o.oo
(i) Le grain = gramme, 0,0648. Le gallon = litres, 4>543'
Googh
LA RIVIERE WANDLE
L'eau de la Wandle s'écoule de la craie, mais quand la commission sanitaire a été organisée à Croydon, elle s est emparée de grandes quantités d'eau qui autrement se seraient écoulées dans la rivière. Les fabricants, dont les établissements empruntaient leur force motrice à la rivière, se sont plaints de ce détournement ; il s'ensuivit un procès qui se termina par un jugement de la Chambre des Lords. Cette affaire est si importante, que j'ai demandé à M. Risdon Bennett de la résumer et il m'a conmiuniqué ce qui suit :
« La question de droit sur les eaux souterraines a été définitivement jugée dans l'affaire de Chasemore contre Richards. Voici les faits : le plaignant occupait un ancien moulin situé sur la rivière Wandle, et, pendant plus de soixante ans avant le commencement du procès, lui et ses prédécesseurs avaient employé, ainsi que c'était leur droit, les eaux de la rivière pour faire tourner leur moulin. Il paraît aussi que la rivière Wandle était, et a toujours été alimentée au-dessus du moulin du plaignant, en partie par de l'eau produite par les pluies tombant sur une région d'une contenance de plusieurs millions d'hectares, comprenant la ville de Croydon et son voisinage.
« L'eau des pluies s'enfonce dans le sol, puis suinte à travers les couches jusqu'à la rivière Wandle, partie jaillissant à la surface, partie circulant sous terre dans des canaux qui changent constamment. Le défendeur, qui représentait la commission sanitaire de Croydon, instituée dans le but de fournir de l'eau à la ville, a fait creuser un puits dans la ville de Croydon, à environ 1/4 de mille de la rivière Wandle, et a pompé de grandes quantités d'eau pour les répandre dans ladite ville^ en ce faisant, il a soustrait des eaux souterraines, mais des eaux souterraines seulement, lesquelles, autrement, auraient été s'écouler dans la rivière Wandle. Il en est résulté que le plaignant a sensiblement souffert dans ses intérêts.
a La question s'est donc ainsi posée : le plaignant a-t-il le droit de se plaindre de ce détournement des eaux ? La Chambre des Lords, après avoir consulté les juges, a décidé que non, et a jugé qu'on ne pouvait acquérir aucun droit sur des eaux souterraines coulant dans des canaux non définis, et que la loi, applicable aux eaux coulant à la surface, ne
peut pas s'appliquer aux eaux souterraines. Ce jugement a toujours fait depuis autorité sur cette question, et n'a pas été discuté. »
L'effet pratique de ce jugement est que toute personne, connaissant bien le caractère géologique d'un pays, peut enlever toute Teau d*une rivière, en tant que cette eau provient de sources. Or, il ne me paraîtrait pas difficile de détourner toutes les eaux de la Wandle et de les faire couler dans la vallée du Darenth; ce serait une simple question d'argent et de science.
La Wandle a fait l'objet d'autres procès importants, car la commission sanitaire de Croydon s'est imaginé de déverser tous les égouts de cette ville dans la rivière qui, après avoir traversé le parc de Beddington, entre dans mon jardin.
Les odeurs devenaient insupportables, le poisson mourait et une fange nauséabonde se déposait au fond de la rivière. Devais-je donc abandonner mon jardin ? Je ne pus me résigner à ce sacrifice et je commençai une vive campagne contre l'infection des rivières. Grâce à mes démarches, le public s'associa à mes efforts. Trois propriétaires se joignirent à moi pour envoyer des pétitions au Conseil privé et pour porter l'affaire devant la Cour de la Chancellerie. Nous parvînmes enfin à obtenir un ordre de la Cour défendant à la conunission sanitaire de Croydon de déverser les égouts dans la rivière. La commission résista jusqu'à ce que ses membres fussent menacés d'aller en prison. Force resta enfin à la loi et je pus jouir en paix de mon jardin. Le procès coûta fort cher ; qu'importe ! ce furent les contribuables qui payèrent.
La ville de Croydon ne pouvant plus écouler ses eaux vannes dans la rivière, les répandit sur le sol. Mais ce système d'irrigation fut si mal compris, si mal exécuté, qu'on obtint bientôt un marais pestilentiel, fort au goût des bécassines, sans aucun doute, mais si peu adapté aux besoins des êtres^humains, que la fièvre scarlatine devint épidémique dans tout le district.
