OCTOBRE
Mercredi 4. — Mon âme, ce matin, était sans ressort etj'attribuais cette paresse d'esprit aux études positives dont je m'occupe. Pour me raviver, je suis allé chez Poret, mais je l'ai trouvé endormi tout autant que moi. Alors, j'ai tourné du coté de Lorrain. Celui-ci était triste. Il m'a appris qu'on allait mettre au concours les chaires de l'Université. Je n'ai rien répliqué, mais j'ai senti, à l'instant môme, se répandre en moi une émotion délicieuse, celle de l'espérance. Je me voyais déjà obtenant une de ces chaires, et par elle, l'indépendance.
En revenant, mon espoir avait fait dans ma tête si bon chemin que c'était le rêve de la Laitière et du pot au lait. N'ayant rien en poche que cet espoir incertain, me voilà décidé à faire de la dépense. Je rentre, j'aborde mon père qui allait
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débattre pour moi le prix d'un Théocrite, et je lui dis résolument, qu'il peut y mettre les quatorze francs que demande le libraire. Heureusement je l'ai rattrapé en route.... Cela m'a fait rire de moi-même.
Jeudi 5. — Ce qui est à regretter dans l'humble métier que je fais, c'est le temps, ce sont les heures perdues en courses pour aller d'une leçon h l'autre. Que mereste-t-il pour l'étude? Les jeudis, les dimanches, les soirées? Mais presque toujours je tombe de lassitude. Et puis, je suis né si dormeur! Il faudrait pourtant arriver à se lever tous les matins dès quatre heures. J'aurais alors, ne partant qu'à six, un moment délicieux pour le travail^
Dimanche 8. — Jamais je n'éprouvai autant qu'aujourd'hui le besoin de revoir Poinsot. Son amitié m'éclaircit les ombres. Je suis parti par un temps charmant, le soleil encore chaud pour la saison. Mais la campagne a pris un air sévère. Ce n'est plus cet accueil aimable, engageant que nous font
1. Micliclct prit, en effet, bientôt, cette bonne habitude qu'il a gardée toute sa vie. Même âgé, il se levait bravement à cinq heures pour tr;ivaiHer jusqu'à onze. Le ])lus diu' était de s'arracher, au cœur de l'hiver, en pleine nuit. Aussi comme on saluait avec joie le P'" janvier qui donnait resjjoir de voir croître les jours ! M"' J. M.
les champs et les bois au moment où tout renaît Ce sont les mélancolies de Tadieu.
A distance, je vois les rideaux de sa chani])re fermés. Les pensées les plus sinistres m'assaillent. Je double le pas, je cours, et tout frémissant je vais d'abord droit à Fontaine : « Qu'a-t-il, ditesmoi? Qu'est-il arrivé?... » Lui, tout ému de mon trouble, pourtant me rassure. J'entre, et je trouve, en effet, mon homme sur pied, mais fiévreux, étudiant mal à ce qu'il dit. Nil ego prœtiderim. Il faut encore revenir à ce vers-là. Nous sommes sortis; il voulait m'accompagner jusqu'au village d'Austerlitz. Il a dû y renoncer. Je suis rentré fort sombre.
Dimanche [h. — J'ai grand besoin que les vacances fmissent. Me voilà dans le même état que Poinsot. Môme langueur, même tristesse pln-sique. Libre de mon temps, je ne puis me déterminer à rien. Suis-je mort, suis-je vivant? C'est presque une question pour moi. Pas un sentiment vif, pas une pensée féconde. Je me dis qu'une fois né, il faut bien s'aider à vivre; et pourtant je n'y saurais rien faire. A la peine que j'ai de porter mes vingt ans, il me semble que je ne me serais pas du tout plaint de mourir entre les bras de ma nourrice.
Où est la délicieuse mélancolie que j'éprouvais quand je n'étais tourmenté que de ma force et de
mon bonheur! L'état où je suis est sans charme. Je pourrais dire avec les moralistes : Tout est vide. C'est comme un néant en moi et autour de moi. Est-ce l'effet de la saison déclinante, ou la pauvreté de ma santé, ou la vue habituelle de Poinsot si mal portant? Sans doute, tout cela ensemble, mais qu'importe la cause... ne devraisje pas rougir de ma faiblesse! 2Son, le monde n'est pas \ide. Deux sentiments suffiraient à eux seuls pour remplir un cœur d'homme : Famour do l'humanité et l'élan vers la cause inconnue qui nous gouverne. Voilà de quoi relever une âme virile, fût-elle comme la mienne, malade et lassée!
Jeudi 19. — Veille de la rentrée des classes. — J'entends la cloche de Charlemagne qui sonne. Il faut repartir.
