‹ Mon grand fauteuilChapitre 2 sur 43 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

trésors des couvens , s'enquérait auprès de ses courtisans pour qu'ils lui enseignassent un moyen expédient et royal de faire de l'or sans recourir à l'art damnable de la sorcellerie.

(( J'en sais deux à votre convenance, dit l'abbé de Brantôme qui avait «la parole à la main.

— Lesquels? demanda le roi , tremblant qu'on ne parlât de dépouiller sa cbëre Diane de Poitiers , riche de ses dépouilles et de celles du royaume.

— Le premier , Sire , serait de faire toutes les charges de votre maison alternatives, et de les vendre au plus offrant.

— Autant vaudrait créer un deuxième roi de France.

— Le second moyen aussi me semble plus raisonnable, et produira comme l'autre deux millions d'or,

— Serait-ce pas de découvrir une autre terre d'Amérique?

— Je n'y avais pas songé ; mais non : il suffirait de commander qu'on vendît à votre profit les lits des moines.

— Et où donc , s'il vous plaît , coucheraient

ces pauvres diables de moines quand ils n'auraient plus de lits? Ils ne se contenteraient d'être couchés sur l'état de ma maison royale.

— Oui-dk ! les révérends seraient moins embarrassés que vous n'êtes : ils s'en iraient, comme d'habitude, coucher avec les nonnains.

— Je le veux bien , et suis en cela de bon accommodement. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait autant de nonnains que de moines?

— C'est comme je l'entends , Sire.

— Alors comment l'entendez-vous, à moins d'une multiplication des nonnains, comme des pains au désert?

— Laissez faire , aucun moine certainement ne se plaindra d'être mal couché : chaque nonnain en logera pour le moins demi-douzaine.

— Excusez du peu! Ainsi soit-il. »

Cependant la réforme de sainte Thérèse ne

donnait pas aux carmélites un lit que l'on pût envier, et dont les plus dévotieux moines se fussent facilement accommodés : c'était à qui , parmi ces saintes femmes, imaginerait des austérités capables de vaincre le démon de la chair, plus fort que le sommeil. Les unes ^ne dormaient qu'une heure ; d'autres ne dor-

4o MON GRAND FAUTEUIL.

maieiit que debout; celle-ci étendait ses membres meurtris sur des fagots d'épines; celle-là ne reposait que sur un gril de fer; d'autres avaient pour lits des monceaux de ronces et de cliardonsv, des pièces de bois, des crêcbes de pierre, de la neige et de la glace. Les carmélites ne supportèrent pas long-temps cette vie de cruautés exercées contre leur corps, auquel en mourant elles demandaient pardon de tant de mauvais traitemens, à l'exemple du bienheureux Pierre d'Alcantara, récollet qui portait une chemisette de fer - blanc. Les femmes sont encore plus raffinées que les hommes dans leurs superstitions. Ce n'étaient pas les seules mortifications que les carmélites s'imposassent pour le salut de leur âme : il y en avait qui pour toute nourriture se condamnaient à ne manger par jour qu'une once de pain , à ne boire que du vinaigre comme Jésus-Christ sur la croix; beaucoup se servaient d'un ciliée de fer-blanc dentelé à trois rangs en manière d'éperon.

La discipline était à l'usage de tous les cloîtres et de tous les ordres. On sait que la flagellation date des premiers temps de l'E-

LES COUVENS AU SEIZIÈME SIÈCLE. ^ï

glisc. Voici une scène de ce supplice volontaire, tel qu'il se répétait toutes les nuits dans le couvent de Fontevrault.

Une heure après minuit , un son de cloche faisait sortir les religieuses de leurs cellules , malgré les froids les plus âpres. Comme elles couchaient tout habillées , elles ne se faisaient guère attendre, et se glissaient comme des ombres le long des corridors où sifûait la bise glaciale. On se rendait au chœur de la chapelle silencieuse et semi-obscure : les reliques et l'autel étaient voilés, et quelques lampes fumeuses luisaient dans les ténèbres des voûtes en arceaux. Au dehors on n'entendait que des cris d'oiseaux de nuit, le frissonnement des cyprès du cimetière, le vent et la pluie. L'âme se trouvait merveilleusement disposée à la prière; mais toutes ces épouses de Dieu arrivaient à pas lents en murmurant des psaumes, en faisant sonner les grains d'un chapelet, ou bien en resserrant des nœuds de corde tachés de sang, ce qui était le signe d'une grande ferveur.

