LA TOUR-D AUVERGNE
Français et Espagnols, le vieux capitaine et sa compagnie, altérés et tout gris de poussière, s'arrêtent pour camper dans un verger où les cerisiers sont couverts de fruits mûrs. Les pauvres soldats ont très soif. Ni puits, ni source; et les cerises vermeilles sont bien appétissantes. Mais La Tour-d'Auvergne est là, qui se promène, — poudré, avec sa queue de l'ancien régime, — devant les faisceaux. Les grenadiers n'oublient pas que leur chef, d'ailleurs si bon et d'une sollicitude paternelle envers ses hommes, serait impitoyable pour le moindre acte qui ressemblerait à du pillage; et ils passent toute la nuit à la belle étoile, sous les arbres tentateurs, sans dérober une cerise.
Il y a eu cela, tout de même, dans la Révolution, si affreuse par tant d'autres côtés; il y a eu ces soldats chez qui la bravoure est peut-être moins admirable que la résignation à toutes les misères, la stoïque endurance; et je ne résiste pas au plaisir de citer encore un beau trait que j'ai trouvé dans une monographie de régiment, celle de la I" demi-brigade légère, actuellement devenue le 76* de ligne.
Partie de Perpignan en sabots ou les pieds enveloppés de loques, la demi-brigade se rendit, à
marches forcées, jusqu'à Gênes, où elle rejoignit rarmée de Masséna et prit part au terrible siège. A son arrivée, une distribution de souliers lui fut faite, mais très insuffisante : à peine de quoi chausser un homme sur vingt. Alors ces pauvres gens, les pieds sanglants encore de l'interminable route, formèrent le cercle, délibérèrent entre eux et décidèrent que les paires de souliers seraient données « aux plus dignes », comme un premier galon.
Trouvez mieux, s'il vous plaît, dans toute l'histoire romaine.
L'anecdote des cerises, l'anecdote des souliers, voilà de ces petits faits comme ce sécot de Taine — qui en était pourtant si grand amateur — n'en a pas découvert un seul en fouillant toutes les archives datant de la Révolution et de l'Empire. Par contre, il ne tarit pas sur les déserteurs, les réfractaires, les conscrits mutilés volontairement. Et voilà où cela mène de se trop défier de l'enthousiasme.
Êtes-vous comme moi? Je préfère les historiens qui me démontrent — pièces justificatives en mains — que notre vieille race de France esc féconde en héros.
La Tour-d'Auvergne en est un, et les annales
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militaires d'aucun peuple n'en offrent de plus complet ni de plus pur. Sa vie est sans tache. Intrépide et modeste, — de l'année 1792, où il refusa d'émigrer, jusqu'à l'année 1800, où il mourut, percé d'un coup de lance autrichienne, sur la hauteur d'Oberhausen, — il a été le paladin de la première République. Couvert de gloire, mais vieux et malade, il fut, pendant quelque temps, forcé de quitter l'armée, et, dans sa retraite, pratiqua toutes les vertus, et notamment la première de toutes, la bienfaisance.
On sait comment il reprit sa place sous les drapeaux, pour remplacer le fils d'un de ses amis. Quand j'ai lu la lettre par laquelle il demanda et obtint la faveur de marcher à la mort, dans le rang, en qualité de simple volontaire, c privé, ditil, de toutes ses dents supérieures et ne pouvant, par cette raison, prendre de commandement i>y les larmes me sont venues aux yeux.
Il est doux de se rappeler que les contemporains de cet homme exemplaire lui ont rendu justice. Nommé de son vivant, par le Premier Consul, oc premier grenadier des armées de la République », il fut, après sa glorieuse mort, l'objet des plus grands honneurs. Son cœur, enfermé dans une boîte d'argent, fut longtemps porté
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dans les combats par un fourrier de sa compagnie et devint une sorte de palladium du régiment. Encore aujourd'hui, chaque fois que sort le drapeau du 46^, le capitaine de la compagnie du drapeau appelle La Tour-d'Auvergne, et le plus ancien seigent répond : c Mort au champ d'honneur. 9
A la bonne heure I Voilà comment il faudrait respecter et chérir le souvenir de nos grands soldats. Hélas I S'il a pu voir l'indécente posture prise par certains de nos parlementaires devant le cercueil du maréchal Canrobert, La Tourd'Auvergne, j'en suis sûr, â dû faire la moue et froncer les sourcils, là-haut, dans le Paradis des Braves.
2t février t8çs-