‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 4 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Qui )>ourrait décrire -Le trouble d'un aveu, la douceur d'uu sourire La saveur d'uu premier baiser ! »

( Lamartine.)

J'arrivai, six mois après, tort souffrant encore de mes blessures , à la terre de mon oncle.

M. Germond avait demandé et obtenu ma réforme. J'étais reconnu invalide , au moins pour quelque temps.

« Eh bien , Charles, me dit mon oncle en m'apercevant, es-tu guéri delà fantaisie de courir les aventures à la suite du grand homme ? Au train actuel , je m'estime heureux que tu n'ayes été qu'a moitié tué. Les bons soins ne vont pas te manquer , et tu te trouveras mieux ici, je l'espère, qu'à l'hôpital militaire. Une fois rétabli, lu guerroieras avec les lièvres et perdrix de mes champs ; tu feras une demi-douzaine de lussions avec les femmes ou Gllcttes de mes paysans, si le cœur te dit , et , le mois de novembre venu , tu t'en iras faire ton droit avec les grisettes du quartier latin. Tu auras plus beau jeu à te défendre des embûches de leurs coquetteries que des lances des Cosaques. Ne va pas toutefois vouloir épouser , |à première vue. Tu m'as écrit que lu avais encore le cœur tout neuf, et je veux bien t'en croire ; j'aimerais presque autant qu'il en fut autre-

ment... Quoiqu'il en soit, tu nés pas majeur, et il te faudra tout au moins mon consentement. La vie est longue, vois-tu , et il faut la connaître avant de s'y fixer. Donne plus d'une fois ton cœur avant de le donner toutà-fait et à jamais. A ton âge, je voulais moimême épouser à tout propos. J'y ai si mûrement réfléchi que me voilà arrivé à soixante-dix ans , fort décidé à mourir célibataire. »

Je me rétablis lentement et ne fus nullement tenté de faire une passion poitevine. Je m'occupai peu des lièvres et des perdreaux; beaucoup de musique , de peinture , et je partis pour Paris , assez résigné à faire mon droit pour icomplaire à mon oncle, mais fort décidé surtout à cultiver les arts, qui me rendaient, selon moi, la santé , et m'avaient fait supporter, sans un moment d'ennui , la solitude et l'isolement de la campa ^nc

Le séjour de Paris ne tarda pas à me plaire infiniment. J'avais des lettres de recommandation, et je pus faire de la musique en belle et grande compagnie. Ma voix de ténor était, disait-ou , large, pleine , toute de poitrine.

Mon oncle m'avait l'ait présent d'un piano d'Èyrard. J'y passais des soirées entières, sans compter les heures de mes cours de droit, que j'oubliais souvent.

La jeune ûlle d'un de mes voisins partageait mes goûts et se destinait à la carrière artistique. Elle avait obtenu un prix de chant au conservatoire , et elle jouait l'opéra avec beaucoup d'agrément chez Doyen et aux autres petits théâtres de société ou des environs de Pans.

Je la voyais, chaque jour, aller, en compagnie de sa mère , au conservatoire et , plus d'une ibis, de mon entresol , je l'enten-

dis, dans sa chambre sur la cour, au second étage, répé'er les traits de chant, les points d'orgue des airs classiques.

J'ouvrais alors ma fenêtre et lui donnais l'accord sur mon piano. Elle me comprenait, m'attendait, et semblait flattée de ce que je répétais, à la manière d'un écho, ses plus jolies vocalises.

J'eus le bonheur de là rencontrer sur l'escalier. Je la remerciai en termes très vifs du plaisir que je lui devais.

Elle était blonde, extrêmement blanche, assez grande, et semblait douce et timide.

Elle me répondit à peine, mais elle me dit tout émue : « Je chante ce soir le Traité nul ehez M. Doyen : Voulez-vous venir m'entendre? Voilà un billet. »

J'acceptai avec empressement et j'arrivai des premiers.

C'était un singulier lieu que le tripot tragicomi- lyrique de M, Doyen, au fond d'une longue allée, au N° 12 de la rue Transnonain.

