‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 35 sur 72 · Voltaire était allé en Anoleterre en · texte numérisé non relu

Voltaire était allé en Anoleterre en

ajouté : MM. Biirnouf. Xaiidet, Guéroiilt y travaillent. » Il m'a ensuite avoué qu'il y travaillait lui-même. Comme j'hésitais à dire oui, sans lui en expliquer la raison, j'ai vu mon homme se refroidir par degré, soit qu'il voulût m'avoir à meilleur marché, soit qu'il fût piqué de mon peu d'empressement à mettre mon nom près du sien. ce qui eût été, de ma part, la plus sotte des impertinences et la plus déplacée.

Ce que je ne disais pas, c'était, qu'avant tout, je voulais prendre conseil de mon oin^s et savoir de lui. si. en cas de réussite, il m'autoriserait à m'employer pour le faire entrer dans notre confrérie.

Au retour, j'ai trouvé M. de Pry qui m'a fait compliment sur ma bonne mine. Tant il est vrai que l'espérance, même la plus incertaine, donne de la vie au regard, à tous les mouvements.

Le soir, étude délicieuse de la Philosophie de M. de Gérando.

Dimanche 5. — Inquiet de Poinsot — j'étais depuis deux jours sans nouvelles de lui — j'y cours. Je le trouve sur pied et prêt à sortir. Poret était avec moi. Nous décidons d'aller contre vents et marée, au musée du Louvre. Pressés par l'heure, nous voyons tout en courant: mais l'impression a été d(* celles qui donnent envie de revenii'. 11 doit y avoir un monde prodigieux.

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d'idées, de pensées, de seiitimeiils dans ces œuvres où tant d'hommes de génie ont usé leur vie, et se sont mis eux-mêmes. La théorie de l'art, si je l'acquiers un jour, sufhra-t-elle pour me donner la clef de cet infmi mystérieux? J'irai du moins, je chercherai.

En m'examinant, je trouve que j'ai repris une activité singulière pour acquérir. Mais j'ai perdu l'impérieux besoin que j'avais, cet été, d'employer mes provisions à écrire un livre. Maintenant, je n'en ai plus aucune envie ; il me semble même que je n'aurais rien à dire. Ces mêmes dispositions d'esprit reviennent périodiquement avec les mêmes changements de saisons. Aussi pourraisje tous les" ans faire d'avance mon calendrier. Au premier printemps l'amour idéal se réveille, il devient passion au passage du printemps à l'été, alors, je voudrais être poète. Pour me dédommager, je déclame en prose. A mesure que la saison mûrit, je pense moins à moi et aux miens, et beaucoup plus à l'humanité en général. J'ai toujours en tête quelque projet utile. Vers la fin de l'automne, toute celte belle ardeur décroît avec la marche des jours et le déclin de la lumière. Le besoin de création se ralentit; la pensée peu à peu s'endort. Mais en revanche, j'ai une grande soif de savoir n'importe quoi; j'embrasse ordinairement alors une foule d'études diverses.

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Cette fièvre de travail va jusquau milieu de riiiver. Puis, tout à coup, quand la nuit décidément se ferme, vers la fin de décembre, mon imagination tombe si bas que je ne peux plus rien m'assimi'er. C'est alors que je me ferais volontiers traducteur, commentateur, compilateur, que

sais-je?

J'accepterai donc l'offre de M. Leclerc, je traduirai dans cette saison de.sommeil, le traité des Biens et des Maux. Quoi qu'on en dise, ce n'est pas là le style de Jean-Jac(jues. 11 y a dans Cicéron d'effroyables longueurs, hiifin, j'avalerai tout.

Jeudi 16. — C'est cbose «*onvenue ; l'entreprise plaît à mon ours. Restait à faire la démarche. Je me suis donc acheminé ce matin, à neuf heures, vers la rue Saint-Hyacinthe. Beau temps au ciel, mais dans les rues, beaucoup de boue. N'importe, ayant du temps devant moi, j'ai pris par le chemin des écoliers, c'est-à-dire par le Jardin des Plantes. Tout en cheminant, je regardais vers le dôme de la Salpètrière qui, de son côté, semblait me faire la conduite. Poinsot se sentant mieux a voulu essayer de reprendre son service. Que fait-il en ce moment, me disais-je?

J'ai trouvé le Jardin triste, mais beau. Encore des fleurs, les dernières de la saison. Les résédas, peutêtre quelques violettes d'automne répandaient dans

l'air des émanations fugilivos. Pas un promeneur.

