CHAPITRE VI
Amor, qui semper ardes et nunquâm extingucri s , Accende me totum igné tao.
L'amant ou le sylphe se montra bien doux, bien tendre. Il n'oublia pas un instant que la naïve Fernande croyait aux esprits aériens et, sans la détromper, il lui exprima l'amour qu'il éprouvait , oh ! bien réellement.
Ce langage est puissant auprès d'une jeune fille un peu romanesque, qui a déjà son rêve d'avenir tout arrangé , qui attend un sylphe, qui ne veut aimer que lui , et qui toutefois reconnaît avec plaisir, dans l'être quelqu'il soit qui vient lui parler d'amour, la voir, l'accent qui l'ont tant émue, au bal, sous le masque d'un beau domino.
Fernande était donc plus surprise qu'effrayée.
Une pendule sonna six heures, et le jour ne s' annonçait nullement encore, mais je devais craindre de compromettre un bonheur vraiment si grand que j'osais à peine y croire. Je parlai de me retirer.
Fernande voulait me retenir. Elle ne comprenait pas que son sylphe put courir le danger d'être aperçu. Je pouvais, disait-elle, disparaître comme j'étais arrivé. J'eus beaucoup de peine à obtenir quelle veillât à ce
que la porte sur le jardin ne fût pas verrouillée le soir.
« Qu'importe? disait-elle encore : puisque j'étais entré une première fois , je pourrais bien parvenir jusqu'à elle , une seconde* etc.
N'osant ou ne pouvant la désabuser toutà-fait dés ce moment, sur ce qu'elle pouvait me croire de surnaturel , je me jetai dans un dédale d'amphigouris, pour lui faire entendre qu'il y avait certains jours où les sylphes n'avaient pas un pouvoir aussi complet et de certaines clôtures contre lesquelles ils échouaient.
Il était impossible que je lui avouasse avoir écouté , au bal , sa conversation avec sa cousine, et dès-lors je dus me résigner à continuer à escalader le mur du jardin.
Le sourire de madame Dolbreuse quand Fernande lui avait parlé des génies aériens
m'avait prouvé que la jeune dame avait tout au moins lu le conte , prétendu moral , de Marmontel sur ce sujet, et elle aurait facilement découvert la vérité i je persuadai à mademoiselle de Marilly que l'amour des sylphes exigeait la discrétion la plus absolue , qu'elle ne devait pas même regarder par où je sortirais de sa chambre.
J'étais bien fort de l'amour que j'inspirais» à mon tour, et des douces instances que l'on me faisait pour ne pas manquer de revenir, chaque nuit.
J'obtins de Fernande une clé de la porte du jardin, et bientôt je ne fus plus un sylphe, mais un amant bien-aimé.
Aux bals masqués , nous nous retrouvions avec un nouveau plaisir et, au moyen de mes nombreux et faciles changemens de costumes, elle ne dansait presque qn'avcc moi.
Je ne dansais moi-même qu'avec elle et sa cousine.
Son père n'annonçait pas son retour , le printemps était encore fort éloigné : nous ne voyions que le présent , et il était délicieux.
Je n'avais à combattre que son désir extrême et bien naturel, j'en conviens, de connaître l'ensemble de ma physionomie : au bal, elle avait pu voir mes yeux et , maintes fois, j'avais levé la barbe de mon masque, pour lui montrer le bas de mon visage et lui répéter combien elle m'était chère.
Elle me croyait colonel tout au moins , d'autant qu'elle avait touché ma cicatrice à l'épaule et qu'elle l'avait jugée, à ses dimensions , digne d'un officier supérieur.
Elle voyait bien encore que j'étais très jeune ; mais mon nom , ma naissance.... et, dans la vivacité de ses questions , la noble
demoiselle ne laissait pas de se faire apercevoir.
Elle avait un plan , un projet , disait-elle, pour parvenir à faire de son sylphe son mari , quelque difficile que fut le caractère de son père. &vant tout, elle voulait absolument me voir.
