TOME II
l'Antéchrist, je le reconnois à ce liault bonnet. » Alors Rabelais , descrivant l'ordonnance de ses habitz : « Veez-cy pourtraicte l'ymage de ma religion thelemicque. » — « Laquelle?» remarquai Sainct Père. — «Sage et naturelle, feit Rabelais , humaine plus que divine , bonne autant que possible est , et comme l'a faicte à moyl'estude profund de toutes religions passées et présentes. J'ay battu, bluté, tamisé ceste moisson si riche d'yvraye et maulvaises herbes : ainsy Maro Virgilius fouillant le fumier Ennius. Voyla comme, des Evangiles grégeois , romains , indicques , hébreux , chrestiens et aultres , j'ay tiré à grand'peine et élection une sorte d'habit bigarré, d'assez bonne estoffe, dont j'ay ma nudité vestue , au grand profFict de mon intelligence petite. Pour parler non plus en langage figuré et parabolique , j'ay pris le peu qui m'a semblé de valeur parmy ce tas de momeries, fripperies et bagatelles, affin d'en extraire le meilleur suc, et partant, chausser créance à mon pied : comment? livrant aux bestes les mystères , métamorphoses , miracles , légende dorée et pareilles rêvasseries gonflées de vent, mais recueillant bien reli-
LES GAIETÉS DK RABELAIS A IlOME, 3^3
(pieusement la morale engendrée de Dieu mesme, si toutesfoys Dieu est. » — « Assez, mon tresclier frerc en péché, interrompit le pape esmeule scandade; avez la langue moult trop ardue et légère : cecy oui trépasse la mienne intelligence , et il y auroit audace bien grande de penser seulement comprendre telz blasphesmes. Si Dieu n'estoit , dictes-moi, je vous prie , qui feroit meurir le raisin et nous donroit les gentes puceilettes que tant vous aymez?Ouy, gros, grand, poillu, bon, clément, paternel , Dieu est ; dire en quel lieu ne m'appartient , non plus à quiconque vivant dessus terre. Ains ayons* foy en luy jusques à ce que treuvions mieulx. » — « Dieu me gard , reprist Rabelais , de vouloir pi^escher et censurer un pape! Ce seroit le supresme jour de la Catholicque , si pape venoit à resnier d adventure; j'attendray à demain pour veoir cela. Or maintenant que vous avez , par les yeulx de la chair, perceu quelle est ma créance et religion, permettez que je m'abstienne de paroistre, pardevant vous, aultre que je suys reallement : néanmoins je refuiray le scandale autant que possible. }) — « Ainsy soit, dict le pape rassis.
on m'a conté que vous feus tes moyne nagueres? » — «Depuys l'aage de douze ans, respondit Rabelais, et le plus moyne qui feut veu onc moynant dans toute momerie , je veux dire » moynerie : ne faictes attention , ce sont lapsus linguœ y hérésie de bec, faulte de salive, et Dieu me pardoint î J'avois bien toutes vertuz de moyne, n'estoit que je preferois bouteille à bréviaire , vin à messe , beaulx dez à respons , andouilles et jambons au reste. Les Cordeliers de Fontenay-le-Comte, en Bas-Poitou, meurent pour frère mal frocqué ( il y a long-temps de ce , car lors n'avois-je pas quarante et six ans comme pour le présent) , j'entends par ledit nom de cordeliers, gens dignes de la corde : qu'en pensez-vous , beau père ? Mais admirez : honteux et envieux de me veoir si bien et si pleinement entonner (scavoir le benoist pyot) qu'ils estoient paovres clercs auprez,prindrent la mousche , face cramoisine , teste es ventée et maie rage de dentz , et vouloit-on me jetter en chartre avecq gros pain balle et eau claire à dévotion. Eusse-je pas esté trop nice de me ranger soubz leur bon plaisir? Donc je quittay le couvent s^ns emporter aultre despouille que
ma robe et mon personnaige dedans. Ah ! si le ciel juste eust consenty k leur maligne intention, de moy ne seroit domeuré rien que cendres aux ventz?Je suys content qui! n'en arriva de la sorte , pour ma postérité. Cuydez peustestre que j'avois le mestier monacal en aversion plus qu'angine ou colique ? Point : je cherissois trop diligemment le jus de la^vigne et la faitardise. Cepourquoy, sans reprendre halaine, je passay au moustier de Maillezais en Poictou. L'ordre Sainct-Benoist me pareut plus plaisant que l'ordre Sainct-Francoys : mesmement j'aurois vestu l'ordre Sainct-Satanas, si là on eust beu du meilleur et mangé à l'equipolent. Avecq sainct Benoist ou Benêt ( c'est tout un) gagnoy peu d'indulgences : messire Tabbé m'ayant penitencié des sept psaumes de monseigneur David pource que je cbantois matines à beaulx ronflemens , à l'heure du past , je meslay en sa soupe de primes nénuphar et refrigeratifz en poudre, moyennant quoy le paillard ne peut ses nonnains confesser et doubta estre maleficié i chose horrible en moynaille. Geste iniquité parachevée , le plus sage feut de partir de ceste tanniere de diables burs, et feis bien : car
