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LE CENTENAIRE DE LA TERREUR

minable loi, envoyait tant d'innocents à la mort, l'anarchiste entre dans le premier établissement public qui se trouve sur son chemin, jette sa bombe et massacre au hasard.

Les bonnes âmes qui tâcheront de nous attendrir sur Henry vont nous répéter sur tous les tons que le passé de ce jeune homme est sans tache, que ses anciens professeurs, que tous ceux qui l'ont employé n'ont pas un reproche à lui faire, qu'il n'a aucun vice. On en peut dire autant et plus de l'Incorruptible. Robespierre, que tout homme de cœur doit haïr, mais qu'on ne peut mépriser, pratiqua toutes les vertus privées. Rappelons ce détail caractéristique aux panamistes triomphants. Après la mort du dictateur, du maître de la France, on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinquante livres.

Ma comparaison est bonne, je vous assure. Emile Henry, c'est le Jacobin du « dernier bateau ».

On ne peut raisonnablement espérer que cette poussée de frénésie révolutionnaire, qui se manifeste cent ans après l'autre, sera la dernière. Nous l'avons dans le sang, ce virus-là. Cependant, l'anarchie sera vaincue, comme le fut la Terreur, et nous serons, un jour, débarrassés de

l'explosion périodique, comme nous l'avons été de l'échafaud en permanence.

Mais quand? Comment? Par qui?

On peut s'attendre à tout, certes, dans ce pays extraordinaire, où l'on a vu d'anciens régicides engoncés dans les roides broderies d'un habit de cour, et où les vieilles tricoteuses ont crié : «Vive l'Empereur! » à travers les carrefours, quand on y affichait les bulletins de victoire. Mais comme il tarde, l'orage nécessaire qui peut seul balayer l'atmosphère de crime et de honte que nous respirons, et emporter l'âme purifiée de notre chère France vers des destinées nouvelles!

$ mai 1S94.

Religions et Miracles

^Sà^UELQu'uN de peu mystique, c'est votre B$xl&â k humble serviteur. A cet égard, comme ^^\^S à beaucoup d'autres, il ne suit pas la mode. Il s'efforce simplement de conserver, intacte dans son cœur, la morale de Celui qui parlait sur la Montagne; car c'est la plus grande école de bonté que le monde ait connue, la meilleure arme contre l'égoïsme. Que n'a-t-on le courage de conformer sa vie, en toute occasion, aux préceptes évangéliques? Du moins, votre serviteur le fait le plus souvent qu'il peut — jamais

assez — et il se répète la consolante parole de Jésus : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

Quant au Mystère, il lui tire la révérence.

Beaucoup de nos contemporains sont plus exigeants. Il leur faut du surnaturel, et ils prétendent que l'infini se mêle de leurs petites affaires. Au temps où je n'avais pas encore de barbe au menton, j'ai assisté déjà à quelque chose de semblable, à la première épidémie de spiritisme. Tel que me voici, j'ai fait tourner des chapeaux et des tables. Mais n'allez pas me considérer, s'il vous plaît, comme un fameux thaumaturge. J'aime mieux entrer tout de suite dans la voie des aveux. Si des tables et des chapeaux ont tourné sous mes mains, c'est parce que je poussais, tout bonnement.

Je me souviens encore des interminables séances, chez une vieille tante. C'étaient des soirées à petits gâteaux et à verres d'orgeat, où les tables tournantes avaient remplacé les jeux innocents. Pour ma part, quoique je ne fusse encore qu'un adolescent dont la voix muait, un collégien à la tunique toujours trop courte, avec des bas bleus et des souliers à cordons, je regrettais les jeux innocents, parce qu'on pouvait

quelquefois embrasser une jolie cousine aux joues rouges, qui avait perdu un gage. Mais il n'était plus question, depuis l'invasion du spiritisme, de corbillon ni de « dessous du chandelier ». On ne s'occupait plus que des esprits frappeurs, et tous, le collégien, les cousines au teint de pomme d'api, les messieurs graves, les vieilles dames en bonnet à coques, tous s'asseyaient autour d'une table de bouillotte, sur laquelle on étendait les mains avec le geste d'un pianiste qui plaque un accord.

Au bout d'un quart d'heure, — tant pis! c'était trop ennuyeux, — je poussais. Et je crois bien que les autres, impatientés comme moi, en faisaient autant.

Et voilà que la table se mettait à volter, à se trémousser, et se levait sur deux pieds, et exécutait toutes sortes de gentillesses. A l'aide d'un alphabet chiffré, on lui posait des questions, comme à un phoque ou à un âne savant. Et la table répondait, souvent avec beaucoup d'indiscrétion, révélait, par exemple, l'âge d'une demoiselle qui avait, depuis longtemps, coiffé sainte Catherine. Pour un peu, la table aurait désigné la personne la plus amoureuse de la société.