Pour l'empêcher de conserver de la lumière, à l'heure où j'arrivais, je lui disais gaiement que les sylphes étaient des esprits qui ne pouvaient vivre que dans les ténèbres, que tuait un rayon du soleil ou la simple lueur d'une bougie. Je la menaçais de ne pas entrer si j'apercevais delà lumière dans sa chambre; mais ma menace l'affiigeait, et je m'empressais de plaisanter de nouveau, lui disant que je craignais , en lui laissant voir mon visage, de m'exposer à perdre sou amour , parce que jetais couvert c^e coups Tome i. G.
tîe sabre, reçus dans la dernière campagne, et qui faisaient de moi le plus laid des hommes.
Je Gnissais en lui demandant une semaine de répit, m'engageant à me montrer à elle , fut-ce au grand jour.
La semaine s'écoulait et je différais encore de la satisfaire.
« Je n'y saurais tenir plus longtemps, me disait-elle. Ecoute : tu ne diras pas que je te fais une trahison , puisque je t'en préviens : toutes mes mesures sont prises ; j'ai un briquet phosphorique et. . . . »
Je n'en dormais pas moins en toute sécurité , certain qu'elle n'était pas venue au spectacle. Je n'avais à redouter que son talent pour la peinture où depuis cinq semaines, elle avait faiL, disait-elle, de tels progrès, qu'elle était , elle aussi, de force à
faire un portrait , de souvenir, et elle voulait avoir le mien.
Elle revenait, chaque jour, sur ce sujet, et si réellemeut elle avait fait mon portrait et quelle l'eût présenté à sa tanle , fut-ce comme œuvre de fantaisie, la bonne dame, qui me voyait trois ou quatre fois par semaine pendant plusieurs heures de suite , n'eut pu manquer de me reconnaître ; et qu'elle eut été la surprise ou plutôt la douleur de Fernande, en apprenantque son trop heureux amant était le premier ténor du théâtre de Tours.
Oh! j'avais regret d'être artiste, si Fernande devait en souffrir , et je lui devais épargner jusqu'à la possibilité d'un cha-^ grin, fut-il déraisonnable et uniquement causé par un fol orgueil
Je ne dormais donc que fort peu, sauf dans ma chambre, de six à onze heures , en rentrant le malin.
Un certain samedi, à mon réveil, je fus ébloui des rayons du plus beau soleil d'hiver, et Fernande était depuis un quart-d'heure, me dit-elle, me regardant de toute la force de ses grands yeux noirs, riante et satisfaite d'avoir pu enfin contempler tout à loisir monsieur son sylphe.
« Tu t'es vanté, me dit-elle; tu n'as pas été aussi maltraité, dans la dernière campagne, que tu as bien voulu me le dire ; lu n'es point du tout balafré au visage , et tant mieux. J'aime autant que tu ayes un peu moins de gloire et que tu conserves figure humaine. Tu n'as même rien d'un farouche guerrier, et je ne conçois pas pourquoi tu tenais tant à l'incognito. Il ne me reste plus que ton nom à connaître,.. Parle vite. Je sais bien que j'aurais dû commencer par le le demander, le premier jour ; mais tu ne le fis pas annoncer... Tu es de bonne compa-
gnie : si je désire que tu sois de haute nais-^ sance, ce n'est pas pour moi, je te le jure... Allons, ton nom...
— « Ma bien-aimée , je me nomme....
Charles...
— « Charles de,..
— «De Haut-Lieu...
— < Comment ! de Haut-Lieu.,.
— « Sans doute. Ne sais-tu pas que les sylphes, eesenfansde l'air...
— « Oui, oui, ris de moi. Ecoute : ton nom de Charles me plaît , et je veux bien m'en contenter pour aujourd'hui; mais, au retour de mon père, il faudra renoncer à tout déguisement. Je ne crois plus aux sylphes, et mon père n'y a sans doute jamais pensé. C'est un homme tont positif, môme dans sa tendresse pour moi. 11 ne m'aime que digne de lui et convient à ptine de son amour. Son extrême froideur, sa sévérité systématique.
