‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 44 sur 72 · FEVRIER · texte numérisé non relu

FEVRIER

Jeudi l""''. — Je m'étais arrangé ce matin pour aller passer la plus grande partie de la journée avec Poinsot. J'étais assiégé de mille tourments à propos des sangsues qu'on venait de lui appliquer, sur l'ordonnance du docteur Fouquet. Tirer du sang à qui n'a plus que le souffle, me semblait

un meurtre Mon inquiétude était telle, qu'arrivé

rue d'Angouléme, je me suis mis à courir. Il allait mieux et m'a demandé de lui lire Monsieur Botte pour le distraire. Mais il en a eu bientôt assez. « Il y a autre chose que je voudrais bien lire avec toi, m'a-t-il dit assez vivement, c'est ton journal. Que de choses pour nous régaler ensemble quand je serai guéri! » Hélas! le verra-t-il jamais?.... Fatal hiver !

Dimanche 11. — Encore huit jours d'effacés. Je n'ai pu rentrer seul un instant en moi. Hors de lui, ce qui m'arrive ne laisse aucune trace. Il est fort mal. Quand je songe à la grandeur de cette perte, il me semble qu'en donnant tout, je ne lui donne pas encore assez ; que mon amitié ardente est audessous de ce qu'il mérite. J'y suis allé ce matin, j'y retournerai ce soir

Mercredi 21. — Tout est fini ! Poiasot est mort le 14. Je l'avais vu le lundi en allant à mes leçons et j'avais été effrayé du changement survenu pendant la nuit, de l'altération de son visage et de son teint. Je dus m'approclier de la cheminée pour cacher mes larmes. M"^ Rousseau, qui arriva bientôt, fut saisie de la môme émotion. Je tremblais qu'il ne la vît pleurer et je tâchais, ayant pu me maîtriser, de conserver un œil sec, un visage serein. Assis près de son lit, j'avais dans les mains un livre, par contenance, mais je ne le quittais pas des yeux. Et lui-même, toutes les fois qu'il les ouvrait, les dirigeait sur moi. L'oppression était extrême, il n'entendait que très difficilement.

Au moment où je partais, sa mère lui donna une bourse. Il la remerciait, lui disait qu'il la porterait dès qu'il pourrait sortir. — Voulait-il la rassurer, ou bien gardait-il jusqu'à la dernière heure, comme tous les poitrinaires, un invincible espoir?... Dieu seul le sait.

Le lendemain mardi, dernier jour où je l'ai vu vivant, il faisait un brouillard très froid, très noir, qui devait augmenter la gêne de sa respiration. Je le trouvai ayant recouvré l'ouïe et je crus qu'il était mieux. Ce n'était pas l'avis de la gardemalade. L'oppression, en effet, n'avait pas diminué. On attendait le D' Surville. J'allai pour le chercher. Inutilement.

En revenant de mes leçons, vers cinq heures, je le vis encore quelques moments. Quand je lui dis adieu, il me tendit la main avec assez de vivacité, contre sa coutume, et serra la mienne tendrement. C'était pour toujours En sortant, je

demandais à sa sœur : « Croyez-vous qu'il puisse arriver quelque chose d'ici à demain? » « Non », dit-elle. Je ne pus ajouter un mot. Mon cœur débondait

Écrirai-je ce qui suivit? Tous les détails

de cette lugubre semaine sont entrés dans ce misérable cœur si profondément, qu'ils y resteront enfoncés à jamais... Quanquam animus meminisse horret... ^

Il y aurait pourtant une sorte de lâcheté à éviter de rouvrir la l)lessure. Ce mercredi donc, les élèves avaient congé pour l'anniversaire du duc de Berry. Bien malheureusement, contre l'ordinaire, je donnais une leçon au jeune Roussel entre huit et neuf. Pendant ce temps, on me cherchait partout où je n'étais pas. Ce ne fut qu'au moment où je sortais de chez M. Briand, foit disirait, que la portière me dit : « Un de vos amis se meurt ».

