LES COUVENS
Le seizième siècle fut le bon temps de la moinerie en France , en Europe et partout : avant cette bienheureuse époque, les ordres religieux étaient peut-être plus puissans; mais ils ne furent jamais plus variés, plus nombreux, plus riches et plus corrompus , puisque la réforme est née de cette corruption , comme les vers naissent d'un cadavre. Les moines , c'estk-dire des égoïstes vivant d'oisiveté , d'aumônes et de prières , sont de toutes les religions , de tous les temps et de tous les lieux; mais il semble que ces plantes parasites et vivaces
MON ailAND FAUTEUIL.
s'attachent plus volontiers au catholicisme , où elles trouvent un terrain, un engrais plus fertiles, et surtout plus de mains pour les cultiver.
A Rome, on ne comptait guère que cent vestales ; dans le seul archevêché de Lyon , en i58o , au dire d'un contemporain bien informé, il n'y avait pas moins de deux mille trois cent cinquante-cinq nonnains!
L'épidémie des cloîtres , qui appauvrissait le beau royaume de France , n'était pas d'ailleurs de nature à le dépeupler ; bien au contraire , moines et moinesses y mettaient bon ordre. Voilà pourquoi l'auteur des JVeuf Signes descendus en Angleterre n'imagine rien de mieux que de faire neiger àes, jacobins et des carmes. Saint-Gelais explique plus naturellement cette prodigieuse multiplication de frocs et de guimpes, dans son épigramme d'un cordelier qui d'un seul coup en a fait deux.
Il ne s'agit point ici de prouver le bien ou le mal que faisaient autrefois les moines dans un état; l'une et l'autre question seraient matière a argumentation sorbonniale. Narrer l'histoire de chaque ordre monastique avec ses révolu-
lions, ses héros, ses conciles et sa règle, c'est affaire à un bénédictin; or, les in-folios sont rares par Je temps qui court : on n'en écrit plus même pour transmettre à la postérité les fastes des cordeliers ou des carmes. Ces quelques pages contiendront seulement quelques détails relatifs aux religieux des deux sexes ; leurs couleurs, leur nombre, leurs richesses , méritent d'être mentionnés; force m'est de réunir moines et nonnains qui n'avaient garde de se fuir. Mais les faits parlent plus haut que les plus belles dissertations du monde, vinssentelles en droite ligne de leur mère l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. J'en ai fait un choix parmi les plus honnêtes, ce qui ne veut pas dire qu'ils le soient tous. C'est le défaut du sujet. 11 ne faut pas, à propos des couvens , nettoyer les étables d'Augias.
La joyeuse vie des moines n'est pas plus connue par le témoignage des conteurs et des romanciers, que par une sorte de souvenir perpétué de père en fils et même frappé de proverbe. Le nom seul de couvent réveille une foule d'idées hideuses , un dégoût involontaire ou bien une hilarité de mépris : couvent, qui
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se disait autrefois couvent ^ ne signifie pourtant qu'assemblée ( conventus).
Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que les vices des Torcols^ selon une vieille expression, ont servi de texte aux faiseurs de contes , d'épigranimes , de satires et d'almanachs. Bien avant Rabelais et Marguerite de Navarre , les gens d'église étaient frondés en vers et en prose, en latin et en français: Guyot de Provins, au treizième siècle, composa une Bible contre la gent encapuchonnée. Chose étrange ! il y avait plus de danger à discuter sur certains dogmes ridicules , qu'à se moquer de l'intempérance, du libertinage et de l'avarice des moines. Ceux-ci ne faisaient brûler personne pour un conte apologétique des épaules d'un cordelier. On apprendrait mal à juger les frapparts d'après les Annales des frères-mineurs, des bénédictins, des jésuites, d'après tant d'autres recueils immenses de flagorneries et de bagatelles monacales ; les Ordres monastiques du père Hélyot et V Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleur y représentent le moine sous un jour si favorable , que chez ces auteurs la charité chrétienne devient suspecte.
C'est dans les Nouvelles de Boccacc, dans Y Heptaméron français , dans les Joyeux devis de Bonaventure Despériers , et principalement dans le livre de Rabelais , qu'il faut aller chercher la physionomie originale et plaisante des moines du seizième siècle, avec les cuves de vins de Cîteaux, les nonnains de Fontevrault, les belles dames de la cour, les tours de besace des mendians , et tout ce luxe d'iniquité qui justifie la parole du prophète Osée : Peccatamundi comedieni. L'histoire des ^ mœurs est celle des hommes : il existe plus d'intérêt et d'instruction dans une aventure de moine que dans toute la règle de saint Benoît.