J'avais à moi tout son!, la possession de cet Eden dont j'ai fait si longtemps mes délices.... Et c'était comme le parfum à la fois doux et vague du souvenir que je respirais en même temps que celui des fleurs. Tant de choses ont passé sur ces émotions douloureuses ou charmantes, qu'il me semblait tout nouveau de traverser ces belles et silencieuses allées. Je songeais, tout en cheminant, à la vie douce que doivent mener, au milieu de cette calme nature, les botanistes qui habitent tout près et rôdent sans cesse dans ce jardin : les messieurs Thouin, par exemple. Ils ont fait comme les arbres, ils y ont pris racine.

Arrivé chez M. Leclerc, j'ai bientôt vu à qui j'avais affaire. Défendre les intérêts du libraire ([ui s'est confié à lui, à la l)onne heure; mais employer avec moi toutes ces petites ruses de marchand!... Je suis sorti indigné.

En revenant, j*ai passé chez M. Villemain. Un cabriolet attendait à sa porte, ce qui était d'un mauvais présage. En effet, j'allais mettre la main à la sonnette, quand mon homme ouvre la porte et se présente tout habillé. — « Mon ami, me dit-il, je suis au désespoir; on m'attend... mais voilà un siècle qu'on ne vous a vu. Venez donc un matin déjeuner; nous conviendrons d'une soirée pour lire ensemble. » Et, ce disant, il m'embras-

sait, me serrait dans ses bras. Si j'eusse été moins habitué à ces démonstralions, je l'aurais cru sensible à ma fidélité. On n'entoure que les gens en place, et l'on oublie volontiers ceux qui ne sont plus rien. Je restai un moment avec sa mère, fort mélancolique de la solitude que lui l'ait la disgrâce de son fils'.

Samedi 18. — Mon ours vient s'informer dti résultat de ma visite. Je lui raconte les finasseries de M. Leclerc pour nous avoir à merci. Il rit de ma belle indignation. — De là, nous passons aux affaires du jour; je n'avais jamais vu Poret si vif en politique: mais il est tout aussi incertain que moi sur la route à suivre. La religion a eu son tour, et, tout en disputant, car j'étais d'humeur batailleuse, j'ai senti, une fois de plus, que la controverse n'a jamais converti personne.

Le sujet de notre querelle était à peu près celui-ci : « Sera-t-on récompensé d'avoir suivi une mauvaise religion, si l'on a eu l'intention de plaire à Dieu? » A mon avis on le sera si l'on

1. On lit dans les biographies les plus accréditées que M. Villemain, d'abord chef delà division de l'imprimerie et de la librairie, fut nommé maître des requêtes au conseil d'État en IS'ÏO par M. DecazeSv Mais celui-ci tomba, précisément, aussitôt après l'assassinat du duc de Berry. arrivé en février 1820. Il y a donc là une erreur. On pourrait croire, d'après ce que dit Miclielet. que M. Yillemain subit le contre-coup delà disgrâce du ministre qui 'avait distingué. M™* J. M.

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admet que les intentions seules comptent au jugement. Peu importe, dès lors, que nous ayons choqué l'ordre en croyant y contribuer. Sans doute, nous aurons du regret d(^ nos erreurs quand nos yeux s'ouvriront à la vérité; mais Tamour et la droiture devront nous être comptés. Supposez un homme placé dans un pays où règne l'hérésie, où l'autorité des anciens, et l'ignorance de toute autre religion l'empêche de s'éclairer sur l'absurdité de la foi qu'il pratique et d'entendre les réclamations de sa consience : eh bien, cet homme, non seulement ne peut être puni de son erreur, mais je crois fermement, au contraire, qu'il sera récompensé d'avoir rigoureusement accompli le devoir. Si l'on rejetait mon argument comme illogique, il fiuidrait en venir à cette conclusion étroite que, tous les efforts tentés en ce monde, toutes les douleurs, les privations souffertes, resteraient inutiles au salut, si l'on n'avait pas eu le privilège de naître sur le petit coin de terre où domine la religion révélée. Étendons plutôt au monde entier le règne de la justice de Dieu. Ce ne sont point les jeûnes, la haire du moine, la chaise de clous du faquir qui doivent être récompensés, mais bien ï intention. Elle l'est certainement quelque part.

