‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 54 sur 66 · LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE

Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Ce vers, qui a toute Taisance et toute la souplesse de la prose et demeure quand même un vers, et un vers très musical, La Fontaine en a trouvé le secret. Par malheur, il l'a emporté avec lui. Pas de poète moins soumis aux règles et, parfois même, plus incorrect. En matière de métrique, il pousse l'indépendance jusqu'au sans-gêne. Il use et abuse de l'enjambement, place la césure selon son caprice, change de mesure comme il lui plaît, rime au petit bonheur. Mais c'est délicieux, et l'oreille est toujours satisfaite. On sent id, certainement, un art profond et subdl; néanmoins, il est impossible d'en surprendre les procédés. Peut-être n'y en a-t-il pas, mais bien un don de nature, un infaillible instinct. Que le Chine et le Vgseau ou les Veux Tigeons soient des chefsd'œuvre d'une perfecdon absolue, cela saute aux yeux; mais je défie tous les prosodistes de me dire pourquoi.

Qu'un réformateur de la métrique française nous découvre un <k vers libre }» qui vaille celui de La Fontaine, et nous applaudirons. Il ne restera plus à ce poète nouveau, pour égaler le fabuliste, qu'à répandre comme lui, dans ses ce vers libres d, des trésors de sagesse, d'émotion, de rêverie, de malice et de grâce.

On prétend que La Fontaine travaillait beaucoup, écrivait brouillons sur brouillons, corri-

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geaic sans cesse. Pourunt, chacune de ses fables a la fraidie beauté d'une fleur, éclose du matin. Cela tient du charme, de la sorcellerie. Aussi La Fontaine est-il inimitable et intraduisible. Son génie est même tellement original, qu'il échappe, je le crois bien, à la plupart des étrangers, si bioi qu'ils sachent notre langue; et les pesantes critiques qu'a écrites sur notre poète FAUemand Lessing ne doivent surprendre personne.

Je causerais jusqu'à demain sur le Bonhomme.

Mais il faut se borner, et je ne puis suivre, à mon | grand regret, Georges Lafenestre dans son étude | si fine et si judicieuse sur Timaginadon et sur la 1 sensibilité de La Fontaine. Je veux du moins m'as- ( socierà laprotestadon du bon critique contre Topi- à nion de ceux qui — comme Jean- Jacques Rous- | seau et comme Lamartine, hélas I — on t prétendu | que la morale de La Fontaine était basse et ignoble j et l'ont si légèrement accusé d'égoïsme et de ser- i vilité. Fauc-il, grand Dieu I qu'Us Talent mal lu et mal compris, pour avoir dit une telle énormité, lorsque, à chaque page de son merveilleux livre, l'auteur laisse éclater sa sympathie pour les humbles et les opprimés, son mépris pour les fourbes et les tyrans, et quand on sent palpiter, dans toutes ces charmantes ficdons,un sentiment si vrai de la justice, tant d'indulgence et de tendresse? Faut-il être assez injuste et assez prévenu pour supposer, un seul moment, que ce grand

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