LE CONSERVATOIRE
soin maladif d'informations. A la Sorbonne, le concours général est terminé. J'exige des détails sur les lauréats. Dites-moi si le premier prix de dissertation latine a obtenu les faveurs de la femme de chambre de sa mère, et si le premier prix de mathématiques spéciales a élevé, naguère, des vers k soie dans son pupitre?
Si l'on excepte quelques natures excepdonnellement bien douées, les lauréats du Conservatoire ne sont pas autre chose que des écoliers qui viennent de finir leurs études. L'art dramatique est surtout fait d'expérience. Il ne s'apprend pas en chambre, comme le piano ou le trombone.
Les futures Hermiones et les Figaros de l'avenir, qu'on nous exhibe, chaque année, au début de la canicule, ont à peine cabotine à droite et à gauche. Ce concours public, c'est une sorte de baccalauréat, et rien de plus. Nous jugerons tout ce mondelà plus tard, devant la rampe, sous un costume, dans un vrai rôle, et notre jugement sera peutêtre encore prématuré. La plus grande actrice de ce temps, Sarah Bernhardt, a eu son prix sans grand éclat et a joué pendant plusieurs années au Gymnase et à l'Odéon, sans tambours ni trompettes, ne l'oubUons pas.
Tout ce qu'on peut raisonnablement exiger du Conservatoire, c'est qu'il nous montre des sujets ayant quelque intelligence, des qualités physiques et donnant des espérances. Je ne prétends pas que
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rinsdcndoii ne dohre subir aucune réfoone. Tout esc peifecâble. On pourrait peut-être ne point soumettre exdusivement ces jeunes gens à la simple méthode de la seiinette, les secouer un peu, leur d^ourdir les jambes. Cependant, méfions*nous. Nous avons Tezemple de l'Université, qui, depuis vingt ans, ne cesse de modifier ses programmes, à tel point qu'élèves et professeurs en sont ahurb; et les pédagogues eux-mêmes conviennent que le résultat est pitoyable.
Rien n'est plus rare qu'un grand comédien; mais ce monstre4à — car c'est un monstre — doit son talent, plus que tout autre artiste, au don, à l'intuition, à la nature. Qu'apprend-il de son maître? A marcher en scène, à prononcer correctement. Plus, quelques procédés, quelques ficelles, qu'il a pour devoir d'oublier le plus tôt possible. Le reste, il le devine. Or, ce qu'on reproche au Conservatoire, c'est de ne point nous offrir, chaque année, deux ou trois petits génies. Il n'y peut rien. Estimons-nous trop heureux quand il nous fournit des acteurs présentables; car, en définitive, il faut bien quelques personnes des deux sexes pour jouer les pièces de théâtre.
Mais surtout que la presse, qui demande périodiquement le bouleversement de la vieille école, soit conséquente avec elle-même et ne couvre pas les écoliers de tant de fleurs. Si le gaufrier ne vaut rien, tout le sucre qu'on jetterasur les gaufres
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ne les rendra pas plus mangeables. Croyez-en un vieil amateur qui, jadis, rôda beaucoup dans les coulisses. Il esc bien inutile d'arroser» chez les jeunes comédiens, la prétention en bouton et la vanité qui s'entr'ouvre. Ces vilaines fleurs-là s'épanouiront assez vite.
I" août 18^ S •
Les Parnassiens
{'autre soir, au Grand-Hôtel, où nous arrosions le ruban rouge, donc — après tant d'années d'inexplicable oubÛ — un jeune et brave ministre, M. Poincaré, vient d'orner enfin la boutonnière de Catulle Mendès, j'ai revu avec un vif plaisir quelques barbes grises de vieux Parnassiens. Je ne parle pas de la mienne, parce que je la rase, — entre nous, elle est toute blanche, — ni de celle de Catulle, toujours le plus jeune d'entre nous, de Catulle, qui n'est point bimétalliste, et dont la chevelure d'or n'a pas encore un fil d'argent. Mais — il faut en prendre notre pard — la Pléiade de 1862 grisonne. Heredia porte à ravir sa toison poivre et sel; rien
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ne sied mieux au pur et doux visage de Léon Dierx que ses moustaches de grognard. C'est égal» nous ne sommes plus de petits jeunes gens.
lis n'étaient pas tous là, les survivants des réunions d'autrefois chez Mendès, dans son rez-de^ chaussée de la rue de Douai. Fâcheuse date du 14 Juillet! Le Paris où l'on décore est vide. Mais pas un des anciens compagnons n'avait manqué d'envoyer sa lettre» son télégramme, son souvenir ému. Nous avons salué leurs noms de nos bravos. Puis, on a toasté.
Notre président, le bon et noble Dierx, craignant d'être interrompu par ses larmes de tendresse, a emprunté, pour lire son touchant dis* cours, la voix cordiale d'Armand Silvestre. Le nouveau chevalier a prononcé la poétique et généreuse harangue qu'ont admirée tous les lecteurs du Journal; et moi-même, qui ne suis nullement improvisateur et mets ordinairement mes impromptus au net, j'ai jeté ma serviette à mon tour et j'ai laissé déborder ma joie.