Les choses se compliquèrent. Des esprits furent évoqués, toujours dans la table. D'abord, des personnages célèbres, Robespierre, Marie-Antoinette, Papavoine; — Voltaire, qui, vraiment, n'était pas en verve ce jour-là, Napoléon, qui ne disait que des niaiseries; — puis un oncle, disparu depuis trente ans, lequel nous apprit qu'il avait fait naufrage et que des cannibales l'avaient mangé à la croque-au-sel.

Les cousines aux couleurs de pivoine poussaient de petits cris d'épouvante. Seulement, — la vérité avant tout, n'est-ce pas? — je poussais toujours.

Rien n'est plus difficile à perdre que les habitudes prises dès l'enfance. J'ai bien peur que mes premières expériences de spiritisme ne m'aient rendu, à tout jamais, récalcitrant au merveilleux.

Eh bien! il paraît que je suis une espèce d'exception dans notre Paris décadent et byzantin. Si j'en crois le curieux volume de M. Jules Bois, les Tetires religions de Taris, que je viens de lire avec beaucoup d'intérêt et un peu de stupéfaction, nous coudoyons par les rues à chaque instant, sans nous en douter, des Païens, des Swedenborgiens, des Bouddhistes plus ou moins

orthodoxes, des Théosophes, des adorateurs delà lumière, que sais-je? Déjà Huysmans, dans son troublant et étrange Là-bas, nous avait conté qu'on disait la Messe noire au fond de Vaugirard; et voici que M. Gilbert Augustin-Thierry — dont je signale le zMasque à tous les amateurs de frissons et de cauchemars — nous apprend que les mystères d'Isis sont célébrés sur le versant nord de la Butte Montmartre.

Jamais on n'a tant vu de temples « au fond de la cour, à droite », et d'églises « au troisième audessus de l'entresol ». Il y a des gnostiques à Orléans et des esséniens rue des Belles-Feuilles. Et, tous les soirs, vous pourrez contempler, si le cœur vous en dit, au café Voltaire, buvant son verre de bière et lisant les gazettes, un fort savant vieillard, qui, dans la religion positiviste, est quelque chose comme un pape.

Et j'allais oublier le Sâr Péladan !

Que de dogmes et que de cultes ! Si vous tenez à savoir mon avis, je vous avouerai que tout cela me semble passablement absurde, que je trouverais plus simple d'espérer en un Dieu juste et bon, en une Loi suprême d'harmonie et de miséricorde, et de faire autour de soi, dans sa modeste sphère d'action, le plus de bien possible.

Mais les cervelles mystiques ne se contentent pas de si peu, et je sens plus que jamais que je ne suis qu'un pauvre homme.

En l'an 1848, où la moisson de folies fut abondante, un certain nombre de bons dieux en chambre se révélèrent, tout comme aujourd'hui. J'ai eu personnellement l'avantage de rencontrer jadis, chez des amis, le dernier diacre irvingien. Quand je dis le dernier, je devrais plutôt dire le seul, caria religion irvingienne n'avait jamais eu qu'un prêtre, — son fondateur, un « quarantuitard » nommé Irving, — et un diacre, celui que j'ai connu. C'était un très brave homme qui exerçait la profession de photographe, place Dauphinc. Tous les dimanches, vingt-cinq ou trente fidèles — le reste des irvingiens — se réunissaient dans son atelier. On roulait, dans un coin, les appareils sur leur trépied, les châssis où étaient peints en grisaille de riches salons et des parcs seigneuriaux, et l'excellent M. D... célébrait l'office. Je parle d'il y a vingt-sept ou vingt-huit ans. L'irvingianisme agonisait. Il doit être définitivement mort; car je n'en ai pas trouvé trace dans l'ouvrage de M. Jules Bois.

C'est peut-être parce que j'ai poussé tant que j'ai pu la table de bouillotte, autrefois, chez ma

tante, — et parce que l'âme de Jean Racine, qui, un soir, avait eu la complaisance de se déranger pour nous, fut incapable de déclamer les dix premiers vers du récit de Théramène sans y ajouter des a cuirs » et des fautes de quantité; — c'est peut-être pour cela, et aussi par tempérament, car on est incrédule comme on est bilieux; mais je ne croirai aux miracles que lorsque j'en aurai vu.

ce Ceux de Lourdes, me crient cent témoins, dont plusieurs étaient sceptiques naguère, ceux de Lourdes sont incontestables. » Il faudra donc que je retourne là-bas; car, autrefois, je n'y ai vu que des marchands de chapelets.

Bien des voix entraînantesm'excitent d'ailleurs à refaire le voyage. Déjà commence à se dérouler sous nos yeux la large et puissante fresque où Emile Zola va faire palpiter la souffrance humaine. J'ai là, sur ma table, Terre de Lourdes, par M. Boyer d'Agen, dont je n'ai encore lu que les premières pages, pour y respirer l'enivrante odeur des Pyrénées au mois d'août, quand la campagne est embaumée parla fenaison du premier regain. Mais ce serait surtout la 'Bemadene de Lourdes, de mon cher Emile Pouvillon, qui me ferait croire aux miracles, si, comme lui, j'avais assez d'ima-

gination pour me donner à moi-même l'illusion, le mirage de la foi.

