Voir Ma Jeunesse, pages 55 et
les mêmes circonstances. Tâchons de garderai! moins une correspondance étroite entre nos pensées. A cela, les lettres pourraient servir: elles vaudraient autant et mieux peut-être que le journal. Si nous faisions les deux à la fois, le journal aurait pour moi l'avantage de me rappeler, plus tard, un passé qu'on oublie si facilement et de me fournir les moyens de m'améliorer.
Dimanche 7. — ?v'ous nous sommes revus!... C'est tout ce que je puis dire. Je n'en ai pas joui pleinement. Bien moins sensible au plaisir de revoir ceux que j'aime, qu'à la peine de les quitter la vie m'apparaît une suite ininterrompue de séparations et d'adieux.
Dans la disposition mélancolique où je suis, le Lac de Lamartine m'a fait pleurer. Je pleure plus facilement qu'autrefois sur les maux d'autrui. J'ai gagné, à perdre l'amour et à m'imposer de ne plus le retrouver.
Dégagée de l'égoïsme à deux où elle enfermait le monde, l'àme rayonne autour d'elle par ses facultés aimantes qui deviennent amour de l'humanité. L'amilié ne fait rien perdre à ces sentiments élevés. Avec un ami, on arrive bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime. L'horizon se rétrécit bien vite à la
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mesure de riiidividiialité. Il faut donc tacher de cuUi\t)r tout ce qui peut donner le change à l'amour.
Celui qui cherche la paix doit aussi s'abstenir de beaucoup de choses innocentes. Point de lectures qui relâchent l'esprit, et lui ôtent son activité. La rèveiie où nous plongent ces lectures ne vaut rien. Nous sommes nés pour l'action. Point de regards sur les objets capables de nous conduire à établir des comparaisons fâcheuses entre notre situation précaire et celle des gens heureux. Ces parallèles sont un sur moyen de ne plus jouir de ce qu'on a, ou même, de ce qu'on avait désiré le plus vivement. Ceignons nos reins de plusieurs enceintes, c'est peut-être pour celui qui se sait aisément vulnérable, le secret du bonheur.
J'ai eu hier avec M. Yillemain une querelle bien inutile sur la politique. Les disputes ne viennent le plus souvent que de la façon différente d'envisager les idées ou les objets. Si l'on y songeait avant de parler, on ne s'emporterait pas comme je l'ai fait sottement. Tel est ultra parce qu'il n'étend son regard qu'aux malheurs de la famille royale, et se croit du parti des gens tranquilles, qui serait libéral s'il entrevoyait la moindre par-
tie des maux que fait la tyrannie. En tout cas, s'irriter n'est pas un bon moyen pour convertir un adversaire. La contradiction ne sert qu'à l'aflirmer dans sa manière de voir. « La colère, dit Achille, est plus douce que le miel. » Le fruit en est amer. Celui qui se sent irascible doit se taire ou, s'il ne peut se dominer, quitter la place. L'agitation où j'ai trouvé M. Yillemain m'a gagné moi-même. Ce n'est pas une excuse. J'ai eu tort de lui tenir tète. Je sens bien que la manifestation de mes opinions politiques doit rendre ma situation de plus en plus précaire. Il serait utile de regarder autour de soi. Que ferais-je si la place que j'occupe venait à me manquer'? Devenir le secrétaire d'un homme de lettres me déplairait. Etre attaché à lui comme son ombre, penser à ses heures, figurer à sa table, au salon, y remplir un rôle, celui d'amuseur de la société du maître, quelle servitude, quelle perte de temps, quelle diminution de soimême!... Ceci écarté, que reste-t-il à celui qui n'a pas un métier, sa plume? mais ce serait manger son blé en herl>e que d'écrire trop tôt. Comment, d'ailleurs, faire quelque chose de bon quand on produit hâtivement pour vivre. Écrivons, ce-
1. Michelet était à ce moment répétiteur pour l'histoire et la philosopliie à la pension Briand (voir Ma Jeuiwifse. 398). Cette petite place et les leçons particulières qu'il commençait à donner, le faisaient vivre, lui et les siens.
pendant, pour nous-même; puis, apprenons les mathématiques. Je viens de les commencer. Cela sert à tout. Et d'abord, à calmer les sens.
