‹ Mon franc-parlerChapitre 1 sur 56 · Mon franc-parler · texte numérisé non relu

Mon franc-parler

Poésies — (1864-1869) — Le Reliquaire. — Intimités. — Poèmes modernes. — La Grève des Forgerons.

— 1 vol. avec portrait de l'auteur, par Rajon. . . 5 fr. Poésies — (1869-1874) — Les Humbles. — Ecrit pendant le Siège. — Plus de sang ! • — Promenades et Intérieurs. — Le Cahier rouge. — 1 vol 5 fr.

Poésies — (1874-1878) — Olivier. — Les Récits et les

Elégies. — r vol 5 fr.

Poésies — (1878-1886) — Contes en Vers et Toèsics

diverses. — I vol ; fr.

Poésies — (1886-1890) — Arrière-Saison. — Les

Paroles sincères. — 1 vol 5 fr.

Théâtre — (1869-1872) — Le Passant. — Deux Douleurs. — Fais ce que dois. — L'Abandonnée. — Les Bijoux de la Délivrance. — 1 vol 5 fr,

Théâtre — (1872-1878) — Le Rendez-vous. • — ■ Le

Luthier de Crémone. — La Guerre de Cent ans. iv. 5 fr.

Théâtre — (1878-1881) — Le Trésor. — La Bataille d'Hernani. — La Maison de Molière. — Madame de Mainienon. — 1 vol 5 fr.

Théâtre — (1881-1885) — Severo Torelli. — Les

Jacobiles, 1 vol 5 fr.

Prose — Tome Ier. — Une Idylle pendant le Siège.

— Contes en prose. — 1 vol ; fr.

Prose — Tome II. — Vingt Contes nouveaux. 1 vol. 5 fr. Prose — Tome III. — Contes rapides. — Henriette.

— 1 vol 5 fr.

Prose — Tome IV. — Toute une Jeunesse. — 1 vol. 5 fr. Prose — Tome V. — Longues et Brèves. — 1 vol. 5 fr.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

En Plaine

'automne est la bonne saison pour la promenade à pied. Profitons-en, puisque je suis encore paysan pour quelques semaines.

L'air est vif, âpre même par instants, et vous invite à faire des kilomètres. Mettons des souliers de fatigue et ce costume de velours à côtes, ni trop lourd ni trop léger. Sur la tête, un vieux feutre qui n'a pas peur d'une averse; en main, une canne solide. Ht en route!

En route, à travers la plaine. Car, aujourd'hui,

je suis avide d'espace. Je n'ai qu'à ouvrir la petite porte, au fond du potager, et me voici en pleins champs, sur le vaste plateau que le vent d'ouest balaie de son souffle héroïque. Le beau temps pour la marche! Il a plu toute la nuit. La route, séchée déjà, est élastique, et les îlots du ciel, entre les nuées en voyage, sont d'un bleu adorablement pur, d'un bleu de lac montagnard. Le soleil se montre et se cache tour à tour, avec des façons de coquette. Pour le moment, il daigne sourire, arrache des éclairs au coutre de cette charrue qui semble glisser dans la terre brune, et, là-bas, tout là-bas, sur les coteaux, il blondit la verdure persistante des masses boisées. Mais, aujourd'hui, je fuis les bois, je leur tourne le dos. Tout droit, tout droit, par la route à travers champs, du côté de l'horizon vide et clair, où seulement se dressent, imposantes, les meules, et, très lointains, quelques clochers! Tout droit parmi la campagne nue! Je veux de l'air libre et de la pleine lumière!

Pas un chasseur. Tant mieux. Dans ces derniers temps, ils m'ont un peu gâté mes flâneries, les chasseurs parisiens, et, souvent, après les avoir croisés en chemin, je n'ai pu m' empêcher de hausser les épaules. Pourquoi donc, dès qu'un

EN PLAINE

brave homme a la bretelle d'un Lefaucheux passée sur l'épaule, se croit-il obligé de rouler des yeux menaçants et de prendre une physionomie féroce? Ah! ce n'est pas seulement à Tarascon qu'il y a des Tartarins.

