IDYLLES PLÉBÉIENNES
vite. L'amour n'est bientôt plus pour eux que la satisfaction d'un besoin; et de la famille, ils ne connaissent que les lourdes charges. Ont-ils aimé? Ont-ils senti jamais au fond d'eux-mêmes l'instinct fleurir en sentiment, le désir s'épanouir en tendresse? Quelquefois, oui, aux environs de la vingtième année.
Mais qu'elle est brève, leur jeunesse! Un pale soleil, qui dissipe un moment les brumes d'une matinée d'hiver, et c'est fini. Ces amoureux en plein vent que je rencontre dans mes vagabondages nocturnes sont presque des enfants encore. Hélas ! Dans peu d'années, la fillette sera devenue une de ces ménagères tout de suite fanées et voûtées par le fardeau du travail, et l'homme, éreinté dans la pleine vigueur de l'âge, ne songera plus qu'à se coucher et à dormir, après la soupe.
Et c'est pourquoi j'en veux à ce printemps froid et mouillé, qui dérobe méchamment à la jeunesse des misérables quelques-unes des rares soirées où ils peuvent écouter leur cœur.
Aujourd'hui, cette pensée m'obsède, des amoureux sans refuge, et pour l'entretenir en moi, bien tendre, je vais relire le Cœur gros, de Jean Ajalbert. Car presque toutes les nouvelles
de ce charmant recueil, écrites d'un style aigu et pittoresque, où la sensation vibre jusqu'au bout des nerfs, racontent d'humbles amours. Et j'invite, en passant, tous ceux qui goûtent l'art sincère et l'émotion vraie, à faire la connaissance de ce Théocrite suburbain.
Jean Ajalbert, mon jeune ami, je vous sais gré de rester, comme moi, fidèle aux petites gens et à notre chère banlieue de Paris. Après tout, la fleur de la pastorale est bien libre de pousser à Grenelle ou aux Lilas, dans les terrains vagues, entre une boîte à sardines et un vieux soulier, lavé et rougi par cent averses. Votre gamine — je ne me rappelle plus si elle est brunisseuse ou corsetière — qui, ayant pour le lendemain un rendez-vous décisif, veut se parer pour la chute et lave son linge à la borne-fontaine, sous le bec de gaz, me plaît autant que Nausicaa. Pourquoi pas l'églogue le long des boulevards extérieurs et l'oarystis sur les « fortifs » ?
Comme votre vieux confrère en flânerie, je suis certain, mon camarade, que vous êtes furieux contre cet affreux temps qui empêche les couples plébéiens de se parler tendrement dans le cou, sous le profond azur, devant la marche imposante du Zodiaque. Car, une belle nuit de
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mai, n'importe où, c'est tout ce qu'il faut pour la promenade à deux ; et le ciel a beau être coupé par des tuyaux d'usine, ou encombré par les cylindres noirs d'un gazomètre, la rêverie des amants y monte quand même vers les étoiles.
2\ mai i Se) i.
L'Instruction et le Peuple
our faire plaisir à l'un des meilleurs compagnons de ma toute première
■^32! jeunesse, j'ai mis, dimanche dernier, dès le matin, ma cravate blanche et mon habit à manger du rôti, et je suis allé présider la distribution des prix d'une Association philotechnique, dans une des plus importantes localités de la banlieue de Paris.
Mes lecteurs vont sans doute me trouver bien inconséquent; car je me suis permis, l'année dernière, quelques libres réflexions sur l'éloquence spéciale qui coule copieusement dans les
solennités de ce genre, et dont l'optimisme sans réserve, l'optimisme à la Pangloss, m'a toujours un peu agacé. Il y eut même, à ce propos, une légère émotion dans la Presse, et quelques interviews de gros bonnets me traitèrent avec sévérité. Des hommes politiques, des universitaires d'importance manifestèrent leur indignation, et mon article fut blâmé, généralement, comme subversif et révolutionnaire.
Je n'avais pourtant rien avancé de très énorme. Je me demandais seulement s'il était bien sage de présenter aux enfants la science comme une panacée universelle et de leur affirmer que, dans la vie comme à l'école, les plus méritants seront toujours les premiers. Il est, convenez-en, des paradoxes plus scandaleux. Cependant, je fus accusé de décourager la jeunesse, et je crois même me rappeler qu'on me flétrit du nom d'obscurantiste. Dans un cauchemar, je me vis alors vêtu d'un collant rouge et d'un mantelet de velours noir, coiffé du bonnet de Méphisto, et faisant des effets de cuisse auprès de la Cornalba, comme le mime Rossi dans Excehior, le ballet de l'Eden.