(( Quel parti prendre, où suis- je, et qui dois-je être? »
Ce \ers-là semble assez me convenir, bien que ma position soit moins critique que celle du Pauvre diable. Qui dois-je être? Il y a tout à parier, au train où vont les choses, que je ne serai jamais professeur, on ne parle plus du concours. S'ouvrirait-il, qu'avec toutes les difficultés dont on parle, je serais à peu près sûr d'échouer. Malgré mes répugnances, parfois je songe au barreau. Mais, outre les obstacles qui viennent de
moi — je parle si difficilement — rordoiinance du roi est faite pour décourager. Solitaire et sans appui, je n'ai à compter sur personne. Il y aurait peut-être, en gardant mon métier, une carrièi'o à suivre, celle où tous s'engagent bien ou nuil préparés, la carrière de l'écrivain, du journaliste.... Mes petits succès de collège vont-ils me rendre présomptueux? Vaine fumée! Un style sec, décousu, sans chaleur.... Aurais-je d'ailleurs du talent, mes opinions déplairaient bientôt en hauf lieu et ma position, déjà si précaire, en serait encore diminuée. Il faut y regarder lorsqu'on est tenu de gagner pour ceux à qui l'on doit tout. S'affranchir serait, en pareil cas, deTingratitude^
Dimanche 22. — Voici les premiers brouillards. L'automne décidément s'attriste. J'ai trouvé Poinsot plus faible et plus malade que je ne l'avais encore vu. Il s'est pourtant ranimé à l'espoir que je lui portais d'un retour prochain. Nous faisons des démarches pour qu'il entre à la Salpêtrière. Outre qu'il est trop occupé à Bicêtre, le régime,
1. Il ne fut jamais ingrat. On a pu voir dans Ma Jeunesse, p. 40, que Michelet, à l'âge où tous les enfants coûtent à leur famille (douze ans), aidait déjà la sienne, accablée par les rigueurs du premier Empire. Et, toujours depuis, il a continué ainsi à soutenir les siens. — Même aux plus mauvais jours du second Empire, qui fit table rase, il partageait avec ses enfants, petitsenfants et vieux parents le fruit peu rémunérateur de son travail. Il n'y eut jamais âme plus noblement généreuse....
aussi, est mauvais pour lui; l'air daus lequel il vit est malsain : trop de cadavres I Sa confiance courageuse m'a prouvé qu'il est convaincu de la préséance que je donne à ses intérêts, et à son avancement, sur tout le reste. Nous nous sommes quittés à cinq heures et j'ai cherché du courage dans Épictète.
Heureusement pour moi. je suis repris dans l'engrenage de mes leçons et déjà je me sens mieux. 11 faut à la vie une discipline. J'ai aussi repris ce hon sentiment : mes chagrins personnels ne me font plus oublier qu'il y a, de par le monde, des misères plus grandes. Pour nos rudes climats du Nord, que de maux, pendant l'hiver, affligent l'humanité î
Ce serait le cas d'écrire un livre dont le titre est tout trouvé : De remploi de Vargcnt. Il est vrai que l'incertitude où l'on est de le bien placer refroidil la charité, à tort. Si l'on est trompé, tant pis pour le fripon. Il faut dire comme dans la chanson de l'Aveugle :
(( Quelqu'un là-haul vous verra. »
Il serait amusant de faire un i)etit Iraité dans le genre de celui de Plutarque, sur Le Plaisir cVêtre dupe.
Je ne suis cependant pas de ceux qui disent que la mendicité est un métier qu'on peut toujours échanger contre un autre. Ce mot métier, ainsi
a[)pliqii('', me choque. Je comprends ([lie le vieillard dont les mains débiles ne peuvent plus retenir Tinstrument du travail, y ait recours. Tant que nous n'aurons pas créé des caisses de retraite pour la vieillesse, l'aumône sera sa seule et légitime ressource. Hors ce cas, la mendicité doit être interdite. Elle disparaîtrait d'elle-même, en grande partie, si l'État se préoccupait davantage de ce que les parents font de leurs enfants. Il ne doit pas laisser la famille maîtresse de les livrer au vagabondage; il doit veiller à ce qu'ils aillent à l'école d'abord, puis en apprentissage. Habitués de bonne heure au travail, on ne les verrait pas. en pleine jeunesse, en pleine vigueur, passer leur temps à tendre la main.
C'est le devoir de l'État de s'occuper de la grande famille humaine dont il est le tuteur naturel, sinon le père immédiat.
Mercredi "25. — Il n'y a pour Poinsot ni Bicêtre, ni Salpêtrière. 11 a dû venir chez sa mère, rue d'Angoulême, pour se soigner sérieusement. J'y ai couru par une tempête épouvantable qui a emporté, en une fois, le vaste toit de zinc de notre terrasse. Sur le chemin, je vois un petit garçon auquel un charretier avait remis son fouet et qui battait le cheval sur la bouche de toutes ses petites forces. Je prends le coquin au collet et
le réprimande. Son camarade qui se tenait à quelque distance lui crie : « Que dit ce calicot? » Mon sang s'échauffe, je tourne face et me mets à la poursuite du drôle qui courait devant, mais pas trop bien, car il était en sabots. Ce n'a été qu'au bout d'une centaine de pas que la raison m'est revenue. J'ai repris ma route, honteux d'un emportement irréfléchi. C'était mon sang picard qui avait pris feu. Je le gourmandais.
Arrivé chez Poinsot, je l'ai trouvé logé comme un prince, se dorlotant dans une grande bergère. Je le crois sauvé par ce changement de régime. Sa mère s'est avisée de me foire de beaux remerciements auxquels je n'ai trop su que répondre. C'était comme si elle m'eût remercié du bien que je me fais à moi-même. Évidemment, elle ne sent pas à quel point il est moi, ou plutôt à quel point nous sommes un.
Dimanche 29. — Ce matin j'ai déjeuné au soleil, tout seul dans mon cabinet de travail, en lisant. C'était là un des plus vifs plaisirs de mon enfance : lire et manger tout doucement, surtout au soleil d'hiver. « 0 luces cœnœ que deum!^ »
Lundi 50. — Ce soir, pendant que j'étais encore à mes leçons, on est venu dire que Poinsot allait