CHAPITRE III
Hoc erat in votis; modus agri non ita magnus,
Hortus ubiy e tecto vicinus jugis aqus fons,
Et pauîum silvae super his foret. — Horace, Satire Va,
L'opinion commune est qu'il faut, dans les jardins, jtout sacrifier à TefFet général; mais, on n'obtient ainsi qu'un seul résultat : embrasser tout le jardin d'un coup d'œil. Ce plan, selon moi, engendre la monotonie et je préfère de beaucoup les petits tableaux. J'ai donc adopté un plan tout contraire et les vjsiteurs de mon jardin doivent marcher longtemps avant d'admirer tous les points pittoresques qu'il présente ; ils rencontrent à chaque pas, là où ils s'y attendent le moins, des endroits qui semblent sauvages, tout en étant cultivés, et des cultures spéciales qui présentent un grand intérêt.
J'ai voulu, par tous les plans que j'ai réalisés dans mon jardin^ suggérer à Tesprit que l'arrangement adopté est le seul réellement praticable, de telle façon que, dans les endroits mêmes qui doivent le plus à Tart, tout paraît naturel.
J'ai distribué mes légumes, mes fleurs, mes arbres fruitiers de manière qu'ils forment un tout harmonieux. En elles-mêmes, une planche de carottes, ou une rangée de pois en fleurs, sont de magnifiques spectacles, aussi ai-je fait alterner des planches de légumes et des
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arbres fiuhiers avec des plates-bandes et des massifs de roses, de fougères et de plantes alpines.
Les plates-bandes placées devant la maison affectent la forme de parallélogrammes, ce qui prête à l'harmonie. L'endroit destiné au jeu de croquet est aussi disposé en parallélogramme, parce que les cerceaux qui servent au jeu faisant une figure géométrique, Tœil serait choqué s'ils se trouvaient entourés par des lignes courbes (pi. XI).
Une longue ligne droite offre toujours un coup d'œil ravissant; mon allée, bordée de poiriers, qui a environ i5o mètres de long, s'étend parallèlement à la clôture du jardin. Quelques artistes ont condamné cette allée comme indigne d'un jardin pittoresque ; d'autres, au contraire, l'ont beaucoup admirée, et M. H. R. Robertson en a fait le sujet d'un tableau qui s'est vendu avant d'être achevé. De place en place, des roses grimpantes forment une voûte au-dessus de cette allée, qui est bordée d'un côté par des poiriers disposés en pyramides. Quand on pénètre dans cette avenue, en sortant de sentiers qui font de nombreux détours, l'effet est ravissant. La planche I représente exactement cette avenue vue de la vallée des fougères. Qui pourrait regarder cette peinture sans éprouver une grande admiration et une sorte de jouissance!
Mon taillis de fougères s'étend aussi en ligne droite, il est bordé d'une allée gazonnée. Les bosquets de noisetiers, d'un côté, descendent jusqu'à la rivière; les allées gazonnées et les rangées de pommiers, qui se trouvent de l'autre côté, sont en ligne droite. Là aussi, il aurait semblé peu naturel d'employer la ligne courbe ; j'ai été cependant tenté de le faire, et j'avais fait les préparatifs nécessaires pour faire décrire une courbe à la rivière, mais j'ai renoncé à ce projet, persuadé que j'ai été que la ligne droite semblerait seule naturelle en cet endroit. Mon taillis de fougères offre une grande beauté, et c'est avec délices que mes visiteurs s'y arrêtent par une chaude après-midi d'été.
J'évite la ligne droite et les figures géométriques telles que les ovales, les cercles, les octogones, car je les crois peu convenables pour l'horticulteur et peu pittoresques, sauf dans les endroits où elles paraissent naturelles.
3o MON JARDIN
La beauté des courbes consiste en ce qu'elles varient toujours; il ne faut donc pas qu'elles soient régulières ; les Indiens, dans leurs châles, nous ont fourni des modèles qui sont toujours agréables à l'œil . Le goût seul, d'ailleurs, peut nous guider, et souvent une différence d'un pouce ou deux a une immense importance dans l'efFet produit.
Le plan de mon jardin, dressé à l'échelle de 6 pouces par mille, en indique le tracé général. En entrant par la porte située près du pont de Wallington, on pénètre dans une allée droite, parallèle aux serres à vignes. Cette allée conduit à un bassin où commence mon véritable jardin pittoresque. A droite, la vue s'étend sur les champs de Wallington; à gauche, se trouve le vallon des fougères avec son ruisseau, ses bords ornés de fougères et son gazon admirable; un pont nous permet de passer au dessus du bassin (pi. XVIII et XX) pour gagner les bords du lac.
Au sommet du vallon des fougères, on pénètre tout à coup dans le taillis des fougères, lieu tout artificiel que j'ai établi dans un endroit inutile, où les jardiniers avaient l'habitude de déposer toutes sortes d'ordures, et où les orties atteignaient facilement une hauteur de 6 pieds. Cet endroit est si bien caché, que beaucoup de personnes se promènent dans le jardin sans le découvrir.