Le précepte de l'Evangile veillez et priez s exécutait a voix basse dans une morne me-

ditation. Puis, tout-à-coup i'abbesse levait sa discipline au ciel et criait d'un air lugubre : Ici commencent les pénitences ! elle ajoutait souvent : Repliez la robe noire dessur^ la tête , et jetez bas la robe de dessous. Les lumières s'éteignaient à la fois , et il se faisait dans la nef un bruit sourd et mesuré qu'accompagnaient les encouragemens de la supérieure , les cris et les soupirs arrachés à la souffrance, w Sus et vitément! plus raide un petit! roin- « pez de coups les sept péchés mortels , sans c< excepter la luxure! Le paradis vous vaudra « au centuple ces peines du corps : chaque « coup fait sortir une âme ou deux du purga- « toire, selon qu'il est bien donné et bien u reçu. ')

La discipline cessait enfin de retomber sur les chairs déchirées et saignantes, lorsque la fatigue mettait un terme à ces cruautés, et souvent un rayon de la lune, coloré par l'émail des rosaces diaprées et des vitraux à personnages , descendait mystérieusement sur de blanches victimes immolées de leurs propres mains, étouffant leurs sanglots et cachant leurs pleurs, jusqu'à ce qu'elles allassent chercher

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dans Jeur cellule solitaire un sommeil sans charme, sans repos et sans rêves.

Un père de l'Eglise pensait que tout ordre religieux avait besoin d'une réforme générale au bout d'un siècle : les faits prouvent que le relâchement s'introduisait dans un cloître bien avant ce temps préfix. Ainsi, la sévérité des peines prononcées par la justice claustrale tomba bientôt en désuétude, de même que l'édifiante vertu des moines.

La désertion du couvent était surtout punie avec une incroyable rigueur ; mais on a sujet de penser que les châtimens prescrits par les statuts de l'ordre n'étaient exécutoires que dans les cas les plus graves. Par exemple, je ne vois nulle part que des déserteurs du froc, ou même des apostats, aient été mis aux galères suivant le Correctoire des Minimes ou tout autre code criminel d'un ordre religieux. Le jeûne au pain et à l'eau et la prison étaient les pénitences les plus ordinaire^ au seizième siècle; on réservait \in pace^ouv des crimes, tels que celui de vendre les secrets du couvent. Vin pace monacal ressemblait aux oubliettes de la féodalité.

-t4 mon grand fauteuil.

On nommait ainsi un affreux supplice renouvelé des Vestales romaines , que l'on enterrait vives lorsqu'elles laissaient éteindre le feu sacré de Vesta. Les moines n'avaient garde de laisser éteindre le feu de la concupiscence. \2inpace était un petit caveau étouffé, et sans autre issue qu'une ouverture en forme de puits dans le haut : là , devait mourir de faim le condamné. Cette barbarie futsurtout employée en Espagne et en Italie.

Uappareil de cette horrible cérémonie avait un caractère bien propre à dompter les passions humaines, si fougueuses qu'elles fussent sous lecilice et sous la haire. On condamnait ainsi à mort sans répandre le sang, dont l'Eglise a horreur, comme on sait. Le patient passait par toutes les angoisses d'un enfer anticipé : il était dégradé de son titre de religieux, et décapuchonné en présence du saint-sacrement et des frères en oraison ; suivait un service des morts , pendant lequel le condamné , nu jusqu'à la ceinture et couvert d'un linceul , entendait prier pour son âme comme s'il eût été. déjàdéfunt. L'enterrement s'achevait en grande pompe , les religieux marchant sur deux files,

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le capuchon rabattu sur les yeux, les cierr^es et les encensoirs éteints, la croix renversée ; et dans un cercueil, le criminel porté au milieu des litanies et des de profundîs jusqu'à son tombeau. Avant de l'y descendre vivant, on lui faisait baiser les patènes et on l'inondait d'eau bénite : c'était dans cet état qu'on l'envoyait dans la paix éternelle, inpace ! Il arrivait par le moyen des cordes au fond de cette fosse ténébreuse , dont on murait l'entrée comme la prison d'Ugolin.

Dans plusieurs couvens, la charité chrétienne et l'humanité monacale consistaient à prolonger de huit jours la vie de ces malheureux , en leur donnant un pain de trois livres, une cruche d'eau et un cierge bénit et allumé. Les religieuses s'infligeaient le même supplice.

La démolition des couvens, en 1 789, a découvert un grand nombre d'in pace emprisonnant encore des squelettes. Dans plusieurs de ces caveaux , on a remarqué que la cruche d'eau était pleine, le pain entier et le cierge non consumé, soit que le défaut d'air eût tué les victimes, soit qu'elles eussent refusé de tou-

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cher à ce peu de nourriture qui n'était Jà que pour les faire mourir plus long-temps.