Voici d'abord la description des principaux ordres religieux, faite par Clément Marot, qui n'était pas payé pour les aimer.
Une tourbe D'hommes piteux , ayant la tête courbe , L'œil vers la terre 'en grand' cérémonie ; Pleins ( à les voir ) de deuil et agonie , Disant à eux mondanités adverses , Et en habits montrant sectes diverses : L'un en corbeau se vêt pour triste signe ( l'auguslin ) ; L'autre s'habille à la façon d'un cygne (le carme);
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L'auti-^e s^accontre ainsi qu'un ramoneur (le capucin); L'autre tout gris [le cordcller) ; l'autre, grand sermonneur^ Porte sur soi les couleurs d''une pie {1c dominicain). O bonnes gens pour bien servir dVspie î
Ces noms , que Ton confond aujourd hui volontiers , distinguaient des moines dilîVrens d'uniforme, de règle, sinon de conduite et d'esprit. Je les passerai rapidement en revue sans entrer dans l'examen critique et détaillé des cucidles et des perruxjjues.
Les Angustins, qui prirent naissance, avec le saint, leur patron, vers la fin du quatrième siècle, arrivèrent jusqu'au seizième à travers de nombreuses réformes, dont la moins importante ne fut pas celle de la chaussure. De là scission dan§ l'ordre : grands-augustins,poi^ tant bas et souliers; augustins-décliaussés,avec sandales : car ou n'a pas encore découvert de quelle manière était chaussé le grand saiut Augustin.
Ces religieux, d'une humeur turbulente et belliqueuse, étaient vêtus diine robe noire avec un large capuce, et quelquefois un scapulaire blanc sur la poitrine. Le fougueux
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Luther fît ses premières armes chez les augustins.
Les Carmes , qui se vantaient de descendre du prophète Elie , non pas sans doute en ligne directe , inventeurs du scapulaire , et propriétaires de la maison de la Vierge à Lorette, après plusieurs réformes inutiles , se partagèrent, comme les augustins, en grands-carmes et en carmes-déchaussés. Sainte Thérèse, réformatrice des carmélites, eut l'honneur de cette division. Le grand-carme, dont la besace, suivant le dicton populaire, valait mieux que la crosse du Saint-Père , buvant et mangeant bien , avait une de ces faces cardinalisées qui ne se sentent pas du carême. Il était vêtu bien chaudement pour l'été : sa robe de drap brun, traînante avec un froc plus ample derrière que devant et à grandes manches , ressortait de dessous un manteau de laine blanc k froc et à capuchon ; une espèce de braie en drap, une chemise de toile et une veste de bure devaient rendre ce costume aussi incommode que celui d'un soudard qui portait sur lui plus de cent livres de fer. Les grandscarmes ne différaient presque des carmes-dé-
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chaussés que par la chaussure grossière dite bohelins. La différence était plus importante au moral; car les disciples de sainte Thérèse se nourrissaient un peu moins bien que des ânes ou des mulets, et s'appliquaient à une recherche excessive d'austérités.
Les Capucins seraient encore à naître sans la miraculeuse découverte du véritable habit de saint François, que les cordeliers avaient si impudemment défiguré. Le nom de capucin leur fut imposé par les railleurs, k cause de leur capuçon , dont nous avons fait capucJion. Ils paiurent en France pour la première fois sous les auspices de Charles IX et de Catherine de Médicis. Ces religieux, pour qui, selon une vieille locution, rien n'était ni trop chaud, ni trop froid , ni trop pesant , se relâchèrent bientôt de la sévérité de leur institution. Ils avaient la tête rasée en corolle , et la barbe si prodigieusement épaisse qu'on en faisait peur aux petits enfans ; ils étaient d'une horrible saleté sous leur robe brune composée de haillons de plusieurs teintes, bigarrée de taches et dévorée de vermine, le tout mal déguisé par un sale manteau. Une ceinture de corde
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à trois nœuds , un capuchon menaçant le ciel , et des sandales de bois, achevaient la toilette d'un franc capucin.
