‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 40 sur 72 · Petite-tille de M'"'= Hortense · texte numérisé non relu

Petite-tille de M'"'= Hortense

tats si différents. L'un en tire surtout la richesse du sang, l'autre en fait des muscles d'athlète ; le nerveux s'en sert pour augmenter ou même exagérer la puissance de ses sensations ; celui qui est tout céréhral, s'approprie ce qui excite le travail de la pensée. En un mot, d'un même principe et d'un même organe l'élahorant. éclate la prodigieuse variété des manifestations de la vie. 11 y avait là de quoi faire travailler nos. esprits. Audacieux comme on l'est à notre âge, nous. nous disions que l'étude microscopique des atomes qui composent nos organes éclairerait, sans doute, l'ohscur mystère des modes divers d'assimilation. Les cellules de plusieurs cerveaux, par exemple, toutes semhlahles au premier coup d'œil, donneraient, à un examen plus attentif, des valeurs différentes d'aftinités chimiques, de polarisation, d'attraction ou de répulsion à l'égard de la suhstance qui leur serait offerte pour les alimenter. Mais, comme nous nous réjouissions d'avoir peutêtre pénétré le secret des causes lînales, il a hien fallu nous apercevoir que nos raisonnements péchaient par la base. Pour saisir le jeu de la vie," il nous manquerait précisément l'indispensable, c'est-à-dire la vie elle-même. Si la cellule placée sous un verre grossissant agit encore, en tout cas, elle ne fonctionne plus comme elle le faisait sous 'impulsion que lui donnait l'organisme tout en-

lier de l'être vivant. Le jeu combiné d'iui corps sur un autre a cessé. L'atome, pris ainsi isolément, reste muet : le voile retoml)é, le myslèr^' redevient impénétrajjle.

Nous restions attristés, mortifiés de notre déconvenue. N'importe, notre esprit avait ûiit bien du chemin!

Dimanche 18. — Une lettre de Célestine vient de nous remettre, au nom de sa t'amille. la surveillance de son frère. Il avait élt* d(''jà convenu qu'il dînerait régulièrement à la maison deux fois par semaine.

Aujourd'hui, j'ai essayé de le mettre en garde contre les mauvaises tentations qui vont surgir à -chaque pas. Je sais bien qu'il y a des heures où les donneurs de conseils risquent fort d'être mal reçus. Dès la première parole, il a feint d'être revenu de son engouement pour Ambroisine. Et moi, pour lui prouver que je n'en croyais rien, je lui ai fait une lecture propre à le dégriser, je lui ai lu du Théocrite. Voilà un homme bien surpris de me voir prendre plaisir à une lecture si sérieuse. Je me suis bien gardé de lui dire que j'avais moi-même grand besoin de mettre le mors à ces malheureuses passions qui. toujours en •dessous, nous tiraillent. En me taisant sur mon ^propre état intérieur, j'aurai plus de chances d'à-

voir autorité sur lui. Il u"y a qu'avec Poinsot que je me laisse voir tel que je suis. A quoi servirait d'ailleurs de me dérober? On dit, que Dieu pénétrant ail moment même, nos pensées les plus secrètes, il serait bien inutile de chercher à nous en cacher. J'en dirai autant de mon ami. Il me semble toujours qu'il me sait tout entier avant même que je n'aie rien dit. Nous sommes une même personne, une même àme. Je suis allé le voir tantôt un instant. Hélas î le mieux que j'avais constaté jeudi dernier ne s'est pas maintenu. Le temps, ce jour-là, était superbe, ce qui influe toujours en bien sur sa santé. Je l'avais trouvé sur pied et beaucoup plus gai que d'habitude. Le soleil, son entrain, le vif plaisir que nous avions de nous retrouver et de reprendre nos longs entretiens, tout me rappelait Bicêtre. J'avais de la peine à croire que l'avenir fût désormais si incertain. 11 a suffi de quarante-huit heures pour tout changer. Il ne pouvait se tenir debout, et l'altération de ses traits était effrayante. Pour le ranimer, je lui ai promis de venir travailler à sa table.

Si son àme eût été moins abattue par l'affaiblissement du corps, je lui aurais parlé philosophie pour le fortitier. Mais il était sans foree de réaction, rien de plus douloureux!... Où est le temps où je pensais m'en aller avant lui et lui portais mon testament? Où sont les années de

iioli'o ciifaMce où nous croyions tous doux à Trlcrnité de la vie, où nous nous promettions tant de hoidieur ensemble? nous avons à peine fait le 1 tiers du chemin, et, déjà, l'un de nous, lassé de la route, s'arrête et dit : « Je voudrais dormir! » ('es deux mots qui ont été son adieu et dont il (Hait loin de sentir la portée funèbre, m'ont chargé le cœur d'un toi poids, que je marchais dans la rue comme un homme ivre.

