‹ Mon franc-parlerChapitre 55 sur 56 · IDYLLES PLÉBÉIENNES ^OI · texte numérisé non relu

IDYLLES PLÉBÉIENNES ^OI

la manger tout de même. Pour moi, je ne veux pas devenir pareil à la seiche qui répand sans cesse autour d'elle un nuage de sépia; et, devant un de ces spectacles qui prouvent que l'existence a du bon, comme, par exemple, une paire d'amoureux sur un banc, par une nuit de mai, je ne m'enveloppe pas de mauvaise humeur.

Ils ne sont pas pourtant très confortables, les amours de Daphnis en casquette et en bourgeron, de Chloé en « taille » et en « cheveux ». Ce banc n'est point un asile sûr. Un passant peut s'y asseoir, qui les en chassera. Mais qu'importe? Ils iront, un peu plus loin, installer leur idylle errante. Leur plastique n'est pas toujours, non plus, irréprochable, à la vierge et à l'éphèbe. Tous deux sont des enfants du faubourg, étiolés, malingres. Mais, bah ! Il a tout de même ses yeux de vingt ans, beaux et ardents de désir, et elle, — sur ses lèvres, sur tout son visage, — une fleur de jeunesse. L'un et l'autre, sans doute, ils vivent dans leur famille, ne peuvent se rencontrer que dehors. Ils n'en sont encore qu'aux premières caresses. Je veux le supposer, du moins, et c'est ce qui m'émeut profondément.

Pauvres enfants ! Ils ne s'en doutent point. Mais, là, sur ce banc tiède et poudreux, dans

cette nuit sans fraîcheur et sans mystère, maudissant ces oisifs dont le passage trouble quand même leur entretien et interrompt leurs baisers, ils vivent les meilleures, peut-être même les seules bonnes heures qu'ils auront jamais. Aujourd'hui, ils souffrent de la contrainte, souhaitent la complète solitude. Moi, je prévois trop le malheur qui les guette, après la possession. Ils ignorent que le désir vaut mieux qu'elle. Bénis soient les obstacles qui, du moins, prolongent pour eux l'attente et permettent à leur amour de garder encore quelque délicatesse et quelque douceur !

Car ce qui me paraît surtout cruel dans l'existence des pauvres gens et ce qui m'inspire tant de compassion pour eux, c'est peut-être moins les souffrances physiques qu'ils subissent que les jouissances sentimentales dont ils sont privés. Poussés, entraînés par la nécessité impatiente et brutale, par la quotidienne lutte pour le pain, ils ont à peine le temps de se sentir vivre.

La plupart des prolétaires — et ce sont les plus sages — se marient jeunes, mais presque toujours sans choix, dans une hâte d'accouplement. Ce n'est proprement que l'association de deux labeurs. En ménage, ils vieillissent très

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