tâchons que ceux qui nous approchent nous quittent moins tristes et moins malheureux. Et puisque mon correspondant me demande une définition, je lui offre celle-ci :
<K Le bonheur, c'est d'en donner! y>
14 mars 18^ $.
Paul Bourget
I AUL Bourget n'avait pas vingt ans et j'en avais trente à peine quand il vint me lire ses premiers vers.
Au premier abord, ce beau et vigoureux jeune homme, aui( traits énergiques etréguliers^aufront volontaire, à la chevelure fougueuse, et dont une moustache naissante ombrait à peine la lèvre, faisait songer à un soldat romain. Mais le teint précocement pâli, la légère meurtrissure des paupières, et surtout les yeux, brûlants, dévorants, admirables, révélaient Thomme de pensée et d'étude. Je ne sais rien de plus touchant, sur un tout jeune visage, que ces témoignages des nobles fadgues du travail intellectuel.
PAUL BOUKCBT
Ces premiers vers, où se sentait l'influence de Leconte de Liste et que Bourgec a sans doute condamnés, car il ne les publia pas, étaient fort intéressants et annonçaient le poète très personnel qui devait bientôt se manifester dans la Vie inquiète. C'était, autant qu'il m'en souvienne, des strophes sur la Passion de Jésus-Christ. Nous causâmes, et j'eus tout de suite la certitude que cet adolescent d'hier serait, était déjà un homme supérieur. Ignorant, je ne pouvais me rendre compte du vaste savoir de cet écolier qui gagnait sa vie en enseignant à l'âge où presque tous s'instruisent. Mais je fus séduit, ébloui.
C'était alors, c'est encore davantage aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire que la conversation de Bourget. Aucune intelligence n'est mieux outillée, mieux informée que la sienne, par le moyen de lecmres énormes et constantes. Sans trace de pédantisme, que dis-je? toujours avec grâce, il se trouve prêt et armé pour n'importe quel entretien. Cet homme de poésie et d'imagination a la tête philosophique, et son cerveau adopta de bonne heure la ferme discipline de la méthode. Il a le don de fantaisie; il a le mot, le trait, l'ironie, mais il les met toujours au service d'une solide pensée. Il ne s'amuse pas à enfler les buUes de savon, diaprées et brillantes, mais aussitôt dissipées, du paradoxe. En d'autres termes, il ne parle jamais pour ne rien dire. Léger quand
lO MON FRANC PARLER
il le faut, jamais frivole, il garde toujours présentes devant lui, même dans la causerie la plus déchaînée, la raison et la vérité.
A vingt ans, il était ainsi. Mais conscient de sa valeur, imparient de réaliser ses légitimes ambitions, surmené d'ailleurs de travail, il n'avait pas encore acquis ce parfait équilibre qui lui permet à présent de donner à tous ses ouvrages une composition si harmonieuse, une force de style si soutenue. L'enfant qui me montra ses poésies d'écolier était fébrile et nerveux, et subissait tour à tour des crises de morne tristesse et de folle joie. Mais de ses discours et de sa personne émanait un charme. Je fus l'ami de Paul Bourget, dès notre première entrevue; et, bientôt après, j'épk>uvais pour lui la tendresse d'un frère aîné. ^
Sa vie était alors très solitaire. J'eus ce bonheur que mon foyer devînt un peu son foyer, ma famille un peu sa famille. Il se rencontra chez moi et se lia d'amitié profonde avec Barbey d'Aurevilly, qui considérait aussi comme sien mon modeste ce home }d. Je savais même que le vieux a laird », le « connétable » — pour rappeler, avec un respectueux sourire, les surnoms que ses amis donnaient au grand écrivain — tenait tellement à son habitude de s'asseoir à ma table une fois par semaine, que, lorsque je partais en voyage avec ma sœur, je laissais l'ordre à la vieille servante, gardienne du logis, de mettre quand même