Toute la règle des Franciscains , ou Cordeliers, ou Frères-Mineurs, fondés par saint François au treizième siècle, est renfermée dans ces paroles de l'Évangile : « Ne possède ni or, ni argent, ni sacs, ni chaussures. » Il y avait, du temps de saint Louis , d'autres cordeliers, gens de cordes liés , dit Joinville.
Ceux de saint François , fort zélés pour le salut des âmes , vendant des images et des prières, prêchant, confessant, étaient, malgré leur malpropreté coutumière , en bonne odeur auprès des femmes. Ils s'habillaient tout en drap brun, robe , froc, capuchon et manteau, doublés pareillement en drap ; un tablier leur tenait lieu de grègues ; leur cordon faisait deux ou trois fois le tour de la ceinture.
Nul n'était reçu cordelier , avant d'avoir été jugé en état de supporter les rudes travaux de l'ordre. Cette épitaphe de Clément Marot fait foi du genre de mérite de ces moines, velus comme des ours , dit un auteur du temps :
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Ci gît cordelier Semi-dieux , Dont nos dames fondent en larmes, Parce qu'il les confessait mieux Qu'Augustins , Jacobins ou Carmes.
Us ne gardaient pas toujours le vœu de pauvreté, ou bien le pratiquaient d'une façon fort étrange, témoin cette épigranime de Victor Brodeau :
Mes beaux pères religieux , Vous dînez pour un grand merci :
O gens heureux ! ô demi-dieux !
Plut à Dieu que je fusse ainsi :
Comme vous , vivrais sans souci ; Car le vœu qui l'argent vous ôte , Il est clair qu'il défend aussi Que ne payiez jamais votre hôte.
Les cordeliers étaient les princes des mendians.
Les Dominicains , qu'institua ai,i treizième siècle saint Dominique , le bourreau des Albigeois , conservèrent les prérogatives d'inquisiteurs. Ce n'est pas en France qu'ils se firent les instrumens de la ven^^feance divine. Ils se nommaient encore Jacobins, ou Frères-Prêcheurs,
et se répandirent jusqu'en Chine; mais l'Espagne et l'Italie furent les principaux théâtres de leurs hauts faits. Le dominicain, comme ledit Marot , ne ressemblait pas mal à une pie, avec sa robe de laine blanche , retenue par une ceinture de cuir et demi-cachée par un long manteau de laine noire ; du reste , la tête et le menton rasés , les pieds chaussés , et pas de chemise , selon une bulle du pape Innocent 111.
Je n^ai parlé que des ordres mendians , qui appartenaient à tous les pays ; car ils étaient reçuâ partout; le métier devait être lucratif, puisqu'ils se multiplièrent si catholiquement. Je ne dirai rien des autres ordres , tels que les Minimes , les Jambonistes ou Antoniens , les Chartreux, etc. : outre qu'ils ne faisaient que des progrès lents et restreints, ils ne participaient point à la licence effrénée des moines dits de la besace j et même les Bénédictins, qui formaient l'aristocratie monacale et s'ennoblissaient par le titre de dom, avaient fait de leurs couvens le refuge des sciences et des lumières, tandis que le menu bétail des moines croupissait dans une ignorance proverbiale.
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Je ne veux pas non plus énumérer et décrire processionnellement tous les ordres religieux de femmes , depuis les moinesses de Saint-Basile jusqu'aux Filles-Repenties : ces religions , comme on nommait les ordres , étaient semblables chez les deux sexes , et seulement variaient chez les femmes par la forme d'une guimpe ou d'un béguin. 11 y avait des Augustines; des Claristes ou des Cordelières , des Chartreuses , des Bénédictines et des Carmélites. Ces dernières , surtout au seizième siècle, se propagèrent en Espagne et en Italie avec la réforme de sainte Thérèse, qui, à sa mort, n'avait pas moins de quatorze couvens d'hommes et seize de filles sous sa juridiction. Les carmélites de ce temps-lk ne différaient guère de celles qui s'établirent au dix-septième siècle dans la rue du Bouloy, à Paris, et que Louis XIV désignait par les noms de brodeuses, bouquetières , pestes et intrigantes , avant que madame de LaVallière eût pris l'habit de carmélite.
Le costume des religieuses variait autant que le caprice des saintes filles qui le portaient; c'étaient d'ordinaire des étoffes de laine
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noire, blanche ou brune, des robes amples avec des manches tombant jusqu'au bout des doigts, des manteaux courts ou longs, des scapulaires et des voiles autour de la tête entièrement rasée.