Le maître de la maison était sans doute fort grossier, fort bizarre, fort mal élevé. En revanche, il entendait fort bien le théâtre et était par fois excellent dans les rôles du grand répertoire, qui convenaient à son physique â ses manières.

J'obtins tous les renseignemens désirables sur les mœurs et les usages locaux de la part d'un habitué placé près de moi.

ta jolie voix de ma voisine et mon court entretien avec elle sur l'escalier m'avaient déjà rendu très désireux de devenir son camarade.

Elle était en possession des rôles de primadonna chez Doyen .

J'allai droit au directeur et le priai de me faire chanter, coûte qui coûte. L'ami de la maison.

« Vous êtes bien jeune, me répondit Doyen, en me regardant de la tête aux pieds.

— « Dans les âmes Lien nées,

« Le talent n'attend pas le nombre des années. »

Lui uis-je.

— « Nous verrons bien, au surplus, reprit-il. Ce n'est pas petite besogne, déchanter Cliton. Clairval n'y était pas toujours bon et Elleviou y est détestable.

— « Je tâcherai d'y être comme Clairval dans ses bons jours... Je vous prierai de monter ensuite le Magnifique. Voulez-vous me permettre, en attendant, de chanter dans les chœurs du Traité nuit . cette petite musique m'est familière.

! — « Soit. Vous me rendrez service, car je n'ai pu réunir que quatre choristes. Le village est vraiment peu peuplé. »

Doyen me procura une veste et un chapeau de quasi-paysan , et j'obtins ainsi mon entrée au théâtre.

Hélène, ma jolie voisine, m'aperçut et ne sembla pas moins émue qu'à notre rencontre du matin.

« J'ai voulu me rapprocher de vous, lui disje, j'en éprouvais le désir, le besoin. Je viens de m'engager dans la troupe de M. Doyen.

— « C'est donc vous, qui avez demandé à chanter l'Ami de la maison et le Magnifique? Ah! tant mieux.

— « Merci, Hélène ! »

Je chantai Cliton , et Doyen et ses gens ne furent pas peu surpris de m'entendre raisonner musique, indiquer les mouvemens,- Tome t. 2,

reprendre les notes fausses, qui échappaient aux cïécuîans, et diriger l'orchestre beaucoup plus que celui qui en était le chef.

Hélène me Ot compliment.

Je gagnai le cœur de sa mère, par quelques complaisances et en lui vantant les taie ns de la jeune cantatrice.

J'obtins qu'Hélène vint étudier à mon piano. Elle était toute tremblante. ô bonheur, auquel la gloire, la fortune et les grandeurs ne présentent rien de comparable! je pus , pour la première fois, presser sur mon cœur une jeune fille adorée! Charme inGni de l'amour, je te goûtai dans toute ta force !

A'.i régiment, ma réserve avait élé plus d'une fois l'objet des railleries de mes camarades. Combien je m'en félicitai lorsque je me vis aimé d'Hélène. Ah! son amour méritait un cœur digne en tout de la pureté au sim.

Je négligeai tout-à-i'ait mes éludes en droit, et mes lettres à mon oncle étaient bien brèves. Il s'en plaignit.

« Il est évident que lu es amoureux , mon « cher neveu , m'écrivit-il. Qu'à cela ne « tienne : entretiens-moi de la jeune beauté « qui te captive , cela vaudra mieux que de « m'envoyer du papier blanc. »

Mes lettres devinrent des volumes.

Ces mères de Paris, du moins celés des artistes ou des jeunes personnes qui se destinent au théâtre, sont un type particulier. Le talent justifie tout auprès d'elles, et elles veulent , avant fout aussi , que leurs ûlles apprennent, qu'elles s'instruisent, s'avancent dans la carrière qu'elles ont embrassée.

La mère d'Hélène trouvait fort simple et jort avantageux que sa fille , n'ayant pas de

piano, vint chanter au mien. Elle accompagnait Hélène chez moi , brodait pendant que nous étudiions , nous quittait pour aller donner des soins à son pot-au-feu , et me remerciait de vouloir bien conduire sa fille au

conservatoire, lorsque le temps était mauvais.

