RENTREE DES CLASSES II
semblable à celui-ci, sur une terrasse du jardin du Luxembourg, revenant du lycée Saint-Louis, dont je suivais les cours en qualité d'externe libre. J'étais alors dans l'âge ingrat, entre l'adolescence et la jeunesse, l'âge de la croissance et de la timidité. Quelques poils follets poussaient déjà sur mon menton, et un ami de mon père m'avait même fait cadeau d'une boîte de rasoirs anglais avec les sept jours de la semaine gravés sur les sept lames. C'était, en vérité, beaucoup de rasoirs pour si peu de barbe. Vous voyez d'ici le dadais, coiffé d'un képi, portant sous le bras ses livres et ses cahiers sanglés d'une vieille bretelle, et tout honteux de son pantalon trop court.
Je ne me plaisais pas au collège, où j'ai fait de médiocres études, souvent interrompues, d'ailleurs, par des accidents de santé. Tous mes professeurs, sauf un, à qui je garde une profonde reconnaissance, m'ignorèrent, ou à peu près. Ils ne s'occupaient — c'était tout naturel — que des cinq ou six « premiers », et, s'ils firent parfois attention à cet externe insignifiant, ce fut seulement pour lui confisquer des livres, étrangers aux études, qu'il lisait en cachette. Car le peu que je sais, je l'ai appris tout seul, à force de lire, et je ne me rappelle pas l'époque où j'ai
commencé, selon l'amusante expression de Vallès, à « loucher » dans les volumes non coupés, sous les galeries de TOdéon.
Les usages universitaires, dans ce temps-là, étaient assez solennels. Les professeurs ne montaient dans leur cathèdre que drapés dans la robe et le bonnet sur la tête. Ils récitaient, au début de la classe, le Déni, sancte spirirus. Les vers latins étaient en honneur, les Racines grecques florissaient encore. On a modernisé tout ce vieux jeu, qui avait du bon, cependant. Si je sais encore quelques mots de grec, c'est grâce aux décades.
On avait aussi l'habitude surannée d'enseigner l'histoire en commençant par le commencement. T>eus creavit coelum et terrain intra sex dies. Il paraît qu'on a changé tout cela et qu'on fait maintenant ce genre d'études à rebrousse-poil. Du moins, un petit garçon d'une dizaine d'années, que j'ai interrogé sur ces matières, s'est tout de suite mis à flétrir, comme ils le méritent, les roués de la Régence et le cardinal Dubois, et a sévèrement accusé Louis XV d'avoir perdu nos colonies; mais, par exemple, il ignorait encore qu'Abraham avait engendré Isaac et qu'Isaac avait engendré Jacob.
Mes maîtres d'alors m'ont laissé le souvenir de