‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 29 sur 66 · A AIX-LES-BAINS I · texte numérisé non relu

A AIX-LES-BAINS I

et, quand même les eaux d'Aix ne lui seraient pas si salutaires, je crois qu'il renoncerait difficilement à la douce habitude qu'il a prise de venir, chaque été, dans ce beau pays, où il se sent environné d'une atmosphère d'amitié. Il y goûte une hospitalité délicate, qui cherche à lui plaire sans l'importuner et respecte son demi-incognito. Tous les saluts sont discrets, tous les regards se font bienveillants, quand passe cet élégant et svelte promeneur, aux fines et blondes moustaches, qui, bien qu'il approche de la cinquantaine, semble un jeune homme.

Ici, le roi de Grèce est populaire. La ville lui a donné le droit de cité; et il dit : c Je suis citoyen d' Aix-en-Savoie, i> avec autant de fierté que don Carlos, dansHernani, se vante d'être bourgeois de Gand. Quiconque l'approche est aussitôt séduit et charmé par sa courtoise bonhomie, par son exquise simplicité. D'ailleurs, un petit incident, qui s'est produit tout récemment, en donnera la preuve.

Dans la rue Georges I^% qui va du Splendide- Hôtel à l'établissement des Bains, et que le roi descend chaque jour, pour accomplir son devoir thermal, il y a une grande auge de pierre où les ménagères du faubourg font leur lessive. Or, la municipalité d'Aix s'avisa que ces lavandières babillardes, ces paquets de Ûnge mouillé, ces enfants barbotant dans le ruisseau savonneux, offraient un spectacle indigne d'une rue portant le

174 ^OM rHANC PARLIR

nom royal, et elle eut la maladroite idée de cacher le lavoir au moyen d'une grande plaque de fonce, de forme arrondie et peinte en couleur marron, rappelant d'une manière assez fâcheuse celles qui masquent» à Paris, les c rambuteaux ».

Mais, dès son arrivée, le roi s'étonna de cet c embellissement » de sa rue. On sut que, loin d'être choqué par ce tableau populaire, par ce coin pittoresque, il les aimait, au contraire, et qu'il s'arrêtait là volonriers pour causer avec les laveuses, pour caresser les enfants et leur faire quelques libéralités.

On s'empressa, je dois le dire, de réparer l'erreur ; on fit disparaître sans retard la laide muraille de fonte, et l'on rendit au roi son lavoir. Mais ne trouvez-vous pas que cette anecdote rend tout àfait aimable la physionomie de Geoiges I^', et révèle en lui un homme de goût et un brave homme?

Je souhaite donc bonne cure et heureux séjour à Sa Majesté, dans cette belle Savoie que je vais quitter tout à l'heure, juste au moment où le baromètre remonte et où l'admirable paysage du lac, du del et des montagnes m'adresse le sourire délicieux et ironique d'une coquette à qui l'on dit adieu.

IS août x8ps*

En Route

i'Aix-les-Bains je suis ailé, d'abord, dans un pedc village, situé sur la limite de la Savoie et du Bugey, passer une après-midi chez un bon camarade de mon enfance, à qui j'avais promis depuis longtemps cette visite. Gustave d'O... est un ancien magistrat, victime de la fameuse a épuration y>. En brisant cette carrière à peine commencée, la politique fit sa besogne ordinaire et commit à la fois une sottise et une injusdce; car elle frappa un homme de mérite et d'honneur. Ce vaincu, d'humeur fière et un peu mélancolique, d'avance dégoûté de la lutte, se retira dans sa maison de famille, au fond de ses chères montagnes; et là, aidé d'une admi-

176 MON FHANC PARLER

rable compagne, qui saie allier la grâce et la gaieté aux plus hautes vertus, il a vécu en gentilhomme, très simplement, même dans une assez étroite médiocrité, et il a élevé ses quatre fiU. A l'heure qu'il est, deux sont officiers, les deux autres portent la soutane et, bientôt, seront prêtres. Telle est la vengeance de cet homme de bien contre son pays, qui lui fut sévère; il lui donne quatre jeunes gens, à l'âme droite et pure, d'une éducation exquise, ayant la passion des grands devoirs, quatre bons citoyens qui serviront la France dans les foncdons qu'on paie d'un morceau de pain, — apparemment parce qu'elles sont les plus nobles de toutes, — celles du prêtre et du soldat.

Evidemment, voilà qui n'est pas moderne; et je n'ignore pas qu'on nous promet pour demain une humanité si raisonnable et si fraternelle qu'elle n'aura que faire de soldats et de prêtres. Excusez en moi un niais, un espriten retard, qui veut croire encore que la foi religieuse et l'amour de la patrie n'ont pas fait leur temps.

Les vacances avaient réuni cette belle famille.

J'ai passé, au milieu d'elle, quelques douces heures.

Le logis est deux fois séculaire, comme les arbres qui l'environnent. C'est la gentilhommière d'autrefois, moidé ferme et moine château, ayant l'air de menacer ruine, solide encore pourtant.

Page 1