On appelait aussi inpace des prisons perpétuelles oii l'on vivait sans voir la lumière du jour. Lors de la révolution, on a délivré des moines maigres, hâves, semblables à des spectres, qui depuis quarante ans expiaient dans une captivité sans fin leurs fautes légères en comparaison de cette illégale vengeance.

Il est vrai que dans toute association d'hommes ou de femmes, la rigueur devient nécessaire pour maintenir l'ordre et toute espèce de réglemens. Quand un couvent ou une abbaye se laissait aller au courant rapide des vanités mondaines, il était difficile de les ramener à l'austérité des fondateurs. Il n'est que trop d'exemples des effrénés débordemens qui se passèrent dans les profondeurs des cloîtres : des guerres intestines , des ambitions, des libertinages, de plus grands désordres encore, voilà les fruits que portait le monachisme à mesure qu'il étendait ses rameaux et affermissait ses racines. Un couvent était un petit état aristocratique ou despotique , soumis à des révolutions comme si ce fut un royaume ou

une république. C'était là ce dont s'affligeaient les saints évêques, quand il yen avait. Alors il ne fallait pas moins d'une sainte Thérèse pour apaiser dans les cloîtres les rumeurs du monde et les révoltes de l'esprit malin.

Ah! qu'Érasme avait bien raison de croire que les cloîtres avaient été fondés par le diable ! Tstius modi vitœ ergastula non sine instinctu Satanœ fuisse inducta, Epist. 20. Ce serait une histoire tout entière, pleine de faits et de preuves, que le tableau des crimes de tous genres nés dans le domaine des couvens.

On commencerait par les Adamites , dont Adam était le patron, et qui ne portaient aucun vêtement comme aux beaux jours de la création et du paradis terrestre : saint Epiphane leur reproche des monstruosités, telles que des cérémonies imitées du sabbat des sorciers , dans lesquelles l'obscui ité favorisait un aveugle mélange des sexes. Ces Adamites, nommés encore Nicolaïtes, prenaient en Italie le nom de Frérots, Fraticelli. Les impudicités qu'ils pratiquaient, lumières éteintes, furent souvent foudroyées par la cour de Rome.

Un marchand de Milan, s'apercevant que

sa femme se levait toutes les nuits du lit conjugal, fit semblant de dormir, et la suivit de si près qu'il entra derrière elle dans une chapelle obscure oii les frérots tenaient leurs mystères : il joua dans les ténèbres son rôle de frérot avec sa femme , qui n'eut garde de le reconnaître ; mais il lui avait enlevé son anneau, dont il se servit pour la confondre. L'inquisition s'emnara de cette affaire, et la chronique ne dit pas comment furent punis les frérots , qui se disaient de l'ordre de Saint- François.

Dans le seizième siècle, cette impudique secte existait encore , surtout en Angleterre , où les Adamites se montraient par les rues dans l'état de simple nature.

Lorsque Henri VIII se sépara de la communion catholique, il fit composer un livre des méchancetés découvertes dans la visite des monastères, couvens et églises collégiales : on y trouve les noms des sodomàes, des paillards et des adultères. Ces derniers avaient quelquefois onze maîtresses en l'honneur des onze mille vierges. « En l'église cathédrale de Cistre, ce Jean H y lie n'avait que treize paillardes,»

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dit Henri Etienne dans son Apologie pour Hérodote : (c c'est beaucoup, dira quelqu'un; mais i< qu'est-ce toutefois au prix de Jean Blanke, « prieur de Bermondsey, qui en avait vingt? u Or, tient- on qu'il y avait en Angleterre plus « de quatre cents couvens de diverses sortes (f de moines et de moinesses, outre ceux des u frères mendians qui approchaient de deux « cents. Je laisserai maintenant au lecteur « calculer combien pour le moins devaient (( être de fils de moines en Angleterre ; je lui « laisse aussi à penser, qui eût fait la visitation n par toute la France, Italie, Espagne, en « ce même temps , quels ménages on eût « trouvés ! »

De là sans doute l'origine du titre de beauxpères appliqué à tous les moines.

D'où vient qu'on vous nomme beaux-pères ? — C'est qu'à l'ombre du crucifix , Souvent faisons filles et fils En écoutant les belles mères.