Eh bien! c'était charmant! Et tous ces poètes qui s'étaient rencontrés jadis aux environs de la vingtième année, et qui, si longtemps après, malgré toutes les tourmentes de la vie, en dépit des caprices inégaux et bien souvent injustes de la destinée, pouvaient se regarder loyalement dans les yeux et constater dans leur conscience qu'ils avaient ignoré l'orgueil imbécile et l'abjecte en-
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vie» ec toujours gardé, les uns pour les autres» la même estime et la même amitié, — tous ces poètes — comme l'a dit Catulle Mendès — offhdent un salutaire exemple.
Il Ta même présenté, cet exemple, et avec la plus chaude âoquence, à nos cadets, aux poètes nouveaux, les adjurant d'être plus unis entre eux et moins sévères pour leurs aînés; et je souhaite de tout mon cœur que ce ne soit pas en vain.
Mais Mendès a surtout eu raison d'insister sur cette vérité manifeste — que notre manie de classement et d'étiquetage n'a jamais voulu reconnaître, — sur ce ùxt évident que le groupe des Parnassiens ne consuma jamais ce qu'on appelle une école.
Une école) Le triste mot et la triste chose qu'il évoque! C'est étroit, c'est fermé; cela sent l'huile et l'encre. On rêve de travail pénible, imposé comme un devoir, fait d'après des poncifs et des moulages; on imagine les rivalités d'élèves médiocres et serviles s'eflTorçant tous d'imiter le pédagogue. Une école) Ah) n'employons plus ce vilain mot, quand il s'agit de ce qu'il y a de plus libre au monde, de la poésie, de l'inspiration ailée! Une école, c'est presque une prison. Le vrai poète ne peut supporter ce supplice. Les serins prospèrent et chantent dans la cage ; le rossignol y meurt tout de suite.
Non! Le Parnasse ne fut pas une école, mais
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bien une réunion de jeunes gens passionnément épris de poésie et d'art, tous d'accord, sans doute, sur quelques règles de métrique qui sont à l'art de faire des vers ce que l'orthographe est au style, mais tous aussi ayant le soin le plus jaloux de garder leur indépendance intellectuelle et s'eflTorçant constamment de dégager ce qu'il pouvait y avoir en eux d'original et de nouveau. Us admirsdent et vénéraient les maîtres, mais avec une horreur et une crainte profondes de l'imitation et de la copie. Excellents camarades, ils se mon* traient leurs essais, s'aidaient de conseils mutuels, mais sans oublier et en respectant toujours l'idéal personnel, le rêve particulier de chacun d'eux.
Je dois à Mendès — comme je l'ai rappelé au banquet de l'autre jour — de précieuses leçons. Grâce à lui, j'ai condamné sans regret quelques informes ébauches et mené les premiers vers que j'ai publiés au moindre degré d'imperfecrion possible. Mais ce Maître sévère était en même temps le plus libéral et le plus intelligent des critiques. Il ne chercha jamais à m'imposer ses formes favorites de style ou d'imagination. Si même mes vers d'écolier l'intéressaient à ce point, c'est uni- .quement parce qu'il leur trouvait un accent inattendu. Et plus tard, il fut le premier à m'encouï*ger et à m'applaudir, lui, le lyrique et le raffiné, dans ma tentarive pour découvrir un style simple et nu, un vers pédestre et familier, qui me per-
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missent d'exprimer le charme caché et la poésie latente des humbles choses et des humbles gens.
Tous les Parnassiens furent ainsi. Ils eurent tous la compréhension, le goût, le respect de la pensée et du talent d'autrui. J'en pourrais citer bien d'autres exemples. Combien de fois n'ai-je pas entendu Sully Prudhomme, le plus sincère, le plus candide des hommes, proclamer son admiration pour les somptueux sonnets de Heredia ; et combien de fois aussi le fougueux enthousiasme de l'auteur des trophées n'a-t-il pas éclaté en ma présence pour les pages les plus nuancées des Épreuves ou des Solitudes 1
Oui, tous furent ainsi, tous; et je n'oublie, en ce moment, ni le pénétrant et musical Verlaine, ni le suave et mystérieux Mallarmé, qui, par nous d'abord, furent compris et aimés, et qui savent bien qu'ils le sont toujours.
Car nous nous aimions. Tout est là. Nous fumes et nous demeurons de vrais amis, parce que jamais nous n'avons eu la prétention de nous grouper en école, en coterie, parce que nous étions très différents les uns des autres et très libres. Comme Fa si bien dit Mendès dans son discours, cette amitié, fondée sur l'estime littéraire que nous nous étions réciproquement inspirée dès le début, est indestructible. Nous sommes un peu pareils aux quatre héros de la charmante épopée d'Alexandre Dumas, qui, en plein
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combat» au seul mot : a Mousquetaires! » passent leur épée dans la main gauche et tendent la droite. Sans douce, il y eut entre nous bien des causes de division, comme entre tous les honmies. La fortune nous a traités fore inégalement. Parfois, nosintéréts et nos ambitions se trouvèrent en conflit. Mais dès que résonne le mot de ralliement : c Parnasse! b c'est fini. Nous voilà tous réconciliés.
