MICHELE! A POI^SOT
Mardi 4. Visite de Bodiii*.
Me voilà relevé de ma langueur. Je viens d'avoir
i. Neveu de M"'^ MontgolQer, il fut uu des élèves de Michelet.
un moment de bonheur très vif. J'ai vu une àme bien née, assez neuve, et tout ouverte aux bonnes impressions qu'un voudra y faire naître. J'ai parlé, peut-être trop, c'est-à-dire trop à la fois. Je suis pourtant excusable, car ce qui dominait, c'était bien le désir d'élever une telle àme à des pensées un peu hautes. Ce serait une précieuse conquête que d'incliner à l'amour de l'humanité un homme l'iche.
11 venait me demander les moyens d'être éloquent. Voici cette conversation toute de verve : « Sans doute vous n'entendez pas par éloquence cette petite rhétorique qui va être sitôt passée.
Il n'y a qu'un seul bon moyen d'être éloquent, c'est d'avoir une passion; moyen dangereux si l'on ne sait la bien choisir.
11 y a quatre passions qui peuvent élever l'ame : l'amour de la Femme, l'amour de la Patrie; celui de nos semblables, enfin l'amour de Dieu. La première passion n'élève que par secousses; elle enivre plutôt; c'est comme l'eau-de-vie qui semble donner beaucoup de force. On croirait casser des barres de fer. En réalité, on est au réveil comme Samson après que Dalila lui eut coupé sa chevelure. L'amour, en dehors du mariage, diminue réellement l'énergie physique. Lorsqu'on ne subit plus son ivresse, on se retrouve presque mort; on boit de nouveau, et, après plusieurs élans oùl'àme
toujours baisse de niveau, on tombe au libertinage, c'est-à-dire à la mort du véritable amour.
Quant à l'amour de la Patrie, c'est autre chose; celui-ci nous enlève! Mais les nobles illusions dont il se nourrit existent-elles encore chez nous? La base des gouvernements n'est plus que la sécurité. Si c'était le lieu, ici, j'essayerais de prouver que cela doit être. Nous devons au peuple qui nous a longtemps protégés un retour de reconnaissance. Il faudrait, seulement, que l'enthousiasme surnageât au-dessus du point de vue pratique. Ce culte n'existe plus. Le patriotisme, la grande passion de l'humanité, dans laquelle toutes les autres passions devraient se perdre comme les ruisseaux se perdent dans l'Océan, voilà une source inépuisable d'éloquence. Elle se nourrit, non des sentiments qui ont pour objet l'individu, ni même une classe, mais de ceux surtout qui ont le plus grand caractère d'originalité. Plus on abstrait, plus on épure.
Je n'ose vous conseiller de remonter plus haut que l'amour des hommes, vous vivez au milieu d'un monde jeune, peu religieux ou mal religieux. Trop de barrières vous séparent d'un amour plus élevé. Il faut les franchir peu à peu. L'humanité est le passage. L'amour de Dieu suppose plusieurs idées acquises. Pour échelons, la nature a placé en nous la pitié.
MON JOURNAL. Gl
Nous voilà bien loin de V éloquence, tlirez-voiis. Vous vous tromperiez; le style n'est que le mouvement de l'âme. Dès qu'elle aura seuli une fois le souffle de vie, pardonnez-moi Texpression, alors, sur tout sujet elle sera eapable de s'élever. «Nos âmes, dit Platon, ont de petites ailes; les passions humaines, le vil intérêt, mouillent ces ailes.... » Ainsi j'ai parlé, sans beaucoup de suite, mais c'était de la plénitude du cœur. »
[0 juillet. — Première leçon de lîiatliématiques au lycée Henri IV. Nul esprit philosophique dans M. Doiseuil. Routine. Peut-être, aussi, est-il de la nature des mathématiques de former une chaîne tellement serrée qu'on n'en puisse passer aucune proposition? L'impatience de Poret était plaisante.
Tout autre que M. Doiseuil, me semble devoir être le jeune maître que je viens de prendre pour les leçons particulières. Il est fort distingué. Il faut passer par l'atelier du père, qui est menuisier, pour aller au lils. Cela m'a plu. Ce père est un brave homme. Avant de savoir pourquoi je venais, il m'offrait un verre de vin.
J'ai vivement senti hier, en trouvant mon premier problème d'algèbre, ce plaisir dont parle Fontenelle, qui fait rire r esprit, La géométrie et l'algèbre doivent se faciliter l'une l'autre.
S'il m'arrive de voir un ménage heureux, j'en détourne mon regard : « Je mourrai seul, » a dit Pascal. Eh bien, le croirais-tu, de cet état qui est celui d'un déshérité, naît je ne sais quel triste
bonheur Affranchi malgré moi de la seule
passion que j'aie sentie avec force, je m'élance vers des sentiments plus généreux dans leur objet, vers l'amitié des hommes surtout, sans souvenir du mal qu'ils m'ont fait. Si je compare l'émotion que donne ce sentiment satisfait par la bienfaisance, avec les transports de l'amour que j'ai goûtés, alors, je ne regrette rien. Il me semble, que la passion m'avait plutôt resserré le cœur et que c'est seulement depuis que jesuisrenlré dans le repos que je m'attendris. Cet état de l'àme est actif. C'est là mon" tourment, car l'heure est si loin où je pourrai faire le bien! Je crois que cette impatience d'agir efficacement me maigrit. Quand je traverse des foules, surtout la foule du peuple, sans être regardé, je sens augmenter ce besoin d'être utile avec une singulière vivacité. Les gens contrefaits, les infirmes, les faibles, et môme les animaux qui souvent nous touchent de si près, m'émeuvent. Je voudrais que tout autour de moi fût heureux. Parfois ce sentiment d'humanité et celui de mon impuissance est si vif qu'il va jusqu'à la douleur.
