LA FONTAINE ^I
Mais quel livre choisir? Quel poète sera capable de nous distraire? La Fontaine, parbleu, puisque Tun de ses plus enthousiastes admirateurs nous invite à le relire. Les hommes sont trop dégoûtants à voir aujourd'hui; détournons d'eux nos regards, suivons le fabuliste, et qu'il nous mène chez les animaux. Leurs mœurs ne sont pas, sans doute, beaucoup plus édifiantes que les nôtres; mais, eux, du moins, sont dans leur droit en obéissant à leurs instincts.
Si ce chien est obscène, si ce porc est vorace, ce n'est pas leur faute, et la cruauté de ce chat, qui joue avec un oiseau à l'agonie, est innocente. Quand les bêtes font le mal, c'est avec une terrible et mystérieuse candeur, et il semble alors que la nature nous les montre pour nous inspirer l'horreur de nos vices. Elles nous offrent, au contraire, les bêtes sincères, des exemples admirables, quand elles accomplissent leurs fonctions bienfaisantes; et cette femme du monde, qui abandonne ses enfants aux domestiques, devrait rougir en présence d'une poule.
Quant à moi, plus je vais et plus les animaux m'intéressent, plus je demeure pensif devant leur irréprochable naïveté, plus je suis charmé par l'honnête franchise de tous leurs actes. Ils me consolent de rencontrer, à chaque pas, tant de prétentieux et tant d'hypocrites.
Les animaux de La Fontaine — hâtons-nous
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de le dire — n*ont point la touchante simpHcicé des animaux Téritablesy puisqu'ils nous ressemblent et que Balsac a crouvé, dans le Ihne des MUSf le plan même de sa Comédie httmaùu.
Geofges Lafenestre» qui aime passionnément La Fontaine, -^ pas plus que moi, par exemple, — va jusqu'à dve, dans sa belle étude, qu'aucun créateur, excejxé Shakespeare et Bakac, n'a donné la vie à une telle foule de personnag^es, ne leur a prêté des caractères si variés, ne leur a fait jouer des scènes si diverses. C'est absolument vrai. Le peuple de La Fontaine a des poils et des f^umes; mais c'est vraiment là un peuple, une société tout entière, avec son roi, sa cour, sa noblesse, son clergé, ses bouigeois, ses ouvriers et ses paysans.
Sans doute, les animaux de La Fontaine sont peints dans le goût de l'époque, et le lion notamment, leur souverain, porte une crinière qui rappelle la perruque du Roi-SoleiL Cependant, le drame aux cent actes où ils se meuvent est d'une étemelle vérité.
N'entendes-vous pas, à l'heure qu'il est, l'insupporuble coassement des grenouilles parlementaires? Soyez sûrs que, tôt ou tard, Jupiter leur imposera silence en leur envoyant qudque farouche dictateur, »-* qui sait? ~- peut-être un dictateur socialiste. Est-ce que les députés* panamistes qui ont mis M. Wilson en quarantaine ne
LA FONTAINE ^If
VOUS font pas songer aux ednimaux malades de la peste ? Je vous assure que, sous la Coupole, nous ne prenons pas notre uniforme plus au sérieux qu'il ne faut. Mais je me souviens du renard de^ vanc les raisins, chaque fois que je retrouve, dans les journaux, les plaisanteries périodiques et traditionnelles sur les habits d'académiciens. Ils sont trop verts. Nous savons bien que les canonicats n'existent plus; mais il est encore de bonnes places pour les malins. Voyageurs affamés qui faites route vers quelque croisade révolutionnaire, n'espérez pas recueillir autre chose que des vœux chez cet ancien professeur de barricades, retiré dans le fromage d'une grasse sinécure.
Certes, Taine est admirable, lorsque, avec tant de sens historique, il reconnaît, dans la ménagerie du Bonhomme, tous les types du x v 1 1 ® siècle; mais ne dédaignons pas pour cela l'ingénieux caricaturiste Grandville, quand il habille tout le personnel des Fables à la mode de Louis-Philippe, et remplace les épées par des parapluies. On pourrait, tous les vingt ans, charger un écrivain et un dessinateur de recommencer le travail de Taine et celui de Grandville. Us n'auraient qu'à rouvrir l'arche du Noé champenois, à en faire sortir toutes les bêtes à physionomie humaine, à leur attribuer les usages et à les déguiser sous les costumes du jour.
Les fables de La Fontaine sont une source iné-
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puisablecrallusionssaririques;ellesprouTentcQiiibien l'hoinme change peu, combien ses passions et ses sentiments sont immuables, et que les lois et les mœurs subissent à peine de lentes et Itères modifications, et encore pas toujours heureuses.
Ayez un procès, et vous constaterez à vos dépens que Tapologue de THuître et des Plaideurs n'a rien perdu de son actualité. On a fait, depuis lors, une révolution; mais je ne sache pas que la procédure soit moins encombrée de coûteuses chinoiseries. De très bons esprits regrettent même la coutume des civilisations primitives, les magistrats jugeant sans code et selon Téquité, les sentences sommaires des cadis orientaux et leurs distributions de coups de b&ton.
Mais revenons au livre de Georges Lafenestre. Chez lui, le lettré exquis, le critique délicat est doublé d'un bon poète, et je vous recommande tout spécialement les pages où il parle magistralement du style et des rythmes de La Fontaine. On se plaint beaucoup, aujourd'hui, dans certains nulieux littéraires, des lois sévères de la prosodie française; et la Muse des poètes nouveaux — muse assez anémique, pourtant, et qui n*a pas beaucoup de gorge — ne veut plus se sangler dans cet étroit corset. De toutes parts, il n'est question que du <c vers libre ».
Pourquoi pas? A la condition qu'il reste harmonieux.