Pour retracer le relâchement des ordres religieux et les vices couverts du manteau de la religion , je ne remonterai pas au fameux

Robert d'Arbrissel , fondateur de l'abbaye de Fontevranlt, qui, pour mortifier sa chair ou pour tout autre motif, partageait le lit de ses religieuses : honni soit qui mal y pense ! Il avait apparemment la continence de ces pieuÀ solitaires dont parle Evagrius dans son Histoire ecclésiastique, et qui étaient hommes avec les hommes, femmes avec les femmes, et voulaient être des deux sexes. Mais Piobert d'Arbrissel n'atteignait pas ce degré d'insensibilité physique , car plusieurs de ses plus jolies nonnains devinrent grosses : Urgente partu aliœ fractis ergastuUs elapsœ siintj aliœ in ipsis ergastulis pepererunt.

Au reste , les nonnains en mal d'enfant n'étaient pas rares, et leur virginité avait besoin d'être crue sur parole. Voilà sans doute pourquoi, sous le règne de Henri III, roi d'Angleterre , Robert-Grosse-Tête , évêque de Lincoln, visitant les couvens de son diocèse, s'avisa de vérifier la chasteté des religieuses en pressant leurs mamelles \facit exprimi mamillas.

Le célibat des moines a toujours été scandaleux, malgré les sages exhortations des Pères

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de l'Église , qui regardaient les femmes comme les. ennemis de notre salut : saint Jérôme dit que lem' attouchement est plus dangereux que la morsure d'un chien enragé ; saint Antonin tance rudement un religieux pour avoir touché la main d'une femme : « C'était une « dévote, w répond celui-ci. « — N'importe, )> reprend le saint ; « car la terre est bonne, l'eau « est aussi bonne; mais si ces deux élémens <( viennent a se mélanger, il n'en résulte que de <( la boue. » Saint Jérôme pense que la femme brûle la conscience du religieux avec qui elle cohabite; saint Cyprien appelle la conversation des femmes la glu du diable pour prendre et asservir les hommes ; ainsi des autres décrélaliseurs , style de Rabelais.

Mais rien ne faisait : ces avis , ces menaces , n'étaient pas des obstacles assez puissans pour arrêter ce péché , que, suivant saint Augustin, on ne peut vaincre que par la fuite. L'illustre Ochin succomba connue le reste , lorsque, de capucin qu'il était, il embrassa la réforme, se maria deux fois et composa son Traité de la Polygamie. Je rassemble seulement un petit nombre d'exemples de la corruption des couvens.

Ambroise , général de l'ordre des Camaldules au quinzième siècle, a laissé en manuscrit un voyage très-curieux entrepris vers i45i , par ordre du pape Eugène , pour réformer les mœurs perverses des moines et des moniales , ut corruptos monachorum et virginum claustralium mores emendaret. Il fut tellement effrayé des turpitudes qu'il découvrit au fond des cloîtres, qu'il n'ose les exprimer qu'en grec : la plupart des monastères de filles , en Italie , étaient alors de véritables lieux de prostitution ; les abbesses lui avouèrent qu'elles n'avaient pas le pouvoir de s'opposer a ces débauches. Ambroise leur défendit de recevoir aucun homme, soit prêtre, soit séculier , sous peine de voir fermer leurs couvens.

Dans une autre maison de Dieu, il ne trouve pas de religieuses , mais des filles de joie adonnées à tous les vices 5 il apprend qu'une d'elles s'est enfuie avec le prieur , et que l'abbesse a fait un enfant î Les couvens d'hommes ne présentaient pas moins d'excès : ici on s'était battu à coups d'épée et de bâton ; là le prieur se plongeait dans un bourbier d'impudicité; partout on suivait à l'envi la voie large de la per-

dition, viam îargam perditionis . Je nie ferai non moins scrupuleux que le vénérable Ambroisc ; car, pour traduire ses mots grecs littéralement, notre langue n'est point assez erotique.

Mathieu Bossus , qui fut aussi chargé par le pape Sixte IV, vers la fin du quinzième siècle , de metlre un frein aux déréglemens des religieuses de Gênes, se vit forcé d'avoir recours au pouvoir séculier, qui défendit aux supérieures d'admettre dans leurs couvens aucune jeune fille (^puellam) , et qui par-là fermèrent la source des richesse^ et des vices monastiques. Mathieu Bossus entretenait une correspondance épistolaire avec quelques nonnes distinguées , et leur conseillait de ne voir que rarement et avec précaution les hommes , même les plus saints.

Dans les derniers temps du seizième siècle , les couvens du diocèse de Belley, dans le Bugey, étaient en proie au plus infect libertinage. Entre autres, l'abbé de Saint-Sulpice huguenot marié et gouverneur d'une citadelle, iaisait régner le droit du glaive sur ses moines : il avait changé ses cloîtres en écuries pour les mulets qu'il tirait du mélange des étalons d'Es-

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pagne avec des ânes d'Auvergne ; la vaste église servait de grange , et à peine l'autel était-il assez débarrassé de fourrage pour que le prêtre y pût dire la messe. Les moines de cette abbaye vivaient dans l'abondance de tous les biens de la terre, et un couvent voisin de religieuses suffisait à ces pécbeurs.