C'est pourquoi nous n'avons jamais donné le grotesque et misérable spectacle des querelles entre gens de lettres et pourquoi nous avons fait mentir la célèbre boutade d'Horace sur l'humeur irascible des poètes. '
Faible et mince mérite, dira-t-on, que celui de vieux camarades qui n'oublient pas les sentiments de leur jeunesse. On aura tort; car c'est une grande chose — et qui devient rare — que la fidélité. De plus, le respect de l'effort du voisin est une venu qui tend à disparaître de nos mœurs littéraires; etles Parnassiensl'eurentausuprêmedegré.
Je ne lis plus guère les revues de « Jeunes ». J'y ai trouvé trop de paroles iniques contre des hommes de bonne volonté, dont le seul tort était d'avoir conquis un peu de réputation à force d'oeuvres; et cela m'a d'abord découragé. Mais la carrière des lettres est aujourd'hui si encombrée, si difficile, que j'eusse excusé ces injustices, qui ne sont, au fond, que des impatiences. La jeunesse ne croit qu'en elle. Étant l'avenir, elle
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commence par nier le passé; et c'est là le train ordinaire des choses. Non, ce qui m'a bien davantage attristé, en lisant les feuilles d'ayant-garde, c'est de voir tous les jeunes esprits» divisés en pedts cénacles et en mesquines écoles, s'encenser ou se déchirer entre eux, et gaspiller un talent — souvent très réel — dans de fades compliments à la Vadius, dans de bilieuses colères à laTrissotin.
Pauvres enfants I Ah I que de force et de temps perdus I
Ces vieux Parnassiens, que vous méprisez, je ne vous demande ni de les admirer, ni même de les lire. Eux-mêmes ne se font plus beaucoup d'illusions sur leur œuvre. Vous avez entendu Mendès, qui a parlé pour tous. Leur modeste et dernier rêve de gloire, c'est une page dans l'anthologie. Cependant, ils travaillèrent. Chacun d'eux, ayant sa conception de la vie, de la nature et de l'art, ne s'irrita jamais contre celle de ses compagnons. Ib ne se dépensèrent pas en esthétique, en critique, en polémique, et autres fariboles. Ib s'aimèrent surtout, et voilà trente ans que cela dure.
Allons, Mendès a raison, jeunes gens. Nous vous donnons le bon exemple.
8 août j8ps.
A Aîx-les-Bains
E voici» pour un grand mois, loin de mon logis d'été, c'est-à-dire loin de Paris; car» à Mandres, la gare est voisine» et je puis, en une heure, quand il me plaît, revoir, sur son long tuyau de bronze, le médiocre pastiche du Mercure de Jean de Bologne, qu'on appelle le Génie de la Bastille. Bien que j'aie pas mal couru le monde, je ne suis décidément voyageur ni par goût, ni par tempérament. Je ne quitte januds Paris et ses environs sans un regret, et, à peine en route, je songe au retour.
Cependant, cette année, pour tenir des promesses faites à des amis et pour suivre un traitement thermal, j'ai bouclé ma valise. Ce matin.
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c'est la Dent du Chat, ce sont les Alpes de Savoie, que je vois de ma fenêtre, à travers la brume de ce pluvieux et absurde été. Dans quatre ou dnq jours, je serai tout au fond des Pyrénées, au pied du Pic de Ger, à plus de cent lieues d'ici; puis j'irai respirer le vent du large et admirer les énormes lames de fond du golfe de Gascogne; enfin, je reviendrai voir si la rose qui porte mon nom — et dont je suis très fier — est aussi remontante que me l'assure son inventeur, M. Ledechaux, et si elle parfume, en automne, mes plates-bandes de la Fraizière.
Je vais donc, comme vous voyez, faire presque le tour de France.
A Aix-les-Bains, je loge au Splendide-HàteL N'allez pas croire que cette emphatique et ronflante enseigne m'ait particulièrement attiré. Au contraire. S'il y avait eu ici un Convenable-Hôtel, un Vécent'Hotel, c'est là que je fusse descendu. Je ne suis au Spleniide que pour demeurer, porte à porce, auprès d'un ami malade. D'ailleurs, je n'ai que des éloges à faire de l'établissement et, sans le mauvais temps, j'y jouirais d'une vue admirable sur les montagnes e^ sur le lac du Bourget. C'est, vous le savez, dans ses ondes de saphir
— elles sont, pourle moment, couleur de capote de guérite — qu' Elvire — qui s'appelait M"* Charles
— laissa traîner son châle — on écrivait « shall » alors — en écoutant, entre les bras de Lamartine,