Molière, le Misanthrope
Pendant qn'on n'est encore occupé que du sens littéral de la phrase, qu'arrive-t-il? Que cette étude de la valeur du mot en lui-même et de celle qu'il tient de la place qu'il occupe dans la phrase, livre précisément au traducteur une chose aussi précieuse que féconde, je veux dire le travail artistique de l'écrivain pour donner à sa pensée, par cet agencement, la forme la plus pure, la plus expressive et la plus vivante.
Or, la forme ici, c'est le style même d'un Homère, d'un Sophocle, d'un Virgile, style ailé, divin, qui toujours nous suhjugue. Quelle admirable leçon î . . . Eux seuls, ces maîtres, peuvent nous douer de ce tact délicat qu'on nomme le goût. Cette fine fleur de l'esprit, si j'en juge par moimême, n'est donnée qu'à ceux qui ont vécu dans la pratique assidue de l'antiquité grecque et latine.
Le véritable traducteur découvre les trésors qu'il a aqnis dans cette grande société, lorsqu'il cherche lui-même la forme littéraire qui rapprochera, autant qu'il est possible, la traduction de l'original. Rien ne peut rendre le bonheur que l'on trouve dans la difficulté même d'y réussir.
Croire enfin en avoir triomphé, je veux dire, avoir saisi l'expression, la tournure de phrase qui rend le mieux, non seulemenl la pensée de l'auteur, mais la beauté, l'élégance, la personna-
lité siirtoul de sou stylo, c'est une joie, uu ravissement que nul mot de notre langue ne peut rendre. La tristesse revient liientôt, car le but,i quoi qu'on fasse ici, n'est jamais atteint. Notre langue française est si pauvre en équivalents! Mais, à s'ingénier, à chercher entre mille tours, avant de s'arrêter à celui qui donnera une satisfaction au moins relative, voilà qu'on devient soimême, par degré, un bon écrivain. Aucun exer- (*ice ne fournit, en eftet, plus d'occasions de passer en revue toutes les nuances du style pour rendre une même pensée. On avait cru, au point de départ, ne faire qu'une traduction, et, par le talent, la part du moi qu'on y a mise, on a fait une œuvre presque originale.
Vendredi 9i — Poiiisol. que je n'avais pu aller voir, tant le travail m'accable, est arrivé tantôt, tout enfoncé dans son carrick. L'amélioration de sa santé se marque toujours par son humeur : elle redevient égale et enjouée dès qu'il va mieux. Mais hélas! les traces de la fièvre et de l'insomnie ne sont encore que trop visibles. Il a fallu lui parler du maître d'anglais que nous voudrions prendre pour la prononciation. Je ne l'ai fait qu'avec une extrême répugnance, le voyant si faible ! Lui, aveuglé sur son état, n'y a vu aucun obstacle.
En l'écoutant parler de l'avenir avec cette ferme confiance, je sentais mon cœur peu à peu se gonfler. J'allais éclater, lorsque, fort heureusement, M"^ Rousseau est entrée pour dire qu'elle serait aussi des nôtres. Son arrivée a fait diversion. Elle tenait à la main un pauvre petit oiseau qu'elle avait arraché, sur les l)oulcvards, aux mains cruelles d'un enfant :
u Cet âge est sans pitié. »
Poinsot n"a pas semblé touché de sa bonne action. Moi je lui en ai su un gré infini. Ces pauvres petites créatures si nerveuses, sont encore plus que nous, sensibles à la douleur.
Faisant un retour sur moi-même, après le départ de Tami, je me disais qu'il me faudrait travailler davantage encore, pour échapper au tourment qui me vient de ce coté. L'hiver, déjà si sombre, s'obscurcit de ces pensées de deuil. — Faisons surtout des mathématiques pour nous mieux tenir en équilibre. Le pourrai-je toujours?... N'est-ce pas comme si je disais à mon cœur : « Cesse de vivre, ou du moins, bats moins fort, moins vite, endors-toi. » Arriver à ce calme parfait, voilà, il semble, un beau résultat; mais celui qui est à peu près mort de cœur, ne l'est-il pas aussi d'âme, d'esprit, et de tout?... Je le crains. Restons donc bien vivant, ne devrions-
nous y gagner autre chose que de })énétrer plus avant dans la douleur.
Mardi 15. — Hier, dans l'aprcs-niidi, faisant entre deux leçons, un tour dans mon jardin par une température douce et humide, je voyais les bourgeons de mes arbres fruitiers tout gonflés comme s'ils étaient près d'éclore. Je leur disais en passant : « Ne vous pressez pas de partir ; demain la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles, jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue. » Cette impatience de mes amandiers n'est pas sans rapport avec celle que nous avons de produire. Je revenais en pensée à la plante du Brésil qui, favorisée par un été perpétuel, excitée par la chaleur à travailler sans relâche, n'est pourtant pas si pressée de fleurir. Il ne s'agit pas seulement, pour elle, d'amasser la nourriture par les feuilles et les racines, il faut encore que les principes nourriciers pris dans l'air et dans la terre, soient longuement triturés, élaborés par le tronc à l'intérieur, par l'écorce et les feuilles au dehors, pour arriver à la fleur et au fruit, cet acte iinal de sa destinée.