L'étude de Thistoire ne suffit pas. Il faut y joindre un autre travail qui nourrisse et fortifie l'esprit pendant qu'on se remplit la mémoire de faits et de dates. Plus on en entasse, et plus elles s'effacent aisément du souvenir. D'ailleurs, on ne saurait acquérir trop tut les connaissances qui forment l'entendement. Tout ce qu'on fait ensuite doit V 2fao[ner.
Dimanche 14. — L'éloigncment fait on amitié le même effet qu'en amour : Cest le soufflet de la forge. Je suis parti ce matin par un léger brouillard, la tète comme le temps, lisant la lettre de Rousseau sur les Spectacles. Ce style est orageux. Arrivé à la barrière Fontainebleau, il m'a fallu mettre le livre en poche. Il était trop étranger à mes pensées. L'air si doux, la verdure nouvelle, la vue du lieu où était mon ami, tout m'attendrissait....
J'avais rencontré sur la route un homme chargé d'un paquet. Ce malheureux était sans veste, en chemise; il s'appuyait, quoique jeune, pesamment,
sur un bâton. Je crus que c'était un conscrit. Je ne puis dire combien je fus douloureusement ému. Je le dépassai bientôt et me retournai plusieurs fois, ayant grande envie de lui parler. Je ne sais quelle boute me retenait. Enfin, je vais à lui et m'avise de lui demander où est Villejuif. « Je n'en sais rien, me répondit-il. je vais à huit lieues d'ici chercher de l'ouvrage: je suis pape" tier. » Et cela, si bien dit, sans aigreur contre la destinée. Les gens du peuple ont. le plus souvent, une cordialité qui me charme. Je me souviendrai de cette rencontre.
Maintenant que je suis seul (de toute la semaine je ne puis voir Poinsot), je vais reprendre la lecture de mes auteurs grecs pour me retremper. Sophocle me subjugue. Ses héros sont des hommes comme dans tout le théâtre ancien. Euripide montre aussi des hommes, mais son style n'est point élevé; il- n'y a point de contrastes. Sophocle est d'une vigueur héroïque surtout dans l'ouvrage de sa vieillesse : l'Œdipe à Coîone. En même temps que le naturel, il y a une vivacité, une chaleur, un pathétique qui vous entrent dans le cœur. Il faut lire surtout deux passages : celui où ses deux filles, Ismène et Antigone, embrassent
leur père aveugle, et celui où elles le revoient après que Thésée les a délivrées de Créon.
Xénophou me choque par sa partialité pour Lacédémonc. Il est vrai que sans parler de la reconnaissance qu'il lui devait et de son amitié pour Agésilas, les Lacédémoniens, en général, étaient alors les seuls hommes de la Grèce. Il est moins amusant qu'Hérodote; il écrit Thistoire d'un siècle plus avancé, par conséquent, les traits originaux sont plus effacés; les hommes et les peuples se ressemblent davantage. N'ayant guère à raconter des mœurs étrangères, il ne peut intéresser par la variété; mais il est supérieur par le sentiment et le caractère religieux. Il parait moins impartial que Thucydide, peut-être parce qu'il a plus de chaleur. Généralement, les Helléniques me semblent inférieures à la retraite des Dix-Mille. Xénophou y est plus auteur. Sa partialité est frappante. Il parle avec mauvaise humeur d'Iphicrate qui, pouvant empêcher les Thébains de sortir du Péloponèse, leur donne passage au détriment de Lacédémone. Il loue Épaminondas, mais sèchement, le nomme peu, abaisse ses plus grandes actions, diminue surtout la gloire de la victoire de Mantinée. Après avoir lu cet ouvrage, je le croirais plus facilement capable d'avoir été jaloux de Platon.