Cette belle vie eût duré plus de dix ans , si l'abbé , violent comme un soudard , n'avait tué de sa main un des gens du roi. On déposséda cet huguenot de ses haras et de sa citadelle, qui fut raséej l'abbaye n'eut plus que des moines au lieu de mulets.

Mais Pierre Camus, évêque de Belley, eut bel à faire pour réfréner les désordres auxquels donnait lieu l'admission de ces moines dans le couvent des moniales. Il cita les conciles pour empêcher un tel abus; il ne trouva que désobéissance et mépris pour ses réprimandes.

(( Monseigneur, lui répondit une des plus rebelles; il semble que vous ayez résolu de nous griller toutes vives, sans que nous l'ayons mérité !

— Ma sœur, répliqua froidement l'évêque, vous montrez bien a ce discours que vous

êtes fort vive et peu morte à vous-mome , c'est-à-dire bien peu mortifiée : car, comme le poisson qui est encore vif saute de dessus la grille, et se roule parmi les charbons, ce que ne fait pas celui qui est mort; ainsi les moniales qui ne sont pas bien mortes au monde, et de qui les passions sont vives, et quelquefois vivifiantes , aiment mieux , comme des salamandres , vivre parmi les brasiers des conversations (selon la pensée de saint Bernard, qui compare les moines fréquentant le siècle sans s'y perdre au miracle des trois enfans de la fournaise) que demeurer encloses dans une grille, crucifiées avec Jésus-Christ leur époux. »

Cette belle morale n'eut pas l'effet qu'on en devait attendre, et les religieuses imitèrent plus que jamais le poisson et la salamandre.

Ce n'est pas sans raisons que de prudens théologiens ont pensé que le gouvernement des moniales par des moines entraînait de graves inconvéniens ; l'occasion du péché étant presque le péché. Parmi tant d'exemples , je choisirai dans les Nom>elles de la reine de Navarre un fait rapporté par plusieurs auteurs

contemporains : il prouve que l'âge et la piété des supérieurs ne sont pas des garans infaillibles; il prouve surtout que le diable est bien fin.

Un prieur de Saint-Martin-des-Champs à Paris, renommé à cause de sa sainteté qui n'était pas encore feinte, fut élu visiteur de l'ordre de Fontevrault. Il n'avait jamais regardé une femme en face; mais il se déshabitua de cette bonne dévotion, et se choya si bien , que d'un moine maigre il en fit un fort gras. Il avait pourtant vécu comme un saint pendant cinquante ans. Il alla confesser les religieuses du couvent de Gif; il en remarqua une nommée Marie Hérouet , si douce en paroles, qu'il voulut voir si son visage ne l'était pas moins : elle était belle autant qu'il était laid. Il remporta dans son prieuré un amour qui s'accrut par l'absence. Il retourna donc au couvent , dont l'abbessc était parente de Marie Hérouet, et sous prétexte de sa goutte, il se reposa dans le dortoir, priant qu'on fît venir cette religieuse , qui , dit-il , babille comme une mondaine. Dès qu'elle arriva, le prieur lui déclara, en levant son voile, ce qu'il

LES COTJVENS AU SEIZIKME SIÈCLE. 5^

attendait de sa charité ; elle le repoussa en vierge bien apprise; mais le vilain moine se jeta sur elle avec fureur , et ne s'arrêta qu'en la voyant tomber évanouie. Aux cris de cette malheureuse fille accoururent abbesse et nonnains : « Mesdames , dit le fourbe , sœur Marie a le tempérament débile; car, pendant qu'elle se tenait debout devant moi , elle a perdu connaissance comme vous voyez. Faites chanter, je vous prie, par vos filles , un Salve résina en l'honneur de la .sainte Vierge. » Les persécutions de ce prieur recommencèrent avec de terribles menaces; l'abbesse, vertueuse dame qui gênait ses criminels projets, fut remplacée par une autre abbesse à sa dévotion. 11 fit mettre en jugement un vieux confesseur, que deux faux témoins accusèrent d'une action infâme commise avec sœur Marie. Il voulut ensuite persuader à celle-ci , que visiteur des âmes, il l'était aussi des corps, et qu'il devait visiter la virginité des filles du Seigneur. Sœur Marie avait sujet de ne pas se fier a ce scélérat, qui, pour se venger, la fit condamner au pain et à l'eau , jusqu'à ce qu'elle eût mérité grâce par son repentir. L'innocence

58 MON GllAND FAUTEUIL.

triompha pourtant. Après trois ans de persévérance de la part du moine, la mère de Marie Hérouet, instruite des violences qu'avait souffertes sa fille , alla demander justice à la reine de Navarre : le prieur, forcé d'avouer que sœur Marie était une perle d'honneur et de chasteté, alla mourir de chagrin dans un monastère; Marie Hérouet fut récompensée de sa veitu par le don d'une abhaye du Gâtinais.

