PAUL BOURGET II
le pot-au-feu tous les dimanches; et d'Aurevilly venait dîner dans la maison déserte, ayant pour seule compagnie mes chats qu'il aimait beaucoup.
Je compte bien que quelques-uns de mes péchés me seront remis pour cet acte d'hospitalité.
Il y eue, à ma table, de charmants et glorieux tournois de paroles entre Paul Bourget et Barbey d'Aurevilly, entre le jeune poète et le vieux maître. D'ailleurs, nous étions devenus, Bourget et moi, inséparables.Combiennousavonsflânéensemble, battu, côte à côte, le pavé de Paris! Je revois son logement sous les toits, rue Guy-de-Labrosse, près du Jardin des Plantes; je revois le lit de fer, le vieux fauteuil, les livres — et le buste de Balzac. Dans cette modeste chambre, qui semblait imprégnée d'une atmosphère de pensée, Bourget m'apparaissait comme un d'Arthez, un héros de la Comédie humaine.
N'est-ce pas, monsieur l'auteur de trente volumes, monsieur l'académicien, mon cher confrère, n'est-ce pas, maintenant que vous êtes au premier rang dans les lettres françaises, que vous permettez à votre vieux compagnon d'évoquer votre belle, pauvre et fière jeunesse, toute d'honneur, de travail et de poésie?
Mais pourquoi fais-je revivre ce lointain passé, quand je voulais seulement vous dire quelques
mots du livre de Bourget sur TAmérique, que Lemerre vient de m'envoyer quelques jours avant la publication? C'est que, dans ma captivité de convalescent, je n'ai plus guère que cela, la lecture et le souvenir.
J'ai donc dévoré Outre-éMer, qui sera l'événement littéraire de la saison. Deux gros volumes, s'il vous plaît, pleins de faits contrôlés, de choses vues, de tableaux d'après nature; — le Nouveau- Monde, décrit par un poète, pénétré par un observateur, jugé de haut, avec la bienveillante impartialité des forts, par un historien et par un philosophe. J'ai lu ce puissant et beau livre, et je me suis souvenu du temps ou j'appelais, par caresse, l'auteur à^ Outre-éATer « mon petit Bourget ».
J'ai déjà mis les deux tomes de côté, pour le prochain « train » du relieur; mais ils ne sont pas les seuls à qui je fasse cet honneur. J'y joins rô<rmature, car c'est une âpre et juste satire de ce vilain monde qu'est souvent le beau monde ; et voici Paul Hervieu passé maître. J'y ajoute encore En route, de J.-K. Huysmans, œuvre d'art raffiné, de curiosité rare et — j'en suis persuadé — de foi sincère. Les causes de la conversion de celui-là sont, à coup sûr, très spéciales : dégoût du monde moderne, admiration du plain-chant, attrait de la vie mystique. Mais, enfin, il est converti. Très franchement, je l'envie, moi qui, malgré tout, ne parviens encore à être qu'un chrétien de cœur et