Car cet exquis poète, ce délicat paysagiste, ce suave virtuose du style a su allier, dans sa 'Bernadette, la naïveté d'un « mystère » de jadis à la perfection d'une moderne œuvre d'art. Je ferme son livre, rustique et chrétien, avec un enchantement au cœur. Il me laisse cette sensation de cierges en plein soleil, d'odeur d'encens mêlée au parfum des roses, que donne un reposoir de village à la Fête-Dieu.

Dans l'âme de mon ami Pouvillon, je sens bien qu'il y a, comme dans la mienne, cette aspiration vers la foi, ce besoin d'une croyance, si douloureux, car il est triste comme un regret et âpre comme un désir. Mais avons-nous, lui et moi, le cœur assez ingénu pour prier, pour croire, surtout, à l'efficacité de notre prière, pour demander, pour espérer le miracle? Hélas! hélas!... Ce serait si doux, pourtant! J'en sais quelque chose, moi qui ai passé tout ce dernier hiver au chevet de malades bien chers, moi qui encore, à l'heure qu'il est, vois souffrir des êtres que j'aime et ne puis rien pour les soulager.

Cependant, si ma raison est rebelle au merveilleux, je conviens que, au point de vue de

l'imagination et de la poésie, rien n'est plus admirable. Et, pour finir cette causerie, je veux vous dire une jolie histoire, qui me fut contée à Lyon, il y a quelques années.

Une fillette de la campagne arrive en ville par le chemin de fer, avec son panier et ses petits paquets, pour entrer en condition dans une famille respectable. Mais, à la gare, elle s'aperçoit avec terreur qu'elle a perdu l'adresse de la maison où elle était attendue. L'enfant est jeune, jolie; et la voilà seule, sans argent, perdue dans cette grande cité, exposée à bien des périls. Que va-t-elle devenir?

Or, la petite a toujours eu une dévotion particulière à la Vierge. Là-haut, sur la colline, dominant cette ville dont elle a peur, elle voit se dresser la basilique de Notre-Dame de Fourvières. Elle passe le pont, gravit les pentes, va s'agenouiller devant la Bonne Vierge, se recommande à elle dans une ardente prière; puis, comme elle sort de l'église, un jeune homme vêtu de noir, dont la physionomie respire la bonté, s'avance vers elle, lui demande pourquoi elle a le front soucieux et les yeux rouges.

A cet inconnu, qui lui inspire confiance, la jeune paysanne avoue la cause de son chagrin.

« Allez donc, lui dit alors le jeune homme, chez madame une telle, qui demeure en ville, à tel endroit. C'est ma mère. Vous lui direz simplement que c'est son fils qui vous envoie. Allez, vous serez bien reçue. »

La fillette obéit, se rend à l'adresse indiquée, est d'abord introduite dans un salon où se trouve un portrait fort ressemblant de l'obligeant jeune homme. Puis une dame, âgée et en grand deuil, la rejoint et l'interroge. Mais, quand la jeune fille lui dit : « Je viens de la part de votre fils, » la vieille dame pousse un cri de douleur :

« Mon fils est mort!... Je le pleure depuis trois ans! »

Alors, la petite paysanne, éperdue et tremblante, raconte son aventure, sa prière à Notre- Dame, sa rencontre et son entretien, sur le seuil de l'église, avec ce jeune homme, dont voici le portrait.

On devine le dénouement. Ce n'est pas comme servante, c'est comme une fille d'adoption que la pauvre mère accueille cette pieuse enfant, à elle adressée par son fils qui est au ciel.

Vous souriez? Je ne m'en étonne pas. Cependant, cette anecdote miraculeuse m'a paru très émouvante, surtout dans le milieu et dans le

décor contemporains. Je la signale à nos jeunes poètes, qui sont mystiques volontiers. Elle pourrait, je crois, inspirer à l'un d'eux une centaine de charmants vers.

10 mai 1S94.

A propos de Jeanne d'Arc

(f^Y^^ e M. Joseph Fabre est vraiment un bon v (tà^if Français, et la fête nationale en l'hon- O^cr^t ncur de Jeanne d'Arc, qu'il réclame avec une patience et une ardeur infatigables, devrait être instituée depuis longtemps. Il est même scandaleux qu'on hésite à satisfaire ce brave homme, et toute la nation avec lui.

Comment? On a ce bonheur inespéré que sur Jeanne d'Arc tout le monde soit d'accord. De l'aveu général, il n'y a, dans l'histoire d'aucun peuple, une légende aussi admirable, une figure aussi pure et aussi touchante. Pour les

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