MICHELET A POINSOT
Jeudi 25 mai, 7 heures 1/2 du soir.
Mon cher ami, je commence trop tard poin* n''pondre à ta seconde lettre; je te parlerai donc seulement de la première et j 'oublierai jusqu'à demain que j'ai reçu l'autre. Une chose me fiappe, c'est que tu trouves ta lettre longue et monotone, comme si rien pouvait être fastidieux de ce qui regarde mon ami î De môme, lu me dis dans la seconde, qu'elle est lourde et insignifiante. Eh! tout n'est-il pas bon entre nous? Si je te connaissais moins, je prendrais cela pour une ruse d'amour-propre d'auteur.
Tu me parles de Condillac et du temps que tu mets à le lire; n'en mettrais-tu pas trop? Il faut lire un peu vite pour bien lire, sauf à revenir ensuite. Dans une lecture trop lente, la liaison des idées échappe, et dans les ouvrages des grands écrivains, les vérités découvertes ne sont quelquefois pas plus utiles en elles-mêmes que ne l'est, pour qui la suit bien, la liaison des idées.
Ce dernier mérite est particulièrement celui du Traité des sensations. Tu crois ensuite qu'il faut
donner une application suivie à la philosophie. Si je voulais continuer à te contredire, je répondrais que cela peut être, si l'on veut la hien savoir; mais que la connaissance de la philosophie même, n'étant pas ce qu'il va déplus utile dans les écrits des philosophes, maisplutôt Fesprit philosophique^ nous devons les lire comme une nourriture, un exercice journalier. Dès lors, l'application suivie n'est pas si nécessaire. Au reste, il y a aussi de fortes raisons pour ton avis. Je n'y vois plus clair, à demain !
La chaleur de ta seconde lettre m'a hien touché. Je n'y répliquerai point. L'uniformité de nos sentiments nous ramènera certainement souvent sur ce sujet. Une chose qui nous en écarte et qui m'attriste autant que la distance matérielle qui nous sépare, c'est la diversité des carrières que nous suivons. Cette diversité semhle devoir nous tenir, pour des années, dans un univers tout à fait différent. C'est là ce qui me fait jeter un regard plein d'envie et de regret sur les sciences naturelles; nous nous entendrions parfaitement si. seulement, j'étais aussi instruit dans ce que tu sais que tu l'es dans les choses que j'apprends. Mais comment interrompre des études immenses pour lesquelles la vie est déjà trop courte?
J'ai bien des fois examiné ces deux routes. Ce qui m'apparait surtout, en songeant à celle que tu
parcours, c'est qu'une àiue de la trempe de la tienne, doit singulièrement s'améliorer en la parcourant. Elle éloigne des hommes ou du moins n'en rapproche que pour les voir physiquement. Dès lors, n'étant pas froissé par leur contact, on peut les croire tous hons. Ces études solitaires ne nourrissent pas seulement la philanthropie par la bonne opinion qu'on prend de l'humanité, elles agrandissent aussi toutes les pensées. C'est dans la solitude que les Pythagoriciens entendaient les concerts des astres; en effet, on ne reste guère seul ; les causes finales, si manifestes dans la nature physique, nous rendent bientôt Dieu présent.
Ce serait une chule de quitter ces sciences de la nature ou plutôt de Dieu, pour les sciences de riiomme, de la politique, de l'histoire. Plus je pèse ces considérations, plus je vois avec terreur la carrière qui semble s'ouvrir pour moi, celle de l'écrivain politique. Ce sur quoi il doit agir, ce n'est pas l'homme, ce sont les hommes, c'est-àdire, une société aujourd'hui si corrompue, que le naturel ou plutôt la nature n'apparaît presque plus. C'est un je ne sais quoi de factice, une immense complication d'intérêts divers, créés les uns par les autres, qui enveloppe les sociétés modernes et les force d'embrouillei' les idées simples de la justice dans une foule de lois, nécessaires
à la vérité, mais l)ien minutieuses, bien embarrassantes pour qui y cherche le droit.