Il y a un livre tout entier à faire sur les couvens du seizième siècle : ma tâche ici ne consiste qu'à ramasser des faits qui instruisent mieux que des jugemens d'à présent. Je trouve dans un vieux livre fort rare le recensement des moines en i58i. Pour faire leur portrait caractéristique et impartial , je rassemblerai différens traits recueillis dans les auteurs contemporains. Quant aux anecdotes, je n'aurai que l'embarras du choix : il faudra^it citer tout Boccace, qui , de même que la reine de Navarre , ne fait que raconter des nouvelles vraies arrivées de son temps. Le Décanieron n'e§t , pour ainsi dire , qu'une histoire galante des couvens, un répertoire des faits et gestes d'un personnage collectif : la Moinerie.
Un prodigieux calculateur, nommé Froumenteau, a composé un singulier état de la Polygamie sacrée : c'est ainsi qu'il nomme le célibat des ecclésiastiques. Froumenteau,
cbaùd partisan de la religion réformée, a bien pu abuser de la bonne foi des chiffres ; cependant on ne risque rien à croire au moins la moitié de ce qu'il avance. Il commence par apprécier fort ingénieusement la quantité de prêtres , de moines , de religieuses , qiie nourrissait la yyrzmâ^Mte' de Lyon, avec le nombre des complices de leurs débauches , et sans oublier leurs bâtards , ni leurs chiens , ni leurs chevaux. Ce recensement considérable , dans une seule primauté , permet d'étendre le calcul à toutes les primautés de France. Ainsi , de ce travail fastidieux à faire autant qu'à lire , il résulte les faits suivans :
En i58i, le revenu de l'Eglise gallicane était de plus de cent millions d'écus ; elle possédait en France, à cette époque, quatorze cent cinquante-six abbayes, douze mille trois cent vingt-deux prieurés , deux cent cinquanteneuf commanderies de Malte, cent cinquantedeux mille chapelles , cinq cent soixante-sept couvens de femmes, sept cents couvens d'hommes; enfin cent quatre-vingt mille châteaux, fiefs et seigneuries.
L'auteur de ces recherches détaille scrupu-
leusement combien d'arpens d'eau, de bois , de champs ou de vignes appartenaient à ces apôtres si détachés des biens de la terre. Il nous donne le prix de toutes les sacrées contributions, depuis l'exorcisme jusqu'à la confession des femmes enceintes ; il passe ensuite à rénumération des personnes mâles et femelles qui vii^entaux dépens du crucifix en r Eglise gallicane^ y compris les chevaux, les chiens et les oiseaux de vénerie. C'est là qu'il nous faut toute la foi catholique pour croire.
La primauté de Lyon présente une si énorme masse de libertinage monacal, que l'on est forcé de dire à l'auteur : Vous êtes bon réformé, M. Froumenteau. Il y avait, selon lui, dans rarchevêché de Lyon , tant archevêque, évéque, prélats, abbés, prieurs, chapelains et prêtres, que moines des deux sexes , avec tous leurs officiers et serviteurs , cinquante-cinq mille deux cent trente personnes. Ce nombre n'est pas exagéré ; mais il fait monter à cent cinquante-cinq mille les femmes et filles, dévotes ou non, se consacrant corps et âme au service de la concupiscence ecclésiastique, par métier ou autrement î Voilà certes une calom-
nie sentant l'hérésie : deux femmes au moins pour chaque moine ! C'était donc tout profit à garder le célibat.
Froumenteau entre alors dans des particularités de mœurs assez peu orthodoxes, même dans les couvens. Je m'abstiens volontiers de le suivre au milieu de cette licence infecte. Les bâtards de tout ce monde ne pouvaient manquer d'être fort nombreux : je n'en trouve pourtant que soixante-neuf mille cent trentehuit, sauf les omissions. On peut ajouter a ce dénombrement dix-neuf mille chevaux, deux mille chiens , cinq mille oiseaux de proie. Ce dernier calcul ressemble h un trait de satire dirigé contre les moines , qui dévoraient le peuple et s'engraissaient de rapines.
