MACHINES DE GUERRE
trouve un moyen plus simple et plus rapide de détruire son ennemi, c'est-à-dire son semblable et son frère, se hâte de s'en servir; et la découverte d'un gaz asphyxiant ou de toute autre abomination de la même espèce ne modifie rien aux causes profondes et fatales qui maintiennent en état de lutte l'incorrigible humanité.
Certains pessimistes prétendent même — et ils n'ont pas tout à fait tort — que l'on peut considérer la guerre comme un des principaux agents de ce que nous appelons orgueilleusement le progrès. Notre premier ancêtre et un gorille, disentils, se ressemblaient comme deux gouttes d'eau, et l'homme n'a d'abord prouvé sa supériorité sur le singe qu'en se confectionnant une massue pour l'assommer. Un noble, disent-ils encore, un seigneur en armure sur son cheval bardé de fer, valait dix manants vêtus de bure, et rien n'a plus contribué à mettre quelque égalité entre les hommes que l'atroce invention de la poudre et des armes à feu.
Je veux bien le croire et admettre même que la dynamite — dont les anarchistes, malgré toute leur bonne volonté, n'ont encore tiré qu'un parti insignifiant — fera merveille dans les guerres futures et que, à la suite de massacres sans précé-
des soldats; il y a surtout — il faut bien le dire — le quid obscurum, le mystère, ce qu'on est bien forcé d'appeler le hasard.
Je ne prononce pas ce mot sans répugnance.
Précisément parce que je crois à la fatalité de la guerre et que je pense même — combien douloureusement! — qu'elle est souvent, dans la vie d'un peuple, l'unique chance de salut, précisément pour cela, je ne puis me résigner à croire que le destin qui préside aux batailles soit absolument aveugle. Et cependant, devant le choc de deux armées, devant cette effroyable manifestation de la force, il n'est pas permis de parler de justice.
7 juin 1894.
Le Chant du Rossignol
Il était temps!...
Si je m^étais attardé quelques jours de plus à Paris, je n'aurais pas, cette année, entendu chanter le rossignol.
Vous savez que, dès les premiers jours de juin, quand ses petits sont éclos, il perd sa voix ou, pour être plus exact, il n'émet plus qu'un assez désagréable rauquement. Or, malgré le ciel maussade, il me tardait d'être à la campagne pour ne pas manquer, au moins, la fin du concert, et l'avant-dernier samedi, en faisant mes malles, j'étais
lO MON FRANC FAHLER
positivement inquiet, comme un vagnérien qui craint de rater l'express de Bayreuth.
J'en ai déjà fait l'aveu, je suis un assez médiocre dilettante, et, dans un théâtre lyrique, je me fais vieux tout de suite. Une heure, une heure et demie d'opéra, c'est tout ce que mon attention peut supporter. Au bout de ce laps de temps, je n'écoute plus. Assourdi, fatigué, je m'aperçois avec déplaisir que le ténor a des élégances de tonnelier, et que la prima dona se gonfle le cou à force de hurler et semble affligée d'un goitre. Je pense alors à autre chose, ou bien, pour me distraire, je regarde le timbalier, l'homme le plus occupé de l'orchestre, abandonner à chaque instant ses baguettes, pour saisir à la hâte des instruments supplémentaires, un triangle^ un paquet de grelots, deux castagnettes au bout d'un bâton.
Pas mélomane pour deux sous, je suis forcé d'en convenir.
Mais, quand il s'agit du chant des oiseaux, c'est une autre affaire. Il me ravit, et, depuis que je passe tous mes étés à la campagne, je suis même devenu un amateur assez distingué. Oh ! rien d'extraordinaire ; ne nous vantons pas. Je commence seulement à me débrouiller un peu dans tous ces