Et quels équipements! Que de gourdes! que de carniers! Et des guêtres comme pour pénétrer dans une forêt vierge! Et des ceintures à cartouchières qui donnent à nos Nemrods de la rue Mandar ou du passage du Saumon un aspect vaguement circassien. On ne se harnacherait pas plus terriblement pour aller tuer des aurochs dans les steppes de la Lithuanie ou des bisons dans les solitudes du Far-West. Tel paisible bonnetier se déguise, tous les dimanches, en Bas-de- Cuir; tel sous-chef débonnaire prétend qu'on le confonde avec un trappeur de l'Arkansas. Ils ont lu, dans leur jeunesse, Fenimore Cooper et Gustave Aymard; lors de la dernière Exposition, ils ont visité le cirque de Buffalo-Bill. Ces souvenirs leur montent à la tête. Et c'est pourquoi je vois, chaque semaine, une douzaine d'honnêtes bourgeois, travestis en batteurs d'estrades, descendre de wagon, à la petite gare voisine, et se répandre dans ce coin du pays briard, afin d'y exterminer les trois derniers perdreaux et la dou-

zaine de cailles récalcitrantes, qui ont peut-être survécu au massacre de « l'ouverture ».

Non que je blâme, bien entendu, chez ces braves gens, prisonniers d'un bureau ou d'un magasin pendant tous les jours ouvrables, le goût de ce plaisir hygiénique, de ce retour momentané à la vie instinctive et sauvage, qui est naturel à l'homme. Je voudrais seulement un peu moins de cabotinage. C'est, hélas! notre défaut national. Ces redoutables boucaniers, qui presque tous reviendront bredouille et achèteront, ce soir, au cabaret, du gibier de braconnage, ont l'air plus chasseur que nature. On dirait qu'ils jouent tous un rôle de chasseur, dans une pièce. Et, devant leurs mines farouches, devant leurs costumes très ce pioches », dont la confection doit, chaque année, à pareille époque, donner lieu à une hausse sur les cuirs, il m'est arrivé parfois de me rappeler cette malicieuse boutade de Henri Heine : a Tous les Français sont des acteurs, dont les moins bons sont au théâtre. »

Mais, aujourd'hui, en fait de chasseurs, je n'en ai vu qu'un, celui qui orne la girouette d'une grange, au bout du pays. Il était en train de désigner obstinément le Sud-Ouest avec la : en tôle de son fusil. Et même M. le curé, que j'ai

EN PLAINE

rencontré là et qui allait dîner chez un de ses confrères, à plus d'une lieue, m'a dit en passant : a Ce bonhomme-là est infaillible. Il pourrait bien encore tomber de l'eau, ce soir. Je vais rentrer au presbytère pour prendre mon parapluie. »

Voilà un chasseur comme je les aime!

Donc, j'ai quitté la route, j'ai pris les chemins de culture, et, pendant deux grandes heures, je suis allé au hasard, à travers la plaine. Je me suis empli les poumons de cet oxygène presque aussi tonique et aussi pur que l'air marin, que la brise du large. J'ai marché, la tête haute, et mes yeux se sont enivrés des magnificences du ciel d'automne.

Tout y annonce la fin prochaine des beaux jours. Les hirondelles, qui vont nous quitter, ont un vol plus court, comme inquiet, décrivent des courbes moins hardies, se rassemblent, paraissent se consulter, se préparer pour le départ. Quelques corbeaux — on n'en a pas vu, pendant cet été torride — commencent à reparaître, s'agitent à la cime des bouquets d'arbres, puis descendent, d'une chute lente, sur la terre, à quelques pas derrière les laboureurs et piquent les vers blancs dans le sillon. Vienne une bourrasque, et ils sortiront, par nuées sombres, des bois voisins, et

leurs croassements nous annonceront l'hiver. Ce n'est pas encore l'adieu, mais c'est l'heure qui le précède; et le ciel, le ciel illimité d'octobre se pare d'un charme prestigieux, d'un attrait féerique, de même que le visage d'une adorée, au moment de la séparation, revêt tout à coup une beauté extraordinaire.

Mais ce qui, dans l'arrière-saison, — connaissez-vous un mot plus mélancolique? — nous insinue au plus profond de l'âme son exquise tristesse et sa voluptueuse nostalgie, ce sont les nuages, les changeants, les multiformes, les inexprimables, les prodigieux nuages!

Aujourd'hui, pendant cette longue promenade, j'en ai empli mes yeux et ma mémoire.