Les calculs généraux paraissent moins erronés : le nombre des quatre Mendians, jacobins, cordeliers, carmes et augustins, dans tout le royaume, n'était que de trente-huit mille sept cents, compris quelques valets et serviteurs. « Le nombre de leurs paillardes,)) ajoute naïvement le Barème de la Poljgamie sacrée, <( n'est que de cent trente mille, sans préju- «dice du reste. Vous en voyez, parmi ces be-
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u saciers, qui portent la fjuarguesqiie {le froc) « de velours , d'autres de satin ; d autres sont u en tel équipage, qu'il est bien aisé à connaît< tre que les bourses de quelques grandes « dames supportent tels et semblables frais. »i Leur besace était d'un revenu qui ne souffrait ni des disettes ni des guerres. La cbandelïe et le sel qu'on devait leur fournir montaient seuls à des sommes considérables. « U nV a « pas six mois, dit Froumenteau, qu'une dame « de par le monde, pour une fiole en laquelle « ingénieusement un cordelier avait mis eu « cire demi-douzaine de roses et le portrait au fi vif de son mari, donna un accoutrement de w pied en cap au cordelier , et cinquante écus <<* pour son couvent ; encore fut-il rapporté " qu'elle donna à part au cordelier dix écus. » Ils n observaient pas autrement le vœu de pauvreté.
Le nombre des abbesses , nonnains et religieuses s'élevait en France à onze mille quatre cents , avec les converses. « Nous ne mettons ^< dans cet état que trois mille bâtards, « s'écrie le calviniste tout stupéfait de sa modération. 11 n'ose pas fixer le nombre des valets,
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serviteurs et galans de ces bonnes dames, Froumenteau, avec un débordement d'expressions plus cyniques encore que son sujet , développe son système pour l'abolition de la polygamie sacrée, descend jusqu'aux détails les plus minutieux , et finit par le mariage des religieux mâles et femelles. C'est la plus sage des utopies de réformé que contient ce volume intitulé : le Cabinet du roi de France, dans lequel il y a trois pierres précieuses d'une inestimable valeur y par le mojen desquelles Sa Majesté s'en va le premier monarque du monde y et ses sujets du tout soulagés j i58i, sans nom de lieu ni d'imprimeur.
Pour bien peindre ce que j'appellerais caractère moine, il faudrait pénétrer dans les riches monastères de Cîteaux et de Gluny , oii quatre-vingts religieux buvaient par an cent quatorze bottes (tonneaux) de vin ; il faudrait visiter les caves et les greniers, les dortoirs et les réfectoires, surprendre sur le fait la gourmandise et la luxure, assister enfin à toutes les scènes intérieures des couvens. Je ne parle pas seulement des regrets et des remords qui sont inséparables de toute retraite religieuses ; mais
je ne m'attache qu'aux moines du seizième siècle, « ignorans et voluptueux, » dit le judicieux Bayle : le vice apparaît là dans tout son éclat. Luther et Calvin, chefs de la réforme , et réellement moins corrompus que les moines de leur temps, sont nés moines au point de ne se jamais hien laver de cette tache originelle : le premier déhanche une religieuse nommée Catherine de Boren et l'épouse; le second vit avec Idelette de Bure, et l'épouse aussi après la mort du mari. Cependant Luther et Calvin se croient le droit d'appeler leurs anciens frères en Dieu : « Lâches incestueux ! » C'est l'injure la plus honnête qu'ils leur adressent dans leurs prêches.