Le brouillard me sembla s'épaissir, tout changea. Je cours sans m'arrèter. J'arrive.... C'était

1. c Bien que iiion esprit ne s'en souvienne qu'avec effroi. »

'Virgile).

trop tard! Je trouve Virginie tout en pleurs. « Ah! mon Dieu ! » Je m'élance dans la chambre, il n'y avait plus d'ami. ... Je vois seulement un corps qui semblait dormir. « Ah ! monsieur, il est mort en vous nommant. » Je crevais. Je saisis sa main, elle était encore flexible et tiède. Mais où était cette âme si pure et si tendre?... « Cher enfant ! Cher enfant ! » Ce nom était le seul dont je pusse l'appeler. Et, en effet, les dernières années m'avaient donné pour lui le cœur d'un père.

Je demandais à son fière aîné si on lui donnerait une tombe et m'offris dans le cas où cela eût gêné. Il parut piqué de mon indiscrétion. M"'"' llortense et Pauline arrivèrent, puis papa. 11 fallait maintenant penser à la mère ! Elle était au faubourg du Temple, chez sa sœur. Nous la trouvâmes perdue dans les larmes. Sa douleur lit couler les miennes avec une nouvelle abondance. Quand j'entrai, elle m'embrassa avec transport: « 0 cher ami de mon fils, vous serez le mien ! » Trois enfants, dont une sœur, ne pleuraient pas moins que nous. Je fus plusieurs fois prêt à m'élancer pour serrer ces pauvres petits dans mes bras. Combien, en souvenir de lui, toute celte famille allait me devenir chère !

Au retour, je pris prétexte de quelques adresses à porter à Virginie, pour le revoir encore avant de reprendre mes leçons particulières. Je promis

à sa sœur de revenir faire la veillée. Le soir à sept heures, comme j'allais partir, étant presque encore à jeun, je me sentis pris de vertige et d'un tel malaise que je priai mon père de me donner l'appui de son bras. Il désirait lui-même lui dire adieu; ensuite, il voulut rester aussi. Pendant la première moitié de cette nuit funèbre, mes idées se succédèrent avec une extrême lenteur. Le physique était si accablé, le ressort moral si brisé par la commotion du malin, que, contre mon attente, je souffris moins d'abord de ma douleur. A minuit, son père entra pour prendre notre place, ce que je refusai comme il était juste. Avant de se retirer il leva le drap qui recouvrait la face, et, tous trois, nous regardâmes. Le visage était, dans la mort, d'une éclatante beauté. La peau, plus pâle qu'elle n'avait jamais été, en contraste avec les cheveux noirs, faisait une opposition si forte que, sans le calme et l'angélique douceur des traits, cette beauté eût eu quelque chose d'effrayant.

Lorsque je me retrouvai seul avec mon père, j'essayai de sortir de ma torpeur. Un crucifix, un vase plè'in d'eau bénite, avaient été placés sur sa poitrine et, devant les rideaux que le père avait refermés, brûlait un cierge. Cet appareil lugubre mêlait je ne sais quelle horreur à mon affliction. Ce qui m'achevait, c'est que ce pauvre corps, si

soigné tout ii l'heure encore, fût maintenant concile sur de la paille, dans une nuit si froide! Pour ni'affranchir l'esprit de tant d'images lugubres, j^ passai dans la pièce voisine-, et là, plus maître de moi, prenant la plume, j'écrivis à mon ami.

Deux heures du malin : — Cher enfant! je continue ce journal que j'ai commencé pour toi. Il m'est impossible, malgré tout cet appareil funèbre, de croire à ta mort, de renoncer à toute espérance. L'homme juste ne peut périr tout entier. Sans doute, nous nous reverrons. Seulement, comment se fait-il que deux âmes qui n'avaient jamais pensé à part l'une de l'autre, soient si cruellement séparées? Par quel moyen, maintenant, me faire entendre de la tienne? Elle existe cependant. Entends-moi donc où que lu sois.

Ce qui effraye dans la mort, c'est de voir, en pensée, celui qu'on aime, s'en aller seul devant, et tomber dans les mains d'un juge tout-puissant, parfait lui-même et d'autant plus sévère. Mais, cher ami, que puis-je craindre pour toi?... En. quoi une vie si pure aurait-elle pu offenser Dieu? Que de bonnes intentions n'as-tu pas eu à offrir en comparaissant devant lui? L'amour du bien dont je t'ai vu si souvent pénétré, n'a-t-il pas compensé le peu de faiblesses qu'il aura pu re-

prendre dans ta vie?... Te rappolles-tu ce jour dans la prairie de Gentilly, et cet autre, dans la prairie de la Glacière, où nous parlions ensemble de rimmortalité de Tàme? Quels plus dignes sacrifices que ces conversations si pures!... 0 mon ami! je te parle et tu m'entends, mais tu ne me réponds plus!...

