JANVIER
Lundi 1^'. — Cruelles étreiiiies! Poinsot, ce matin, était beaucoup plus mal. On est venu me le dire à mon réveil. La mort maintenant se met en tiers entre nous et je la prends à parti. Pour moi, je dis oui ; pour ceux que j'aime, je dis non, à cette sinistre entremetteuse. Je la sens partout dans cette chambre qui épie et qui guette son heure. Quand j'arrive, ce que je porte en moi de vie et d'espérance l'éloigné, mais pas bien loin. Et je tremble toujours qu'il ne la voie à son chevet lui faire compagnie quand il est seul, ce qui, hélas ! n'est que trop fréquent. A part le jeudi et le dimanche, je n'ai que des instants à lui donner. Sept heures de leçons par jour et tout ce qui vient après î . . . . Comment donc faire ? Demander un congé est chose impossible à ce commencement de l'année. Lepourrais-je que je n'en aurais
pas le droit. D'autres aussi, ceux qui m'ont fait ce que je suis au prix de tant de sacrifices, se réclament de moi. Comment donc faire?
Lundi 8. — Toute une grande semaine d'écoulée sans que rien me revienne de ma propre existence. Rien, en dehors de mes leçons et de mes \isites à Saint-Louis.
Je me souviens seulement que jeudi dernier, après avoir vu l'ami, j'ai poussé jusqu'à la Bibliothèque pour savoir ce que devenaient les négociations entamées au sujet de l'emprunt des livres. Renvoyé de M. Dacier à M. Yan de Pradt, je n'ai pu rien obtenir et je suis sorti furieux de la sécheresse de ce dernier. Je cours cliez M. Villemain lui conter mes mésaventures, mais là, point d'auditeur. Il était sorti dès le matin. Au retour, je trouve Bodin qui venait prendre sa leçon, et voilà une journée fmie.
Jeîidi 11. — Rien que Poinsot! Il est dans un si pitoyable état de santé et fàme est tellement abattue, que j'ai fait la course, le cœur plein d'angoisses. — Heureusement, il allait mieux. Je constate une chose qui importe : dès que l'air est plus léger, il semble reprendre le dessus. Que le printemps revienne donc ! . . . .
Dimanche 14. — Je me suis décidé à rendre visite à M. Andrieux, de plus en plus triste. Il m'a reçu très froidement.
En rentrant, je trouve toute la famille Fourcy qui venait nous denu\nder à dîner. Nouvelle contrariété. Jamais je ne fus plus maussade. Voilà une semaine décidément mauvaise. Au milieu des rires de nos convives, une chose me revenait péniblement. Je m'étais bien promis, à l'occasion du nouvel an, de reconnaître toutes les bontés que ma marraine et M"^ Rousseau ont pour mon père. Je n'ai pu m'en tenir qu'à l'intention. Maudit argent! Le pis, c'est ({u'elles m'auront cru indifférent ou avare. L'un ne vaudrait pas mieux que l'autre. J'aurais dû m'en expliquer avec ma marraine, plutôt que de paraître ingrat.
Trop d'amour-propre î c'est encore là un de ses mauvais tours. Qu'importe, en effet, d'être pauvre d'argent, si l'on est riche de cœur et de reconnaissance. C'est ce dernier sentiment qu'il eût fallu savoir exprimer.
Mardi 16. — Ayant à moi, par hasard, mon après-midi, j'avais décidé avec M'''' Rousseau que nous nous retrouverions à Saint-Louis. Bien que les Rois soient déjà loin, nous voulions donner à Poinsot cette petite fêle d'aller les tirer avec lui. Il a eu des éclairs de gaielé, mais, hélas! il est bien
loin d'aller mieux. La consomption semble même faire en ce moment des progrès rapides.
Pendant que nous revenions, la pensée de son isolement, jour et nuit, à toute heure, celle aussi de ses souffrances et de la longue interruption de ses travaux, m'affligeaient profondément. J'avais à mon bras celle qu'il nomme sa reines et je ne pouvais lui dire un mot. Lefebvre dînait avec nous. Même silence. Surpris, affecté, il s'avise de me demander ce qui me tient ainsi morne et muet.
Tous les regards, je le sentais bien, me faisaient la même question. J'aurais dû me lever de table. Au lieu de cela, je tâche de faire bonne contenance et veux m'en tirer par quelque réponse virile. Mais voilà que mes dents se serrent, impossible de dire un mot. Mon père, qui pénètre toutes mes pensées, me dit avec douceur : « Allons, Jules, du courage. » Cette paternelle exhortation m'achève. J'éclate alors; comme un enfant je fonds en larmes et je m'écrie : « Mais vous ne voyez donc pas que Poinsot se meurt!... » J'ai eu honte ensuite d'une telle explosion de douleur qui mettait à un ma dépendance de cette destinée.
Tous ceux qui m'entourent et dont je suis si aimé, avaient le droit de me dire : « Et nous? » Je le sais, je m'accuse, mais la mesure était comble et j'étouffais.
Ces craintes d'une fin prochaine m'obsédaient
tellement, qur j'en ai été poursuivi, la nuit, jusque dans mes rêves.
A quatre heures j'étais déjà sur pied. J'ai ouvert ma fenêtre. Quand je suis triste, je regarde volontiers vers les mondes meilleurs. Mais aucune étoile; un ciel noir, sinistre, et la terre blanche de neige. A six heures j'ai dû partir pour mes leçons. J'ai fait le trajet lentement, au l'isque de me casser bras et jambes. La neige, en plusieurs endroits, fondue, puis reprise par la gelée, s'était changée en un affreux verglas. J'arrive enfin avec des peines intuiies au bas de la rue Saint-Gilles S mais là, j'ai bien cru qu'il faudrait y renoncer. La pente raide, luisait comme un miroir. Il n'y avait qu'un moyen de la gravir, (piitler ses souliers'. C'est ce que j'ai fait, enveloppant l'un de mes pieds dans mon nmuchoir, l'autre dans ma ci'avate, pour qu'ils ne fussent pas gelés. C'est ma main gauche qui l'a été, pendant que j'étais occupé à cette besogne. Jamais, mêuie au temps où mes deux mains étaient crevées d'engelures, je n'éprouvai une douleur si mordante.
Ne nous plaignons pas trop, cependant. La pauvre maîtresse d'anglais a été aussi courageuse. Elle est venue à onze heures nous donner sa leçon.