‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 65 sur 66 · AUTOUR DE LA COUPOLE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LA COUPOLE

r Académie, d'accorder à Jules Lemaître, selon la jolie formule trouvée, Tautre jour, par Henry Houssaye, Timmorcalicé dont nous disposons. Il va nous en remercier sans doute par un beau discours; mais, quand même je ne me serais pas interdit, par égard pour notre Compagnie, toute indiscrétion sur ce qui se passe dans son intimité, je ne pourrais rien vous dire d'avance de cette harangue. Je faisais partie delà commission chargée de l'entendre en première lecture; mais j'ai dû m' excuser au dernier moment pour jeter sur le papier mon adieu au pauvre Verlaine.

La vie austère et l'œuvre probe et grave de Victor Duruy, à qui succède Jules Lemaître, ne lui offriront certainement pas l'occasion de s'abandonner à la verve enjouée, quelquefois même un peu gamine, qui charme, tous les dimanches soirs, ses lecteurs des Véhats; et il se refusera cette audace — qui eût été pourtant séduisante — de risquer, devant la correcte Compagnie, un mot d'argot enveloppé dans une jolie phrase. Mais je ne suis pas inquiet. Son talent si varié nous donnera quand même de belles pages. Lemaître fera revivre éloquemment dans nos souvenirs la sage et noble figure du grand honnête homme qu'était Victor Duruy, et il sculptera, dans le marbre d'une prose sévère, ce buste de vieux Romain.

Et, dans huit jours, n'est-ce pas, mon cher Le-

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mai tre, — pour prouver que rAcadémie, quoi qu'on en dise, ne se recrute pas trop mal, — nous voterons tous les deux pour Anatole France, le raffiné et l'ingénu, le dilettante et le poète, le mandarin et le petit enfant, pour cet Anatole France, qui mérite plus que personne, aujourd'hui, le beau titre que Baudelaire donnait à Théophile Gautier dans la dédicace des Fleurs du Sttal : parfait magicien ès-lettres françaises.

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Frederick Lemaître

'autre jour, dans les nouvelles théâtraies, quelques lignes ont arrêté mon attention. Elles m'ont appris qu'un groupe d'admirateurs de Frederick Lemaître signait une pétition au Conseil municipal pour lui rappeler la promesse faite parles anciens conseillers de donner le nom du grand comédien à la rue de Bondy où il eut très longtemps sa demeure et où il est mort, il y a aujourd'hui vingt ans.

Pour parler franchement, je n'approuve qu'à moitié cette habitude moderne de changer le nom des rues. C'est assez ennuyeux, d'abord, pour les habitants et les commerçants, forcés de renouveler leurs cartes de visite et leurs « en-

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tête » de factures; puis, cela trouble les cochers de fiacre; enfin, cet honneur municipal n'est pas bien solide. On a si tôt fait de remplacer une plaque émaillée par une autre.

La rue où je suis né, par exemple, a été déjà débapdsée deux fois. Lorsque j'y vins au monde, elle s'appelait rue Saint-Maur-Saint-Germain. Or, il existait une autre rue Saint-Maur, la rue Saint- Maur-Popincourt, et, pour supprimer le double emploi et éviter la confusion, on donna au lieu de ma naissance le nom de rue des Missions.

Est-ce qu'il vous semble très scandaleux? Non, n'est-ce pas? A moi non plus. Il choqua pourtant certains édiles libres-penseurs, qui lui trouvèrent un arrière-parfum de cléricalisme. On enleva derechef la plaque bleue, et l'on en plaça une nouvelle, ainsi libellée : € Rue de l'Abbé-Grégoire b.

Vous devinez ici l'intendon taquine. A Tune des rues de ce quartier plein de prêtres et de religieuses, on donna le nom d'un abbé, mais de quel abbé? De Grégoire, du terrible conventionnel I Le spirituel conseiller qui inventa cette farce a dû beaucoup en rire avec ses collègues et leur uper sur le ventre en disant : € Elle est bien bonne! » Seulement je crains que son épigramme n'ait pas eu toute sa portée. Les bonnes sœurs qui passent par là avec leurs bandes d'orphelines ne sont pas ferrées sur l'histoire de la Révolution française, et elles s'imaginent — je le parierais —

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que cette inscription a rue de TAbbé-Grégoire » est un hommage rendu à quelque vénérable ecclésiastique, mort, dans les environs, en odeur de sainteté.

