M. Andrieux tenait une i)ension déjeunes gens
rais. J'ai choisi la route la moins inégale et je suis monté à Charonne. Le temps était doux, mais ce n'était pas le ciel de ce premier dimanche où j'allai à Bicêtre voir mon ami. Pourquoi faut-il que le passé soit toujours la chose charmante et douce à faire revivre ? De Bagnolet où je me suis approvisionné d'un hiscuit, j'ai gagné les coteaux de Montreuil. Là, j'ai eu sous les yeux un tahleau admirahle. Devant moi et à ma droite, c'étaient d'innomhrahles bouquets d'arbres qui se serraient, s'épaississaient en allant vers Romainville. Toute cette verdure déjà légèrement diaprée des teintes de l'automne. A ma gauche, Vincennes et sa belle route; au delà un peu de Paris, et les collines qui montent de la Seine aux routes de Vitry et de Choisy; elles me cachaient Bicêtre. La nature dans cette saison est toute maternelle. Les aigreurs de la végétation, les combats physiques de l'année, se sont harmonisés dans une maturité féconde. Autour de moi, ce n'étaient que vignes chargées de beaux raisins noirs. Des paysans travaillaient gaiement et surveillaient les promeneurs. Cet immense panorama que je dominais, s'éclairait d'un joli soleil d'automne. 11 sortait doucement d'un léger brouillard.
En rentrant en moi-même, je sentais que je valais moins qu'au commencement de l'été. J'admirais, mais je n'étais plus saisi, touché; je lisais
même de temps en temps. Peut-être l'Ame estelle fatiguée à la fin de la saison de l'essor que lui a donné le printemps? Peut-être aussi, et cela me semble plus probable, l'agitation générale que donne un roman trop passionné rend-elle peu capable de toute autre émotion. J'ai déjà remarqué que je ne pouvais lire ces livres de fictions sans me sentir assez sec pour les réalités.
L'amitié, l'humanité, je les sens moins en moi; je vis tout entier dans mon drame. Ces lectures me sont donc mauvaises. Je ne les ai jamais commencées que je ne m'en sois repenti avant d'avoir fuii l'ouvrage.
De retour vers quatre heures, il m'a été impossible de me mettre aux mathématiques. J'étais plutôt en train d'écrire. J'ai fait un peu du Mémorial, puis de l'anglais. Et tout le reste, ajourné au lendemain.
Dimanche 2i. — Parti tantôt pour Bicêtre, à jeun. Chemin faisant, je lisais Delphine qu'il faut bien achever. Mon ami était avec son collègue fort occupé de la dissection d'une main. Je n'en éprouvais, en m'approchant. qu'un peu de dégoût à cause de l'odeur qui était très forte. La table du déjeuner était à deux pas, encore toute servie. Malgré le vide de mon estomac, je ne pouvais me décider à déjeuner près de cette pourriture. En
MON JOURNAL. lOr.
attendant que re fût fini, je m'étais mis à la fenêtre. Le \ent qui soufflait avec force, la mollesse de la température contribuaient à augmenter le violent mal de tète que j'avais apporté. Je suis reparti comme j'étais venu, sans dire un mot; mon ami a dû me trouver bien bizarre. La fatigue, la faim, la sonffrancc me rendaient incapable de penser. Le soulèvement de cœur qne j'ai éprouvé semble devoir m'interdire pour longtemps l'anatomie^
Linidi et mardi. — Resté comme la tourterelle au nid.
Mercredi 27. — Un billet de M. Bocber m'a tiré de ma réclusion. Il voulait me parler de ses fds. Je lui ai conseillé de ne point abréger leurs vacances et de les laisser aux cbamps dans le libre exercice de leurs forces physiques. En pareil cas, le repos porte de bons fruits. Le corps se fortifie, le cerveau se dilate et la pensée s'y sent plus à l'aise.
Les vacances achevées, ils reprendront avec plus de goût le travail. En revenant, je suis passé chez le cher Poret que j'ai trouvé. Nous avons parlé de la terre, du ciel et de l'onde, je veux dire,
1. Micliclet y vint pourtant, mais ce ne fut qu'une vision. La mort de son ami interrompit ces études dés leur début.
morale, politique, littérature, langues, mathématiques, avenir.... Sous son apparence froide et contenue, je ne sais lequel de nous deux est le plus passionné.
L'immensité des attributs de Dieu qui devrait augmenter notre reconnaissance pour ses bienfaits, la diminue au contraire, la distrait. Nous serions tous, je crois, plus religieux si le monde était resserré dans une étroite enceinte. Ayant, alors, à portée de notre regard tout ce qu'il contient, ridée des lois générales serait moins dominante; nous verrions dans chaque bienfait une bonté spéciale. C'est le sentiment que nous avons des lois générales et lointaines qui nous rend iiiçrrats.
Ces pensées me venaient hier sur la route de Bicétre. Le temps était doux et sombre. La campagne triste. Un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette teinte uniforme, semblait pourtant, s'approcher peu à peu de la terre : aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances.
J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route. — L'immensité qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus.
C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habitnellement séparé de son père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre, et doucement venir à lui.