J'ouvre les écrivains du seizième siècle, et partout je rencontre des traces du profond mépris qu'inspiraient les moines, surtout les Mendians. Rahelais, qui les connaissait trop puisqu'ils faillirent le laisser mourir in pace pour une farce impie , Rabelais, qui poursuit les moines moines , moinant en toute moînerie, les compare aux singes, aux hérons, aux cormorans, aux poux , aux puces et aux punaises. Béroalde de Verville , son imitateur indigne ,
se contente , dans te Moyen de pan^enii\, de les appeler les faisans du monde y et les nonnains, les perdrix. Rabelais fait dire à Gargantua que « le froc et la cagoule tire à soi K les opprobres , injures et malédictions du « monde, tout ainsi comme le vent dit Cécias « attire les nues. » Il nous apprend aussi pourquoi ils sont « de tous refuis et des vieux et « des jeunes. » — w Le moine, dit-il, (j'en- (f tends de ces ocieux moines), ne laboure « comme le paysan, ne garde le pays comme u l'homme de guerre , ne guérit les malades « comme le médecin , ne prêche ni endoc- (< trine le monde comme le bon docteur évan- « gélique et pédagogue, ne porte les comu modités et choses nécessaires à républiques (( comme le marchand. C'est la cause pourra quoi de tous sont hués et abhorrés. » Rabelais ne revient pas sur cette condamnation , raisonnée avec tant de philosophie et de logique qu'on la croirait de nos jours, au langage près. Ailleurs, il répond, par la bouche de son pseudonyme frère Jean des Entommeures, que les moines ne prient pas pour nous^ parce qu'ils ne font que trinquehaller
leurs cloches; car une messe bien sonnée est à demi dite. « Ils marmottent grand renfort w de légendes et psaumes nullement par u eux entendus. Ils comptent force patenôtres « entrelardées de longs ave Maria , sans y « penser ni entendre , et ce j'appelle moque- « Dieu, non oraison. Mais ainsi leur soit en (c aide Dieu, s'ils prient pour nous, et n'ont « pas peur de perdre leurs miches et soupes « grasses ! »
Rabelais , dont l'indignation est toute de gaîté et de bouffonnerie, ressemble d'un côté aux moines qu'il couvre de ridicule : comme eux , il exhale une odeur de vin et de débauche» que l'on excuse en faveur de son prodigieux sens. Il juge son siècle de plus haut que ne ferait un philosophe du nôtre; mais pour le comprendre , comme il le dit lui-même , on doit imiter le chien qui brise un os médullaire pour en extraire un peu de moelle. Les moines du seizième siècle sont mieux peints dans le Gargantua et le Pantagruel y ({ne dans tous les livres, chartes et diplômes écrits sous l'influence du cloître.
Rabelais, plus épicurien que luthérien, ne
MON GKAND FAUTEUIL.
fait pas grâce aux moines , jusque dans l'inscription de l'abbaye de Thelême ; Thelênie signifie volonté , pour exprimer la religion pantagruélique , dont la devise était : Fais ce que voudras !
Ci n'entrez pas , hypocrites , bigots ,
Vieux matagots, marmiteux boursoufilés , etc.. ,
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.
Dans la description des beaux livres de la librairie de Saint-Yictor , Rabelais ne perd pas de vue son sujet , sa mission : la satire des moines. Tous ces titres de livres imaginaires sont fort ingénieux : V apparition de sainte Gertrude à une nonnain en mal d' enfant , parce que les religieuses étaient sujettes a caution ; Rêverendi patris Jratris Luhini provincialis Bavardiœ , de croquendis lardonihus lihri très y parce que les moines souffraient par état bien des lardons ; les Aises de vie monacale, et tant d'autres excellentes plaisanteries , après lesquelles on s'étonne que l'auteur ait écbappé au fagot et à la bourrée ou à la liart dont il était fait si grand usage de son temps.
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On peut résumer en quelques traits principaux et proverbialiséslessentimens de Rabelais à l'égard du froc et de la cagoule. Il ne tarit pas sur l'intempérance des moines; il nous les montre appelant Sainte-Chapelle la cuisine du couvent, et eux-mêmes allumant le feu sous la marmite; il célèbre les admirables soupes de primes , que les bons pères mangeaient en guise de prière du matin : car ils ne mangent mie pour vii^rCy vii^ant pour manger , et n'ont que leur vie en ce monde. De là, le nom de Manducéens, qu'il leur donne par sou venir du latin w^wâ^i/câîre (manger); delà, celui àe gastrolâtres ^ adorateurs du ventre; de là, le juron sacramentel de ventre de moine. Rabelais cite l'ignorance des moines comme article de foi : « C'est chose « monstrueuse, dit-il, voir un moine savant. » L'alliance de ces deux mots contradictoires lui semble intolérable en bonne cabale monastique . « Moine , » dit-il encore, « que connaîtrait-il, a sinon le clos de son abbaye? w II fait ailleurs l'éloge de leur bréviaire y sorte de flacon en forme de livre , rempli de vin théologal. L'incontinence des moines lui sert de texte familier ; il avertit des pèlerins allant à Rome , qu'à