La rue de Bondy, qu'il s'agit maintenant de débaptber, évoque le souvenir d'une forêt de mauvais renom, oh Ton détroussait jadis les voyageurs; et si nos conseillers tiennent à observer les nuances, comme ils l'ont fait en changeant « les Missions » en « Abbé-Grégoire », je leur proposerais volontiers, pour la rue de Bondy, qui fait songer à une bande de voleurs, le nom de « rue du Panama » ou de « rue des Chéquards ». Mais on met en avant le souvenir d'un admirable artiste, et je m'incline, ayant d'ailleurs en espérance cette ironique satisfaction de voir des politiciens honorer le créateur du type immortel de Robert Macaire.

La première fois que j'ai applaudi Frederick Lemaître, j'étais bien jeune, et il était déjà vieux, — - vieux avant l'âge et très écroulé! — Je n'ai vu que sa ruine, mais quelle ruine I Un Goliséel

A cette époque, le boulevard du Crime existait encore, et c'était un lieu de délices que les vieux Parisiens comme votre serviteur regretteront jusqu'à leur dernier soupir. Depuis la Porte-Saint- Martin jusqu'au Petit-Lazari, une série, presque ininterrompue, de théâtres flamboyait tous les soirs, et, devant leurs façades enflammées, grouil-

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lait une kermesse condnueUe. Qud upagel Les marchandes criaient : € Demandez la Valence ! ^ les marchands de coco fiûsaienc tincer leur sonnette, les gamins s'appelaient dans la foule avec le € pilouit » des vitriers. On respirait là une atmosphère très grisante, un peu orgiaque, qui sentait la toilette de jolie femme, le programme fiaichement ihiprimé, la sueur du peuple, la fuite du gaz et l'ëcorce d'orange. Dans les cafës lumineux, dont les tables débordaient très loin sur le large trottoir, des dramatuiges, tout en brassant les dominos, collaboraient à voix haute, piochaient un plan de mélo pour la Gaîté ou de vaudeville pour les Folies ; des acteurs illustres entraient, distribuaient de hauuines poignées de main, restaient longtemps debout pour être plus commodément admirés par les consommateurs.

A chaque entr'acte, c'était une ruée du puUic, qui réclamait des grogs ou de la bière. En été surtout, — car alors, même en été, les salles de spectacles étaient pldnes, — unejoie émanait de cette foule de femmes en robe claire et d'hommes en pantalon blanc Mais je bavarderais jusqu'à demain sur ce coin si amusant et si pittoresque du Paris de i8f8, que les démolisseurs d'alors ont eu grand tort de ne pas épaigner.

Un vieux parent qui m'aimait beaucoup — je le trouvais vieux parce que j'avais seize ans et qu'il en avait trente*deux ou trente-trois — me

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menait souvent au théâtre, et c'est grâce à lui que j'ai pu admirer les gloires du boulevard du Crime, Méiingue, l'héroïque mousquetaire, Bocage aux sourcils circonflexes, Lafèrrièrey toujours en collant gris et en bottes à glands, l'inégal et souvent génial Rduvière, tant d'autres, et surtout le premier, le maître à tous, le grand Frederick.

Je dois l'avouer, quelques-uns de ces fameux artistes — du côté des dames, notamment — me paraissaient bien un peu fanés. Mon cousin, qui avait commencé de bonne heure à être un amateur enragé de spectacle, voyait toujours les acteurs défraîchis avec ses yeux de vingt ans.

oc Tiens, ce soir, gamin, me disait-il avec enthousiasme, je vais te « payer » Déjazet. Quelle femme! Dire qu'elle approche de la soixantaine! Tu ne t'en douterais pas... Toujours jeune... Et quelle voix! Il n'y a qu'elle pour détailler le couplet. »

Nous entrions dans la petite salle près du Café Turc; et, devant la pauvre vieille déguisée en marquis, si maigriotce, peinte comme un tableau, les jambes raidies, toutes les rides du cou serrées dans la cravate, et dont le filet de voix au verjus s'entendait à peine, bien qu'accompagné seulement par un quatuor de cordes qui ne faisait pas plus de bruit qu'un, demi-violon, dame! je trouvais que mon cousin était un peu aveuglé par ses souvenirs.