Je ne répondis rien, cela n'en valait guère la peine. Mais je continuais pourtant à me dire,
dans ma petite jugeotte, que, tout en respectant les illusions et la naïveté d'un jeune public, — et de toute espèce de public, — il ne serait tout de même pas mal de relever la sauce un peu fadasse de ces sortes de harangues avec le sel de la vérité. Aussi, quand mon vieux camarade est venu m'embaucher, l'autre jour, pour cette distribution de prix, tant pis, j 'ai voulu tenter l'expérience; et — le croiriez-vous d'un orateur? — j'avais écrit ce que je pensais sur les quatre ou cinq feuilles de papier que je tenais à la main, en m'installant au fauteuil, dans mon costume de garçon d'honneur, et salué par le pas redoublé des cuivres de la fanfare locale.
L'auditoire était composé, en majeure partie, des élèves qui avaient suivi les cours et de leurs familles; et ce personnel, vous le savez, ne se recrute pas dans la « haute ». Il y avait là des gens du peuple et de la plus médiocre bourgeoisie, de modestes employés, des ouvriers, des ouvrières, un soldat, même quelques servantes. Je ne sais rien de plus respectable et de plus digne d'intérêt que tout ce petit monde-là, qui, en plein combat pour la vie, garde pourtant le goût et le besoin des choses intellectuelles, et qui, chaque soir, après sa tâche faite, dérobe une
heure à son repos si bien gagné, pour venir écouter un professeur, prendre quelques notes, et combler ainsi, tant bien que mal, les lacunes d'une instruction élémentaire, que la nécessité de gagner du pain interrompit de trop bonne heure.
La plupart étaient encore des adultes, de très jeunes gens; mais je voyais aussi devant moi des visages plus virils. On m'a même raconté l'histoire touchante d'un père de famille en cheveux gris, qui, tout à fait illettré et rougissant de son ignorance, était venu s'asseoir, à côté de son fils, grand garçon déjà, sur les bancs de l'école. Imberbes ou barbons, mes auditeurs étaient donc de ceux à qui peut s'appliquer la belle expression de l'Evangile, des hommes de bonne volonté.
Certes, il convenait de les féliciter, — et je l'ai fait avec toute la chaleur et toute la sincérité de mon âme, — ces artisans, épuisés par une besogne fatigante, ces commis, las d'une longue et monotone séance dans un bureau, ces jeunes filles ayant tiré l'aiguille toute la journée, qui avaient assez d'énergie pour cultiver encore la fleur de leur esprit. En leur présence, je songeais à tant de riches et d'heureux, qui se contentent
du peu qu'on les a forcés d'apprendre dans leur enfance, si même ils ne l'oublient pas, et dont toute l'existence s'écoule dans l'oisiveté stérile et dans les frivoles distractions. Je me sentais pénétré de sympathie pour ces braves gens. J'ai regardé avec bonheur ces visages, où la dure expérience de la vie, la gravité précoce que donne la pauvreté, n'avaient pas éteint pourtant le charme et l'éclat de la jeunesse. J'ai été fier de serrer ces mains qui, presque toutes, étaient marquées par les cals et les cicatrices du labeur. J'ai souri à ces yeux honnêtes, au fond desquels brûlait la flamme de la pensée.
Mais, précisément à cause de la profonde estime que m'inspiraient ces enfants du peuple, qui, tout en acceptant leur humble condition, prétendent s'élever au-dessus d'elle, j'ai voulu leur dire ce que je croyais être la vérité, et j'ai rompu avec la tradition depuis longtemps établie dans les allocutions scolaires, où l'on vante toujours avec emphase les bienfaits de l'instruction, où l'on n'en montre jamais les périls.
A coup sûr, leur ai-je dit avec Agrippa d'Aubigné, « la vertu n'est pas fille de l'ignorance ». Mais il n'est pas prouvé, malheureusement, que la science rende l'homme meilleur. Elle est une
force, voilà tout, et, comme routes les forces, elle peut être mise au service du bien ou du mal. Malheur à celui en qui elle développe l'orgueil et le mépris de ses inférieurs intellectuels; car il perd aussitôt la notion de la justice et de la bonté. Le temps présent ne nous offre que trop d'exemples de cette maladie morale. Ce ne sont pas, hélas ! des ignorants, ces malheureux qui, affolés par le sentiment morbide de leur supériorité, s'abandonnent aux pires conseils de l'envie et de la haine, condamnent en masse la société imparfaite et, dans leur fureur, sont entraînés parfois jusqu'au crime.