pie désespèrent. Nul épancheraient, jamais un mot d'amitié. Il regrette, je le vois , de n'avoir pas un héritier direct de son nom, de sa fortune, et j'ai pu par fois apercevoir que mon cousin M. Ernest de Marilly, brillant militaire, déjà chef d'escadron de hussards, lui était peut-être plus cher que sa Fernande... Il l'a souvent amené à ma pension à Paris ; et, depuis mon retour ici , mon père m'entretient sans cesse de mon cousin, me vante son courage, ses exploits ; ses lettres ne sont aussi qu'un long éloge de son neveu et une suite de préceptes sur l'obéissance aveugle que les enfans doivent à leurs parens, la dépendance où la nature nous a placées à l'égard des hommes , et autres beaux discours qui, j'en conviens, ne ressemblent en rien à ceux que tu me liens , toi , mon ami... Aussi... mais, bon Dieu! tu me laisses babiller, et je ne songe pas :\ rembarras où
nous voilà tombés. J'inquiéterais Marguerite si je différais plus longtemps de sonner pour qu'elle m'apporte mon chocolat... Je vais te cacher sous mon piano; tu te coucheras tout de ton long sur les pédales; je me mettrai à jouer mes grandes sonnâtes que ma bonne ne peut souffrir „ et il n'y aura pas de danger qu'elle te vienne chercher là. Elle s'en ira après avoir allumé mon feu et l'ait ma chambre...
— « Et nous passerons une journée délicieuse. Oh! je voudrais qu'il en fut ainsi de toute ma vie : à tes pieds, sur ton cœur.
— « Ne crains pas de mourir de faim : j'ai ici bonne provision de confitures et de biscuits, et je demanderai à dîner près de mon feu, pour pouvoir te faire partager mon repas. Marguerite m'aime Irop peur me contrarier en quoi que ce soit. »
Nous n'avions pas de répétition, et le spec?
tacle du lendemain était arrêté. Je ne jouais q\ïAzoj\ de l'opéra de Grétry. J'étais donc absolument libre.
Dorville ne pouvait s'inquiéter de mon absence, et d'autant plus que, dans nos causeries, nous avions prévu ce qui m'arrivait.
Aussi étais-je tout au plaisir de me voir ainsi prisonnier. Jamais journée ne me parut plus courte.
Je contai à Fernande, avec mille détails, comment j'étais devenu amoureux d'elle, et tous mes efforts pour parvenir à la voir , à m'en faire remarquer. Elle était stupéfaite de ma hardiesse, de ma persévérance ; elle ne concevait passurtout que j'eusse pu deviner la distribution du vaste hôtel de son père.
« Au bal , me dit-elle, ma voix, mon accrut, mes paroles d'amour avaient jeté dans son cœur un trouble, une émotion, qui
avaient décide de son sort : elle n'avait pu dormir, les deux nuits suivantes, et quand j'arrivai près d'elle , elle songeait à moi , de moi , elle m'attendait ; elle n'avait pu manquer de m' aimer.
« Mais, ajoutait-elle , en est-il toujours ainsi? une femme en vient-elle donc" nécessairement à aimer celui qui l'aime, qui le lui dit?.,. Je ne le sanrais croire : ma cousine m'a laissé entrevoir que l'amour de son mari lui était pénible , désagréable , et je sais aussi qu'elle n'aime aucun autre homme. Je croirais plutôt qu'il existe un charme dans la voix, dans le regard, et que ce charme ne saurait agir qu'une fois et sur un seul être. Ta voix, à toi, était connue de mon cœur avant que je l'entendisse. Je l'avais rêvée an point qne j'aurais pu la noter dans toutes ses inflexions, et tu n'as certainement parlé ainsi qu'à moi; et de même que j€
pouvais seule te comprendre , je le défies d'exercer sur une autre le charme qui m'a maîtrisée. . . A toi donc pour toujours. » Elle reprenait :
« Quelle vie heureuse sera la nôtre ! car lu seras mon mari. Tu ne peux manquer d'être d'une naissance égale à la mienne : ces talens de peinture, de musique que lu possèdes, ton langage, ton organe...