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leur retour ils trouveront leurs femmes engrossées : (( car seulement l'ombre du clocher '< d'une abbaye est féconde. » Rabelais me paraît être le premier qui ait employé la métaphore de bailler le moine, pour signifier étrangler; cette expression s'appliquait auparavant à une coutume des novices qui s'attachaient une corde au pied, et s'empêchaient de dormir mutuellement. Cette coutume tomba en désuétude, lorsque dormir la grasse matinée devint un des apanages monastiques. Enfin Rabelais, qu'on ne saurait citer avec trop de complaisance, lorsqu'il respecte son lecteur , a peint le véritable moine sous le nom de frère Jean des Entomnieures : « Jeune , galant ( robuste), f risque « (gentil), dehait Ç joyeux) y bien adextre, (( hardi , aventureux , délibéré , haut, maigi^, « bien fendu de gueule , bien avantagé en (( nez , beau dépêcheur d'heures, beau dé- (( brideur de messes, beau décrotteur de vice giles ; pour tout dire sommairement , vrai <f moine , si oncques en fut. >i II n'est pas jusque dans les figures des Songes drolatiques , oii ne reparaisse le moine de Rabelais , encapuchonné, selon l'explication du commenta-
LES COUVEJVS AU SEIZIEME SlkCLE. il
leur, avec gros ventre et gros dos, boulonné jusqu'au menton, couché sur une marmite dont il soulève le couvercle, en même temps qu'il lèche le manche d'une cuillère à pot , parce qu'il existe '< quelque vertu lente et u propriété spécifique , absconse dedans les « marmites , qui les moines y attire comme « l'aimant le fer à soi attire. »
Poètes et prosateurs du seizième siècle maltraitent à l'envi ce que Rabelais appelle ^iJertus de moines. Marot, dont l'opinion est aussi franche que le style , en fait une peinture fort exacte, et qui n'a pas l'alkire de la satire.
Bien loger sans danger.
Dormir sans peur, sans coût boire et manger. Ne faire rien , aucun métier n'apprendre , Rien ne donner, et le bien d'autrui prendre , Gras et puissant , bien nourri , bien vêtu , C'est selon eux pauvreté et vertu !
Un religieux fut méchamment accusé d'être luthérien : l'évêqué n'eut garde de croire cet odieux soupçon, lorsqu'il interrogea ce vrai moine sur sa façon de vivre. On fit à ce sujet une belle épigramme latine , dont voici
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la traduction française , par Henri Etienne :
D'être luthérien le bruit commun t'accuse : Mais tu as ton prélat qui le nie et t'excuse. « Tu paillardes , dit-il , aussi bien qu'un prélat ; Tu sais boire d'autant ^ jusqu'à tomber tout plat; De Dieu tu n'as jamais qu'en jurant souvenance, Et de là Bible n'as aucune connaissance. » Par ces signes certains , ce pasteur cordial Connaît si son troupeau se porte bien ou mal.
La place me manque pour rapporter une vieille chanson fort naïve , dans laquelle, après tous les reproches adressés à la moinerie , un frère répond humblement :
Monsieur, nous faisons le service.
Je ne puis oublier la Description des vertueuses qualités du Moine, par Octavien ou Mellin de Saint-Gelais , l'un poète , sous le titre d'évêque, l'autre à la cour et dans son abbaye :
Pour nombrer les vertus d'un moine , Il faut qu'il soit ord [sale) et gourmand , Paresseux, paillard, malidoine [impropre) y Fol , lourd , ivrogne et peu savant :
Qu'il se crève à table eu buvant , '
Et en mangeant comme un pourceau :
Pourvu qu'il sache un peu de chant, C'est assez, il est bon et beau.
La quête des moines, dans les rues de Paris, est vivement caractérisée jusqu'à la fin du seizième siècle. Dès six heures du matin, été comme hiver, parmi les cris si bizarres et si variés qui remplissaient tous les quartiers de la ville, et dont on prendrait une bien faible idée dans les rumeurs de nos halles et de nos marchés, on entendait les voix psalmodiantes et les clochettes des moines; tandis que les étuvistes annonçaient que le bain était chaud, que les gueux de rhostière demandaient l'aumône en se plaignant, que des bandes d'écoliers descendant des rues Saint-Jacques et de la Harpe disputaient de porte en porte aux mendians quelques bribes de pain et de viandes; augustins, cordeliers, carmes, jacobins , blancs , noirs, bruns et enfumés , faisaient leur quête, accompagnés d'un concert de bénédictions et de Dieu uous gardl Ils étaient courbés sous d'énormes besaces; ils avaient des poches saillantes de tous côtés; ils
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prenaient avec plus de deux mains et promettaient le paradis à qui leur donnait , l'enfer a qui s'excusait sur sa pauvreté. Les femmes et les enfans les arrêtaient par le pan de leurs robes : on réclamait d'eux des prières, des conseils, des remèdes, des miracles.
