‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 22 sur 72 · POINSOT A MICHELET · texte numérisé non relu

POINSOT A MICHELET

25 juin.

Ton journal mérite des éloges. J'y ai trouve' beaucoup de sagesse et de raison, moins d'arbitraire que je n'aurais cru; les choses y sont toujours jugées sainement. J'ai cherché quel était l'ouvrage que j'ai lu, auquel je le trouve ressemblant; ce sont les Maximes de La Rochefoucauld. Tu regrettes que je ne fasse pas un journal. Mais

1. Ce g^oût, dune science aussi abstraite qu'étrang:ère à la vocation littéraire de Michclet, est une des particularités les plus curieuses de sa première jeunesse. Nous le constatons poui' ses futurs biographes. M°^ J. M.

songe 'que je suis confincWi IJicetrc, que je ne vois personne et ne change point de place. Mes occupations sont toujours les mêmes; où trouverais-je les matériaux d'un journal?

Tu vis, au contraire, au milieu de personnes de sexe et d'âge différents, tu as intérêt à les observer, l'une du inoins, et à la mieux connaître. Il y a là pour toi un sujet incessant de réflexions. D'autre pari, tu vois tous les jours un grand nondjre d'enfants, lu fais de longues courses dans Paris, tu rends des visites. Ce sont autant d'occasions de varier ta manière de voir et de te donner des pensées nouvelles. Fais donc ton jour nal pour nous deux. Je suis bien sûr de m'y retrouver, puisqu'il semble que nous ayons été jetés dans le môme moule. Écris pour moi et pour toi ; mais surtout, voyons-nous le plus souvent possible.

Adieu ! * Poiksot.

MICHELET A TOINSOT.

Dimanche, jour de la Saint-Jean.

Je conçois, cher ami, que tu sois étonné de me trouver modéré dans mon journal quand je le suis peu dans la conversation. Cela tient à plusieurs causes : je parle peu facilement, je cher-

che; il est naturel que je ne cherche pas l'expression la plus faible. Or l'expression for le — ou désirée telle — a toujours quelque chose de cassant. Ensuite, dès qu'il y a deux personnes, l'opposition surgit, et l'impatience, mon défaut naturel, m'emporte sur-le-champ hors des limites de la modération que gardent les bons esprits désireux de s'éclairer. Je donne des leçons à des enfants, ce qui rend impérieux et opiniâtre. Mais une fois rentré à la maison, ne parlant, le plus souvent, qu'à des personnes qui n'en savent pas aussi long que moi, j'ai peu d'occasions d'être contredit. Des lors, je suis calme.

Grand merci de la similitude avec La Rochefoucauld; tu l'as probablement oublié puisque tu lui compares le journal d'un débutant. Ces observations rapides faites sur une âme ordinaire ont peu de rapport avec un système entier comme celui des Maximes.

Tu crois, à tort, que je fais beaucoup de courses et de visites dans Paris. Je vois tous les mois mes anciens maîtres, MM. Andricux, Carré, Leclerc; quelquefois M. Yillemain; tous les dix jours ou à peu près, je vais chez Poret, et voilà tout *.

i. Poinsot avait pourtant raison. Michelot commençait à êlrc connu et recherche par les famille? et ran frères qui venaient en France pour l'éducation de leurs enfants. C'était un champ d'observation dont il faisait son profit. Nous y reviendrons.

MON JOURNAL. t.5

J'ai dit que ces deux originaux (Porct et Poinsot) se ressemblent parce qu'ils ne se laissent pas persuader à la légère, et que leurs principes se rapprochent autant que leurs manières diffèrent; ils ont même enthousiasme pour le beau et le bon. Si je voulais marquer ce qui distingue leur personnalité, je donnerai au philosophe (Foret) une grande force d'âme, au physicien (Poinsot) beaucoup de bonté naturelle, et surtout une grande délicatesse dans l'amitié.