— « Ma Fernande, ne puis-je avoir été bien élevé sans être d'une haute naissance? Si tu savais de quel amour ma jeunesse a été entourée ! Ma digne mère , peu heureuse dans son hymen, reportail sur moi toutes les affections de son noble cœur ; chaque année elle me conduisait à Soréze : Que de pleurs en nous séparant ! quel bonheur quand nous nous retrouvions, à la veille des exercices , de la distribution des prix? Ma mère devait /Hre témoin <1<* mes succès , j'avais fait tous
mes efforts pendant dix mois pour en mériter, et j'en obtenais en effet. Avec quelle ivresse ma mère me pressait dans ses bras! qu'elle était fière de son (ils!.. Combien nos voyages en tete-à-téte nous semblaient courts!... et, pendant les vacances, nous restions souvent des heures entières assis dans le même fauteuil, pleurant , nous carressant, ne disant autre chose que : maman, mon fils, combien je t'aime! combien nous sommes heureux!... Et depuis la mort de ma mère, ma bonne tante Delmar elle-même...
— «Assez, assez, dit Fernande, fondant en larmes. Ce bonheur-là fut mon premier besoin, mon premier rêve , et Dieu ne l'a pas réalisé. J'ai perdu ma mére, au berceau, et je ne connais de mon père qu'une volonté inflexible, wn despotisme d'officier de marine.
A dîner, Marguerite voulait rester à la
servir, Fernande trouva moyen de l'éloigner.
Six heures allaient sonner et nous ne pensions pas à quitter la table, lorsque le bruit d'une voilure, s'arrètant à la porte cochére, se fit entendre. Presque aussitôt on sonna avec force.
[i « Oh! mon Dieu ! dit Fernande, en courant â la fenêtre. »
Marguerite avait ouvert.
« Oh mon Dieu ! répéta Fernande... Mon père et mon cousin arrivent à l'instant.
— « De grâce, ma bien-aimèe , sois sans crainte... Il m'est facile de m'échapper. Cours au devant de ton père , fais bonne contenance ; agis comme si je n'étais pas ici, et, quoi qu'il arrive, n'avoue rien, ne conviens de rien... va vite et à ce soir.
— « Non, non, s'écria-t-elle tremblante... Demain, demain seulement, mon Cha^s.
— « Demain donc. Hélus ! que n'y stns-je déjà ! que d'heures sans te voir ! »
Je descendis et me cachai dans un petit bûcher , à l'extrémité du corridor. Messieurs de Marilly montaient au salon. Les deux domestiques, qui arrivaient avec eux , et dont l'un était le cuisinier et l'autre le cocher et, en même temps^le laquais de l'hôtel, d'après ce que m'avait dit Fernande, car son père ne voulait chez lui que des personnes sures, éprouvées , les deux domestiques déchargeaient les malles de la voiture , et Marguerite les éclairait. Je pus sortir sans être aperçu de qui que ce soit.
Dorville était malade. Je passai la journée du dimanche avec lui, l'entretenant sans cesse de Fernande, épanchant la fièvre, l'inquiétude qui me dévoraient depuis le retour de M. de Marilly. Je tins à Dorville des discours si fiévreux en effet, que je le quittai plus malade qu'il n'était à mon entrée chez lui.
On finissait la première pièce lorsque j'arrivai au théâtre.
Uniquement occupé de Fernande , je sentais que j'allais chanter Azor à la course.
Mon eatrée approchait et je me tenais dans la coulisse... Je jette tes yeux sur la loge de madame de Ligny... Que devins-je, grand Dieu! en y apercevant Fernande, avee sa tante, sa cousine , un vieillard d'une figure noble et imposante , et un jeune homme en uniforme de hussard?
Fernande semblait émue , agitée ; elle regardait de tous côtés me cherchant sans doute dans la foule.
Que faire? si Dorville eut été au théâtre, fut-ce mourant, il n'eût pas hésilé à me remplacer: il savait Azov : mais il fallait dix mi* tiutes pour aller chez lui.
J'entrai en scène.
— 9fi —
îl était impossible de déguiser ma voix : je ne l'essayai pas.
Mon masque me permettait de regarder dans la salle : je ne perdis pas un des mouvemensdeFernande. Elle semblait en proie à un horrible cauchemar. Toute sa famille, la croyant effrayée de l'extrême laideur d'Azor, la plaisantait, et je remarquai particulièrement la gaieté du chef d'escadron ; M. de Marilly lui-même dérogeait à sa gravité accoutumée et disait à sa fille de se rassurer, qu'elle devait reconnaître dans ZémireetAzor, le conte de la Belle et la Bête, qu'elle avait lu dans son magasin des enfans. Oh ! j'y étais trop intéressé pour ne pas comprendre tout ce qui se passait autour de Fernande. Un geste, un regard me suffisaient.