M. Duval , le chef de la famille , était moins facile: ce n'était qu'avec peine et par une faiblesse , qu'il se reprochait , disait-il , amèrement, qu'il avait consenti à laisser sa flile suivre une carrière aussi dangereuse , selon lui. Il aimait à entendre Hélène faire de la musique; mais il redoutait l'air empoisonné des coulisses , et il recommandait sans cesse à sa femme de n'y pas perdre de vue, un seul instant, leur enfant chérie.

Simple employé au domaine extraordinaire à mille écus par an, M. Duval n'était pas de ces commis qui copient sans lire, sans com-

prendre; il connaissait, au moins de réputation , la gent artistique , et ia redoutait , non sans raison.

H s'inquiétait déjà d'entendre sa femme vanter incessamment mes talens et mes complaisances pour Hélène , lorsque nous jouâmes le Magnifique. Le coup d'œil que jeta sur moi sa fille en laissant tomber sa rose , à la fin du quart-d'heure de chant , lui causa une peine infinie et il en parla à sa femme , qui personnellement n'y avait fait aucune altention.

Le soir, le pauvre père caressa sa fiiie avec plus de tendresse que jamais , et toutefois de grosses larmes coulaient de ses yeux. « Mon « enfant , lui dft-il , n'oublie pas avec quel « saint et chaste amour tu as éié élevée; « n'oublie pas que je mourrais de douleur . « si, ta mère et moi, nous cessions d'occuper- « la première place dans ton cœur. »

Hélène , touchée de ces paroles , de ces anxiétés paternelles, en versa elle-même quelques larmes et s'échappa bien vite pour m'en faire part, afin que nous nous tinssions d'autant pius sur nos gardes à l'avenir.

La peine de M. Du val me fut cuisante : je

• la compris, et elle me fit éprouver un frisson,

tel que celui, je crois , que doit causer une

mauvaise action ; mais j'aimais et j'étais

aimé.

Lçsvacances étaient tenues et je ne pensaisnullement à quitter Paris, ou plustôt Hélène pour le Poitou.

M. Germond m'écrivit : « La jeune maîtresse l'emporte sur le vieil oncle; cela est naturel et je ne t'en fais pas reproche , mon neveu. Tu es tout à tes amours.... N'épouse pas cependant ta petite chanteuse: les virtuoses, comme les savantes, ne valent rien ^n ménage , et il vient un âge où l'on fait

autre chose que jouer du piano cl chanten tout le jour.

«Jeté saisbonj gré d'avoir passé Ion pie mier examen debaccalauréal: tu penses parfois au frère de ton père, je le vois. Accepte, en retour, douze cents francs de gratification, fut-ce pour faire un joli cadeau à... qui tu voudras. »

Je pris a la lettre la réticence de mon oncle, et je donnai un piano à Hélène.

Sa mère et elle étaient enchantées. M. l)uval, furieux, voulait jeter le bel inslrurneht par les fenêtres. Il fallut mentir effrontément et à vingt reprises pour s'efforcer de le tromper ; encore fut-ce en pure perte.

Il en vint à défendre à sa fille de penser plus longtemps à suivre la carrière artistique. Il avait, disait-il, changé d'avis , et il destinait Hélène à une autre profession,

Ce fut avec une peine infinie qu'il consentit à ce qu'elle chantât le rôle de Thérèse, de l'opéra de Félix ou l'enfant trouvé, à Versailles , pour une représentation à bénéfice, arrangée depuis longtemps. Il résolut aussi de déménager pour éviter mon voisinage.

Nous étions désespérés.

« Il est trop tard , disait Hélène. Je ne saurais renoncer à ton amour , et les arts sont ma vie, mon bonheur. Tout autre état que celui d'artiste me serait insupportable : j'en mourrais. »

Ce fut dans les derniers jours d'avril que nous jouâmes Félix à Versailles. Le succès d'Hélène fut complet, ennivrant.

Entre le second et le troisième acte, elle se promenait avec moi dans les coulisses, me donnant le bras, et me répétant que je devais 01 re sans crainte sur 1rs projets de son père

quels qu'ils fussent; qu'elle se trouvait heureuse de ma tendresse et qu'elle ferait tout pour se conserver à moi.

