HORACE
Entre neuf et dix heures du soir, par un temps épouvantable, nous gagnâmes l'hôtel de Marilly.
le m'étais de nouveau, pendant le cours
de la journée , bien pénétré de l'état des lieux, et je savais où jeter l'échelle, tout juste au-dessus d'une petite porte, afin de ne pas laisser de traces de mon passage sur les plates bandes.
Le mur n'avait que dix pieds de hauteur.
Borville m'indiqua la manière de m'y prendre pour ne pas tomber, une fois sur le faîte, en retournant l'échelle et la jetant en dedans. Cela était fort difficile, cl d'autant que le crochet en fer rendait l'échelle fort pesante. Heureusement j'avais été lieutenant de voltigeurs.
Il fut convenu que Dorville m'attendrait pendant une demi-heure, à l'abri de son parapluie. 11 me fallut , moi , quitter le mien pour mon escalade, et il pleuvait!...
J'arrivai sans obstacle dans le jardin et à !a porte unique par laquelle on cuirait
— ou —
dans la maison, et qui devait être colle d'un corridor.
Elle était parfaitement fermée. Je sentais la force des verroux en bas, en haut, impossible de l'ébranler.
De forts contre-vents défendaient chaque fenêtre du rez-de-chaussée, et les persiennes du premier étage étaient closes de manière à désespérer un plus habile que moi.
J'y atteignis au moyen d'une mauvaise échelle en bois que je trouvai près de la serre.
Je restai un quart-d'heure cloué à la persienne de la fenêtre que je croyais celle de la chambre de Fernande... Il n'y avait pas de lumières, et je n'y entendis absolument aucun bruit.
Je ne me trompais cependant pas ; mais
la bien-aimée dormait, comme on dort à seize ans et le lendemain d'un bal.
Il fallut me résigner à retourner sur mes pas.
Je laisse à penser si Dorville se prit à rire quand je reparus sur le mur.
— « Jean- s'en revint comme il était allé f me dit-il. »
Pour toute réponse , je me mis à chanter amoroso les couplets de Renaud d'Ast :
* Vous qui d'amoureuse aventure
« Courez et plaisirs et dangers,
« Si de chaleur ou de froidure
t Parfois vous sentez affligés ;
c Souffrez , endurez , espérez , espère* sans cesse. ,
« Toujours constant, toujours au sort soyez soumis.
« D'amour, au sein de la détresse,
t Fidélité reçoit le prix. > [. .T.y
— « Oui , oui , me dit Dorville. Le second couplet est surtout de circonstarce :
i Peut-être qu'aurez en voyage , « Mésaventure et mauvais temps. »
« Mais descendez doncmon ami. J'entends, je crois , du bruit , et jamais on ne chanta , perché comme vous voilà et par un temps pareil... y serez- vous repris? Reviendrezvous encore ?
— « Dans vingt-quatre heures. Oh ! j'ai, bien entendu Fernande : sa bonne oublie souvent de fermer la porte. Or, une porte doit nécessairement se trouver ouverte le lendemain du jour où elle est fermée, lorsque l'on oublie souvent de la clore.
-tr- « La conséquence...
— « Est incontestable , mon cher. Et puis mon étoile...
— «Elle ne se montre pas ce soir, non.
pîus qu'aucune autre... Je vous défie d'en apercevoir. A demain donc. »
Je vis, dans le jour, Fernande se rendre à sa leçon de dessin. Qu'elle était belle et pleine de grâce ! Aussi je l'aimais de toute la puissance de mon cœur.
J'étais à l'avance tellement certain d'arri» ver jusqu'à elle que je préparais mes phra-r ses d'inïroduction. Je voulais lui parler cette langue de Pétrarque et de Métastase., si douce dans sa bouche. Toutefois un mot m'embarrassait : il faut une périphrase pour dire sylphe en italien, et je voulais répondre au qui-va-là , qu'elle devait naturellement m'adresser, par ces mots : Ton sylphe, qui t'adore, etc.
Bon î on est toujours inspiré en pareille occasion : un néologisme est tout ce qu'il y a de plus excusable en amour. Nulle inquiétude donc-
« Le beau ciel , disais-je à Dorville , le soir , en approchant du but de toutes mes pensées î Les astres sont à leur poste aujourd'hui.
— « Oui , mais il fait bien froid.
— « Eh ! j'étouffe, moi.
— « Tant mieux : Vous avez besoin de chaleur naturelle pour aller explorer, comme hier, vingt portes ou fenêtres.
— « Voyez l'étoile du berger, fut-elle jamais plus brillante!... Bonsoir, mon ami, allez-vous en , et grand merci ; j'en suis sûr, la porte est ouverte.
— « Bonsoir donc , dit Dorville en s'éloignant, et bonne chance. Allons, vous [marchez seul maintenant. Je crains môme que vous n'alliez trop loin. »
Quelle était ma frayeur en touchant le verrou de la porte de l'hôtel sur le jardin !
Elle s'ouvrait sous ma main, et je pénétrais dans le corridor. . . une porte encore sim-. plement poussée... une rampe d'escalier...
Avec quelles précautions je monte les degrés! Oh! jç ne heurte rien. Mon manteau est serré sur ma veste ronde , et la semelle en cuir très mince , et qui fait corps avec mon pantalon à pied, est éprouvée et ne crie nullement.
Je rencontre plusieurs portes; orientonsnous : Une erreur m'enlèverait à jamais tout espoir.
Le ciel est parfaitement clair ; mais la lune ne se montre pas. . . ce n'est qu'au toucher. . .
Ce doit être ici... Non, c'est une antichambre... Avançons... Je sens comme le parfum de mille fleurs ; j'entends un souffle doux et pur... c'est celui d'une jeune 011e.
Plus ému, plus tremblant que dans les
circonstances les plus solennelles de ma vie, ce fut le bruit du battement de mon cœur qui réveilla Fernande. J'étais plus effrayé qu'elle-même, lorsqu'il lui échappa, avec un petit cri, ces mots : |« Qui est-là? »