Lorsque je chantai l'air : Ne crois pas m'ê* chapper, ne crois pas me tromper, elle baissa la tête. Elle ne pouvait plus concevoir de
doutes : la veille, profitant d'un instant où sa bonne était sortie, j'avais chanté avçc elle au piano.
L'acte finit, Fernande ne disait rien, elle écoulait sa tante, il devait être question de Charles,
Azor ne paraît pas au second acte. Je quittai masque et perruque, je m'enveloppai de mon manteau et courus chez Dorville.
« Mon ami, elle est au spectacle, lui dis-je, et elle vient de me reconnaître sous le masque hideux d'Azor. Hélas ! il lui sera encore plus pénible de me voir à visage découvert , à la fin du quatrième acte.
1 — « Je vous comprends, médit Dorville, et mademoiselle de Marilly ne vous pardonnera pas le métier que nous faisons, ô arts, comme on vous humilie ! Pauvres artistes , combien on est injuste à votre égard ! Ne valons-nous
donc pas loul au moins les grandes dame
ou demoiselles qui descendent jusqu'à nous , si descendre il y aï Que le diable me possède cependant, si nous ne sommes pas les plus aimables des hommes, pour peu que nous sachions parler d'autre chose que de notre état et surtout de nos succès...
« Quoiqu'il en soit , l'indignation bien légitime que j'éprouve de la fatalité qui pèse sur les arlistes , me rend des forces... Je vais aller jouer la dernière scène d'Azor , il est dommage que je ne puisse pa§ assez imiter votre voix pour persuader â votre Fernande qu'elle s'est trompée en croyant vous reconnaître, mais il me serait complètement sible de chanter le troisième acte et le com mencement du quatrième.
« Je gage d'ailleurs que vous allez l'attendrir avec l'air: Du moment qu'on aime. Vous le chantez le mieux du monde, et vous pouvez Tome i . 7 .
en arranger quelques vers pour votre position, ainsi que je vous ai entendu faire parfois pour votre Hélène. La loge de madame de Ligny est justement la première à la droite du théâtre , et vous pourrez adresser impunément à mademoiselle de Marilly touteslesdouceurs que Marmontel a écrites pour Zémire. Votre Fernande n'en perdra pas un mot. J'ai pris moi-même fort souvent un plaisir infini à ces petiles roueries. Le bon public n'y com- :id rien et y applaudit, au contraire, parce que nous disons alors beaucoup mieux. En pariant ainsi d'amonr à votre belle , en présence de huit cents spectateurs , qui vont crier bravo, sans que personne s'en fâche, pas- même mademoiselle de Marilly , vous allez vous réconcilier avec le théâtre.
— « Je voudrais bien y réconcilier Fernande.
— o N< l'espérez pas: elle est grande dame
avant tout, et trop jeune pour être douée de celte philosophie qui permet à une femme de faire abstraction de l'inégalité des conditions. A son âge, on veut, comme elle vous l'a dif , faire de son amant son mari ; on ne voit pas plus loin ou plus haut... Allez vite et laissez à ma disposition dans votre loge votre costume du dénouement. Je serai prêt à temps. »
Le second acte était fini et le palais d'Azor replacé.
Jamais mon accent ne fut plus doux, plus pénétrant , et j'aurais fait , je crois , la conquête de ma Zémire , si je n'avais été uniquement occupé d'une autre Zémire , qui n'était pas avec moi sur le théâtre. Aussi Fernande ne s'y trompa pas un instant , et elle m'a dit maintes fois qu'aucun sentiment de jalousie ne se mêla à ceux qui brisèrent son cœur, dans le cours de cette malheureuse soirée.
Dorville l'avait bien prévu : mon air du troisième acte émut Fernande au dernier point. Je vis des larmes dans ses yeux, et je chantai avec tant d'àme que je ne me rappelle pas avoir jamais été autant applaudi. Je surpris un signe approbatif de la part de M. de Marilly , et la bonne madame de Ligny battait des mains de toutes ses forces.
