‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 27 sur 66 · A AIX-LES-BAINS · texte numérisé non relu

A AIX-LES-BAINS

la cadence des rames. Mais pas moyen de faire une partie de bateau, ni de monter au Revard, par le chemin de fer à crémaillère, pour apercevoir le bout du nez du Mont Blanc. Tous les spectacles de la nature sont momentanément ajournés pour cause de pluie, comme un feu d'artifice ou une ascension d'aérostat. Si Ton suit, au Splendide-Hôtel, — décidément j'aimerais mieux Confortable- Hôtel, Correct-Hôtel, ou quelque chose dans ce goût-là, — si l'on suit ici, dis-je, les grandes traditions et si l'on prétend me compter cinq francs le coucher de soleil d'hier soir, je proteste. Il ne valait pas plus de quarante sous.

Donc, restons à Aix. Mettons un pardessus, relevons le bas de notre pantalon, ne sortons jamais sans notre parapluie, et résignons-nous à l'existence de la ville d'eaux.

Elle n'est pas sans douceur; et l'on trouve, ici, deux magnifiques établissements, le Cercle et le Casino des Fleurs, avec tout ce qu'il faut pour tuer le temps, à l'abri des averses. Comme ils sont rivaux, ils prodiguent à leurs hôtes spectacles, concerts, fêtes de toutes sortes. Il y en a presque trop; et le baigneur consciencieux, qui voudrait profiter de tous ces divertissements, serait, à la fin de sa saison, absolument blasé et se répéterait tout bas le mot fameux de lord Palmerston : «Sans les plaisirs, la vie serait assez supportable. »

Conmie je ne dois rester à Aix que très peu

de jours, je n'ai pas à craindre cette indigestion dramatique et musicale, et sans faire d'excès dans cet ordre de sensations, je passe volontiers une heure ou deux au théâtre. C'est ainsi que, mardi dernier, j'ai eu la grande joie d'applaudir M^^ Delna, dans Voittaque du Stfoulin.

Voilà une artiste comme je les aime. Cette extraordinaire jeune fille doit tout à son tempérament, à sa nature; elle est à peu près pareÛle au gentilhomme dont parle Molière et elle sait tout sans avoir jamais rien appris. Ce rôle de la vieille servante Marceline occupe le second plan dans le drame lyrique de M. Bruneau, et le personnage est, en somme, assez banal. D'instinct, sans effort, M^^^ Delna l'élève à la hauteur et lui donne la force d'un type. Admirablement grimée en vieille, — à vingt ans! — elle n*a- qu'à montrer son puissant et expressif visage, aux traits si laigement taillés pour l'optique de la scène, et à déployer ses gestes si amples, si simples, si naturels, pour que tout le public soit conquis. La voix, vous le savez, est incomparable, et l'on n'a, paraît-il, entendu rien de semblable depuis l'Alboni. Savez-vous pourtant ce que je me disais, encore tout secoué par ces accents si poignants? Eh bien! je songeais : « Quel dommage qu'elle ait une si belle voix? »

Pourquoi? Parce que j'aime bien la musique, mais que j'aime mieux la littérature, et que, si

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