Tu me croiras fou en lisant ceci. Eh bien, je
suis sur que si lu u'avais pas l'amour pour distraire Ion àme, la porter toute dans l'avenir, tu ferais, tu sentirais comme moi.
Il faut que je te quitte, adieu!
J. Michel ET.
Toute cette semaine, temps triste, exislence monotone, occupations serrées qui me laissent à peine le temps de penser. Journal négligé. Beaucoup de lectures. Le stoïcien Arrien écrit froidement, sans imagination; cependant son livre est bien fait; il est aussi supérieur à Quinte-Curce, qu'il est inférieur à Plutarque.
C'est dans ce moment que l'amendement de Camille Jordan, accepté ou rejeté, nous sauve une révolution ou nous y abandonne ^
i. La loi électorale faite par les royalistes ministériels ayant trompé leiu's espérances, ils s'étaient unis, momentanément, aux ultra-royalistes pour la violer. Un des articles de cette loi avait arrêté que la Chambre serait renouvelée tous les ans pour un cinquième. Or, il arriva que. dés le premier renouvellement, 1818, les libéraux gagnèrent vingt sièges. Au second renouvellement, 1819, vingt-huit sièges. On pouvait augurer qu'à la troisième épreuve, la majorité appartiendrait à l'opinion libérale. La modi-
JUIN
POUNSOT A MICHELET.
Bicêtre, 2 juin.
Ce que je viens de lire dans mon journal me
fication de la loi pouvait seule déplacer la majorité au profit de l'aristocratie. Pour obtenir ce résultat, on n'admettrait plus comme cligibles que les grands propriétaires qui, tous, appartenaient au parti de la réaction la plus violente; de plus, eux seuls seraient électeurs.
C'est alors que se levèrent, dans l'intérêt même de la monarchie, des royalistes intég-res qui voulaient la servir en défendant l'intégralité de la loi : Royer-Collard, le général Foy, Manuel. Henj.amin Constant, les uns parlant à la France, profondément troublée, les autres au parti ennemi. Le maintien intégral de la loi ne fut pas moins repoussé, .\lors. on en vint aux amendements. Camille Jordan, qui se mourait, mit au service de son pays ses forces expirantes. Il monta à la tribune, et, d'une voix brisée, proposa l'amendement conciliateur dont vient de parler Michelet.
L'élection de tous les députés d'un département, d'après la loi du 5 février 1817. se faisait au clief-lieu du département, en assemblée générale. Camille Jordan, pour faire la part des ultraroyalistes, demandait qu'il y eût subdivision, c'est-à-dire autant de centres d'élection que de députés à élire. Les royalistes devaient lui savoir gré de cette concession. L'élection faite par chaque arrondissement pourvu d'un collège électoral qui nommerait directement ses députés, leur fournissait les moyens de travailler les électeurs plus facilement que dans un grand centiv. .Mais ce qui leur déplut fort, ccst que l'amendement demandait aussi que le cens à payer pour être électeur et éligible, ne fût pas augmenté. Dans un pays où le besoin d'égalité sociale est si impérieux, cet amendement eût été accueilli de toute la France avec enthousiasme. Il fut repoussé à la majorité de dix voix. M""' J. M.
fait prendre la plume; l'impression en est si forte que je ne puis m'empecher de t'en écrire. Après avoir été étonné de la présence d'esprit du général Foy pour répondre à toutes les apostrophes du côté droit et de la hardiesse insolente de M. de Marcellus, j'arrive à ce moment solennel où la question est mise aux voix. Au milieu du silence profond qui succède au bruit, chaque député s'avance; quelques-uns montrent au peuple la boule qu'ils vont mettre dans l'urne. Pendant toute la durée de ce vote, je me sentais comme le spectateur d'un combat teriible qui allait décidei' du sort de toute une nation.
Le garde des sceaux apparaît, chancelant, et l'on sait à quel parti il se rangera*. Le général Tarayre semble dévoré par la fièvre. Mais quelle scène vient animer le tableau! Chauvelin, perclus, entre, porté par Benjamin Constant.... On croit voir un vieux guerrier qui, ayant perdu ses jambes au combat, se fait porter sur une redoute pour la défendre! Et quel est celui qui le porte?... Ici, l'émotion est si vive que je ne puis retenir mes larmes. Je fais des vœux ardents pour la cause de la liberté et ses généreux soutiens.... Enfin, le scrutin est dépouillé. Dans mon absorption j'avais oublié qu'il ne s'agissait plus de la loi électorale elle-même, mais d'un amendement, et je vois :