Celui qui croit la messe bonne et n'y va pas est coupable. Moi qui n'y vais pas, j'aime, dans les jours de grande fête, à communier avec la foule que je vois se porter aux églises ou dans les temples. Je le fais en traduisant, pour mieux m'en pénétrer, quelque belle page des philosophes anciens ou une parabole de l'Évangile, celles surtout qui expriment une vérité éternelle dont on peut faire son profit à quelque religion qu'on appartienne.

Pailler par allégories, par images à un peuple^ n'est pas, comme on l'a dit, un signe de l'infériorité de son entendement. La parabole proposée ne tombait pas devant le peuple juif, comme un germe de pensée ou de foi, mais plutôt comme un fruit mûr arrivant en sa saison et tout prêt à nourrir les âmes qui le cueillaient sur les lèvres divines dû Christ. Il le disait lui-même : « Les temps sont venus ! » Quand une révolution politique ou religieuse se traduit par des actes^ c'est qu'elle est déjà faite dans les esprits. Depuis^ l'humanité a marché et l'inquiétude qui est au fond de la foi la plus sincère, a fait reculer l'horizon. Nous voulons plus ou nous voulons autre chose. Mais n'est-il pas bon, néanmoins, de regarder parfois vers ce passé d'où nous venons, et de nous réchauffer un moment le cœur au sein ma ternel?....

Lundi '20. — Toujours dos alertes. J'avais admiré à la Salpêtrière l'appartement de Poiiisot, simple mais spacieux. Je l'avais décidé à mêler son travail de lectures amusantes qui serviraient, dans cette triste saison, à Ini éclaircir les ombres. Ce régime portait déjà ses fruits; son humeur était plus sereine. Donc, tout allait bien — Mais voilà qu'il a quitté la Salpêtrière! Hier j'étais parti fort tranquillement, avec les Lettres persanes sous le bras, pour m'égayer la route. J'entre dans la cour de Tliospice et je vois mon homme en compagnie d'une drôle de figure ; c'était Frambois, l'interne dont il m'a dit tant de bien. Tous deux portaient un paquet. Poinsot me tire de ma stupeur; il m'apprend qu'il permute avec son camarade. Dieu veuille que tous ces changements réussissent! Nous sautons dans un cabriolet et nous roulons à Saint-Louis. Là, il a fallu se quitter. Ce mot revient toujours. Sa main que j'ai gardée un instant dans la mienne, était chaude de fièvre. Je suis rentré plein d'inquiétude. La saison s'enfonce de plus en plus dans les brouillards et dans l'hiver, la moindre imprudence peut lui être funeste.

Pour m'arracher à ces noires pensées, j'ai passé ma soirée à faire une liste méthodique de toutes mes lectures depuis 1818. Cela m'a rendu modeste sur mon acquis. J'ai trop peu lu en philosophie et en politique. L'antiquité et les moralistes,

depuis deux ans, m'ont absorbé. Les lectures que mon père veut I)ien me faire le soir, ne soutiennent pas assez mon attention. Le matin, j'ai à peu près tout oul)lié. Il faudra que je lise moimême \ Il y a d'ailleurs des livres que l'on ne peut lire que seul. Je viens d'en achever un, bien selon mon cœur : le Voyage sentimental de Sterne, L'histoire de Maria, je le dis à ma honte, m'a fait pleurer presque autant que la mort de ma mère. Ces émotions ne sont pourtant pas énervantes, elles ne provoquent aucun retour sur moi-même. Ma vie personnelle coule comme un songe : les mathématiques, Robertson, de Gérando, rien autre chose. Avec les miens, si douces que soient les chaînes de l'habitude, je ne parle guère. Il m'est arrivé plus d'une fois de phiindre la femme d'un homme de lettres ou du moins, d'un homme studieux.

Jeudi 25. — Donné à la maison les deux premières leçons particulières de l'année. D'abord à Dodin. Il a une facilité de parole qui lui a fait prendre la meilleure opinion de lui-même. A son âge, cela ne vaut rien. On croit tout savoir et l'on

1. M. Micholot. assis près du lit do son fils, lisait, pour lui en épargner la fatigue. De temps en temps, il sinterrompait, levhit les yeux; dès qu'il voyait les paupières closes, il éteignait la bougie, et doucement, sur la pointe des pieds, se relirait.

reste un fruit sec. Notre conversation — je ne puis me servir d'un autre terme avec un élève qui a presque mon âge — notre conversation, dis-jo, m'a rappelé le mot à la fois léger et spirituel de Voltaire qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre, mais qu'il est bon de retenir. « Je sacrifierais volontiers, dit-il, une hécatombe de sots pour épargner un rhumatisme à un homme aimable. »

Ensuite, est venu le tour de Gabriel Bocher. Celui-ci est encore un enfant tout novice, mais quel charme de douceur! Quand il part, je m'attriste de l'avoir perdu. La maison me semble, tout à coup, toute vide. C'est le seul enfant qui ait jusqu'ici éveillé en moi le désir de la paternité.