Un jeune homme, très bien mis et de fort bonnes manières, nous aborda en s'excusant de nous interrompre, et nous dit gaiement : « Sans qu'il y paraisse, monsieur et madame, je suis un malheureux directeur de spectacle; un fanatico dimusica, si vous l'aimez mieux. Je veux faire jouir Orléans d'un opéra confortable. J'y perdrai cent mille francs, s'il le faut. Ma troupe est formée, à cela près des emplois que vous tenez si bien... Acceptez d'être mes pensionnaires et de partir dans deux jours. Vous fixerez vous même vos appointemens.

— « Hélène?... dis-je à la bien-aimée , en l'interrogeant du regard.

— « Mon ami, tout ce que tu voudras, m0

répondit-elle, n'aimer que toi, pour ne te quitler jamais.

— « Monsieur, dis-je à l'aimable directeur, vous sentez-vous la force de nous garder le secret ?

— « Je vous le jure, foi de dilettante, et je vous remets deux engagemens en blanc, que vous remplirez, comme vous l'entendrez.

— « Hélène n'a que seize ans...

— « Je suis discret, et je cours les chances des réclamations paternelles... Voilà un billet de banque de mille francs pour les avances , et je vous emmène dans ma chaise de poste, après demain, pour éviter les inscriptions aux voitures publiques et les renseignemcns que la malveillance y pourrait prendre.

— « Nous sommes à tous

— -< Quel bonheur ! toujours ensemble et à jamais, dîmes nous en chœur.

— « Oh ! oui , ma bien-aimée , repris-je , tu peux te confier à ma foi , a mon honneur. »

Nous nous rappelâmes, à toute extrémité, que madame Duval était non loin de nous , causant avec une femme de son âge.

« Mes pauvres parens ! dit Hélène

Pourquoi aussi vouloir nous séparer, faire de moi une marchande peut-être, ou me donner enfin un état pour lequel je ne saurais avoir aucun goût î

— « Sans doute. C'est la faute de ton

père* »

Je venais de toucher un semestre de ma pension : j'en employai le prix à m'acheter le fond d'une garde-robe de ténor. Hélène avait déjà l'indispensable.

Les raille francs du directeur fournirent au surplus , et elle trouva moyen d'apporter le tout dans ma chambre.

Le directeur se chargea de faire déposer nos malles sous son nom au roulage ; Hélène versa quelques larmes en passant le seuil de la maison paternelle; je fus d'autant plus empressé, plus tendre; j'en fis de même , pendant la route , au moindre nuage que j'aperçus sur son joli visage, et l'amant fit oublier la famille.

. Eientôt Hélène ne me parla que du bonheur de nous trouver ainsi libres, seuls à notre ménage , dans un joli appartement garni. J'en étais plus heureux moi-même, et nous sautâmes d'aise , comme deux enfans , le soir de nos heureux débuts. Il n'était plus mention de monsieur et madame Duval.

J'avais promis à mon oncle de toujours jouer franc jeuaveclui.

Je lui fis donc part de ma position, il me répondit en parodiant quelques vers de la Métromanie.

< Mon neveu , la jeunesse a ses licences ; mais « Tu dépasses un peu les bornes que j'y mets ; « Tu me raccorderas , j'aurais droit de me plaindre. » Dieif me garde pourtant de vouloir le contraindre...»

Il m'engageait à ne pas perdre un moment pour le prévenir, si la justice criminelle venait à se mêier de mes affaires , et me suppliait de m'en tenir au moins à mon engagement pour une année au théâtre, me promettant de me pardonner à ce prix, toujours à condition de ne pas épouser ma petite chanteuse... Le malin vieillard était inexorable à cet égard.

Je discutais la question avec lui , tant j'étais heureux de celte vie à deux, toute consacrée à l'amour et aux arls. J'en

faisais un tableau fort animé à mon oncle, et j'étais en bon train , selon moi , de le convaincre qu'il n'y avait rien de mieux au monde.

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