‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 43 sur 72 · Discours de Démosthènes · texte numérisé non relu

Discours de Démosthènes

baisse ou se relève, je m'abats ou me remonte. Ma vie est tellement suspendue à la sienne, que, si son cœur cessait tout à coup de battre, je crois que lé mien, à la même seconde, s'arrêterait aussi. Notre unité est si forte, si complète, que l'angoisse me saisit et je sens que j'étouffe quand je le retrouve plus oppressé, ne respirant qu'avec effort. Heureusement, son regard, à ces moments, n'interroge pas mon visage. 11 serait trop averti de la gravité de son état par l'altération de mes traits. Il faut maintenant que, pour le distraire, je lui fasse la lecture. Parler le fatiguerait trop. Aujourd'bui, il ne voulait 'que dormir. Sa pauvre main toute moite des sueurs de la lièvre, par moments chercbait la mienne. Mais bientôt il retombait dans la même prostration.

Dimanche '21. — Ce matin on est venu m'apprendre que mon pauvre malade s'était brusquement décidé à revenir chez sa mère. J'en ai éprouvé une grande joie. Ce sera peut-être encore le salut, — Son frère m'a dit : « 11 nous est arrivé hier soir à l'improviste, et plein d'espoir ». Le 1 1, il m'avait donné ses papiers pour lui prendre une inscription!... Je remercie Dieu de le tenir dans cette ignorance. Ce serait par trop cruel de se voir mourir à vingt ans.

Après l'avoir trouvé bien doucement installé

dans sa grande bergère et fort entouré, choyé, j'ai voulu m'arracher à moi-même. Je suis allé chez M. Leclerc, moins médisant qu'à l'ordinaire. 11 m'a découragé de traduire Thucydide. Après lui, j'ai vu M. Létendart. Celui-ci m'a fait mille contes sur la vieille Université. J"ai tout écouté patiemment, parce qu'à travers son bavardage je ressaisissais l'espoir, tant de fois déçu, de voir la nouvelle Université mettre toutes les places au concours, et cela, très prochainement. Ce serait peut-être enfm. pour Poret et moi, le moyen de sortir de l'impasse où nous étouffons.

En revenant, j'ai sauvé un chien qui se noyait. Le pauvre animal avait été jeté du haut du pont. Il faisait de vains efforts pour remonter la berge très glissante et pleurait lamentablement. Je l'ai saisi et attiré, au risque de me noyer moi-même. Si je n'avais déjà Zémire, j'aurais adopté ce malheureux caniche. Je l'ai pris du moins avec moi pour le sécher devant un bon feu et le réconforter. M"" Rousseau se chargera bien de lui trouver le bon maître que son regard si humain semble implorer.

Mardi 25. — Poinsot, grâce à Dieu, se relève. Sa famille le soigne si bien que je lui suis beaucoup moins nécessaire. Retournons donc à notre seul refuge, notre seule consolation, le travail.

MON JOURNAL. loi)

Mais il fautbi(Mi dire qu'on ne m'en facilite guère les moyens. Un mol de M. Yillemain m'a fait courir chez lui avant le déjeuner. 11 était déjà sorti. Sa mère, au courant de tout, m'a appris mes revers à la Bibliothèque du Roi. Point de prêt de livres, et je n'ai pas le temps d'aller les lire sur place. Voilà donc comment on encourage les goûts studieux de la jeunesse. Elle n'a pour toute ressource que les cabinets de lecture, presque tous dépourvus de livres utiles.

M""" Yillemain, voyant ma déconvenue, s'est mise en frais pour me distraire. Ses amis en ont un peu souffert. Tombant sur les uns et sur les autres, elle a drapé tout son monde avec la verve la plus amusante et la plus comique. Celui qui voudrait se tenir au courant de la chronique de Paris, n'aurait qu'à fré({uenter assidûment son salon.

Samedi 27. — Revenu avec la fièvre et un commencement de fluxion, j'ai cherché à m'éveiller de mon demi-sommeil avec la correspondance de Voltaire d'abord, puis avec Monsieur Botte, de Pigault-Lebrun. Rien de plus bête qu'un homme à moitié souffrant.

IGU MON JOURNAL.

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