‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 15 sur 72 · riatou · texte numérisé non relu

riatou

rOIN'SOT A MICHELET.

Mercredi 24 (7 heures du soir).

Cher ami, que vais-je te dire après la lecture d'une lettre si touchante qui a réveillé aussi en moi mille sentiments confus que je ne puis exprimer?

Je prévoyais hien que notre correspondance ne tarderait pas à devenir une correspondance d'amis, mais je croyais qu'elle commencerait par des choses étrangères à notre amitié et c'est pour cela que je t'ai écrit cette lettre lourde et insignifiante qui ressemble si peu à la tienne. Qui dirait, en les voyant toutes deux, qu'elles vieniîent d'amis dont la pensée a été si souvent la même?

Ta lettre, au milieu de la joie qu'elle m'a (ait goûter, m'a rendu triste un moment : « La vie est courte, dis-tu, la mienne, peut-être plus que celle des autres. » Non, je l'espère bien, elle ne sera pas plus courte que celle de quelqu'un que tu sais bien. Que ferais-je seul au monde, s'il fallait que je te perdisse ? Car si tu te trouves isolé au milieu des personnes qui t'entourent, je le suis bien autrement dans une nombreuse famille, dont

pas iiu ne me ressemble, pas même ceux que l'âge rapproche de moi, — mes frères et sœurs. Si je me marie, la femme que j'aurai, ne partagera pas mon amitié, car est-il possible d'en rencontrer une qui pense comme nous? Je me marierai plutôt par nécessité que par goût. Je suis aussi jaloux que lu aies mon affection à toi seul, que je le suis d'avoir la tienne à moi seul.

Non, ce n'est pas en considérant la brièveté de la vie que je sens l'utilité du journal; mais c'est en me portant, par la pensée, au temps de notre vieillesse, où nous nous lirons réciproquement au coin du feu; ce sera un divertissement bien doux. Voilà, je l'espère, à quoi servira ton journal et non à te faire revivre près de moi. Triste consolation que celle qui, en me retraçant les qualités de mon ami. me ferait sentir plus douloureusement sa perte î

Je t'ai bien reconnu dans l'histoire de ton jeune avocat. J'aurais absolument pensé de môme. Mon état, plus agréable que celui d'un plaideur, exi. géra pourtant que je sacrifie une partie de ma vie au monde; mais ce sera témoins possible. Adieu.

P. PoiNSOT.

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