IDYLLES PLÉBÉIENNES
souffleté tout le long du chemin par des rafales d'aigre bise et de pluie glacée. Demain sans doute, je serai plus enrhumé que le père Ducantal, et la moitié de Paris éternuera. Que Dieu vous bénisse!
Or, savez-vous à quoi je songeais, tout à l'heure, en remuant les braises du bout des pincettes?
Aux amoureux.
Oui, aux couples d'amoureux populaires, qui, ce soir, par ce temps de chien, ne pourront pas s'asseoir, près, tout près l'un de l'autre, sur les bancs des boulevards solitaires, pour se prendre les mains, se regarder dans l'ombre au fond des yeux et se dire à voix basse de délicieuses stupidités et des phrases à dormir debout, avec des baisers en guise de points et de virgules.
Incorrigible rôdeur des banlieues parisiennes, quand je m'en vais, après dîner, promener ma canne et ma rêverie du côté de l'Observatoire, j'en rencontre presque sur chaque banc, de ces idylles. Je passe tranquillement, sans avoir l'air de faire attention, pour ne pas les déranger, les pauvres enfants! Mais, avec un regard de côté, je les surprends parfois qui se baisent sur la bouche au clair de lune ; et ce gentil tableau fait
toujours naître un rien d'attendrissement dans mon vieil imbécile de cœur.
Je sens que je m'expose, en ce moment, à la blague des jeunes pessimistes et que j'offre à leur raillerie, dans la pénombre, sous mes arbres de Montparnasse, un profil confus de chansonnier national, coiffé d'un chapeau bas à larges ailes, d'où débordent des cheveux blancs, et drapé dans une redingote à la propriétaire, laissant pendre, par la poche de derrière, un bout de mouchoir à tabac.
Béranger tant que vous voudrez. Je me moque des moqueurs. Sans compter que le bonhomme a trouvé des vers de vrai poète pour exprimer un sentiment que je connais bien, la tristesse de la cinquantaine, et qu'il a, mieux que personne, soupiré le mélancolique « déjà », crié le suppliant « pas encore », douloureuses exclamations du sentimental un peu fatigué, quand va bientôt sonner pour lui l'heure de l'adieu aux amours.
Jeunes pessimistes, c'est vous qui êtes dans le faux. Croyez-moi, vous perdez votre temps, vous gâchez votre vie. Le sage, quand on lui sert sa soupe, si mauvaise qu'elle soit, la mange et ne commence pas par cracher dedans; car, après avoir fait ce beau coup, il serait bien obligé de