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J'eus, tout d'abord, la même impression, le jour où il me a paya » Frédéridc.

Le vieux comédien donnait alors à l'Ambigu une suite de représentations, et il y joua tour à tour, pendant quelques soirées, plusieurs de ses meilleurs rôles. C'est là que je Tai vu dans Trente ans ou la Vie d'un Joueur, dsinsDon César de Vajan, dans le Vieux Caporal.

Je le répète, il n'était plus qu'une ruine. Ce masque puissant, jadis si beau et qu'avait si souvent bouleversé la mimique de toutes les passions, s'affaissait, au repos, en une grimace maussade de fadgue et de d^oût. Le célèbre toupet à la Louis- Philippe ne couronnait plus qu'un front sabré de rides profondes. Sur l'œil, encore brillant, mais éraillé et plein d'eau, la paupière lourde se fermait à demi. Sous le menton toujours hautain, pendait le fanon des vieillards; et, de la bouche aux coins tombants et encombrée par un râtelier, la voix ne sortait plus qu'avec effort, assourdie et comme lointaine.

A l'entrée en scène de Frederick, les spectateurs étaient étreints par un sentiment d'inquiétude et de compassion. « 11 n'ira jamais jusqu'au bout, 9 pensait-on. Que c'était mal connaître les vieux chevaux de sang, qui galopent jusqu'à la mort et tombent, tout blancs d'écume I Tout de suite, par l'impérieuse autorité du regard et du geste, le vieil acteur s'emparait de son public et le

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subjuguait. L'art profond et minutieux avec lequel il avait composé son rôle éclatait alors, et, pour ne citer qu'un détail, la façon dont il empoignait son fusil, dans le Vieux Caporal, et le faisait tournoyer en le jetant d'une main dans l'autre avant de se mettre au port d'arme, était digne d'un vétéran ayant suivi, dans toutes les campagnes, les aigles de la Grande Armée.

Mais, dans ce merveilleux acteur, il y avait plus et mieux que de l'art. Dès que le drame se nouait et arrivait à quelque situation violente, Frederick se transfigurait. Il donnait un coup de collier, un coup de génie; il se livrait tout entier au sentiment pathétique, exprimé par l'auteur en phrases quelconques; il vivait, il sentait son rôle avec toute sa pensée, tous ses nerfs, tout son coeur. Cet homme, épuisé et vieilli par une vie d'excès et de désordre, retrouvait la force et l'agilité de la jeunesse. Il bondissait, emplissait la scène de ses gestes amples et souples, de ses pas de géant. C'étaient de vraies larmes, c'était la flamme de la passion, qui étincelaient dans ses yeux. Son visage rougissait de vraie colère, pâlissait de réelle terreur, s'attendrissait de sincère pitié. Sa voix, si éteinte tout à l'heure, abondait en crisv en râl^s, en sanglots. C'était la vérité même, puisque c'était la vie, mais la vérité, telle qu'il faut la montrer à la foule, c'est-à-dire la vérité magnifiée par ' l'art, la vérité poétique, poignante, grandiose!

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Sauf Mounec-Sully dans Œiipe-Ugi, et surtout au dénouement où il s'éliève au summum de la force tragique, aucun acteur ne m'a jamais donné d'émotion fMureiUe. Je garde de Frederick Lemaitre un souvenir ineffaçable, et je n'ai pas besoin de dire que j'approuve d'avance tout ce qui sera fait pour honorer sa mémoire.

Qu'on donne son nom à une rue de Fatis, à merveille. Mais, auparavant, il faudrait peut-être songera sa sépulture. Je sais que des mains pieuses, celles de la veuve d'un de ses fils, aujourd'hui modeste duègne à l'Odéon, entretiennent décemment le tombeau de Frederick Lemaitre, au cimetière Montmartre; mais on m'assure que ce tombeau n'est pas orné d'un buste, ni même d'un simple médaillon.

Il y a là, n'est-il pas vrai ? un oubli facile à réparer, et je le signale — avec une endère confiance — aux gens de théâtre et à tous ceux — • nombreux encore, malgré les vides faits par vingt années — qui ont admiré et applaudi ce très grand, cet incomparable ardste.

2} janvier i8^.

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