PREMIERE LETTRE DE MICHELET A TOINSOT
Dimanche de Pentecôte.
Tout seul dans ton cabinet*, 5 heures.
Mon cher ami,
Au momoiit où je te quitte, je trouve délicieux de commencer la lettre que je n'ai pas voulu te promettre. Tu sais combien peu j'aime à me contraindre. C'eût été diminuer le plaisir de t'écrire que de s'engager à le faire. Notre adieu, qui revient toujours, me fait mieux apprécier ce projet d'une correspondance active. La vie est courte. La mienne le sera, peut-être, plus que celle d'un autre. Je saisis donc tous les moments où je puis profiter de notre amitié.
Affranchi de l'amour des fennues et le redoutant, trop faible pour m'élever jusqu'à l'amour de Dieu, celui de l'humanité et ta pensée, voilà ce
1. Poinsot avait occupé deux ans, chez son ami, rue de la Roquette, la chambre qui fut longtemps la bibliothèque de Sedaine. Voir Ma Jeunesse, page 579.
MON JOURNAL. il
qui m'occupe. Je rends à ceux qui m'entourent rattachement qu'ils ont pour moi, mais tous diffèrent de (caractère et d'âge. Poret est le plus honnête homme, l'ame la plus forte que je connaisse; mais celle dernière qualité n'est pas entre lui et moi un trait de ressemblance.
Nous seuls, nous nous ressemblons.
Cette amitié si agréablement liée aux souvenirs de notre enfance, tire une nouvelle force de la situation morale où je me trouve. La personne qui me ressemble le plus après toi*, est âgée et, selon le cours de la nature, doit vivre beaucoup moins que moi. Ne pouvant songer à me marier, je ne goûterais point, dans une relation, les plaisirs de la famille; de ce côté, encore, je serais seul. C'est donc sur toi que se porte mon avenir.
Lorsque, pour être sage, je crois devoir enterrer mon cœur tout vivant, la puissance d'aimer devient philanthropie et surtout amitié.
C'est dans mes lettres encore plus que dans nos conversations que je veux épancher tout mon cœur. Il est mille choses qui se disent, ainsi, mieux qu'en face ; on s'exprime avec plus de netteté. Un des puissants motifs qui me détermineront à faire un journal, c'est l'espérance que si je mourais avant toi, tu achèverais de me con-