Dernièrement, les choses ont changé d'aspect; la commission sanitaire de Croydon a mieux compris ses intérêts ^ elle fait ce qu'elle aurait dû faire dès le commencement, c'est-à-dire qu'elle répand ses
Googh
LA RIVIERE WANDLE a3
eaux vannes sur une étendue plus considérable de terrain. La seule difficulté que présente en effet le problème des égouts, est de se débarrasser dfis quantités énormes d*eau qu'ils charrient.
Actuellement, les eaux vannes i sont filtrées dans un appareil fort in- ^^' ^' génieux, construit par Péminent in-
génieur, M. Latham (fig. Sg). Cet appareil ne laisse passer que les eaux, dont il sépare toutes les parties solides, telles que bouteilles cassées, poteries, pierres, briques, etc. La figure Sg représente le grand filtre tournant, à travers lequel passe Peau ; on voit aussi au moyen de quel ingénieux arrangement, une vis sans fin, l'appareil se charge luimême d'enlever les parties solides. Cet appareil est mis en mouvement par une turbine. La turbine est peu connue en Angleterre, bien qu'elle soit employée depuis plusieurs années dans l'établissement célèbre où la Banque d^Angleterre fabrique le papier de ses billets.
Il est probable que la ville de Croydon se verra forcée plus tard de porter ses eaux vannes sur des terrains plus élevés, là où le sol est plus poreux, car il arrive quelquefois, aujourd'hui, que les terrains irrigués répandent de fort mauvaises odeurs.
L'effet d'absorption de la terre sur les parties nuisibles des eaux vannes est fort remarquable. Le professeur Odling a étudié, en novembre 1867, l'aaion des terrains de Beddington sur les eaux vannes. Une quantité d'eau, se montant à 3,274,300 gallons ( 1 5,875, 3ob litres), avait été distribuée en deux jours sur 3o acres ( 1 5 hectares). Le professeur Odling a analysé l'eau filtrée par ces terres, et voici les résultats qu'il a obtenus :
Analyse des eaux vannes de Croydon^ 24 novembre 1867.
Après purifica»
TION PAR l'irrigation
Après repos» mais
AVANT D'âTRE DIS- TRIBUÉES SUR LE SOL.
Grains par gallon (i).
Résidu solide total
Matières minérales
Matières volatiles
Chlorure de sodium
Ammoniaque. ,
Azote sous forme d'ammoniaque. . . .
• » d'oxyde
• i de matières organiques
(i) Le grain = gramme, 0.0648. Le gallon = litres, 4.543.
Les pluies les plus fortes affeaent peu la rivière Wandle. Cependant, comme tous les autres cours d'eau, il arrive quelquefois qu'elle monte beaucoup. En 1866, un des membres de ma famille revenant de Wallington me dit que je serais fort étonné en visitant mon jardin. J'y courus de suite, et quelle ne fut pas ma stupéfaction ? Au lieu du courant paisible de la rivière, les eaux se précipitaient, elles minaient les murs de soutènement et emportaient les terres. Que se passait-il donc ? « La Bourne coulait. »
Je fis immédiatement consolider les murs de soutènement, en plaçant devant eux des barrières, pour briser la force du courant. Mais il se présenta bientôt une autre difficulté ; les feux des serres s'éteignaient, l'eau ayant atteint le niveau des fourneaux. J'envoyai immédiatement prévenir le maître de la fabrique qui se trouve au-dessous de mon jardin, sur le cours de la Wandle •, je le priai d'ouvrir toutes ses écluses. On vint bientôt me rapporter la réponse : depuis plusieurs jours les écluses étaient complètement ouvertes. Il n'y avait pas à hésiter ; il fallait prendre une décision, ou toutes mes plantes de serre allaient être perdues. Je fis donc enlever immédiatement le dallage de la serre et creuser un trou profond auprès du fourneau ; j'installai une pompe dans ce trou
Qoo^^
LA RIVIERE WANDLE 25
avec ordre de l'épuiser constamment. Un peu de patience et tout rentrerait dans l'ordre, car la Bourne ne pouvait continuer à couler longtemps. Mes ordres furent exécutés et les plantes sauvées; le danger passé, on boucha le trou et, depuis cette époque, semblable fait ne s'est pas représenté.
Le même accident arriva une fois dans la grande terre des Palmiers à Kew, Qiaque fois que Teau s'élève dans une couche où sont établis des fourneaux, il faut adopter le moyen que je viens de décrire, c'està-dire creuser un trou devant le fourneau. Cela devient alors une simple question de pompe ; il s'agit d'épuiser l'eau plus rapidement qu'elle n'arrive ; nos ingénieurs ne sont-ils pas, d'ailleurs, obligés d'avoir recours à ce système sur une grande échelle dans les mines ?