Vous n'espérez pas que je vous les décrive et que, vous en montrant un, je vous demande, comme le prince Hamlet à Polonius, si vous ne lui trouvez pas la forme d'un chameau, puis, tout à coup, d'une belette. Ce qu'il y a peut-être de plus admirable dans le spectacle des nuages, c'est sa magique variété. A la plus légère haleine du vent, au moindre caprice de la lumière, tout est changé dans leurs paysages aériens, dans leurs flottantes architectures. En une seconde, par un brusque sourire du soleil, cette cordillère

EN PLAINE

de cendres, qui évoquait la pensée de volcans éteints, devient une chaîne de montagnes nacrées. Mais non. L'azur maintenant l'environne. C'est une falaise géante, c'est la côte d'un pays enchanté, toute baignée de mer et de ciel. Soudain, la nuée s'obscurcit, se métamorphose encore. Elle s'anime, ouvre une gueule, étend des griffes, se profile en monstre de cauchemar. Puis, voici qu'elle blanchit de nouveau, découvre le firmament, s'éparpille, se désagrège. Que vois-je? Sont-ce de pâles feuilles de roses sur un étang d'azur? Est-ce une flottille en marche sur un golfe de saphir?...

Pauvre fou ! ne sais-tu pas qu'il est impossible de saisir et de fixer un songe!

N'importe, il est bon de lever les yeux, de regarder là-haut, de contempler le ciel, surtout par ces après-midi automnales, pendant lesquelles il s'emplit de paisible splendeur et de calme majesté. Devant cette nature à la fois douce et triomphale, l'âme humaine s'élève, devient religieuse, oublie les lois inflexibles de la douleur et de la mort, ne tremble plus devant l'infini, croit y deviner, y sentir une bonté souveraine. Il semble alors à l'homme, toujours si terriblement solitaire, qu'une invisible et puis-

santé main se pose sur son front, pour le rassurer et pour le bénir. Son cœur troublé s'apaise, s'épanouit, et il en émane de mystérieux effluves qui montent et s'envolent plus haut que la pensée, plus loin que le rêve. C'est peut-être ce qu'on appelle la prière.

... Le jour déclinait. J'étais loin de chez moi. Je dus m'arracher à ma contemplation et revenir sur mes pas. Mais il me semblait que j'emportais en moi-même un peu de l'immense azur et des merveilleux nuages. En traversant un village, je vis une église ouverte. Entrons! Il est si rare, chez ceux de mon temps, le besoin d'un acte de foi, le besoin de courber le front, comme ont fait jadis les plus grands, comme font encore les plus humbles. Entrons! Je me rappellerai bien tout à l'heure les paroles si suaves que ma mère me faisait répéter, quand j'étais tout petit. Tout Dieu est vrai, toute religion est bonne, pourvu qu'on adore et qu'on prie.

J'ai franchi le seuil de l'église solitaire. J'ai touché l'eau du bénitier, où trembla le reflet d'une ogive, et, l'âme pleine de l'infini du Ciel, j'ai fait le signe de la croix.

j octobre 1893.

SS?f£r>*T^<

Rentrée des Classes

%^ï^|!e songe aujourd'hui à la fin des vacances, >"v| LfM à la rentrée des classes.

^ç^T^a Est-ce parce que je vieillis? Est-ce parce que je m'attarde à la campagne et que ce tiède et pur automne est favorable à la rêverie et au souvenir? Je ne sais, mais rarement mes lointaines sensations d'enfance et de jeunesse m'ont obsédé avec plus de persistance et d'intensité. Assurément, c'est un effet ordinaire de l'âge. L'homme, troublé par les passions, gâté par l'expérience, est comparable à ces fleuves d'Europe, souillés, tout le long de leur cours, par les impu-

retés des villes qu'ils traversent. Leur onde, comme notre âme, doit avoir le regret de sa source fraîche. Mais la saison mélancolique exalte encore plus, chez les natures sensibles, cette nostalgie du temps disparu. Les profondes perspectives de la mémoire s'éclaircissent alors et perdent leur mystère, ainsi que la forêt qui se dépouille.

Sur l'herbe de la pelouse, reverdie par les pluies de ces derniers jours, le tilleul argenté a répandu ce matin une jonchée de feuilles jaunes. On dirait des louis d'or sur une table de jeu, et le râteau du jardinier, qui fait la toilette de son gazon, — c'est aujourd'hui dimanche, — ajoute encore à l'exactitude de l'image. La vigne vierge ensanglante la muraille. Dans les plates-bandes, les dernières roses frileuses et sans parfum s'épanouissent à demi. Les masses d'arbres, rouillées par places, prennent des tons chauds d'anciennes tapisseries. Au ciel d'un bleu pâle, où sont en marche de grands nuages couleur de lait qui serait lumineux, le soleil, se montrant par intervalles, a des rayons navrés, des sourires d'agonisant. Dans les allées du parc, on respire une odeur de terre humide et de feuilles pourries. C'est bien la fin, l'adieu, le départ!

... Et je me revois, par un jour d'octobre tout

Page 1