De là, ma pensée toujours cheminant, j'ai quitté le règne végétal pour 1-e règne animal. Venant au nôtre, je me suis mis à rechercher à quel âge les hommes illustres du passé ont donné
à leur siècle, le iïiiit supérieur de leur génie? Ce n'a jamais été. que je sache, au moment où leur esprit venait d'absorber la substance contenue dans les livres ou dans renseignement verbal des écoles. — lien serait donc de la nourriture intellectuelle, comme de l'autre, celle que nous donnons à notre estomac. Pour que les aliments ingérés dans cet organe deviennent assimilables, il faut qu'ils y subissent, comme en un creuset, des modilications profondes. Chacun de nous, selon sa nature, y met un temps plus ou moins long.
L'homme n'ayant pas, comme l'agave, le privilège de prolonger sa jeunesse jusqu'à cent ans et au delà, doit s'assimiler la substance cérébrale dans un espace de temps beaucoup plus court. Si je compte bien, c'est entre trente-cinq et cinquante ans que le cerveau humam change en œuvres vives, les provisions accumulées depuis la sortie du collège. Pendant ces quinze années, il est en pleine puissance créatrice. Cette période de fécondité peut se prolonger plus tard encore: nos grands producteurs en sont la preuve. — Mais à l'ordinaire, c'est surtout vers cinquante ans, qu'ils ont produit leur œuvre capitale, celle qui leur assure l'inniiortalité.
Est-ce à dire, qu'à cinquante ans l'homme en ait fmi a\ec les orages de la passion"? L'histoire
dit tout le contraire. Les orages du cœur, quand ils \iennent tard, ressemblent à ceux de la fin de l'été, ils sont Ic^s plus terribles. Heureusement, ils sont courts comme tout ce qui est troj) violent.
On voit à la production immense de Voltaire, Rousseau, Diderot — pour ne parler que du dixhuitième siècle — qu'en général, à cet âge, le p(Me cérébral décidément l'emporte. Celui qui, jusquelà avait dominé, entre dans un repos relatif. La vie se porte surtout vers le pôle supérieur. Et c'est alors que tombent ces fruits immortels dont l'humanité, d'âge en âge, se nourrit.
Ce serait donc une grande faute que de vouloir trop vite faire usage d'une science de fraîche date. Sans doute, le raisin est dans la cuve et tout ce qui fera un vin supérieur ; mais le vin n'est ni fait, ni bon à tirer. Si vous prêtez l'oreille, un sourd bouillonnement vous dira que ce n'est encore que le travail de la première heure ; la vendange n'est qu'en fermentation.
Le jardinier de M. Yial, me montrant, en mai dernier, un très jeune poirier qui s'était mis en tête de porter déjà des fruits, me disait : « Je ne l'en félicite pas; j'aimerais tout autant qu'il eût fait encore quelques années le paresseux. Toute sa récolte, je n'en donnerais pas un sou. Voyez-vous, monsieur, quand la sève n'est pas
mûre, ça n'a ni goût, ni saveur; ce n'est que de l'eau. »
Mercredi 14. — Aujourd'hui, notre famille s'est augmentée et bien selon mon goût. A midi, je revenais de mes leçons, j'entre dans la cour et je vois à la fenêtre du salon un jeune étranger. Mon père en m'apercevant, lui frappe sur l'épaule, il disparait. Je le trouve au bas de Tescalier venant à ma rencontre, d'un grand élan. Il me saute au cou, m'embrasse avec effusion, se nomme : c'est Lefebvre, le frère de Célestine, ma cousine de tlenwez, celle qui fit à mon amour-propre, il y a trois ans, une si cruelle blessure ^
Lefebvre a voulu nous surprendre. Il vient s'établir tout près de Paris pour étudier la chimie industrielle, les procédés de teinture applicables aux toiles d'Alsace. Une lettre de sa mère nous le recommande vivement. C'est un blond comme sa sœur, le regarda la fois doux, curieux, caressant, un peu étrange, par la myopie qui est extrême et le voile de cils, d'un blond si pâle, qu'ils en paraissent blancs. Le teint est admirable, ce qui témoigne toujours en faveur d'un homme. Nous sommes du même âge. Mon père, dans son extrême bonté, l'adopte comme un second fils. Nous voilà donc plutôt frères que camarades et tenus de faire