La reine de Navarre , qui est restée pure au milieu de la corruption du seizième siècle, raconte avec une grande naïveté des aventures fort scandaleuses , même de son temps. Elle s'attendrit beaucoup sur le malheur d'une jeune religieuse qui, gardant un mort, pendant la nuit, avec un religieux réputé austère de mœurs et de paroles, se prend d'admiration à l'écouter parler sur la vanité de la vie et la félicité de la mort. Le sermon se termine de façon que le moine commence à l'embrasser, comme s'il avait eu envie de la porter entre ses bras droit au paradas. Ce méchant moine, tout en l'assurant qu'un péché secret était impuni devant Dieu , acheva l'ouvrage que le diable leur avait mis tout-à-coup au cœur. La

LES COUVENS AU SEIZIÈME SIÈCLE. 5g

pauvre pécheresse ne pouvait se consoler d'avoir perdu sa virginité, sans violence et sans amour, en présence d'un défunt qu'elle ensevelissait. Mais Marguerite de Valois, à qui elle confia son piteux cas , la réconforta de bons avis, et la renvoya à son prieuré, avec une lettre à l'évêque du lieu, pour le prier d'expulser ce ùouc de moine.

Les confesseurs de femmes, et surtout de filles, de même que les supérieurs, faisaient souvent entendre des paroles imprudentes dans le mystère des cloîtres et dans le tribunal de pénitence. Au couvent des Ursulines de Saint- Macaire , vers le commencement du dix-septième siècle , un célèbre prédicateur jésuite , nommé Jean Adam, expliquait l'anatomie à ces pauvres vierges, d'une manière si claire et si technique, qu'elles pouvaient comprendre tous les secrets de la génération. Au seizième siècle , le cordelier Hadrien , autre prédicateur de même sorte , et gardien d'un couvent , assignait a ses religieuses certains jours oii elles se dépouillaient nues devant lui, et ce bon religieux leur distribuait de légers coups de discipline, en expiation de leurs péchés.

6o MON CxRAWD FAUTEUIL.

Les Nouvelles de la reine de Navarre , qui , en sa qualité de protestante, ne pouvait oublier la confession auriculaire , renchérissent encore sur mes autorités. La fille de la comtesse d'Aiguemont , se confessant à un cordelier qui passait pour homme de bien , reçut de lui la pénitence de porter sur sa chair nue la corde de saint François que le confesseur avait autour des reins : (c Donnez- la moi, dit-elle, et je la porterai comme vous l'ordonnez. — Que non pas , reprit le moine ; il est bon qu'elle soit attachée premièrement par les mêmes mains qui s'en vont vous bailler absolution. » Cette demoiselle refusa en pleurant cette singulière pénitence; le prêtre lui refusa Xahgolvo te. Madame d'Aiguemont voulut savoir pourquoi sa fille ne communiait pas ; celle-ci s'en excusa sur l'insolence du cordelier. La mère le fit rosser de coups à la cuisine, oii il dînait , et le renvoya pieds et poings liés à son gardien , qu'elle pria de commettre une autre fois de plus honnêtes gens pour prêcher la parole de Dieu.

Je n'omettrai pas sur ce sujet une plaisanterie de Rabelais , l'histoire de sœur Fessue et

LES COUVENS \ll SEIZIÈME SIECLE. ()I

du moine Roidymet son ami. Il ne faut pas prendre à la lettre ce joyeux cas de conscience; mais la physionomie monacale du seizième siècle s'y retrouve, et l'esprit vaut la lettre. Je remplace seulement le texte ordurier de Piabelais , par une vieille épigramme qui n'en est que la traduction emundata :

Une nonnain fut engrossée, Dont l'abbesse la blâma fort :

— J'ai ( dit celle qui fut tancée ) De résister fait mon effort :

Mais le ribaud fut le plus fort.

Qu'eussé-je fait? — Quoi! larronnesse, Que ne criais-tu? dit l'abbesse.

— J'en fis , dit l'autre , conscience , Non sans cause, notre maîtresse ; Car c'était au lieu du silence.