Mardi W. — Quand donc reviendra le printemps et la montée de la sève? Tristesse, lassitude d'esprit et de corps ; je me sens tout aplati. Nos âmes seraient-elles condamnées comme l'océan à l'éternelle alternative du flux et du reflux? Quelque effort que je fasse pour me soulever, je ne puis.... C'est l'heure du reflux.

Samedi 24. — Virginie est venue me dire, ce matin, qu'on tourmentait déjà son frère pour qu'il vit un prêtre. Il a dû se croire au plus mal. Si raisonnable que l'on soit et courageux devant la mort, les paroles maladroites dont on se sert pour préparer les mourants au grand passage, les mots de damnation, d'enfer, si légèrement prononcés, doivent les effrayer et leur revenir la nuit dans la fièvre, les troubler de visions funèbres.

J'ai conseillé à Virginie de dire à ces importuns

que j'allais entrer dans les ordres et que je ine chargerais du soin de sa conscience. Nous rirons bien, lorsqu'il sera guéri, car je ne puis croire à la mort pour ceux que j'aime. A quelque heure d'ailleurs que Dieu l'appelle, le pauvre enfant n'a certes rien à craindre. La maxime du vicaire Savoyard a été surtout par lui, constamment mise en pratique \

Dimanche, jour de Noël. — Je ne me suis pas senti assez maître de moi pour l'aller yoir aujourd'hui. J'ai envoyé à ma place ma marraine et Pauline. La gaieté de celle-ci le distraira. Pendant que j'étais seul, j'ai pris la plume pour écrire à mes tantes de Rénovez et les bien mettre au vrai point de vue, sur ma situation matérielle. Rien ne ressemble moins à une lettre. C'est trop écrit. Il n'y a qu'une chose de bonne dans cette trop longue épître, c'est que tout le monde ici, est placé à sa valeur. J'ai fait sentir là-bas, que pauvreté n'est pas vice. On a beau me prêcher pour me mettre en goût d'une femme riche, c'est peine perdue; je n'y mordrai pas. Si j'hésite au mariage, l'obstacle n'est pas dans l'absence d'une

1. « Je sens Dieu dans la simplicité de mon cœnr; je ne clierclic à savoir que ce qui importe à ma conduite.... Le culte essentiel est celui du cœur. Dieu n'en rejette point l'hommage quand il est sincère, sous (|U(»1([U(> forme qu'il lui soit offert. »

[Emile, liv. IV.)

(loL... Et qui suis-jc moi-môino, pour pnHeiidro à une héritière? Qu'aurais-je à lui donner en retour de sa fortune?... Cette inégalité serait bientôti une cause de désunion, car elle ne pourrait oublier ([ue tout lui appartient, ni s'empêcher de me le faire sentir, si je ne cédais pas assez tôt à ses caprices. En pareil cas, se marier c'est se diminuer. Tout ce qu'on accorde est considéré comme chose due, et, pour tout dire d'un mot, on n'est jamais (jue le mari de la reine.

Lundi 26. — Mon nuilade va un peu mieux. Je suis toujours surpris de ces brusques variations. En le voyant aller et venir tantôt dans sa chambre, insensiblement l'espoir me revenait. Et lui, qui cherche toujours à lire mes pensées sur l'expression de mon visage, semblait puiser des forces dans ma sérénité. Frambois est arrivé, je les ai laissés ensemble et je suis allé chez M. Leclerc lui demander quelle serait la marche à suivre pour obtenir des livres dans les bibliothèques publiques. J'ai pris, selon mon habitude, le plus long chemin, celui du Jardin des Plantes. Et pourtant, cet air ne vaut rien pour moi.

Jeudi 29. — Nouvelle rechute. Je viens de le voir; je l'ai quitté le cœur navré. Rien ne peut rendre l'expression de ce long et pénétrant regard

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qui semble, déjà, tout voir d'au delà. 11 l'attachait sur moi avec uue telle persistance, que j'ai failli éclater. Ah! Nature cruelle!... Mais d'où vient donc l'état de si grande dépendance où nous tient l'amitié aussi bien que l'amour? Est-elle le résultat d'afiinités mystérieuses qui unissent étroitement les âmes, ou bien de qualités contraires qui s'attirent et se repoussent comme le font les astres au ciel?... Ne sommes-nous pas, nous aussi, de petites planètes, et notre destinée n'estelle pas d'aller aussi deux par deux?... Une âme entre un jour dans Tatmosphère d'une autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont nous subissons la loi aussi bien que les étoiles ; au même instant, la vie de chacune de ces âmes se trouve doublée. « Ces deux qui vont ensemble » (Dante) entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, mais sans se confondre jamais.