Je fixais Fernande. Son regard pénétrait jusqu'au mien sous mon masque; il avait une force, une expression toute nouvelle ; c'était de l'amour ; mais de l'amour désolé , désespéré, de l'amour toutefois.
Je brûlais d'en avoir fini ; je dévorais les instans qui «me séparaient encore de Fernande, dùt-eîle me fouler à ses pieds. Oh ! la voir, retrouver son amour ou mourir.
Dorville s'habillait pour la dernière scène. Je m'inquiétais peu de la surprise du public
à son aspect : il était trop aimé pour que son obligeanceputlui attirer le moindre désagrément. J'aurais voulu voir seulement quel effetla vue de mon ami produirait sur Fernande.
Elle comprit sans peine ma pensée.
Par-dessus tout, il me fallait être rendu à l'hôteldeMarilly avant le retour de la famille, et j'avais vu, à la porte de ia salle de spectacle, la voiture et les deux domestiques. Mon impatience ne me permettait pas d'attendre que tout le monde fut couché et endormi, au .risque encore de trouver les portes verrouillées , et j'avais résolu d'aller me cacher dans le cabinet de toilette de Fernande.
Rien à craindre de Marguerite , qui se lenait habituellement dans l'office sur la cour.
Je me munis d'exceller?* pistolets, soigneusement chargés, et d'un poignard que je piaçai dans ia poche de coté de ma veste ronde.
Bien m'en prit.
J'arrivai à la course et sans difficulté à là porte de la chambre de Fernande.
J'avais marché à pas de loup, encore plus que de coutume , parce que j'avais aperçu une lumière au premier étage , dans un appartement éloigné, celui de M. de Marilly.
Je pensais que Marguerite préparait le coucher de son maître.
Je fus surpris d'y entendre un bruit sourd ; je m'approchai de la porte entr'ouverte. Qu'elle lut ma surprise en apercevant deux hommes crochetant!, s'efforçant de briser un tiroir intérieur du secrétaire qu'ils avaient fracturé, et la vieille Marguerite, bâillonnée et renversée à leurs pieds !
La digne gouvernante de ma Fernande avait lutté de toiites'se? forces pour défendre la fortune de sa fityé adoptive.
Je n'hésitai pas à tuer les deux bandits par derrière et, pour ainsi dire, à bout portant. Je leur déchargeai des deux mains mes pistolets dans le dos. C'est duperie, selon moi, d'être généreux £vec de pareils adversaires.
Les misérables tombèrent morts près de Marguerite.
La digne fllle reprenait ses sens elme fixait, étonnée.
J'enlevai le mouchoir que les voleurs lui avaient serré sur la bouche et qui l' étouffai t. Je tremblais qu'elle suffoqnât.
« De grâce, calmez-vous , ma bonne Marguerite , lui dis-je en la prenant dans mes bras; tout danger est passé. Je vais vous porter sur votre lit. »
Je renversai la lumière en passant la porte sur le corridor.
L'obscurité était complète
« Que diable failes-vous donc , vous autres maladroit , me dit un homme , qui arrivait au haut de l'escalier, et qui me saisit le bras. 11 était convenu que vous étrangleriez simplement la vieille, et voys lui tirez deux coups de pistolet , au risque de mettre tout le quartier à nos trousses... Avez vous trouvé le portefeuille? il contient pour deux cents mille francs de biilels de banque. Il doit y avoir aussi de l'or et de l'argent. Vous avez été assez longtemps pour tout découvrir. On vons croirait à votre coup d'essai... je vous préviens que je m'enfuis: ou les oreilles me tintent ou j'eniends le bruit de la voilure. Le spectacle finit pluslôtque nous n'avions pensé., j'ai le panier à l'argenterie. »
Mai gueriielaissa échapper denouveaux cris. « Eh ! La vieille n'est donc pas morte ! dit dit, Il faut l'achever po:;r ne pas nous compromettre; je m'en charge. »
Je laissai Marguerite tomber sur ,1c plancher, et je frappai au hasard, avec mon poignard , le troisième voleur. Je le touchai à la gorge , à ce qu'il paraît, et il roula jusqu'au bas de l'escalier.