En ce qui concerne notre intérieur, la vie coule dans une si grande uniformité que je ne m'aperçois pas de la succession des jours. C'est comme la rivière en plaine, qui coule à petit bruit, toujours le même, et qui vous endort. La société de Mme Hortense et de Mlle Rousseau est très agréable. Celle-ci a beaucoup gagné au moral depuis un an. Les femmes vont plus vite que nous dans ce travail d'éducation sur elles-mêmes. On parle souvent de l'ami de Bicêtre; on semble l'aimer bien plus qu'autrefois. C'est, je t'assure, une grande douceur pour moi de voir l'accord entre ceux que j'aime. Souvent je me reproche de ne pas apprécier assez les avantages de cette existence douce et facile, mais la tendance de l'homme n'est-elle pas de toujours désirer l'impossible? ^

Adieu! J. Michelet.

56 MON JÛl'RNAL.

Ma lecture des liisloriens, déjà très avancée, peut s'arrêter à la tin de l'histoire grecque. Il sera temps de les reprendre comme lecture récréative quand je connaîtrai les mathématiques élémentaires et que je commencerai les philosophes en remontant par Condillac, de Gérando, à Locke, Bacon, Descartes, Malehranche, Leibnitz, quelques Allemands, puis les Écossais : Barclay. Dugald- Stewart, pour revenir à Condillac. Alors j'achèverai le droit et j'étudierai la législation. Pour contre-baUincer la douceur de Saint Jean, je commence Eschyle par les Clioëphores *. Il y a là du mauvais goût. C'est un génie impétueux, maîtrisé par ses pensées, qui s'exprime avec exagération, mais je crois, sans le chercher.

Examen de conscience. — Tàciions de rendre heureux ceux qui nous entourent. Le précepte iïécarter les coudes qui serait assez le mien, ne doit pas prévaloir sur celui-là. La vie, d'ailleurs, est courte. Qui sait si les occasions de faire le

1. Titre de la pièce. Choéphores (porle-liDations), lire ce nom des femmes qui allaient offrir des libations sur le tombeau d'Ajîamemnon.

bien se présentoroiit longtemps?... Nous devons aussi ménager deux sortes de personnes : celles [jue nous croyons faibles d'âme ou d'esprit, et celles qui nous ont quelques obligations. C'est le précepte que vous violez le plus souvent, mon cher moi; de là, des retours humiliés, et sans ces retours, vous seriez un barbare. Les passions tiraillent ces pauvres âmes, dit Montaigne. Que d'hommes emportés par les passions politiques, parlent de veugeance, de sang, de massacres, à qui le cœur manquerait s'ils voyaient l'agonie d'un homme égorgé. Ne nous emportons donc pas contre les paroles atroces. Ne les prenons pas au pied de la lettre. Cherchons plutôt le côté par lequel nos adversaires envisagent les choses; par ce côté-là, ils ont peut-être raison.

JUILLET

Lundi 5. — Je suis allé hier à Bicôtre par un temps de printemps, relisant, chemin faisant, la Lettre sur les spectacles. Il n'y a point de mollesse dans ce style, mais la langue y est moins originale que celle des écrivains du dix-septième siècle.

Nous nous sommes assis sur le revers de la première des trois routes qui partent de la bar-

rière dllalie. 1/oir était très doux. Je ne sais pourquoi, à la vue de cette aimal)le campagne, mon âme était sans ressort. Comment caractériser la langueur que j'éprouve depuis quelque temps? Est-ce la chaleur nouvelle? Est-ce un afiaiblissement de la constitution? Il faudrait à ma santé des ménagements que je ne puis prendre. J'ai peine à me persuader que je ne mourrais pas de consomption. Peut-être suis-je ainsi faible parce que je n'ai pas d'occupations assez attachantes. Je ne mène plus cette vie insensible de la fin de l'hiver où les jours m'échappaient, où je ne sentais l'existence que par les pages que j'avais lues, où je ne vivais pas par moi-même, mais par le livre que je courais. Je ne sens plus ce besoin d'épanchcment qui m'a fait commencer si délicieusement le journal de mon enfance. Ce que j'éprouve, à bien regarder, est moins langueur que vide et désœuvi'cment intérieur. J'ai quelques élans d'amour des hommes, mais plus rares, moins énergiques; je vaux moins, je me porte moins bien.

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