Cette aimantation, ce désir ardent de s'unir, cette poursuite incessante des âmes comme des astres, est sans doute le propre de l'amour plus que de l'amitié. Mais si le voyage, en amitié, est plus calme, en revanche, il a plus de durée. Les orages de la passion séparent les âmes plus souvent qu'ils ne les unissent. Où sont-ils aujouid'hui, ces amants que je voyais naguère de ma

fcnôlrc, occupés tout le jour à se lier par des serments? Un mot fâcheux a-t-il été dit, un soupçon jaloux s'est-il révélé? On ne sait, mais lai rupture a été violente et sans retour. Je vois maintenant la jeune femme toujours seule, et si triste ! . . . .

Samedi 51. — Dans la disposition morale où je me trouve, rien de la nature ne m'est indifférent. Je la hais ou je l'adore, comme on ferait d'une femme. Ce matin j'ai eu un plaisir extrême à observer de ma fenôlre un admiiable effet de lumière, à la fois doux et voluptueux à l'œil. Les premières heures du jour avaient continué la nuit. Un noir brouillard descendant jusqu'à terre confondait tout dans son obscurité. Par instant, une lueur grise passait devant mes yeux, occasioniiée par le déplacement qui se faisait dans la masse confuse des vapeurs; mais^presque aussitôt la nuit se refermait plus obscure.

A midi, au moment où je rentrais de mes leçons, la scène doucement a changé; la lumière, peu à peu, a filtré à travers le brouillard, et j'ai commencé à entrevoir au bout de mon jardin, mes arbres dans leur triste nudité d'hiver, non pas enracinés au sol, mais flottant sur une mer de vapeurs, hisensiblement, la lumière augmentait, sans éclat. La brume était encore trop épaisse

pour permettre au soleil d'envoyer directement ses rayons. Ce n'étaient que mouvantes ondes lumineuses ; elles coloraient les objets d'un or pâle; elles en émoussaient les angles, comme il arrive lorsqu'on s'endort et que les yeux, sous les paupières demi-closes, ne voient plus rien que dans le vague et confusément.

Ces jeux lents et discrets de la lumière, dans une tranquille et pesante atmosphère d'hiver, deviennent vive fantasmagorie l'été, dans le chaos d'un ciel d'orage. Je me souviendrai toujours de deux effets que j'ai vus, en ce genre, pendant que j'habitais la rue de Buffon. La première fois, c'était en juillet; j'étais assis sous le cèdre du labyrinthe. La journée s'achevait trouble et tempétueuse, l'horizon était fort sombre au couchant. Tout à coup, brusquement, de l'amas des noirs nuages, sortit le soleil sans transition, comme l'éclair, d'un seul jet. Au même instant, toutes à la fois, les grandes fenêtres du Panthéon s'illuminèrent, pendant que le sommet de la coupole du temple se couronnait d'une auréole de gloire.

Devant moi, dans l'espace, l'effet était tout autre, mais aussi grandiose que saisissant. J'assistais au triomphe de la lumière jaillissant victorieuse du nuage même qui lui faisait obstacle. Au delà de ces menaces d'orage, un ciel bleu, dans la sérénité de la paix, conversait avec la

terre de pensées divines. Et c'était aussi, à travers l'embrasement des nuées, percées, trouées, déchirées de sillages lumineux, comme une mêl(4ii d'âmes bienheureuses. Elles semblaient sortir des ténèbres de cette vie mortelle et s'élancer, transfigurées par les clartés éternelles, aux sources mêmes de la vérité. Je fus près de tomber à genoux.

La seconde fois, c'était à la fin d'août et le matin, vers cinq heures. Au milieu de la nuit un grand orage avait éclaté. Il finissait. De lourdes vapeurs cuivrées traînaient à l'horizun. J'étais au niveau du quai sur les terrains vagues qui s'étendent à la droite de la maison du docteur J)uchemin. De ce lieu bas, je voyais le Panthéon trôner fièrement sur sa montagne. Autour de lui, nulle fantasmagorie. Rien des ors chauds, ruisselants, et de la pourpre du soir; rien non plus du rayonnement divin qui m'avait saisi d'un religieux transport.

Les orages du matin ont cela de particulier, qu'ils semblent plutôt faire éclater sur la terre les mauvais songes conçus par la Nature dans les ténèbres de la nuit.

Cette fois, la scène était concentrée tout entière sous la coupole du temple. On la voyait s'éclairer de moment en moment de froides lueurs auxquelles le soleil semblait rester étranger. On eût

dit que l'illumination venait du dedans ; et, sous ces reflets magiques, ce n'était plus le Panthéon ; c'était plutôt un temple antique où se serait passée une grande fête mystérieuse, peut-être les terribles mystères de Cérès que les dieux présents auraient éclairés de leur propre lumière.

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