Fig. 40. — Vallon des Fougères.
Le vallon des fougères (fig. 40) est traversé par deux ruisseaux.
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Funqui coule dans le vallon, et un second qui vient d'une direction opposée; on traverse ce ruisseau en passant sur des pierres disposées à cet effet dans son lit. Un sentier faisant de nombreux détours, montant et descendant sans cesse, serpente dans le vallon. Après avoir traversé le ruisseau une seconde fois, on entre dans un champ de roses qui borde le lac.
Au-dessous d'un grand saule, J'ai fait disposer un berceau pour m'abriter contre les rayons du soleil; les rossignols, les fauvettes et les roitelets aiment cet endroit; leur chant se mariant au murmure étemel du ruisseau, forme un concert qui cakne délicieusement le système nerveux agité par les excitations d'une journée passée dans la ville. Les branches inférieures du saule ont été abaissées pour former cette tonnelle; sur ces branches grimpent les roses, le chèvrefeuille et la clématite. On pourrait s'écrier, avec Shakspeare :
« Cest un véritable dais de sombre chèvrefeuille, De délicieuses roses musquées et d'églantine. i
Il est impossible à l'écrivain de trouver des mots pour décrire le vallon des fougères; un peintre pourrait-il le faire avec ses pinceaux? Ce vallon a été disposé de façon à étonner Tœil et à confondre l'esprit; on a si bien réussi que les visiteurs m'ont fait observer souvent que c'était là un lieu qu'une imagination poétique pouvait concevoir dans ses rêves, mais qui n'existait certainement pas dans la nature ! A quelque endroit que l'on se place, de quelque côté que l'on tourne les yeux, on a toujours devant soi un spectacle, nouveau. La planche VIII représente le vallon dans la direaion du berceau. Cette vue a été peinte par M. Robertson, qui en a fait une seconde prise du gué à l'extrémité du vallon en regardant au travers d'une ombre épaisse (pi. IX), un point central éclairé par le soleil :
t Un rayon de soleil au milieu de Torabre. » — Spenser.
Le ruisseau se jette dans le lac au dessous de l'endroit où s'écoule le trop plein; les truites aiment ce ruisseau et quand on les trouble, elles vont, craintives, se cacher dans un coin du lac. Partout les ruis-
seaux sont étnaillés de pierres recouvertes d'insectes et de mousses. Ne pourrait-on pas vraiment s^écrier avec le poète :
< Quelle douce musique fait entendre ce ruisseau quand il enlace ses pierres aux vives couleurs, quand il caresse amoureusement quelque glaïeul qu'il rattrape dans sa course vagabonde, alors qu'il va, en se jouant, se jeter après de nombreux détours dans le sauvage Océan. » — Shakspeare.
Mais si les eaux de ce vallon offrent de si charmants spectacles, que dire de la terre? Là, ce sont de gigantesques osmundas se dressant raides et majestueuses; ici, un fouillis de fougères, les unes véritables plumes vivantes tant elles sont légères et gracieuses, les autres étendant orgueilleusement leur feuillage recourbé; d'autres toutes pointillées d'or. On se retourne et le spectacle change comme par enchantement : là, ce sont les fougères alpines, ou celles des marais; celles-là plus modestes aiment à croître à l'ombre du chêne et du hêtre. Cette plante qui pousse si vigoureusement, c'est le Cystopteris; à côté voici VAdiantum trichomanes et VAdiantum nigrum, mais il faut Tœil d'un connaisseur pour découvrir les Woodsias et les tougères de Killarney.
Dans une partie du vallon, j'ai essayé de cultiver des mousses. Pourrais-je mieux les décrire qu'en employant les paroles de Tennyson:
f Ici s'entassent les mousses si fraîches; le lierre rampe pour venir les embrasser, et les fleurs aux feuilles gracieuses laissent tomber une larme dans le torrent, et le pavot assoupi incline la tête du haut d'un rocher. » — Tennyson.
Le gazon du Parnasse décore cet endroit délicieux des mousses de toutes sortes, le Cloud Berry septentrional et le Rubus arcticus embel- Ussent la scène par leur présence. De toutes parts fleurissent les Adiantum d'Amérique, et, dans un petit étang, on voit deshydrocharides, des nénufars et d'autres plantes aquatiques. En sortant du vallon, nous traversons des petites montagnes, si petites que des enfants pourraient en faire des jouets, mais là brille le muflier des Alpes, les charmantes gentianes, les primulas et d'autres plantes alpines; au sommet de toutes les pierres se trouvent des joubarbes, et à leur base, toutes les variétés d'orchidées terrestres. Ici, le « lis des champs » étale ses belles fleurs en automne; il est si beau, que <c Salomon dans toute sa gloire
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