inondict abbé me condamna comme hereticque en bonne forme, lutheriste et brulable comme juif ou pourceau. Mercy Dieu ! je n'ay onc veu le fagot, mais il n'y a temps perdu et fault patienter jusque là. Finalement allay en la célèbre ville Montpellier , en laquelle estudiay cathegoriquement la quintessence de la médecine d'Hippocrates et Galenus. Faulte de pouvoir estre medicin de lame , qui est beau père confesseur, je devins medicin des corps, et depuys , en ay guéris, ne scay combien, avecq Fapothicairerie de la joyeuseté pantagruelicque de maistre Alcofribas Nasier. »
Ce disant , rejetta les bardes qui couvroient sa robe médicale , et se coeffant du bonnet de la Faculté, se montra en fringuant despecbeur de malades ; car soubz cette livrée doctorale, avoit ample provision de grec et latin pour ses recipe, fiere assurance de regard et copieux desbridement de langue :
« Or cà, monsieur le pape, feit-ilen gaussant, auriez-vous pas d'abundant quelque loup , ulcère malin ou plaies bonteuses , ce qui ne seroit estrange , veu qu'estes bomme de vostre nature ? Ne vergognez pas et me monstrez voz
pièces , que je vous oste ces tesmoings de l'humaine fragilité. Ensuite je VOU& baillerai un miraculeux secret pour estre tousjours sain et net. Leroy Francoys, s'il eust mes advis.escoutez et observez, seroit encores plus munde qu'un marbre poly : au contraire, mourra pourry et gangrené comme chien roigneux.» — (cAultre propos , interrompit le pape qui estimoit fort ledict roy : on a parlé, à bruyant los, jusqu'audelà des Alpes, du livre admirable qu'avez imprimé environ troys années en cà, et j'ay grant envie de le lire à l'advantage de mes rognons et entendement. »
Rabelais bouta la main en son sein et tira le livre susdict qu'il présenta amœnement au pape , comme chat tendant la patte et dict en mystère : « Prenez et mangez : Ceci est mon corps ! prenez et mangez : ceci est mon sang !»
Voulant par ce texte evangelique faire entendre que là dedans estoyent encloses ses pensées les plus abstraictes et l'ame de son génie. Le pape prist, ouvrist et leut l'endroict du tant joyeux chapistre touchant l'usage le plus convenient d'une oye bien dumetee , et lisant , recommença de rire à se lascher le ventre,
•j4^ ^ion grand fauteuil.
s'exclamant de surprise à chaque nouvel aniterge du petit Gargantua.
(( Encores en ai-je omis le plus précieux ? objecta Rabelais.)) — «Quel?)) demanda le pape qui cuydoit la litanie complète. — « Decretalles, respondist Rabelais : fault corriger ceste omission. » Alors le pape : « Tu mocques, petit; mais bientost auras besoin de bulle papale pour revenir en France ou l'on brusle les gens mieulx qu'aux enfers : aultrement tes vieulx péchez seroient nettoyez par le feu , ce qui ne plairoit aux beuveurs tresillustres , non plus au pape de Rome. Je te promets large absolution sur parchemin scellé de mon scel , avec lequel iras seurement jusqu en paradys. Mais dis : en ce beau livret, comme Renommée en faict rumeur, n'as -tu pas piqué , raillé et blasonné roy, empereur et pape ? Certes , le sel atticque y foysonne. Mais ce sont pourtraictz au vif, tellement qu'on reconnoist par figure moy qui suys le pape, le roy Francoys premier de nom, sa tant bonne femme , ses preux gentilhommes et toute la chrestienté de cour et d'église , depuys le cèdre jusqu'à riiysope ? » — i( Je ne le ccleray mie , re-
|)li(|ua Rabelais, j'ay semé h pleines mains cà et là et partout ung grand planté de mocqueries, satyres et equivôcques , lesquelz peuvent estre interprestez des plus puyssantz seigneurs de ce monde : c'est une farce et moralité du temps présent par personnaiges. Toutesfoys onc n'eus l'esperit intrigué et perplex, pour y faire jouer leur jeu au naturel gens mortz ne vivantz : seulement j'ay à tous et à chascun emprunté numbre de traitz, faitz et gestes, pour en faire honneur à mes acteurs, Grandgousier, Gargantua, Gargamelle, frère Jehan des Entommeures, Picrochole et le reste : en preuve de quoy, je vous monstreray à l'emblee la continuation de ces chronicques de haulte graisse. Ung matin, au lieu d'ouyr l'Angelus, quand aurez grabelé ce commencement, je viendray vous reciter l'histoire treshorrificque du grand Pantagruel , filz du bonhomme Grandgousier : mes amys veulent que icelluy soyt pour vray le roy Francoys mon maistre , parent et héritier de Loys douziesme ? vous m'en direz vostre proposition. D'abord je vous averty que mon prime livre n'est point dédié aux prebstres , caffards et pattepelues : ainsy
fault-il entendre par ces mots beu^^eurs trèsillustres et goutteux tresprecieux ceux là qui cherchent la vérité non dans un puitz mais dedans la bouteille. »
Sur ce, on vint dire que les cardinaulx estoient assemblez, et le pape renvoya avec de riches dons le docte Rabelais qu'il convia au prochain entretien : j'ignore s'il y feust et s'il fourvoya le pape en hérésie.