Après m'être défendu contre les ravages de la Bourne j'allai, en compagnie du professeur Attfield et de M. Edouard Easton, m'enquérir des causes du désastre. La Bourne prend de temps en temps sa source dans les collines du comté de Surrey, coule pendant quelque temps, puis disparaît pendant des années. Cette rivière a coulé en 1854, puis on n'en a plus entendu parler jusqu'en 1 866. Partant du sommet de la vallée de Caterham, ce cours d'eau traverse des champs de blé ; pendant des années entières on cultive le lit de cette rivière. Un peu plus loin, on lui a creusé un lit pour traverser Croydon ; on a je crois dirigé ce cours d'eau dans les égouts, ce qui est une grosse faute, car on ajoute de l'eau en grande quantité à la quantité dont on a déjà à se débarrasser par l'irrigation. N'aurait-il pas mille fois mieux valu laisser la Bourne se jeter dans la Wandle comme elle le faisait autrefois ?
Accompagné de mes amis, j'allai donc étudier le cours de cette rivière intermittente. Des maisons, situées sur la route de Brighton et qu'on aurait certes pu choisir à cause de leur situation dans un endroit sec, pour guérir les rhumatismes, avaient dans leurs salons deux ou trois pieds d'eau, et les jardins étaient convertis en autant d'étangs. La vallée de Caterham, ordinairement si sèche, n'offrait plus à la vue qu'une série de lacs : çà et là, on voyait surgir de l'eau un poteau indiquant d'excellentes terres à louer pour bâtir, et Ton apercevait les échafaudages de maisons à peine commencées ; n'était-ce pas une amère dérision ? Or,
Googh
ces étangs existaient dans des endroits où, en temps ordinaire, il faut creuser à plus de cent pieds pour trouver de Teau. En remontant toujours, nous arrivâmes enfin à des infiltrations au milieu de l'herbe; nous avions atteint la véritable source de la Bourne.
Il résulte de nos études que la Bourne provient d'une sursaturation des couches de la craie à un niveau plus élevé qu^à l'ordinaire. La craie poreuse agit absolument comme une éponge ; quand elle est trop pleine l'eau s^écoule. On sait d'ailleurs, à n'en pouvoir douter, que la Bourne coule seulement quand la chute des pluies excède une certaine quantité dans un temps donné. On a mis en avant d'autres théories ; on a parlé de cavernes et de siphons souterrains ; mais ce ne sont là que des créations imaginaires et ce phénomène ne comporte pas des explications si extraordinaires.
Une rivière semblable à la Bourne surgit quelquefois à Patcham, auprès de Brighton ; cette rivière court le long de la route de Preston et va se jeter dans la mer, auprès de la jetée. En 1 852, cette rivière prit tout à coup des proportions inusitées. On me dit qu'une autre rivière intermittente paraît quelquefois auprès de la route de Lewes; mais il ne m'a jamais été donné de la voir.
Chaque fois que la Bourne se met à couler, il se déclare ordinairement des maladies épidémiques à Croydon. En i852, une terrible fièvre se déclara dans cette ville et dans les environs. La cause de ces maladies est probablement le changement du niveau d'eau dans les fosses d'aisance. La commission sanitaire a, d'ailleurs, supprimé la plupart de ces fosses.
La couche de cailloux qui s'étend de Croydon jusque dans mon jardin, prouve qu'à une antique période de l'existence de la terre un volume d'eau considérable coulait dans le lit de la Wandle. M.Tylor, pour expliquer la présence de ces couches qui, dans le parc de Beddington, s'étendent sur une largeur d'un mille, suppose une période pluviale pendant laquelle 3oo pouces de pluie au moins tombaient annuellement sur cette région ; cette grande quantité d'eau aurait, selon lui, enlevé les silex de la craie, lesquels auraient été entraînés par la rivière.
Prise dans son ensemble, la Wandle est une des rivières les plus
Googh
LA RIVIERE WANDLE 27
belles qui se puissent voir. |L^eau est aussi limpide que le cristal . Elle ne déborde pas en temps de pluie et ne se dessèche jamais^ même pendant les plus grandes sécheresses. Elle ne gèle pas en hiver et ne s'échauffe pas trop en été. Elle existe depuis les temps historiques les plus reculés, et, aussi longtemps que la craie restera poreuse, aussi longtemps que subsistera la couche d'argile imperméable sur laquelle elle repose, aussi longtemps que la pluie tombera sur les collines, Teau continuera à couler, nuit et jour, en été comme en hiver, et la Wandle pourrait emprunter les paroles de Tennyson et s'écrier : « L*honmie naît, Thomme meurt, mais moi je ne change jamais ! »
Intérieur de la graDdej|[salIe du château de Beddiogton
Auberge à Mitcham.