Je dis : à ce qu'il parait , et en effet je ne sus cela que par le bruit public, le lendemain. Je ne pus rester une minute de plus à l'hôtel, quoique cette scène eût pris beaucoup moins de temps que je n'en mets à la raconter. J'entendais moi-même le bruit de la voiture . et je n'avais pas un instant à perdre pour fuir par le jardin.
Dévoué à tout ce qui était cher à Fernande, je regrettais de laisser ainsi Marguerite sans secours ; je regrettais bien plus encore de m'éloigner au moment, tant et si impatiemment attendu , où j'espérais triompher de la fierté de la noble demoiselle. L'artiste ambulant , comme m'avait nommé Dorville , s'était
lait aimer, grâce à l'incognito sans doute; mais le triomphe, le chef-d'œuvre de l'artiste ambulant eut été de se faire pardonner son métier, et j'avais hâte de le tenter.
La rencontre des malheureux industriels rendait mon prodige projeté impossible, au moins pour ce jour-là. Comment pouvoir me cacher dans un lieu , dont le dernier recoin allait nécessairement être fouillé parles agens les plus subtils de la justice? il n'eut pas été gai d'être arrêté avec celui que j'avais blessé de mon poignard et qui eut la sottise de se faire prendre.
Je me serais laissé condamner plutôt que de compromettre Fernande. C'est ainsi, selon moi, qu'on doit entendre l'honneur et la délicatesse. Rien ne saurait payer l'amour d'une jeune fille; le sacrifice de notre vie même ne peut nousacquitterenvers elle, etj'ai éprouvé constamment que mademoiselle de Marilly
n'était pas moins affirmative que moi sur cet article.
Dorville vint me trouver dès huit heures , le lendemain au matin ; il avait déjà eu bruit de ce qui s'était passé à l'hôtel de Marilly , avec tous les commentaires et additions accoutumés.
« Les voleurs s'étaient , disait-on , battus pour le partage du butin; deux étaient tués, un blessé ; neuf autres s'étaient enfuis ; un voisin les avait comptés ; c'étaient des Espagnols , échappés du dépôt de prisonniers de guerre de Bourges ; l'un d'eux allait brûler les pieds à la vieille gouvernante pour lui faire dire où étaient les diamans de madame de Marilly , lorsque le retour de ces messieurs avait forcé les scélérats à quitter la partie.
« J'ai pensé , continua Dorville que vous deviez être pour beaucoup dans celte scène. Vovons , contez-moi cela.
— « j'ai bravement tué, parderrière, deux de ces coquins et j'en ai blesse un troisième , qui ne parlait non plus Espagnol que moi ; je ne pense pas , tant ces gens là étaient fortement occupés , qu'ils ayent songé à Marguerite , autrement que pour s'en défaire. Il n'y avait certainement dans l'hôtel d'autres étrangers que nous quatre , de sorte que je représente , à moi seul , le reste delà troupe ; je ne conçois pas qu'un voisin dise avoir vu neuf à dix 'des nôtres en fuite , car j'espère n'avoir été vu de personne.
« D'après le dire du blessé , ils savaient que M. de Marilly rapportait de son voyage une somme considérable... qu'ils soient maudits au surplus ! Sans eux , je saurais déjà jusqu'à quel point Fernande déleste ou méprise , si vous voulez , les comédiens. Ce soir, je m'en assurerai. J'y risquerai ma tète , s'il le faut.
— «Je vous approuve. Vous êtes mon di-
gne élève .C'était pour une baronne Allemande que j'escaladais , moi , les murs à Strasbourg l'année dernière, et elle avait bien quarante ans... je suis mieux portant, je vous accompagnerai, ce soir... allons déjeuner au café. Nous entendrons parler de l'hôtel de Marilly, -et cela nous intéressera. »
Partout à Tours, on ne parlait que de la scène de la veille, avec mille variantes, toutes fort heureusement aurebours de la vérité. Le voleur blessé ne pouvait ou ne voulait parler, de sorte qu'on s'obstinait à le croire Espagnol.
Margnerite, revenue de sa frayeur, racontait Iesjdétails de l'événement . Je ne concevais pas qu'elle prétendit que le voleur, qui s était sauvé, eufvoulu lui brûleries pieds... j'appris plus tard son motif. Oh ! digne et honorable fille!