‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Regcnda est fervlda adolesccntia. ■ (Seweqdb.)

Je passerai rapidement sur mes premières années.

Ma mère, restée veuve fort jeune, me Conduisit au collège de Sorréze.

Je m'y distinguai , surtout dans les arts

d'agrément. A seize ans, je savais faire, d'après nature, un portrait fort ressemblant; j'étais profondément musicien et ma voix de ténor était remarquable.

Je perdis mon excellente mère, au moment où je finissais mes études. Je vins en vacances à Poitiers, chez ma tante Delmar, femme d'un caractère très ferme et d'un cœur noble et dévoué.

Mon oncle Germond fut nommé mon tuteur.

M. Germond était un avocat fort habile, fort expert; il s'était retiré des affaires avec une très grande fortune et habitait sa terre de Luciennes , à deux lieues de Poitiers.

Mon oncle éprouvait au moins beaucoup de sympathie pour moi , sans doute par souvenir de son frère et surtout de ma mère, femme la plus honorable, disait-il, qu'il

eût connue ; il me serrait souvent dans ses bras avec effusion ; puis il se mettait à m'étudier , me scruter . me regarder, comme s'il se fut efforcé délire jusqu'au fond de mon cœur et de ne m'aimer qu'en pleine connaissance de cause. Je l'entendis dire à madame Delmar qu'il fallait me livrer , pour le choix d'un état , à mes instincts bons ou mauvais; que c'était une épreuve à faire.

J'étais fort éloigné de toute inclination sérieuse, et, lorsqu'au printemps de 1804-, ma tante me demanda , de la part de M. Germond, à quel parti je m'arrêtais, à quelle carrière je me destinais, je la priai d'obtenir que mon tuteur me permît d'aller à l'école militaire de Fontainebleau , alors tout récemment établie.

J'étais enthousiaste de la gloire nationale et du premier consul. Napoléon Bonaparte était mon héros : je n'avais rien vu dans

mes livres classiques , qui fut comparable à ses campagnes d'Italie et d'Egypte, et je voulais me faire sous -lieutenant pour miner e ou mourir avec lui,

Lorsque madame Delmar apprit à mon oncle mes instincts militaires, M. Germond se récria fort :

a II se peut !... lui dit-il. Quoi ! mon hér ritier, mon neveu unique veut se faire souslieutenant ! Ce coquin de Bonaparte perdra la France. Que le diable l'emporte, et mon neveu avec lui... Allons, envoyez le petit drôle à Fontainebleau. Il est impossible qu'il y tienne : il a fait de trop bonnes études pour s'arranger de pareil métier. C'est une fantaisie de peu de durée qu'il faut lui passer. »

C'était sotte chose, à la vérité , et je rebellai plus d'une fois Sorrôze; mais je me pris d'une belle passion pour les mathéma--

tiques ; j'y travaillai avec fureur ; je supportai patiemment' l'école du soldat et de l'officier; je restai étranger aux nombrenx duels qui forcèrent à nous retirer nos baïonnettes ; je fus nommé sous-lieutenant au seizième léger.

Je perfectionnai mes études musicales en Allemagne dans nos canlonnemens et je fis connaissance avec la guerre à Jéna.

Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était fort difficile que la gloire arrivât jusqu'à un obscur sous-lieutenant.

La lettre que j'écrivis de Weimar à mon oncle était plus mélancolique et philosophique qu'enthousiaste.

« Bien , dit M. Germond à ma tante : encore une victoire, et Charles en aura fini avec l'état militaire. »

Je fus fait 'ieutcnaat à Golymin : cela me

rendit quelque chose de ma première ardeur; mes hôtes, les juifs Polonais des environs d'Ostrolenka . avaient aussi de bien belles barbes, et je m'amusais à me créer une superbe collection de figures patriarcales en faisant leur portrait, lorsque je n'étais pas obligé d'aller avec mes soldats à la recherche des pommes de terre pour ne pas mourir de faim.

Je faisais de celle douce vie un tableau assez riant dans mes lettres à mon oncle, et il me répondait crûment :

» Je te donne encore six mois à guerroyer. Puis, si tn me refuses de te faire étudiant en droit à six mille francs de pension à Paris, je te déshérite et romps toute relation avec toi.

» Tu crois peut-elrc, mon neveu bienje n'ai que toi à qui laisser ma

succession, et que notre identité de nom exerce à ton égard sur moi un charme irrésistible... Prends-y garde! mon testament t'apprendra le reste. »

J'étais encore dans le terme fixé par M. Germond, lorsque force me fut de renoncer au métier des armes. Resté mourant, avec les trois quarts de mon régiment , sur le champ de bataille d'Eylau, j'écrivis a mon tuteur, de l'hôpital de Varsovie , que j'avais suffisamment satisfait à mon amour pour la gloire.

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