Dimanche 26. — J'ai couru à Saint-Louis et j'ai trouvé l'ami au coin d'un bon feu, se rétablissant, peu à peu, par le régime et le repos. Rassuré, je n'ai presque rien eu à lui dire. Je passe ainsi d'un extrême à l'autre : tantôt tourmenté du besoin de me répandre au dehors, tantôt concentré dans ma pensée au point de n'en pouvoir sortir que par un effort. Pendant que j'étais là, son jeune frère est venu lui apporter sa grande bergère. J'ai eu un plaisir extrême à le revoir, non seulement pour sa bonne action, mais parce qu'il me rappelait ce temps si beau, inou-

hliable, où nous nous élancions tous deux dans une vie pleine d'espérance. Hélas î tout s'est assombri. L'avenir m'effraye....

En quittant mon malade, je me suis traîné chez M. Yillemain que j'ai trouvé jasant avec le rédacteur des Débats, Dussault, ou plutôt, l'écoutant bavarder. Comme j'arrivais, on était en train de déplorer le désintéressement des gens de lettres, défaut si contraire à leur fortune. De là, on est parti pour draper de la belle manière Cuvier, l'abbé jSicolle, etc. M. Yillemain, emporté par la chaleur de la discussion, a laissé voir le fond de sa pensée politique : « Quel que soit le gouvernement des royalistes, disait-il, j'aurais plus à craindre sous les libéraux, et même sous Benjamin Constant ».

En sortant de chez lui, j'avais encore une demiheure à moi; j'en ai profité pour aller voir M""" Monlgolfier dont l'esprit sans éclat, mais doux, est pour moi un repos. Je n'ai trouvé que sa hlle. Pendant qu'elle m'engageait à m'asseoir, je voyais errer sur ses lèvres un sourire équivoque. Était-ce plaisir ou malice? On n'aurait su dire. Ce sourire m'a glacé. Adieu la verve de ma dernière visite où j'avais trop parlé peut-être et mis trop de complaisance à montrer mon savoir tout nouveau. Cette fois, aucune vivacité, un terre-àterre à faire pitié. Jamais on ne fut plus bon-

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homme. En dedans, j'étais exaspéré. Ali! si les femmes voulaient se donner la peine d'être bonnes ou encourageantes pour le jeune homme que soii inexpérience tient, devant elles, timide et gauche, comme on les bénirait. Mais pour cela, il faut avoir beaucoup de cœur.

Au moment où je me levais pour partir, Blanqui est entré. La curiosité m'a retenu. Je n'avais qu'à écouter et me taire. La première partie de sa conversation a été à peu près ceci : « A bas les romantiques! » Répondant ensuite, à M"" Montgollîer qui lui demandait des nouvelles de M"'^ X... et de ses enfants, il s'est mis à disserter, à perte de vue, sur la perversité précoce des femmes, ou, tout au moins, sur leur coquetterie innée. Il citait comme exemple, la petite Alice qui a onze ans à peine : « J'entre un matin dans le salon où je la trouve avec sa mère, et, plaisamment, pour la traiter en grande dame, je lui baise la main. Elle rougit et s'essuie avec son tablier. Le lendemain j'ai l'occasion de revenir. Cette fois, je la rencontre seule dans l'antichambre. Elle vient à moi de l'air le plus dégagé, me tend sa petite main et me dit : « Fais ce que tu vou- « dras! » Moi, très empressé, derechef je la baise. Alors, elle rentre dans le salon et, avec la contenance d'une femme outragée, elle dit devant tout le monde : « Ce polisson-là vient encore de

« me baiser la maini » L'anecdote était piquante. Je m'attendais à voir M^''^ Montgollier relever le gant avec tout le mordant de son esprit. Elle est restée fort terre à terre. Je suis parti là-dessus, me sentant quelque peu vengé.

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