S'il est souvent arrive que des hommes se soient introduits sous des habits de religieuses dans les couvens de femmes , rien n'était plus fréquent au seizième siècle que de faux moines, loups ravissans couverts de peaux de brebis; le témoignage unanime de tous les contemporains ne permet pas de douter de cette violation des vœux monastiques, viola-

lion qui, par elle-même, n'est q

car la faute est , selon l'énergiqi

de Clément Marot, de vouloir

qu'humaine race ne peut de soi. I

moines, comme celui des moin

donc qu'une hypocrisie, u On lit ;

« Jacobins de Berne, » dit le i

Etienne , « qu'ils furent trouvés f£

(^ chère au milieu de belles dai

n leur couvent , non point accou

« nés, mais en gentilshommes. » .

dans plusieurs des cloîtres de Fran

dames , les unes de bonne volont

de force , franchissaient les grillei

d'un capuchon; ainsi le scandale

huis clos. Lyon Jamet, ami et élè^

qui l'avait instruit à guerroyer <

contre les moines, nous montre u

ce genre. Le frère Lubin, qu'il m

est celui de la ballade de son maîi

dit avant lui :

Pour faire plutôt mal que bien

LES COUVEWS AU SElZlLMi: SIECLE.

Depuis cette ballade fameuse , frère était devenu le nom générique des nio n'avait pas surtout son pareil

Pour débaucher par un doux style Quelque fille de bon maintien.

Frère Lubin était, par goût et par mé état d'approvisionner les plaisirs du c« où, comme l'atteste le proverbe, l'ii faisait pas le moine.

Frère Lubin revenant de la quête Avait tout bu et mangé par la voie :

Quand fut venu, comme une pauvre bête, Tout le couvent paître aux champs le renvoi* « Frères, j'ai pris une tant belle proie! » Dit-il , montrant une fille couverte D'un habit gris. Contens, remplis de joie, Très-volontiers lui ont la porte ouverte.

Ces filles- moines n'étaient pas toujc converties de mauvais lieux; des dév(

suivre les coupables dans ces asiles fermés aux pompes du monde, et qui malheureusement ne cachaient quelquefois qu'une odieuse impunité.

Les anciens prédicateurs Maillard et Menot tonnent souvent contre les concubines des prêtres, sacerdotes concubinariij ils parlent de <( ceux qui les ont en leurs chambres à pain et « à pot, ou bien à pot et a cuiller; » ils fustigent sans cesse les ecclésiastiques qui nourrissent, avec leurs bénéfices , des chevaux , des chiens et des paillardes. Henri Etienne cite un fait qui devait être bien connu de son temps , puisqu'il fut le motif de l'expulsion des Cordeliers de Strasbourg. Je ne puis mieux faire que de rapporter sa version malignement naïve.

« Un boucher de Strasbourg ayant perdu « sa femme , et même pensant qu'elle fût morte « (au moins était-elle bien perdue pour lui, « mais non pas pour les Cordeliers , avec (( qui elle était cum poto et cochleari , à pot (( et cuiller , ainsi que nous avons ouï parler (( Menot), et voyant un novice qui venait « ordinairement avec un beau-père en sa « boucherie , il disait souvent que ce novice « ressemblait si bien à la femme qu'il avait

LES COUVENS AU SEIZIÈME SlhcLE. 65

f( eue, que, s'il ne s'assurait qu'elle était morte, u il penserait que ce fût elle en habit déguisé. u Or, en la fin connut-on que ce pauvre boucher « avait raison , et que ce novice ( c'est-à-dire (( cette personne portant l'habit d'un cordeUer « novice ) était la femme qu'il pensait avoir « perdue. Mais Dieu ne permit point que cette (( méchanceté fût découverte jusqu'à ce que les u abus de la religion papale furent pareillement « découverts, pour lesquels, et les Cordeliers, « et les autres moines, ensemble tous mangeurs w de crucifix, furent chassés de la ville. »

Ces rapts, exigés par les besoins claustraux, devaient être très-fréquens ; mais la religion catholique, au seizième siècle, était déjà assez exposée aux attaques infatigables des réformateurs sans que le gouvernement courût le risque de refroidir encore la foi en examinant de trop près la conduite des moines. Les scandales des couvens , mis au grand jour , auraient jeté un reflet qui, funeste aux croyances chrétiennes , se serait mêlé à la lueur des bûchers de l'inquisition religieuse. Il fallait, pour franchir le seuil d,'un cloître avec des juges et des lois , qu'un éclat fâcheux demandât une éclatante

punition; encore l'affaire était souvent assoupie. La condamnation des Cordeliers d'Orléans, qui jouaient l'esprit afin d'obliger le prévôt à dépenser plus de dix écus pour l'enterrement de sa femme; cette condamnation fit plus de tort au papisme que les violentes déclamations de (]alvin et les sages prédications de Mélanchthon. On évitait donc autant que possible de mêler les gens d'église avec les gens du roi.