« Mon frère , » disait certain voleur en remettant à un d'eux une bourse coupée à la ceinture de quelqu'un, « ceci est du bien d'au- « trui; je vous le rends ne sachant le rendre « oii je l'ai pris ; ne me faites point faute de « quelques indulgences.
— u Mon fils, » répondait le cafard, « ne (( touche jamais au bien de l'Eglise , tu serais M sans rémission damné ; va-t'en brûler une « chandelle à saint Macaire , qui fit sept ans « pénitence pour avoir tué une puce. »
Ces bons moines étaient connus dans chaque maison , voire même du chien qui la gardait. Ils avaient plus de puissance que les sergens du guet; car un dominicain ayant été renversé dans la fange par un pourceau qui s y vautrait, ses frères obtinrent un édit qui défendit, sous peine d'amende, de laisser vaguer ,sur la voie publique les animaux de saint An-
LES COUVENS AL SEIZIËAIE SIÈCLE. 3i>
toine. Les moines avaient des images saintes pour les enfans, des agnus Dei pour les lioinmes, des recettes ingénieuses pour les femmes. Leur règle les empêchait de recevoir pour eux or ou argent monnayé, mais ils n'en avaient pas moins l'escarcelle bien fournie, recevant tout au nom du couvent. Il était prescrit aux cordeliers, par leurs institutions, de ne jamais quêter sans leurs braies ou hauts-de-chausses; mais bien peu se conformaient k cette incommode mesure de décence et d'honnêteté. Voilà pourquoi une grande dame disait à un de ces bons pères : « J'aime beaucoup les cordeliers, « hormis leur habit. « Je laisse à penser comment l'habit fut hors mis , ajoute le couleur.
Un des gros profits des couvens fut l'invention de prêter k intérêts l'habit monacal aux enfans , afin qu'ils pussent parvenir à l'âge d'homme; aux malades avant de mourir, et même aux morts, pour qu'ils entrassent en paradis en faveur de la livrée. Les grands seigneurs usaient plus que le vulgaire de cette métamorphose , qui ne se payait pas avec un grand merci, « Bien est-il vrai, dit Henri Etienne, que le comte de Carpy ayant été
des derniers qui ont joué ce beau jeu (en i555) , est demeuré seul en proverbe. On cite jusqu'à des rois et des empereurs qui sont devenus cordeliers après leur mort. » Un prédicateur, digne élève des bouffons sacrés Olivier Maillard et Jean Menot , alla jusqu'à dire en chaire « que, pour sauver le diable, il fau- « drait lui faire prendre l'habit de saint France cois. » Je crois qu'on trouverait quelques exemples de religieuses improvisées in articulo mortis.
Les moines avaient de hauts privilèges à l'amour des dames. Le titre de confesseur n'était souvent que la peau de brebis du loup ravissant; bien des femmes vertueuses cédaient à l'influence de l'habit; bien d'autres mieux apprises choisissaient leurs galans sous le froc. On assure qu'elles ne s'en trouvaient pas mal, puisqu'il existait une vieille coutume non jamais tombée en désuétude , laquelle défendait de recevoir un moine sans nez , attendu que Jésus-Christ , dit le texte latin , ne veut pas à son service les plus laids et les plus contrefaits. On avait alors grande foi dans les saints qui faisaient engrossir les femmes. Les abbés, les
prieurs et les chefs d'ordres ne tenaient guère le vœu de continence, luxurieux et dissipés qu'ils étaient! la menue monacaille se ruait sur ce que Rabelais nomme des amours de bonne 7)olonté. Ils regardaient comme leur appartenant de droit les nonnains qu'ils rencontraient ; c'était entre eux un échange de bons procédés ; aussi a-t-on remarqué qu'un couvent de nonnains était flanqué ordinairement de deux ou trois couvens de moines , selon les appétits. Voltaire ne répète que la voix publique du seizième siècle dans ce vers de la Pucelle :
Dans un moutier un moine a sa nonnain.
La réputation des moines à cet égard était si bien établie au seizième siècle, que tous les conteurs en font de bonnes histoires. Cela même étonnait peu -, et l'auteur de la Poljgamie sacrée sentait son luthérien , et partant le roussi, en se scandalisant de ce péché non moins vieux que les moines.
Henri II pressé d'argent , ne songeant pas , bon dévot qu'il était, à en puiser dans les