Compare cette étude qui est la mienne*, à celle du plus rebutant cadavre, et tu trouveras, si tu examines bien, que la laideur morale l'emporte de beaucoup sur la laideur physique. Les œuvres des hommes, où apparaissent, à chaque instant, la bizarrerie du préjugé, l'astuce ou la tyrannie, sont plus repoussantes que cette matière qui peut choquer les sens, mais où la main divine est manifestement empreinte.
L'histoire est plus triste, plus misérable encore; les actions des hommes ont toujours été pires que leurs lois.
Voilà la route que je suis. Quant au but, le discours de Benjamin Constant m'y fait penser. Toutes les ressources du talent, je dirai presque du génie, mises en jeu pour échouer devant deux ou trois grimauds qui vont décider du sort de la France.
Il est beau et puissant, ce style qui semble toujours retenir la force. Il y a de l'esprit dans ce discours et du plus vigoureux. C'est bien là ce que j'attendais. 11 est, dans un autre genre, à la hauteur de celui de Royer-Collard ; et, venant d'un chef de parti, il a du trouver plus d'obstacles.
1. Michelet, qui étudiait alors le droit, s'attacha bientôt à celte étude. Elle l'aclieinina insensiblement vers Vico, vers Grimm et les Origines du droit, un de ses meilleurs ouvrages. M"* J. M.
Tous les autres parlementaires semblent avoir désespéré de la cause, ce qui est un moyen de la perdre. Leurs discours s'adressent à la France. Benjamin Constant, dans cette occasion comme dans bien d'autres, a saisi la dernière planclie de salut. 11 s'est adressé au centre; il a pensé, avec raison, que plnsieurs de ces hommes qui le composent, sont faibles mais honnêtes, ou du moins ne sont pas assez pervertis pour accepter un peu d'argent, ou risquer de faire éclater une révolution Ils ont dû lui savoir gré de ce témoignage de confiance.
On dit, que si l'on eût voté après ce discours, les libéraux auraient eu pour eux, contre la loi, une forte majorité. Mais comment compter sur des hommes si faibles et si changeants M
J'ai vu ce malin Poret et je vous comparais, en pensée, l'un à l'autre. Il est impossible que deux hommes assez ressemblants par les qualités du cœur, diffèrent plus par leurs manières. Mais je ne sais si vous êtes supérieurs l'un à l'autre.
Il m'a semblé moins exclusif que je ne croyais. Il pense avec Royer-Collard et ton serviteur, qu'il y a des ultra-libéraux, comme des altra-royalistes, et que ceux-là, une fois l'opposition victorieuse,
1. Le discours de Benjamin Constant portait sur la réforme de la loi électorale; nous allons y revenir.
ne tarderaient pas à se diviser et subdiviser. En effet, les doctrines de Royer-Collard ne sont pas celles de Benjamin Constant, et ce dernier ne pense point comme Manuel. La droite est plus compacte; elle ne défend, généralement, que des intérêts et les mêmes. Mais les principes varient infiniment dans les opinions des hommes. Au revoir I
J. MiCHELET.
Revenons à nous-même. En dehors du mariage, le plus doux des liens est pourtant un lien, je veux dire, presque un esclavage. 11 faut au prix de quelques sacrifices, le tenir un peu lâche. Sans cette attention. Fentourage des femmes serait stérilisant. Si même on est heureux, il faut se retirer souvent en soi, ne serait-ce que pour réfléchir à son bonheur.
L'union bien ménagée me semble devoir être mie source de bonne intelligence. Abuser, sépare au lieu d'unir. Il y a des natures près desquelles on ne peut vivre que physiquement. Pour leur plaire, il faut leur procurer incessamment des
jouissances extérieures. Y csl-on tenu?... On n'en a pas toujours le temps. Voici le devoir tel qu'il ni'apparaît : Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne nous dépensons pas en pièces dequalre sous.
En amour, souvent les plus douces attentes sont trompées. II arrive aussi que, satisfait, on désire de nouvelles choses. Serait-ce que Tamour est une curiosité, comme l'a dit Ilelvélius? Mais si la curiosité attire vers une femme que Ton ne connaît pas, la jouissance morale n'esl-elle pas plus complète avec la femme que l'on a, et qu'on sent bien à soi? Seulement, le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse, si l'on veut assurer à l'amour sa durée.