Instruisons-nous, ai-je répété à mes jeunes auditeurs, instruisons-nous dès le premier âge et à tout âge. Les portes de l'école sont, désormais, largement ouvertes à tous. N'en oublions pas le chemin. Continuons à acquérir, non seulement les connaissances pratiques qui nous rendront utiles aux autres et à nous-mêmes, mais aussi cette culture de l'esprit qui nous donnera les plus pures et les plus nobles joies. Fréquentons l'école, prenons-y et rapportons-en chez nous le goût de l'étude, de la lecture. Les livres sont de sûrs amis. Ils sont toujours là, nous retiennent près du foyer, nous font contracter les douces et
calmes habitudes de l'intimité et de la famille. Instruisons-nous, mais, au nom du ciel! ne devenons pas orgueilleux de notre savoir. Car nous risquerions d'y perdre le véritable esprit de fraternité; car nous pourrions oublier alors que tous, instruits ou ignorants, nous sommes égaux devant les inévitables misères de la vie, et que, contre elles, nos meilleures armes sont encore les deux sentiments innés, les deux vertus d'instinct que l'orgueil détruirait d'abord en nous, la résignation et la simplicité du cœur.
Ce langage, si raisonnable et si modéré qu'il soit, le peuple n'a pas coutume de l'entendre. Car, en France, depuis quelque vingt ans, nous sommes en proie à une sorte de délire scolaire, et, dès qu'on a prononcé les mots « science » et « instruction », il semble que tout soit dit. Beaucoup de gens, qu'on prendrait pour très sensés au premier abord, considèrent l'orthographe et la géographie comme des vertus et sont persuadés que l'algèbre donne la paix de l'âme. Il ne faudrait pas les pousser beaucoup, je crois, pour les entendre déclarer qu'ils trouvent très possible et même souhaitable un avenir où les piqueuses de bottines seraient toutes pourvues du brevet supérieur et où les champs seraient labourés par
des bacheliers ès-lettres. Rêve de mandarins, aussi absurde que celui de certains idéologues qui nous annoncent comme prochaine une société où tout le travail, fait aujourd'hui par nos mains, sera sans peine et rapidement exécuté par les machines, tandis que l'espèce humaine, désormais composée seulement de rêveurs, de poètes et de philosophes, sera nourrie dans le Prytanée et passera son temps en conversations, tout en se promenant par groupes, à la mode péripatéticienne.
D'ailleurs, quand même ces chimères devraient un jour devenir des réalités, ce n'est pas pour tout à l'heure, et, d'ici à bien longtemps, la science ne fera pas grand'chose pour diminuer l'inégalité des conditions entre les hommes. Il ne me parait donc pas inutile que, de temps en temps, de vrais amis du peuple, de ceux qui n'attendent rien de lui personnellement et n'ont pas, par conséquent, besoin de le flatter et de l'induire en erreur, lui tiennent de moins superbes discours.
Recommandons-lui de s'instruire, soit. Mais n'éveillons pas dans son esprit de dangereuses illusions. Pour la plupart des humbles, le savoir ne peut être qu'un ornement de la pensée, un
parfum de la vie. Les fleurs de Jenny l'Ouvrière, mon Dieu, oui. Et c'est beaucoup ! Donnons l'instruction à l'homme du peuple, mais inspirons-lui la défiance contre les appétits et les révoltes du demi-savant. Adressons-nous à son bon sens et à son bon cœur. Répétons-lui qu'aux pires sévérités du sort, il n'a guère à opposer que la douceur et la solidarité fraternelle, que la meilleure discipline morale consiste encore à porter vaillamment son fardeau et à alléger, quand on le peut, celui de ses compagnons, et que quiconque se résigne est relativement heureux, car il conserve un inappréciable trésor, la bonté. Il me comprenait, mon public populaire de l'autre jour, et il applaudissait franchement à ces vérités mélancoliques. Mais mon cœur était triste de n'y pouvoir ajouter quelques paroles de consolation. Ils les entendaient autrefois, les pauvres gens, dans l'église, quand l'école, sa voisine injustement jalouse, n'attirait pas seule la foule. Aujourd'hui, l'herbe pousse entre les dalles du parvis, et c'est un grand malheur. Car la misère humaine n'a pas renoncé à l'espoir d'un paradis, et chez quelques-uns de ceux qui l'exigent icibas, et tout de suite, l'impatience a pris la forme d'une folie mystique et sanguinaire.
« Toute foi religieuse est morte, » disent certains savants infatués. Hélas! tuant comme des persécuteurs, mourant comme des martyrs, de toutes parts je vois surgir des fanatiques.
31 mai 1S94.