L'admission de fçmmes étrangères dans les couvens d'hommes était tolérée au su de tout le monde; certes tous les couvens n'ont point été souillés par de pareils excès; mais beaucoup le furent avec plus ou moins de publicité. Clément Marot , comme protestant , ne cesse d'appeler les yeux de tous sur ce commerce criminel.

Une câlin , sans frapper à la porte Des Cordeliers, jusqu'en la cour entra; Long-temps après on attend qu'elle sorte , Mais au sortir on ne la rencontra :

Or au portier ceci on remontra, Lequel jurait jamais ne l'avoir vue :

Sans arguer le pro ne le contra, A votre avis, qu'est-elle devenue?

LES COIJVENS AU SEIZIÈME SIÈCLE. Gl

La réponse était si naturelle, que le poète se dispense de la faire. Ces mêmes abus se sont reproduits tant de fois, qu'on ne s'étonne pas si la réforme leur a dû ses immenses progrès. Cette licence des couvens a continué long-temps après le seizième siècle : sous Louis XIV, on voit la duchesse de Vitry, déjà vieille et séparée de son mari, se retirer dans la communauté de la Conception, rue Saint-Honoré , à Paris, et là mener plus librement ses galanteries avec des ambassadeurs C'est pourquoi le duc de La Feuillade la comparait aux vieux rubans qui , lorsqu'ils n'étaient plus de mode en France, se revendaient aux étrangers. Sous la régence du duc d'Orléans, la duchesse de Berry, qui , malgré ses débauches, avait des accès de dévotion outrée, ne respectait pourtant pas plus la maison des Filles-du-Calvaire , que sa sœur ne faisait le couvent de Chelles, où elle fut abbesse le plus galamment du monde.

Le vœu de chasteté est un blasphème contre la nature ; l'Evangile répète en divers endroits que l'esprit est prompt et la chair faible : d'oii vient cependant que toutes les religions ont eu des apôtres du célibat et des vœux de chas-

teté ? On a prétendu que les moines , pour amortir les feux de la concupiscence, avaient recours k des simples réfrigérans ; mais ils les employaient donc bien rarement, puisque le remède produisait si peu d'effets? On attribuait cette vertu au nénuphar : dans des Mémoires manuscrits que n'a pas connus Antoine Leroi , le monographe du joyeux curé de Meudon, on rapporte que Rabelais fut obligé de s'enfuir du couvent de Maillezais, pour avoir nénupharisé mess'ire l'abbé, qui de huit jours n'osa confesser ses nonnains crainte d^ affront ; il est dit dans le même manuscrit qu'une dame de la famille de Chateaubriand, mariée contre son gré , fit boire à son mari , la première nuit des noces, une eau que lui avait procurée son amant , supérieur d'un couvent de Laval : le conteur ajoute que cette médecine guérit le pauvre époux de l'amour charnel.

En tout cas, les religieuses ne savaient pas l'art de se rendre stériles; car, parlant de celles de Valence, en Espagne, Henri Etienne dit (( qu'elles font mourir- leur fruit étant encore <i en leur corps, par le moyen de quelques « breuvages; ou bien étranglent leur enfant

« sitôt qu'il est sorti, et puis le vont ensevelir (( en quelque retrait [privés). »

A ce sujet, pour en finir avec les bâtards du froc, je rappellerai l'aventure bien connue d'une novice que menait un vieux père Cordelier , et qui, en traversant la Garonne, accoucha tout d'un coup dans le bateau. «Chose, » écrit un narrateur de ce fait , « aussi admirable u quasi que l'enfantement du pape Jean î » C'était enfreindre la rèt^jle : si non caste tamen cautè ; ce qui équivaut à cet adage jésuitique : le scandale seul fait le péché.

L'incroyable impudeur du caractëre-moine saillit encore davantage dans les sermons et les exhortations des révérends pères; il n'est pas de livres plus bouffons, plus licencieux, que ceux des prédicateurs Maillard et Menot, zélés railleurs des vices de leur temps et peintres hardis dans leurs satires. Mais toutes leurs paroles étant empreintes de leurs habitudes claustrales, je les passerai sous silence, parce que cette étrange éloquence perdrait à être travestie, et qu'en la conservant dans sa grossièreté, elle effaroucherait nos timides oreilles.

La reine de Navarre narre tout au long les

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