Ah! pourquoi n'avoir pas mieux profité de toi. de ton amitié, de ce passé à jamais irréparable? Je t'avais à moi hier encore. J'aurais dû te disputer à la mort et te serrer sans te lâcher jusqu'à ce qu'elle t'eût glacé dans mes bras. Ton regard m'a cherché à tes derniers moments. Ne me voyant pas, lu as pu t'en aller avec cette pensée amère que je te négligeais. Mon pauvre enfant !... Oui, si difficile qu'il fût pour moi de rompre ma chaîne, j'aurais dû tout quitter pour être là et te fermer les yeux. Ah 1 je ne mérite pas d'avoir qui ferme les miens

Et ces paroles, que m'arracha Timpatience quelques jours avant ta mort, comment les expier jamais? Tu les connais maintenant, et ton indulgence me les pardonne peut-être. Moi, non. Elles restent sur ma conscience. Je t'aimais bien, pourtant, si dur, si irritable que j'aie pu être. Tu sais le mal, lu sais le bien aussi. Qu'il plaide en ma faveur. Souviens-toi du jour où, à pareille date, je te reconduisais de la rue des Anglais, où tu

demeurais alors, — jusqu'au Pout-Maric. Mes yeux, en te quittant, se remplirent de larmes. Le mauvais régime altérait déjà ta santé, et j'avais au\ moment même, le triste pressentiment de je ne sais quel malheur. Mais comment la mort a-t-elle pu te prendre avant ;noi? Comment de tels liens ont-ils pu tout à coup se briser?

« Siccine dividit amara mors'. »

A six heures, je rentrai dans sa chambre pour le revoir une dernière fois. Sa main était devenue dure au toucher, et froide et rigide. J'en frissonnai. Mais au visage, c'était bien toujours celui que j'ai aimé. Je lui dis adieu tout haut. Ce fut l'instant de la douleur la plus poignante.... Mon père m'entraina. Je sortis à son bras. La nuit, noire encore, était doublée d'un brouillard glacial. Mes larmes que je ne pouvais arrêter, se gelaient sur mon visage.

Rentré à la maison, je me jetai sur mon lit, espérant trouver dans le sommeil une heure d'oubli. Ce fut en vain. Il était toujours devant mes yeux, tel que je venais de le quitter. Mille pensées confuses m'agitaient. A dix heures, je vis arriver Poret que le billet d'invitation avait seul

1 c< Ainsi nous sépare la mort amère. » (Horace.)

averti de cette mort. D'autant plus, je fus touché de son empressement.

Nous partîmes ensemble pour la rue d'Angoulême. La bière était déjà sous la porte et, dans la rue, beaucoup de monde assemblé, des gens d'affaires qui parlaient très haut, et fort indécemment, de leurs intérêts. Cette indifférence générale me navra, comme aussi, d'avoir dû laisser à d'autres mains le soin de l'ensevelir. Et pourtant, au milieu de cette foule, il se trouva (|ue j'étais le seul avec qui il fût étroitement lié. Quand le convoi fut pour se mettre en marche, je dus prier Poret de tenir un des coins du drap. Arrivés devant Téglise, je m'aper(,'us que je ne pleurais pas seul et ce n'étaient pas ses frères qui pleuraient. Je sentis alors, à travers ma douleur, que Poret hériterait de Poinsot.

Dans l'église, je fus diversement agité. Les chants lugubres, tour à tour, chants de colère et de supplications ^ m'enfonçaient dans mon deuil. Mais lorsqu'à la fm de l'office, dans le grand silence qui succéda, tout à coup, le prêtre leva la croix, mes larmes se séchèrent, je retrouvai des pensées consolantes : Dieu et l'immortalité.

Ce ne fut qu'un court moment. A l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons

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